II. LE CENTRE DE CONSERVATION D'AMIENS : UNE RÉPONSE STRUCTURANTE À LA SATURATION DES COLLECTIONS, DONT LE FINANCEMENT DOIT ENCORE ÊTRE PRÉCISÉ
A. LE CHOIX D'UN NOUVEAU CENTRE DE CONSERVATION PLUTÔT QUE L'EXTENSION DES SITES EXISTANTS
1. Un projet visant à permettre un accroissement des collections pendant plusieurs décennies
La construction du centre d'Amiens découle du constat de l'insuffisance des sites existants. La BnF est en effet confrontée à la saturation de ses magasins de collections du fait, notamment, de l'augmentation de la production éditoriale française qu'elle collecte au titre de sa mission de dépôt légal.
Le SPSI 2018-2022 indiquait déjà que la totalité des magasins de collections était en quasi-saturation, à environ 90 % en moyenne, et que l'hypothèse d'une baisse durable de l'imprimé ne s'était pas réalisée : les accroissements restaient alors supérieurs à 6,5 kilomètres linéaires par an. Si des actions ont été mises en oeuvre pour optimiser l'occupation des magasins (densification, remembrement, gestion dynamique des collections...), elles ne pouvaient pas permettre de résoudre durablement le problème.
Le projet Amiens est aussi lié à la création d'un Conservatoire national de la presse. En effet, les collections de presse sont en danger en raison de leurs caractéristiques physiques qui les rendent intrinsèquement fragiles. Les publications, tout particulièrement celles de la deuxième moitié du XIXe siècle, sont faites à partir de papier de très mauvaise qualité et d'encres acides qui impliquent des conditions de conservation précises. La BnF a ainsi indiqué qu'un « grand nombre de titres de presse publiés à partir de cette période, au moment de la promulgation de la loi sur la liberté de la presse, est aujourd'hui très détérioré. »30(*)
Les entreprises de presse, à très forts tirages aussi bien qu'à diffusion restreinte, n'ont quant à elles que peu conservé leurs propres archives. Les fonds de presse conservés à la BnF forment donc un ensemble extrêmement précieux, qui est menacé de disparaître.
Le projet prévoit par conséquent une halle robotisée sous atmosphère à oxygène raréfié, avec température et hygrométrie très contrôlées, permettant de ralentir la dégradation des documents. Le projet de SPSI 2026-2030 précise en outre que les contenants ont été conçus pour permettre le stockage à plat de documents de grands formats, notamment la presse ancienne.
La BnF a indiqué au rapporteur spécial que l'externalisation des collections vers Amiens permettra un gain net de 106 km linéaires pour l'ensemble des sites, après fermeture de Bussy et transfert des collections qui y sont actuellement stockées. Cette libération d'espaces doit aussi permettre de réaffecter des magasins et d'améliorer les conditions de travail, notamment pour les 200 à 300 postes de travail aujourd'hui situés dans des locaux sans lumière du jour. Sa capacité totale est estimée à 260 kilomètres linéaires, soit environ 62 ans d'accroissement des collections pour une augmentation sur le site estimé à 4,2 km/an.
Projet de construction d'un nouveau centre de conservation à Amiens
Le marché de la maîtrise d'oeuvre a été notifié au groupement TVK/Carmody Groarke en mars 2024. Le projet architectural comprend deux bâtiments principaux : bâtiment de travail et bâtiment de stockage.
Le bâtiment de travail s'élève sur quatre niveaux :
- un rez-de-chaussée bas : zone de livraison, voie de desserte intérieure (VDI), chaînes transit et sanitaire, PC sécurité, locaux techniques et informatiques, bureaux tertiaires (dont bureaux de l'équipe de magasinage).
- un rez-de-chaussée haut : bureaux tertiaires, salles de réunion, salle de restauration et espaces de détente, PC sûreté, locaux syndicaux et de l'association du personnel de la BnF.
- un 1er étage ateliers de numérisation : atelier de numérisation de sauvegarde, ateliers de numérisation prestataires, atelier de préparation à la numérisation ;
- un 2ème étage ateliers de restauration curative et préventive : atelier de restauration de livres imprimés, atelier de restauration de documents en feuille et de photos, atelier de formation métiers d'art.
