B. LA CRISTALLISATION PROGRESSIVE D'UNE OPPOSITION DE BLOCS DEPUIS LA FIN DE LA GUERRE FROIDE

1. La fissure de l'équilibre nordique à la fin de la guerre froide

Hervé Coutau-Bégarie observe dès janvier 1989 que les stratèges de l'Otan ont recommencé à s'intéresser « passionnément » au flanc Nord de l'Europe, et explique ce regain d'intérêt par une « plus grande attention des pays nordiques à leur défense, notamment maritime, en raison de l'évolution du droit de la mer qui les a conduits à se doter de zones économiques pour protéger des ressources halieutiques surexploitées, de l'importance du pétrole off-shore, et de leur inquiétude face aux agissements navals de l'URSS [...] ou des Etats-Unis ». Mais, « la grande nouveauté réside dans la réévaluation du flanc nord dans l'équation stratégique globale, réévaluation liée à l'importance nouvelle du théâtre arctique et au retour offensif de la marine américaine. La conjonction de tous ces facteurs aboutit à faire de ce flanc une aire d'intense rivalité ». Sous Ronald Reagan, la Maritime Strategy diffusée depuis 1984, « résolument offensive », exclut ainsi que la marine soviétique puisse continuer à bénéficier de l'impunité dans des mers qui lui étaient auparavant abandonnées.

Les décisions prises depuis la chute du Mur ont profondément transformé les équilibres dans la région. D'abord, la dissolution de l'Union soviétique a bouleversé la géopolitique de la mer Baltique puisque la Russie y est depuis lors reléguée à la lucarne de Saint-Pétersbourg et à l'enclave de Kaliningrad.

Situation de la mer Baltique avant l'élargissement de l'Otan de 2023-2024

Les pays nordiques ont, ensuite, normalisé leur relation à l'Otan en pleine période d'hyperpuissance américaine. La Suède et la Finlande ont rejoint le partenariat pour la paix de l'Otan en mai 1994 puis, en 1995, l'Union européenne, dont la politique de sécurité et de défense pouvait être vue comme une sérieuse brèche dans leur neutralité. Elles ont ensuite rejoint le conseil de partenariat euro-atlantique en 1997. L'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, en 2009, les a inclus dans le mécanisme de solidarité collective prévu à l'article 42 paragraphe 7 du TUE, inspiré de l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord.

La participation opérationnelle des pays nordiques aux missions de l'Otan, qu'ils en fussent ou non membres, remonte ainsi à 1995, date de création d'une brigade polono-nordique en Bosnie-Herzégovine, entièrement nordique en 2000. En 1999, la Suède a apporté son soutien politique à la guerre aérienne contre la Serbie, et a, avec la Norvège et la Finlande, composé une brigade au Kosovo. En Afghanistan, Suède et Finlande ont participé à la force internationale d'assistance et de sécurité dans la région de Mazar-e-Sharif. Des pilotes suédois ont encore assisté leurs collègues danois et norvégiens dans le ciel libyen, en 2011. Au sein de l'Union européenne, un « groupement tactique nordique » a été mis en place dans le cadre des forces de réaction rapide, dès 2008, qui inclut la Suède et la Norvège.

Certains États nordiques ont en outre rivalisé d'atlantisme. Le politologue danois Hans Mouritzen décèle un « super-atlantisme » dans la participation de son pays à l'intervention américaine en Irak en 2003 et son soutien aux initiatives pour un « grand Moyen-Orient ». La Norvège prête à compter de 2006 plus volontiers son territoire aux exercices de l'Otan. Le déploiement du bouclier antimissiles américain Missile Defense, rendu possible par le retrait unilatéral américain en décembre 2001 du traité ABM, a immédiatement concerné les pays chargés d'accueillir un système de radar avancé, en l'occurrence la Grande-Bretagne et le Danemark, mais aussi probablement la Norvège, qui abrite depuis 1999 le radar GLOBUS.

Les années 2007-2008 sont considérées par les analystes comme celles du renforcement des ambitions russes dans l'Arctique. Les patrouilles militaires et survols de l'Arctique par les forces stratégiques russes reprennent alors et, en octobre 2007, une équipe de scientifiques russes plantait un drapeau russe en titane à la verticale du pôle Nord. L'année 2008 est marquée par le discours du président Medvedev et l'adoption du document d'orientation sur l'Arctique, prélude à la publication, en 2013, d'une Stratégie nationale. Russie et Norvège parviennent cependant à régler en avril 2010 un différend territorial sur la délimitation de la mer de Barents qui couvait depuis quarante ans.

