L'ESSENTIEL

LE NORD DE L'EUROPE, NOUVEAU CENTRE DE GRAVITÉ ?

I. LA DÉGRADATION, ACCÉLÉRÉE DEPUIS UNE DIZAINE D'ANNÉES, DE LA SITUATION STRATÉGIQUE AU NORD DE L'EUROPE

A. LES ESPACES NORDIQUES JUSQU'À LA GUERRE FROIDE : UN THÉÂTRE PROGRESSIVEMENT PACIFIÉ

1. L'Europe du Nord, zone de rivalités de puissances jusqu'au tournant du XIXe siècle

L'Europe du Nord a d'abord été une zone de rivalités entre les puissances du Nord elles-mêmes. Selon le politologue danois Håkan Wiberg, durant les cinq derniers siècles, il y a eu plus de cinquante guerres civiles ou internationales dans la zone nordique.

Expansion et déclin de l'empire suédois

A la prépondérance danoise succède, au XVIIe siècle, la tentative d'hégémonie suédoise. La Suède s'agrandit aux dépens de la Russie et la prive d'accès à la Baltique, et prend même pied sur les côtes aujourd'hui estoniennes et lettonnes. L'impérialisme suédois s'achève en 1709 dans la grande guerre du Nord, à la bataille de Poltava, dans l'actuelle Ukraine, face à la Russie. Les désirs de revanche suédois du XVIIIe siècle ne sont pas couronnés de succès. Les pays nordiques s'effacent alors de la scène européenne et, l'importance économique de la Baltique décroissant relativement, les tensions s'apaisent.

2. Un théâtre secondaire et un laboratoire de paix aux XIXe et XXe siècle

À partir du XIXe siècle, la région ne fait progressivement plus que refléter un rapport de forces qui lui est extérieur : la rivalité anglo-russe au XIXe siècle, germano-soviétique jusqu'en 1945, américano-soviétique après cette date.

Devenant un théâtre secondaire, la zone nordique expérimente des dispositifs de pacification : la Suède devient neutre en 1814 ; elle est imitée par le Danemark en 1864, la Norvège en 1905, et la Finlande en 1917. Les îles Åland sont démilitarisées en 1856 et, confiées à la Finlande, neutralisées en 1921 ; les détroits danois font l'objet de la convention de 1857, la frontière suédo-norvégienne est neutralisée en 1905, le traité de Versailles interdit les fortifications et l'artillerie allemandes sur la Baltique ; l'archipel du Svalbard, confié à la Norvège, est démilitarisé par le traité de Paris de 1920.

L'expérience de la seconde guerre mondiale infléchit les habitudes des pays nordiques. Le Danemark et la Norvège furent attaqués par l'Allemagne, la Finlande par l'URSS, tandis que la Suède échappa aux hostilités. La politique pacificatrice des pays nordiques prit alors de nouvelles formes, dont l'effet de subtil contrepoids inspira au politologue norvégien Arne Olav Brundtland le terme d'« équilibre nordique » en 1966.

3. Un « équilibre nordique » original pendant la guerre froide

Après-guerre, les tentatives de coopération régionale échouent en raison de la désunion des vues géopolitiques des États de la région : le Danemark est toujours en première ligne du fait de sa position de verrou stratégique de la Baltique ; la Suède est protégée de l'URSS par la Baltique et n'a pas accès à l'océan, tandis que la Norvège a une côte atlantique et partage une frontière avec l'URSS ; quant à la Finlande, pour reprendre les termes d'Hervé Coutau-Bégarie, elle « craint de se voir offrir une assistance qu'elle ne pourra refuser ».

L'Europe pendant la guerre froide. Bleu : Otan ; Rouge : URSS ; Bleu clair : États neutres mais proches de l'Otan ; Rose : membres du pacte de Varsovie ; Gris : États neutres.

La Finlande pacifia donc ses relations avec l'URSS par la signature du traité de 1948, qui donna au terme de finlandisation sa connotation de neutralisation excessive subie. Elle accepte alors l'obligation de défendre l'URSS en cas d'attaque de la part de l'Allemagne ou de l'un de ses alliés - terme qui vise évidemment les Etats-Unis -, ce qui oriente sa politique étrangère dans un sens forcément favorable à son puissant voisin et la dissuade de solliciter l'aide du plan Marshall, mais elle reste en dehors du pacte de Varsovie.

Le Danemark et la Norvège choisirent d'intégrer l'Otan, mais d'une manière prudente, qui prit des airs de « semi-alignement ». Intégrant la crainte soviétique que les navires quittant la base de Mourmansk pour l'Atlantique ne s'exposent à une attaque immédiate en longeant les côtes norvégiennes, la Norvège refusa dès son adhésion à l'Otan d'abriter des troupes étrangères sur son sol, le déploiement de fusées et les manoeuvres alliées trop proches de la frontière de l'URSS. Le Danemark fit de même et passa longtemps pour un trublion au sein de l'Alliance, en tempérant certaines de ses ardeurs - par exemple, sur le déploiement d'un système américain de défense anti-missiles.

Les États nordiques ont en outre à cette époque mis en oeuvre une politique originale active de recherche de l'apaisement, qui ajoute à la neutralité et à l'attachement au droit international d'avant-guerre une promotion active de la paix par le désarmement. Stockholm a ainsi organisé en 1986 la conférence sur les mesures de confiance dans le cadre de la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), et fut à l'origine d'un certain nombre de propositions de zones exemptes d'armes nucléaires. De même, la Finlande a organisé en 1971 la Conférence qui déboucha sur les accords du même nom en 1975, et fut active dans la lutte pour la maîtrise des armements.

Cette culture diplomatique s'est appuyée sur un effort original de travail scientifique et d'influence, celui des peace research qui se donnent pour objet d'étude les conditions de la paix et du désarmement, et pour mission la prévention des situations belligènes. Les centres de recherche tels que le Peace Research Institute of Oslo (PRIO) créé en 1959, le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) créé en 1966, ou le Tampere Peace Research Institute finlandais, créé en 1969, se sont ainsi illustrés dans les recherches sur le désarmement ou la lutte contre la prolifération nucléaire. Le prix Nobel de la paix, inventé en Suède au début du XXe siècle, remis chaque année à Oslo, et attribué dans l'Histoire à cinq Suédois, deux Norvégiens, un Finlandais et un Danois, en est une autre illustration. Notons enfin que Suède et Norvège ont donné les deux premiers secrétaires généraux de l'ONU.

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