B. CONTRIBUER À LA PACIFICATION DE L'ESPACE ARCTIQUE
1. Une conflictualité entre États riverains à ne pas surévaluer
Les motifs de conflit intrinsèques à la région arctique sont, de prime abord, peu nombreux. L'Arctique est un espace réglementé par la convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), qui régit les espaces maritimes et octroie la propriété des sous-sols aux États côtiers, et par le code polaire applicable aux navires qui fréquentent la zone. Il n'y a donc nulle course aux approvisionnements ou à l'énergie, puisque les ressources sont, pour une très large part, propriété de ces États.
Les différends juridiques en suspens sont relativement modestes. Le principal concerne l'extension du plateau continental russe autour de la dorsale de Lomonosov et de la zone de Gakkel, afin d'étendre leur souveraineté sur la zone maritime correspondante. La Russie a déposé un dossier en ce sens à la commission des limites du plateau continental. La qualification des eaux que doivent emprunter les navires qui suivent les routes nordiques, eaux intérieures ou canadiennes ou détroits internationaux, est en conséquence contestée, mais la modestie des enjeux pour le transport maritime a jusqu'à présent empêché tout contentieux.
Il n'existe en effet pas, pour l'instant, de « Panama blanc » par l'exploitation massive des routes maritimes arctiques. Le passage du Nord-Ouest n'est presque pas utilisé ; seule la route du Nord-Est, 30 % plus courte que celle qui passe par Malacca, Suez et Gibraltar en longeant les côtes russes, est aujourd'hui empruntée mais, en 2023, quatorze navires chinois seulement y sont passés. Les aléas climatiques, environnementaux, économiques restent pour l'heure trop grands. Moscou travaille cependant à développer cet axe, et d'autant plus depuis que les sanctions occidentales ont ralenti ses projets industriels et économiques.
L'investissement économique et militaire russe en Arctique s'explique d'abord par le caractère largement russe de cet espace. La Russie y possède 23 000 kilomètres de côtes, soit 53 % de la surface de l'Arctique. D'après la carte publiée en 2008 par l'United States Geological Survey (USGS), près de 60 % des réserves de gaz supposées se trouver sous l'Arctique se situeraient en territoire russe. L'espace arctique a donc pour la Russie une importance déterminante, qui explique que cet espace soit, davantage pour elle que pour tout autre État, l'objet d'une projection de puissance.
La présence militaire de la Russie en Arctique est ambiguë : avant tout défensive pour le moment, selon un grand nombre d'experts, mais s'inscrivant dans une posture générale offensive sur les théâtres voisins. La guerre en Ukraine, en mettant sous tension l'ensemble du dispositif militaire russe, a toutefois divisé par cinq les forces terrestres présentes dans la péninsule de Kola, ce qui, selon le politologue Florian Vidal, allège d'autant la menace conventionnelle pesant sur les pays nordiques. La Russie a en conséquence déployé des bases de drones le long de l'espace côtier septentrional, aux fins de surveillance, de recherche et de sauvetage dans la zone.
Bases militaires le long de la route maritime du Nord
Source : Pr Hervé Baudu.
2. Une zone qui risque à son tour de recueillir l'écho des rivalités extérieures
Pour exploiter le potentiel de la région, surmonter les difficultés posées par les sanctions à l'Ouest et contourner son isolement diplomatique, la Russie multiplie les initiatives politiques et économiques, dans le but d'attirer des pays non-arctiques.
Le président de la Fédération de Russie a ainsi signé en février 2023 un décret amendant la « stratégie arctique de la Russie jusqu'en 2035 » de mars 2020, afin de remplacer l'appel au « renforcement des relations de bon voisinage avec les États arctiques » par une invitation « au bon développement de relations avec des États étrangers sur une base bilatérale, en tenant compte des intérêts de la Fédération de Russie en Arctique ». En octobre 2023, le président russe a annoncé le projet de construction d'une ligne ferroviaire entre Mourmansk et Bandar-Abbas.
Quant au corridor maritime entre Chennai et Vladivostok, annoncé par la signature d'une lettre d'intention en 2019, il est devenu opérationnel en novembre 2024.
