PRINCIPALES RECOMMANDATIONS

1) Resserrer notre coopération de défense avec les pays nordiques

Le renforcement de nos capacités de défense européennes exige une action plus déterminée de coopération en matière d'armement à l'égard des États du flanc nord, pouvant compter sur des missions de défense mieux outillées et un appui politique plus déterminé sur les prospects en cours.

2) Rendre les échelles de nos coopérations plus pragmatiques

La régionalisation des coopérations nordiques et baltiques, modèle du genre, fait ressortir par contraste le caractère extensif de certaines autres enceintes inspirées par la France (la communauté politique européenne, par exemple). Rendre plus pragmatiques les échelles de coopération dont la France a besoin : en matière de défense en Europe, selon les organisations existantes, ou dans le bassin méditerranéen, qui est une façade naturelle de nos intérêts.

3) Renforcer la légitimité démocratique des déploiements de nos forces

Le renforcement de notre participation aux missions Otan en Baltique et dans l'Atlantique Nord nous rend plus crédibles au sein de l'Alliance mais, tout autant, nous expose. L'exclusion de ces déploiements du champ d'application de l'article 35 de la Constitution devrait conduire à prévoir des débats au Parlement plus réguliers sur la nature de notre engagement dans l'Alliance.

4) Prendre exemple sur les modèles de résilience de la société

Les modèles scandinaves de défense totale ne sont pas transposables tels quels mais contiennent des éléments de réflexion qui peuvent nous inspirer : sur le service civil, la continuité des services de base, la lutte contre les ingérences étrangères ou sur les moyens de renforcer la cohésion sociale.

5) Faire de l'Arctique un levier diplomatique

La principale menace en Arctique réside peut-être moins dans les rivalités des États riverains que dans les effets prévisibles de la rivalité américano-chinoise. La France devrait plaider pour la désescalade dans cette région et être bien consciente que le gel des relations scientifiques profite essentiellement à nos concurrents. Cette zone, sentinelle de l'état de la planète, est majeure pour l'avenir de l'humanité.

I. LA DÉGRADATION, ACCÉLÉRÉE DEPUIS UNE DIZAINE D'ANNÉES, DE LA SITUATION STRATÉGIQUE SUR LE FLANC NORD DE L'EUROPE

A. LES ESPACES NORDIQUES JUSQU'À LA FIN DE LA GUERRE FROIDE : UN THÉÂTRE PROGRESSIVEMENT PACIFIÉ

1. L'Europe du Nord, zone de rivalités de puissances jusqu'au tournant du XIXe siècle

L'histoire longue de la région éclaire bien davantage qu'on ne pense la situation contemporaine.

Le caractère stratégique des pays du Nord de l'Europe est d'abord lié au rôle crucial joué par la mer Baltique à partir du Moyen-Âge, lorsque le commerce européen, rendu plus difficile en Méditerranée par les conquêtes arabes et la piraterie, est repoussé vers la mer Noire, le réseau fluvial continental et la côte septentrionale de cette partie du continent.

Au XIVe siècle, la domination germanique des marchands de la ligue hanséatique installés sur les côtes baltes dans le sillage des chevaliers teutoniques conduit les royaumes du Danemark, de Suède et de Norvège à s'unir. L'union de Kalmar, formée en 1397, est toutefois précaire : déchirée par ses rivalités internes, reformée de nombreuses fois, elle prend fin définitivement au début du XVIe siècle.

Périmètre territorial de l'Union de Kalmar formée par les royaumes scandinaves de Danemark, de Suède et de Norvège (1397)

À cette période de relative prééminence danoise, dont la souveraineté s'exerce aussi à partir de cette époque sur le territoire de la Norvège, succède une ère de prépondérance suédoise dans la région. La Suède profite, d'une part, de la faiblesse de la Russie du Temps des Troubles, au tournant du XVIIe siècle, pour s'agrandir à ses dépens et la priver d'accès à la Baltique3(*). Elle profite d'autre part du déclin de l'État teutonique et de l'arriération de l'État polono-lituanien, dépourvu d'une marine moderne4(*), pour prendre pied sur les côtes des actuels pays baltes, au début du XVIIe siècle - ce que l'historiographie et la littérature polonaises appellent le « déluge » (potop5(*)) suédois -, faisant brièvement de la mer Baltique une mer intérieure suédoise.