La coopération régionale progresse alors. L'année 2009 est marquée par la création de l'organisation Nordic Defence Cooperation (Nordefco), enceinte de mutualisation des moyens et des entraînements militaires des pays nordiques, et par la déclaration unilatérale de solidarité de la Suède envers ses voisins, sur la base du rapport remis par Jens Stoltenberg, qui fait en outre un certain nombre de propositions de coopération en matière de défense.

2. Une escalade des tensions depuis 2014 et, à plus forte raison, 2022

Les événements ukrainiens de 2014 marquent assurément une date importante. L'annexion de la Crimée convainc sans doute en premier les Norvégiens que, pour reprendre les termes d'un rapport commandé alors par leur gouvernement, « la crise en Ukraine marque la fin d'une paix profonde en Europe ». C'est alors de la capacité de défense collective de l'Otan en Arctique qu'Oslo s'inquiète. La doctrine militaire russe se dote en effet en 2014 de la mission de protéger « les intérêts russes dans l'Arctique » et les forces armées russes se réorganisent en conséquence.

Les dispositifs juridiques historiques de neutralité sont, depuis, fragilisés. Les Suédois ont remilitarisé l'île de Gotland en 2017, les Finlandais exploitent depuis 2018 les ressources de la convention de 1921 pour organiser des exercices dans les îles Åland, et les Norvégiens anticipent dès cette époque l'invasion russe de l'archipel du Svalbard, où le droit international ménage une délicate coprésence à des fins d'exploitation des ressources.

La Finlande et la Suède ont normalisé leur présence dans l'Alliance atlantique en devenant membres en 2023 et 2024. Les Premiers ministres danois et suédois ont même déclaré en mars et mai 2024 qu'ils n'excluaient pas l'hébergement d'armes nucléaires sur leurs sols respectifs. La Suède rejoindra bientôt la présence avancée rehaussée (eFP) ainsi que la brigade des forces terrestres avancées basée en Lettonie, et compte devenir le pays-cadre d'une présence FLF supplémentaire en Finlande. La Norvège mise fortement sur son insertion dans la Force expéditionnaire conjointe (Joint Expeditionary Force) sous direction britannique.

Depuis 2022, un arc de crises potentielles qui s'étend du Svalbard à la région de l'Atlantique Nord et de la mer Baltique.

Les menaces prennent des formes différentes selon les théâtres considérés. Les inquiétudes les plus immédiates sont probablement celles des Finlandais, qui s'alarment, surtout depuis le printemps 2025, des regroupements de troupes russes derrière leur frontière commune, depuis que le pays est entré dans l'Otan et que les frappes ukrainiennes en profondeur poussent à la mise à l'abri, plus au nord, de certaines forces russes.

Dans l'Atlantique Nord, le rapport remis au gouvernement norvégien au printemps 2015 schématisait les implications perçues par la Norvège de la stratégie russe dite de la « défense de bastion ». Issue de la période soviétique, celle-ci vise à sécuriser les abords de la péninsule de Kola, zone où se regroupe l'essentiel de la flotte stratégique russe.

Points d'attention suggérés par la Rand corp. (2020)

Vue comme essentiellement défensive par certains auteurs, cette stratégie conduit toutefois les stratèges de l'Otan à identifier deux points à surveiller particulièrement : la ligne qui relie le Groenland au Royaume-Uni en passant par l'Islande, dite « GIUK », et, à la suite de la Rand corporation, la ligne qui relie le Svalbard à la Norvège, dite « Bear Gap » du nom de l'île qui se trouve en son milieu, par où les sous-marins russes passent nécessairement pour se rendre dans l'Atlantique et qui constitue aussi une importante ligne de ravitaillement des Alliés dans l'Atlantique Nord.

En Baltique, la focale a été placée en 2024 et 2025 sur la multiplication des menaces hybrides. La Russie est suspectée d'être à l'origine de sabotages de câbles et d'infrastructures sous-marines et de s'entraîner au brouillage de signaux GPS perturbant la navigation aérienne et maritime depuis Kaliningrad. Ses forces aériennes ont à plusieurs reprises violé l'espace aérien estonien ou finlandais et menacé un avion de surveillance français. Elle est, surtout, accusée d'exploiter une flotte de pétroliers vétustes, non assurés et sans doute sous pavillon de complaisance pour exporter son pétrole en contournement des sanctions. Cette « flotte fantôme » finance son effort de guerre et présente des risques sécuritaires et environnementaux.

Attaques sur les infrastructures de la mer Baltique depuis 2024 d'après le Wilson center

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