II. UNE OCCASION DE RENFORCER LA RÉSILIENCE EUROPÉENNE ET DE CONTRIBUER À PACIFICIER L'ESPACE ARCTIQUE

A. SAISIR L'OCCASION DE RENFORCER LA RÉSILIENCE EUROPÉENNE

1. Participer au renforcement de la posture défensive de l'Otan dans la zone

Depuis le retour de la France au sein du commandement intégré de l'OTAN, la Marine nationale a accru progressivement sa participation aux opérations et exercices de l'Alliance, en particulier sur son flanc nord. Sur le plan quantitatif, elle a triplé le nombre de jours de mer annuels consacrés au soutien direct des opérations OTAN en seulement cinq ans, passant de 214 jours en 2021 à un rythme stable de 700 à 750 jours depuis 2023, faisant de la France le principal contributeur naval de l'Alliance.

Le flanc nord de l'Alliance constitue l'essentiel de l'engagement maritime français au sein de l'Otan, représentant plus de 70 % des 700 à 750 jours de mer annuels consacrés aux opérations alliées, qu'il s'agisse de lutte anti-sous-marine, de défense anti-aérienne ou la lutte contre les mines. La Marine française a contribué aux opérations de réassurance destinées à renforcer la posture défensive et dissuasive de l'Otan en Europe, a pris part à des exercices de grande envergure et à des missions de surveillance et de protections de zones stratégiques dans l'Atlantique nord et en Baltique. Elle contribue en outre à l'opération « Baltic Sentry » lancée au premier semestre 2025 pour lutter contre les menaces hybrides par des moyens de surface - un chasseur de mines CMT, un patrouilleur de haute-mer, une frégate type La Fayette - et des moyens aéronautiques, tel le doublement des vols d'Atlantique 2 dans la zone.

L'armée de l'air et de l'espace participe également à de nombreuses missions et exercices sur le flanc Nord du continent. Outre la mission de police du ciel dans les pays baltes exercée depuis 2004 et de manière plus régulière depuis 2014, les aviateurs français ont contribué, ces trois dernières années, à des opérations ponctuelles de signalement stratégique, d'entraînement à la lutte contre les menaces NRBC ou d'interopérabilité avec la Suède, le Danemark ou la Finlande.

2. Resserrer nos liens avec des pays traditionnellement très atlantistes

Il reste que la convergence des positions stratégiques scandinaves sur l'objectif français d'une forme d'autonomie stratégique européenne n'est pas évident. On peut dire que Norvège, Suède, et Finlande pratiquent une forme de multi-alignement. Le coeur de leur défense est constitué par l'Otan, et ces États entretiennent une relation très étroite avec les Etats-Unis sans lesquels, en dépit des déclarations du président Trump, aucun n'imagine sa sécurité.

Sites militaires ouverts à l'armée des Etats-Unis en application des accords bilatéraux de 2021 et 2023

Norvège, Suède, Danemark et Finlande ont même signé, en 2021 et 2023, des accords bilatéraux de défense avec les Etats-Unis qui donneront à ces derniers un large accès à 47 sites militaires sur leurs territoires. Ces accords autorisent les États-Unis à y déployer des forces, y mener des exercices, à y stocker du matériel, prévoient un droit d'utilisation exclusif à certaines parties de ces sites, et donnent même aux militaires américains une autorité sur les citoyens des pays hôtes. Certaines hautes juridictions norvégiennes s'en sont émues.

La relation de ces États est également très privilégiée avec le Royaume-Uni, autre puissance extra-européenne. En mai 2022, le Royaume-Uni a signé un accord de défense mutuelle avec la Suède et la Finlande, et Boris Johnson n'excluait alors pas l'assistance de la dissuasion nucléaire. Le Royaume-Uni a ouvert une base militaire dans le nord de la Norvège en 2023, où un millier de Royal Marines s'entraînent en condition polaire.

Depuis les années 2000, et de manière croissante depuis 2022, la coopération régionale prend davantage d'importance. Le forum dit « Nordefco » permet aux pays du Nord de mutualiser leurs efforts de défense en matière d'équipements et d'entraînements. La coopération régionale élargie au sein du NB8, c'est-à-dire du Nordefco et des pays baltes, a également le vent en poupe. Un accord d'achat conjoint d'un millier de véhicules blindés de combat d'infanterie suédois a été conclu en mai 2025 entre la Suède, la Norvège, la Finlande et la Lituanie.

Conseil des États de la mer Baltique

La régionalisation des questions de sécurité prend encore la forme du Conseil des États de la mer Baltique, enceinte germano-danoise à sa création en 1989, et progressivement élargie. Alors que ses objectifs étaient initialement sociaux et environnementaux, la « déclaration de Vihula » adoptée lors de son dernier sommet, en mai 2025, affiche l'ambition d'en faire l'enceinte d'intervention de premier plan en cas de menace pour la sécurité régionale.

La France peut encore renforcer sa coopération avec les États nordiques, au service de la résilience européenne. La France a renouvelé son partenariat stratégique avec la Suède en janvier 2024, et a signé avec la Norvège une lettre d'intention sur le renforcement de la coopération bilatérale en matière de défense en janvier 2025.