L'impérialisme suédois finit par liguer contre lui Danemark, Pologne, Russie, Angleterre, Provinces unies et Prusse dans la grande guerre du Nord, au cours des vingt premières années du XVIIIe siècle. Il subit un coup d'arrêt décisif en 1709 face au tsar Pierre le Grand aidé du chef cosaque Ivan Mazepa, à Poltava, dans la steppe de l'actuelle Ukraine, d'où les armées suédoises conduites par Charles XII ambitionnaient d'entreprendre la conquête de Moscou. La Suède prolongea en 1716 la guerre sur le territoire norvégien pour faire plier le Danemark, puis l'attira sur son propre sol en refusant les offres de paix russes, avant que soit enfin signée la paix de Nystad, en août 1721.

Expansion et déclin de l'empire suédois

Ainsi naît avec le XVIIIe siècle un nouvel acteur régional, la Russie - de retour sur la mer Baltique, où elle fonde Saint Pétersbourg en 1703 -, en fonction duquel les politiques des pays nordiques n'ont pas fini de se reconfigurer. Les notables suédois regroupés au sein du parti des Chapeaux, affublant leurs adversaires moins revanchards du sobriquet de « bonnets » (de nuit), entraînent d'abord le pays dans la désastreuse guerre de 1741-1743. Gustave III échoue ensuite, en perdant de nouveau en 1788 la guerre déclarée à la Russie de Catherine II alliée au Danemark, à souder derrière lui les différentes factions politiques, qui le font assassiner.

Les pays nordiques commencent alors à s'effacer sur la scène européenne, et les tensions régionales diminuent significativement à compter de cette époque. Lors des guerres napoléoniennes, Suède et Danemark sont réduits à un rôle de figuration. La Finlande apparaît à cette époque comme entité politique détachée de la Suède, lorsqu'en 1809 le tsar Alexandre Ier en fait un grand-duché autonome au sein de l'empire russe.

Ces événements, et plus largement l'importance stratégique de la région, ont fortement dépendu du poids de la mer Baltique dans l'économie européenne. L'historien danois Knud Jespersen6(*) a comparé la Baltique du XVIIe siècle au Golfe persique de la fin du XXe, car la région voyait alors transiter des ressources vitales à l'économie et à la sécurité des grandes puissances.

La régulation de la circulation des navires et, à défaut, les conflits armés, ont ainsi servi à prévenir ou à calmer toute velléité d'hégémonie. Le politologue danois Håkan Wiberg remarque ainsi que « durant les cinq derniers siècles, il y a eu plus de cinquante guerres civiles ou internationales dans la zone nordique »7(*). C'est ainsi que la marine britannique est intervenue à vingt reprises dans la région avant 1814, et que les alliances se sont reconfigurées de nombreuses fois - les Hollandais ont soutenu les Suédois contre les Danois en 1643, puis les Danois contre les Suédois en 1658 et à nouveau les Suédois en 1700.

À partir du XIXe siècle, alors que s'amorce la substitution de la vapeur au bois, et donc du train au transport maritime, la région ne fait progressivement plus que refléter un rapport de forces qui lui est extérieur, ainsi que le note l'historien suédois Gunnar Åselius : la rivalité anglo-russe au XIXe siècle, germano-russe jusqu'en 1945, américano-soviétique après cette date. La marine britannique a continué d'opérer dans la région tout au long du XIXe siècle ; lors de la première guerre mondiale, ce sont les projets allemands de création d'un État vassal de Berlin, le Baltikum, appuyé sur les élites germano-baltes de la région, et fermant définitivement la Baltique à la Russie, qui sont les plus proches d'aboutir avec le traité de Brest-Litovsk ; quant à la guerre froide, elle a donné naissance à un équilibre original au sein duquel les États scandinaves ont joué un rôle activement pacificateur.

2. Un théâtre secondaire, et un laboratoire de pacification au XIXe et au début du XXe siècle

Le vecteur principal de tension dans la région a d'abord été la maîtrise des points de passage sensibles que sont les détroits qui ferment - littéralement - la mer Baltique : le détroit d'Åland entre la Finlande et la Suède, les détroits danois, au sud-ouest, et les détroits d'Estonie, au nord-est. Les conventions organisant la neutralisation ou la démilitarisation de la zone ont ainsi été nombreuses, et plus ou moins couronnées de succès, depuis le XVIIe siècle8(*).