Le bâtiment de stockage, appelé également « la halle » a une longueur de 146 m, une largeur de 35 m et une hauteur de 29 m. Enveloppée d'une maille en acier inoxydable, et sous une silhouette légèrement évasée, elle forme une grande toile de fond du site. La halle comprend deux parties fonctionnelles :
- un magasin de 4900 m² entièrement robotisé, sous une atmosphère à oxygène raréfié (13,5%), doté d'une grande inertie et d'un système de climatisation d'appoint pour garantir une dérive lente de température entre 8 °C et 23 °C (variation maximale limitée à 1 °C/jour, 2 °C/semaine) et une hygrométrie stable entre 45% et 55% (variation maximale limitée à 5 %/jour). Un système intralogistique gérera toutes les tâches au sein du magasin : rangement, prélèvement et transport de collections ;
- une zone hors oxygène raréfié, avec des espaces de prélèvement de collections, un espace d'accueil du public, une galerie de vue sur le magasin robotisé, une salle de consultation, une salle polyvalente, un magasin classique de 200 m², des espaces de travail et d'autres locaux techniques.
Source : réponses de la Bibliothèque nationale de France et du ministère de la Culture au questionnaire du rapporteur spécial
2. Les difficultés liées à l'extension des sites existants ont conduit à retenir l'option de la construction d'un nouveau centre de conservation
La construction d'un nouveau centre n'était pas la seule option discutée. Le SPSI 2018-2022 prévoyait en effet l'étude de la construction d'un nouveau bâtiment sur le terrain de Bussy-Saint-Georges. Les arguments en faveur de ce scénario étaient notamment la proximité de Paris et la présence d'équipements spécialisés.
Le bâtiment existant posait toutefois des problèmes de manutention dans les magasins de grande hauteur, nécessitait des travaux importants de sécurité incendie, imposait une communication des collections uniquement par navettes, et souffrait d'une accessibilité médiocre pour les personnels, faute de transports en commun à proximité immédiate.
Il était possible d'implanter le programme du nouveau centre sur la réserve foncière du site, à condition de restructurer le bâtiment existant. Dans l'avis du Conseil de l'immobilier de l'État de 2021, la BnF indique que l'extension-restructuration de Bussy était estimé à 74 millions d'euros31(*). Toutefois, la candidature de la commune a été jugée insuffisante au regard des critères d'analyse retenus.
Quant au site de Sablé-sur-Sarthe : le SPSI 2018-2022 relevait que l'implantation d'un nouveau centre dans cette zone aurait notamment impliqué des coûts de déplacement pour les personnels scientifiques appelés à travailler sur les collections ainsi qu'un risque de redondance avec l'activité déjà assurée à Bussy. La candidature de Sablé à l'appel à manifestation d'intérêt n'a pas été retenue, là aussi car jugée insuffisante sur l'ensemble des critères d'analyse, même après demandes de précisions.
Le SPSI 2018-2022 envisageait enfin l'hypothèse d'un nouveau site plus grand, susceptible de remplacer Bussy-Saint-Georges dans ses différentes fonctions.
La candidature d'Amiens Métropole, soutenue par le département de la Somme et la région Hauts-de-France, a finalement été retenue parmi soixante-douze candidatures en raison de l'adéquation du foncier proposé, de la qualité de la desserte, de l'implication financière des collectivités et enfin du cadre urbain et du partenariat culturel envisagé.
Le choix d'Amiens a ensuite été annoncé en novembre 2021 et formalisé par une convention-cadre avec les collectivités le 4 mars 2022. Une évaluation socio-économique de la construction d'un nouveau centre a été réalisée par le cabinet Citizing, qui a été présentée à la commission ministérielle des projets immobiliers en 2022.
* 30 Source : commission des finances, d'après les réponses de la Bibliothèque nationale de France et du ministère de la Culture au questionnaire du rapporteur spécial.
* 31 Avis sur la stratégie immobilière de la Bibliothèque nationale de France (BnF) et son schéma pluriannuel de stratégie immobilière (SPSI) 2018-2022, Conseil de l'immobilier de l'État, page 5.