La Suède est en pleine réactivation de sa défense depuis 2014. Son budget de défense a ainsi augmenté de 40% entre 2020 et 2024, atteignant alors 10,6 milliards d'euros, soit 2% du PIB. La LPM 2025-2030 fixe un objectif de 2,6% du PIB en 2028. La Suède a par ailleurs annoncé en mars 2025 une nouvelle phase d'investissement dans sa défense. Le gouvernement prévoit d'atteindre 3,5 % du PIB consacré à la défense d'ici 2030. Un emprunt de 300 milliards de couronnes sur dix ans, soit environ 27,5 milliards d'euros, financera cet effort.

La mission a notamment visité le hangar de modification de l'aéronef GlobalEye, système de détection et de commandement aéroporté développé à partir de l'avion Bombardier Global 6000, et dont l'acquisition pour remplacer les quatre avions E-3F AWACS (Airborne Warning and Control System) de l'armée de l'air et de l'espace a été annoncée officiellement lors du salon du Bourget, en juin 2025.

Le Parlement norvégien a approuvé un projet d'augmentation du budget militaire de plus de 60 milliards d'euros ces douze prochaines années, pour un total qui dépasse déjà les 3 % du PIB en incluant l'aide à l'Ukraine, selon le gouvernement. La mission a fourni l'appui du Parlement français, symbole du partenariat de long terme proposé par la France, à la candidature de Naval Group pour la vente de frégates de défense et d'intervention (FDI), destinées à intervenir en haute mer, et qui viennent d'être également proposées à la marine suédoise.

La mission estime que l'exigence de soutien aux capacités européennes de défense justifierait de renforcer les moyens consacrés à la coopération de défense dans les pays nordiques, au sein des missions de défense d'une part, et par l'appui politique apporté au suivi des prospects en matière d'armement d'autre part.

3. Prendre exemple sur les dispositifs nordiques de résilience de la société

La mission a prêté une attention particulière aux dispositifs destinés à renforcer la résilience de la société en cas de crise ou de guerre, dont le modèle suédois est, avec le finlandais, sans doute l'un des plus inspirants.

Un premier volet de ce dispositif est constitué par la conscription militaire, qui a existé jusqu'en 2010 avant d'être supprimée, et rétablie en janvier 2017. Le service militaire s'adresse aux jeunes hommes et femmes, âgés de 18 ans, soit 100 000 jeunes par classe d'âge. Tous reçoivent à leur majorité un questionnaire en ligne à remplir obligatoirement, portant sur l'aptitude, l'état de santé et la motivation. Environ 30 000 environ sont convoqués pour passer des tests, et 8000 sélectionnés, soit 8 % d'une classe d'âge, en fonction de leurs aptitudes et motivation, puis soumis au devoir du service. Le nombre de volontaires excède souvent ce volume, et certains des recalés sont redirigés vers le « service civil ». L'objectif fixé par le gouvernement est d'arriver à près de 8 500 appelés par an dès 2025 et d'atteindre 12 000 conscrits annuels d'ici 2032.

La « défense civile » fait l'objet en Suède d'un portefeuille ministériel spécifique, avec l'appui de l'Agence pour la protection civile, (MSB). Son budget, estimé à 300 millions d'euros en 2024, doit atteindre 2 milliards d'euros par an à l'horizon 2030. Elle repose sur cinq piliers : protéger la population en cas de crise ou de guerre, assurer les fonctions critiques de la société, fournir des biens et services, soutenir la défense militaire, susciter la « volonté de se défendre » et assurer la résilience face aux influences malveillantes extérieures. Fin 2022, dix premiers secteurs critiques ont été identifiés - les services de secours, la sécurité économique, les systèmes de communication, l'énergie, l'eau et l'alimentation, les transports, la santé, etc. -, chacun coiffé d'une agence chef de file pour coordonner les différents acteurs.

Le service civil, qui avait été supprimé en 2010, a été réinstauré en Suède en janvier 2024. Il vise à préparer les différents secteurs critiques de la société à l'éventualité d'une guerre. Le processus de conscription, géré par la MSB et entamé en février 2024, a identifié pour l'heure environ 300 personnes, principalement issu des services d'incendie et de secours, et devra parvenir à rassembler jusqu'à 3 000 personnes d'ici 2030.

Livret « en cas de crise ou de guerre » suédois

L'Agence de défense psychologique a été créée en 1954 dans le contexte de la Guerre froide, démantelée en 2008, puis recréée en 2022. Elle a vocation à servir de pont entre la défense militaire et la défense civile, en orientant son action sur la résilience morale et psychologique de la population. Elle identifie et analyse les « influences inappropriées et autres informations trompeuses dirigées contre la Suède ou les intérêts suédois » et prend des mesures pour les contrer. Elle réalise des campagnes de communication pour sensibiliser la population, en particulier les jeunes, à la désinformation. Elle organise des formations à destination des institutions officielles et des journalistes, et travaille étroitement avec des organismes de recherche.

La défense totale ne se limite pas à des dispositifs publics ad hoc : le fonctionnement de la société dans son ensemble est susceptible de s'y plier. Les autorités suédoises ont ainsi réactivé le dispositif de « placement de guerre » pour les agents publics, qui prévoit l'affectation prioritaire de certains fonctionnaires à des postes stratégiques ou à haute responsabilité en cas de conflit, et la Suède envisage une adaptation ciblée du droit du travail en temps de guerre ; la Banque de Suède est active à organiser la continuité des paiements en cas de perturbation prolongée ; des cours de sensibilisation seront dispensés dès la classe de seconde à compter de l'automne 2025 ; un tissu associatif d'organisations volontaires de défense propose des formations à l'attention de tous.

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