Situation géographique de la mer Baltique (frontières actuelles)

Au XIXe et au début du XXe siècle, alors que l'intérêt de la zone décroît relativement dans un contexte de rivalité plus large entre grandes puissances extra-nordiques, les expériences de pacification par neutralisation ou démilitarisation localisée gagnent en efficacité :

• La Suède adopta une politique de neutralité en 1814, consistant pour le maréchal Bernadotte à désengager son pays des conflits européens. Le Danemark devient neutre à son tour après sa défaite de 1864 contre la Prusse et l'Autriche, et la Norvège fait de même en devenant indépendante en 1905. La Finlande imite ses voisins nordiques en 1917. L'Islande s'engage à une « neutralité perpétuelle » par la signature de l'Acte d'Union avec le Danemark en 1918 ;

• Les îles Åland, goulot séparant la Baltique du golfe de Botnie, furent démilitarisées, au lendemain de la guerre de Crimée, par la convention de Paris du 30 mars 1856, signée par la Russie, la France et le Royaume Uni. Après que le conseil de la SDN eut donné la souveraineté de l'archipel à la Finlande en juin 1921, ses îles furent neutralisées par une convention signée à Genève le 20 octobre 1921, qui interdit l'établissement d'installations militaires ou navales sur l'archipel et interdit même tout accès à toute force militaire, navale ou aérienne. Leur remilitarisation fut un sujet de discussion régulier à la fin des années 1930, et l'entorse faite à la convention de 1921 par l'accord finno-suédois de juillet 1938 fut regardé avec circonspection jusqu'à Paris, qui craignait que l'Allemagne n'en profite9(*) ;

• Les détroits danois, fondamentaux pour l'accès à l'océan Atlantique des puissances à prétention continentale, font l'objet de la convention de Copenhague du 14 mars 1857, qui abolit les droits de douane contre une indemnité payée équitablement par la Grande-Bretagne et la Russie, et ouvre les eaux des détroits à la navigation civile et militaire que Copenhague s'engage à protéger, sauf en temps de guerre ;

• En 1905, la naissance de l'État indépendant de Norvège, par séparation d'avec la Suède, s'accompagne de l'approbation d'une convention de neutralisation de la frontière10(*). Celle-ci établit des deux côtés de la frontière « afin d'assurer des relations pacifiques entre les deux États », « un territoire (“zone neutre”) qui jouira des avantages d'une neutralité perpétuelle » (article 1er). Le traité ne sera dénoncé qu'en 1993 pour les besoins de la construction d'un nouvel aéroport militaire ;

• Le traité de Versailles du 28 juin 1919 interdit à la seule Allemagne, « afin d'assurer l'entière liberté d'accès de la Baltique à toutes les nations », d'élever des fortifications et d'installer de l'artillerie « commandant les routes maritimes entre la mer du Nord et la Baltique »11(*) ;

• L'archipel du Svalbard a également été démilitarisé par le traité de Paris du 9 février 1920, entré en vigueur le 14 août 1925. En contrepartie de la souveraineté sur l'archipel qu'il accorde à la Norvège, le traité lui impose d'assurer l'égalité d'accès de tous aux ressources exploitables, et organise sa démilitarisation ;

• Mentionnons enfin le traité de paix signé entre la Finlande et la Russie à Tartu le 14 octobre 192012(*). Par ses articles 12 et 13, les deux parties contractantes s'engagent à la neutralisation du Golfe de Finlande, de toute la mer Baltique, et des îles qui s'y trouvent.

3. Un « équilibre nordique » original pendant la guerre froide

L'expérience de la seconde guerre mondiale infléchit les habitudes des pays nordiques. Le Danemark et la Norvège furent attaqués par l'Allemagne, la Finlande par l'URSS, tandis que la Suède échappa largement aux hostilités. La politique pacificatrice des pays nordiques prit alors de nouvelles formes, dont les effets de subtil contrepoids ont inspiré au politologue norvégien Arne Olav Brundtland le terme d'« équilibre nordique »13(*) en 1966 pour expliquer la stabilité de cette partie du continent.

a) Une coopération régionale qui reste, alors, encore limitée

La coopération régionale était restée limitée dans la première moitié du XXe siècle. La Norvège ne s'était détachée de la Suède qu'en 1905 et disputait au Danemark la côte orientale du Groenland. Les ministres des affaires étrangères des quatre pays se sont réunis plus régulièrement à partir de 1934, notamment pour établir les bases communes d'une politique de neutralité au sein de la Société des Nations. L'idée d'une collaboration militaire, lancée au début des années 1930, notamment par la Finlande, suscita toutefois l'hostilité d'une partie des opinions publiques et fut repoussée, notamment par les autorités suédoises et danoises - le Premier ministre danois Stauning, dans son discours du 8 mars 1937, se montre ainsi soucieux ne pas provoquer inutilement l'Allemagne14(*).