Source : Malte Humpert, sur High North News
La Russie concède, en particulier, un rôle de plus en plus important à la Chine dans le développement de la route maritime du Nord. La Chine se considère comme une puissance polaire et présente l'Arctique, dans sa littérature spécialisée, comme une « frontière stratégique ». En 2013, elle a été reconnue comme État observateur au sein du Conseil de l'Arctique. Elle a inauguré en décembre 2024 un nouveau navire de recherche et d'archéologie multifonctionnel en haute mer. La flotte chinoise de pêche lointaine sera probablement l'une des premières à explorer le potentiel de pêche dans l'océan Arctique central. Son infrastructure polaire comprend désormais trois brise-glaces pleinement opérationnels, et un quatrième sera dévoilé en 2025 ou 2026. Le géopolitologue britannique Klaus Dodds estime ainsi que l'acquisition du Groenland pourrait ainsi avoir pour but d'empêcher définitivement la Chine de prendre pied dans l'Arctique.
L'offre américaine d'achat du Groenland révèle la crainte que les États-Unis ne soient pas en mesure de contenir la Chine
En juillet 2024, Russie et Chine ont mené des exercices aériens conjoints dans la zone d'identification de la défense aérienne de l'Alaska. En octobre 2024, la Chine a annoncé que ses garde-côtes avaient pénétré pour la première fois dans l'océan Arctique. La montée en puissance de la coopération militaire russo-chinoise amène le Département de la Défense des États-Unis à effectuer une mise à jour de sa stratégie. La Chine n'a cependant pas, à ce stade, de présence militaire en Arctique, mais la proposition russe, faite en 2019, de l'aider à créer un système d'alerte anti-missile serait un pas en direction de l'adoption d'une architecture de sécurité eurasienne si cette infrastructure de détection allait jusqu'à la mer de Chine méridionale.
3. Préserver à tout prix l'espace de coopération, notamment scientifique, en Arctique
L'agression russe de l'Ukraine a conduit les pays nordiques à interrompre les activités des structures multilatérales. La première coopération interrompue a été celle du Conseil euro-arctique de Barents (CEAB). Créé en 1993, le CEAB regroupe les pays nordiques et la Russie. Celle-ci s'en est retirée formellement en septembre 2023, après le refus de la Finlande de lui transmettre la présidence tournante.
Au sein du Conseil de l'Arctique, sept des huit États membres ont suspendu temporairement leur participation à toutes les réunions du Conseil et de ses organes subsidiaires. Son fonctionnement administratif se poursuit, mais ses activités ont ralenti. Comme l'observe Florian Vidal, « aucune des parties n'a jusqu'à présent pris le risque d'entreprendre une rupture définitive qui mettrait en danger des sphères de coopération fondamentales pour la région polaire ».
L'arrêt de la coopération scientifique est tout aussi préjudiciable que celui du dialogue diplomatique. Le réchauffement climatique est en Arctique beaucoup plus rapide que sur le reste de la Terre et il y est particulièrement manifeste. La surveillance du pergélisol, qui couvre les deux tiers du territoire russe, est fondamentale, ainsi que la collaboration scientifique pour la collecte et l'analyse des données atmosphériques, glaciologiques, ou encore marines, afin d'anticiper l'évolution des conditions climatiques et leurs conséquences mondiales.
États membres et observateurs du Conseil de l'Arctique
Source : magazine Carto, février 2024.
Or si les chercheurs occidentaux n'ont plus accès aux données russes, les chercheurs des pays asiatiques, eux, ont toujours accès aux terrains russes comme aux terrains occidentaux. Dans le cadre des projets d'ouverture des coopérations russes aux « pays amis », les communautés de Barentsburg et de Pyramiden, sur l'archipel du Svalbard, pourraient devenir une vitrine de la recherche scientifique russe dans la région polaire et accueillir des chercheurs brésiliens, chinois, indiens, turcs ou vietnamiens.
Dans ce contexte, la stratégie française gagnerait à préciser le niveau de notre engagement dans la région et à soutenir le Conseil de l'Arctique comme canal diplomatique.