Après la guerre, les discussions tenues à Karlstad et à la forteresse d'Akershus en janvier 1949 entre les premiers ministres, ministres des affaires étrangères et de la défense des pays scandinaves, échouèrent à cause de la décision norvégienne de rejoindre l'Otan. Ce qui sépare les conceptions stratégiques respectives des États nordiques devint alors plus visible que ce qui les rapproche : au contraire de la Suède, qui est protégée de l'URSS par la Baltique et n'a pas accès à l'océan, la Norvège est une puissance atlantique, a une frontière avec l'URSS et se sent donc davantage menacée ; la Finlande, elle, « craint de se voir offrir une assistance qu'elle ne pourra refuser » ; quant au Danemark, « il sait qu'il est en première ligne »15(*).

b) Une alliance prudente avec une grande puissance extérieure

Sauf en Suède, moins exposée, domina alors la politique consistant à nouer une alliance avec une grande puissance extérieure, ce principe admettant deux variations.

La Finlande pacifia en effet ses relations avec l'URSS par la signature du traité de 194816(*), qui donna au terme de finlandisation sa connotation de neutralisation excessive subie. La Finlande accepta l'obligation de défendre l'URSS en cas d'attaque de la part de l'Allemagne ou de l'un de ses alliés - terme qui vise évidemment les Etats-Unis -, ce qui orienta sa politique étrangère dans un sens forcément favorable à son puissant voisin et la dissuada de solliciter l'aide du plan Marshall. Elle resta toutefois en dehors du Pacte de Varsovie et ne rejoignit le conseil nordique, forum de coopération pour les institutions parlementaires nordiques créé en 1952, qu'en 1956.

Tous les observateurs ne jugèrent pas négativement cette solution, Raymond Aron estimant par exemple douteux que les Européens de l'Ouest, placés dans la même position, seraient parvenus à sauvegarder une liberté aussi grande que celle des Finlandais17(*).

Le Danemark et la Norvège choisirent d'intégrer l'Otan, mais d'une manière prudente, qui prit des airs de « semi-alignement ».

Intégrant la crainte soviétique que les navires quittant la base de Mourmansk pour l'Atlantique ne s'exposent à une attaque immédiate en longeant les côtes norvégiennes, la Norvège refusa dès son adhésion à l'Otan d'abriter des troupes étrangères sur son sol. Le ministre de la défense norvégien Johan Jørgen Holst définissait dans les années 1980 la politique de son pays comme une « politique prudente qui combine l'assurance par l'alignement et une force de défense conventionnelle moderne et la réassurance par une politique délibérée de restriction sur le stationnement des troupes étrangères et les armes nucléaires »18(*). La Norvège a ainsi refusé le déploiement des fusées Thor et Jupiter en 1957. Elle interdit les manoeuvres navales alliées à l'est du 24e méridien et les manoeuvres terrestres organisées à moins de 800 kilomètres de la frontière avec l'URSS, désarmant quasiment de facto le Finmark - son comté le plus septentrional.

De même, la position danoise dans l'Otan a longtemps été, d'après le politologue danois Hans Mouritzen, « une version contenue »19(*) d'atlantisme. À l'exception des bases américaines au Groenland, le Danemark a refusé à compter de 1953 le stationnement de soldats étrangers sur son territoire. Lors de la crise des euromissiles, le Danemark s'illustra par une certaine volonté de se soustraire à ses obligations, et son insistance à faire préciser sur les communiqués de l'Alliance son hostilité au déploiement du système américain de défense anti-missiles lui valut le sobriquet de « pays des notes de bas de page ». Tandis que le Parlement danois refusait l'accès aux eaux territoriales du pays aux bâtiments porteurs d'armes nucléaires, le refus du gouvernement Schlüter de porter le budget danois de défense à 3 % du PIB fut relaté dans Le Monde du 14 avril 1988 sous l'intitulé « Danemark : maillon faible de l'Otan ? La défense, otage des pacifistes »20(*).

c) La promotion active de la paix par la diplomatie et la recherche

Les États nordiques ont en outre à cette époque mis en oeuvre une politique originale active de recherche de l'apaisement, qui ajoute à la neutralité et à l'attachement au droit international d'avant-guerre une promotion active de la paix par le désarmement.

Hervé Coutau-Bégarie, citant l'historien François Kersaudy, rappelle que « dans l'entre-deux-guerres, la Norvège s'en tenait ainsi à une croyance quasi religieuse dans la force morale de la Société des Nations et négligeait de manière stupéfiante ses forces armées qui étaient dans un état lamentable : la marine avait ainsi le douteux privilège d'aligner en 1940 les deux plus vieux cuirassés du monde (près de 60 ans), qui n'avaient pas quitté le port depuis 1918. Il faut dire que le ministre de la Défense avait été arrêté dans ses jeunes années pour propagande antimilitariste ! »21(*).

Leur politique de neutralité fut pendant la guerre froide rendue plus conséquente par une politique de défense plus solide sur le plan militaire et industriel - surtout dans le cas suédois - et un pacifisme plus actif. L'ambition d'une société providence modèle, d'une « grande puissance morale »22(*) a justifié le maintien de certaines capacités militaires et industrielles. La Suède est ainsi longtemps restée la quatrième force aérienne des pays occidentaux, et a conservé une armée comparable en taille à celle du Royaume-Uni, de la France ou de la RFA.

Cette attitude autorise plusieurs types d'interprétations. Résultante de la configuration géopolitique de l'heure, qui plaçait ces États « petits, développés, neutres ou, à tout le moins, très indépendants, à la fois capitalistes et d'inspiration sociale-démocrate » à « jouer les "honnêtes courtiers" entre les grandes puissances et les blocs »23(*) ? Produit d'une culture spécifique, « l'éthique nordique », qui « s'articule autour d'une logique messianique et d'une responsabilité acceptée, celle de l'éducation du reste du monde par le “haut” »24(*) ? Réalisme bien compris de ces États consistant, en démontrant « généreusement leur attachement au concept de désarmement », à « pérenniser leur propre sécurité »25(*) ?

Quoi qu'il en soit au juste, les pays scandinaves s'attachèrent pendant la guerre froide à renforcer la confiance entre les deux blocs et à défendre les régimes de maîtrise des armements. Stockholm a ainsi organisé en 1986 la conférence sur les mesures de confiance dans le cadre de la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), et fut à l'origine d'un certain nombre de propositions de zones exemptes d'armes nucléaires. De même, la Finlande a organisé en 1971 la Conférence qui déboucha sur les accords d'Helsinki en 1975, et fut active dans la lutte pour la maîtrise des armements.

L'idée d'une zone exempte d'armes nucléaires dans le nord de l'Europe, sujet de débat de 1957 au début des années 1990, mériterait, si la place le permettait, un traitement particulier : d'une part car le débat fut en partie instrumentalisé par l'URSS qui espérait, en transformant une zone dénucléarisée de fait en zone dénucléarisée en droit, affaiblir l'Otan par ricochet ; d'autre part car le projet était en fait irréaliste en raison de ses conséquences inévitables pour l'URSS elle-même, compte tenu de la proximité à la Finlande de la péninsule de Kola, où stationnent une grande part des forces stratégiques soviétiques.

Cette culture diplomatique s'est appuyée sur un effort original de travail scientifique et d'influence, celui des peace research qui se donnent pour objet d'étude les conditions de la paix et du désarmement, et pour mission la prévention des situations belligènes. Les centres de recherche tels que le Peace Research Institute of Oslo (PRIO) créé en 1959, le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) créé en 1966, ou le Tampere Peace Research Institute finlandais, créé en 1969, se sont ainsi illustrés dans les recherches sur le désarmement ou la lutte contre la prolifération nucléaire.

Ajoutons à titre d'illustration de cette singulière militance pour la paix la remise annuelle du prix Nobel de la paix, inventé en Suède au début du XXe siècle, remis chaque année à Oslo, et attribué dans l'Histoire à cinq Suédois, deux Norvégiens, un Finlandais et un Danois. Notons encore que Suède et Norvège ont donné les deux premiers secrétaires généraux de l'ONU - le Suédois Trygve Lie et le Norvégien Dag Hammarskjöld - et que ces deux nations ont fortement contribué, pendant la guerre froide, aux opérations de maintien de la paix.


* 3 Aux termes du traité de Stolbovo du 27 février 1617, à l'issue de la guerre d'Ingrie, la Russie cède à la Suède les provinces d'Ingrie et de Kexholm et la forteresse de Nöteborg, clé de la Finlande. En contrepartie, le roi de Suède Gustave II Adolphe lui rend Novgorod et reconnaît Michel III comme tsar de Russie.

* 4 Voir Gunnar Åselius, « Continuity and change - lessons from 1000 years of geopolitics in the Baltic Sea area », dans Global Affairs 2018 vol. 4, n° 4-5, pp. 467-473.

* 5 Voir par exemple le deuxième tome éponyme de la trilogie de Henryk Sienkiewicz, publié en 1886.

* 6 Cité par Gunnar Åselius, article précité.

* 7 Håkan Wiberg, “Scandinavia”, in Richard Dean Burns (dir.), Encyclopaedia of Arms control and Disarmament, vol. 1, New York, Charles Scribner's Sons, 1993, cité par Matthieu Chillaud, « Janus septentrionalis : les deux visages de la diplomatie nordique du désarmement », dans Stratégique 2008/3 n° 91-92, pp. 49-90.

* 8 Voir Matthieu Chillaud, «L'espace Baltique entre périls stratégiques et angoisses sécuritaires » dans Stratégique 2019/1 n° 121-122, pp.15-59,  qui cite notamment : le traité de Roskilde du 27 février 1658, les traités organisant la protection conjointe des convois pendant la guerre de la ligue d'Augsbourg de 1689, le traité dano-suédois du 12 juillet 1756 qui instaure un régime de neutralité armée, la convention de Saint-Pétersbourg du 9 mars 1759 entre la Russie et la Suède, les traités russo-danois et russo-suédois de juillet et août 1780, ou encore le traité de neutralité armée du 27 mars 1794.

* 9 Voir Louis Clerc, La Finlande dans la Seconde guerre mondiale, Paris, Perrin, 2023, p. 43.

* 10 Convention du 26 octobre 1905 entre la Norvège et la Suède relative à l'établissement d'une zone neutre, à la mise hors d'état de servir de fortifications, etc.

* 11 Article 195 du traité du 28 juin 1919.

* 12 Traité de Tartu du 14 octobre 1920 entre la Russie et la Finlande, entré en vigueur le 31 décembre 1920.

* 13 Arne Olav Brundtland, « The Nordic Balance : past and present » dans Cooperation and Conflict vol. 1, No. 4 (1966), pp. 30-63.

* 14 Voir De Quirielle B. « La neutralité des États nordiques », dans Politique étrangère n°4, 1938, pp. 370-383.

* 15 Hervé Coutau-Bégarie, article précité.

* 16 Traité d'amitié, de coopération et d'assistance mutuelle du 6 avril 1948.

* 17 Voir Raymond Aron, République impériale. Les Etats-Unis dans le monde (1945-1972), Paris, Calmann-Lévy, 1973, p. 160.

* 18 Cité par Hervé Coutau-Bégarie dans « Le flanc Nord de l'Europe », dans Revue défense nationale n° 494, janvier 1989, pp. 27-42.

* 19 Hans Mouritzen, Le nouveau « super atlantisme » danois : une interprétation géopolitique, dans Revue internationale et stratégique 2006/1 n° 61, pp. 137-150.

* 20 Cité par Matthieu Chillaud, « Janus septentrionalis : les deux visages de la diplomatie nordique du désarmement », dans Stratégique 2008/3 n° 91-92, pp. 49-90.

* 21 Hervé Coutau-Bégarie, « Le flanc Nord de l'Europe », dans Revue défense nationale n° 494, janvier 1989, pp. 27-42.

* 22 Ann-Sofie Nilsson, Den moraliska stormakten : en studie av socialdemokratins internationella aktivism, Stockholm, Timbro, 1991, cité par Gunnar Åselius, « Swedish strategic culture », dans Cooperation and conflict vol. 40 n° 1, 2005, pp. 25-44.

* 23 Vincent Simoulin, La Coopération nordique, Paris, L'Harmattan, Logiques politiques, 1999, p. 54, cité par Matthieu Chillaud, « Janus septentrionalis : les deux visages de la diplomatie nordique du désarmement », dans Stratégique 2008/3, n° 91-92(3), pp. 49-90.

* 24 Matthieu Chillaud, art. précité.

* 25 Matthieu Chillaud, art. précité.

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