B. UNE PRÉSENCE EN QPV SIGNIFICATIVE MAIS SANS STRATÉGIE NATIONALE DÉDIÉE

1. Un maillage issu de la logique générale de déploiement, non d'une stratégie QPV

Le déploiement du réseau France Services en QPV n'a pas résulté d'une stratégie spécifique à ces territoires. L'objectif initial -- garantir que chaque citoyen soit à moins de vingt minutes d'une structure -- a guidé l'implantation des maisons France Services dans les QPV de la même façon que dans les zones rurales, sans que les caractéristiques particulières de ces quartiers n'appellent de traitement différencié. Dans la Loire, la sous-préfète et secrétaire générale adjointe, Mme Prouhèze, indiquait lors de son audition que le maillage local avait reposé sur un critère de proximité visant à ce que chaque usager soit à moins de vingt minutes d'une structure -- une logique territoriale générale, sans distinction entre QPV et zones rurales.

Cette absence de ciblage initial se reflète dans les chiffres. Selon l'ANCT, 597 structures sont aujourd'hui implantées au sein d'un QPV ou à moins de 500 mètres de ses limites, couvrant 631 quartiers prioritaires -- certaines structures desservant plusieurs QPV limitrophes. Cela représente environ 40 % des 1 584 QPV que compte le territoire national, et 21 % du réseau France Services total. En d'autres termes, trois QPV sur cinq ne disposent toujours pas d'une maison France Services à proximité immédiate.

La Cour des comptes note que l'objectif initial du programme prévoyait la couverture de 216 QPV à la fin de la phase de déploiement -- un seuil largement dépassé, mais qui illustre que les QPV n'ont jamais constitué la priorité du programme, concentré à près de 70 % sur les territoires ruraux et les petites villes. Le déploiement en QPV s'est donc fait au fil des initiatives locales -- là où une initiative locale existait, là où un porteur associatif était disponible, là où les préfets ont identifié un besoin -- mais sans cadre national prescriptif.

Cette absence de cadre national prescriptif explique une réalité que plusieurs auditions ont mise en évidence : la très grande hétérogénéité des situations. Certains QPV disposent d'une structure bien implantée, portée par un point d'information médiation multi services (PIMMS) ou un Centre communal d'action sociale (CCAS), avec des conseillers formés et un ancrage local solide. D'autres, dans des agglomérations pourtant denses, ne sont couverts que par une structure distante ou saturée. La Seine-Saint-Denis, Paris et l'agglomération marseillaise ont été citées lors des auditions comme des territoires où la pression est particulièrement forte et le maillage insuffisant.

La vague de labellisations annoncée en novembre 2025 lors du Salon des Maires et des collectivités locales semble marquer une inflexion : 23 des 61 nouvelles structures inaugurées au Salon des maires sont situées dans ou à proximité immédiate d'un QPV11(*). C'est le signe d'une prise de conscience, confirmée lors de l'audition du ministre de la Ville, M. Vincent Jeanbrun : celui-ci s'est dit convaincu que les structures restant à ouvrir d'ici 2027 devaient être priorisées dans les QPV. Cette inflexion reste cependant récente et n'est pas formalisée dans un objectif chiffré national.

La couverture des QPV par le réseau France Services :
quelques repères

- 597 maisons France Services implantées dans un QPV ou à moins de 500 mètres, couvrant 631 quartiers prioritaires ;

- 40 % des 1 584 QPV du territoire national disposent ainsi d'une maison France Services à proximité ;

- 21 % seulement du réseau total est implanté en QPV, contre près de 70 % en zone rurale ou petite ville ;

- 30 % des maisons France Services en QPV sont portées par des associations, contre 13 % sur l'ensemble du réseau ;

- Les QPV concentrent 33 % des structures en situation de forte fréquentation, alors qu'ils ne représentent que 21  % du réseau.

Sources : ANCT, réponses au questionnaire sénatorial, avril 2026 ; Cour des comptes, septembre 2024.

2. Des typologies de QPV très diverses, une réalité territoriale hétérogène

L'une des leçons les plus constantes des auditions est qu'il n'existe pas un QPV type, mais une multiplicité de situations que l'appellation commune tend à masquer. Cette diversité est déterminante pour apprécier le rôle que peuvent jouer les maisons France Services dans ces territoires.

Les QPV des grandes métropoles -- Paris, Marseille, Seine-Saint-Denis -- concentrent des populations très précaires dans des espaces urbains denses, où la proximité physique des services publics ne garantit pas l'accès effectif à ces services. C'est dans ces territoires que la fréquentation des maisons France Services est la plus élevée : la France Services du Panier à Marseille, citée lors de l'audition du secrétaire général de l'ANCT, enregistre jusqu'à 70 accompagnements par jour, et celle de Bougainville 53 -- soit deux à quatre fois la moyenne nationale. La nature des demandes y est aussi très différente du reste du réseau : à Marseille, les démarches CAF représentent jusqu'à 40 % des accompagnements, contre 12,4 % en moyenne nationale, reflet d'une population exposée à une précarité sociale intense.

Graphique 1 - Répartition thématique des accompagnements : QPV marseillais vs réseau national

En outre, le profil d'activité varie sensiblement d'un territoire QPV à l'autre. Dans le département de la Loire, en 2025, France Titres arrive en tête des opérateurs sollicités avec 23,66 % des accompagnements, devant la Carsat (21,10 %), la DGFiP (10,09 %), l'Assurance maladie (10,07 %) et la CAF (9,04 %). Ce classement diffère notablement du profil marseillais -- où la CAF domine avec 40 % -- et du profil national -- où la Carsat domine avec 32,48 %. Il rappelle qu'il n'existe pas un profil QPV uniforme, et que la composition de la demande locale doit guider les choix d'implantation et d'animation.

Les QPV des villes moyennes présentent un profil différent. Toujours dans la Loire, de nombreux QPV du département sont des centres-villes en déclin économique -- Rive-de-Gier, chef-lieu de canton, en est l'exemple emblématique. La frontière entre QPV et hors-QPV y est moins nette, et les usagers ne viennent pas nécessairement du quartier classé prioritaire.

Les QPV périphériques ou de villes moyennes plus modestes peuvent en revanche connaître une situation inverse : une demande potentiellement forte mais qui ne se manifeste pas spontanément, émanant de publics peu mobiles -- l'ANCT rappelle qu'un ménage sur deux en QPV n'est pas véhiculé -- qui ne franchissent pas d'eux-mêmes la porte d'une maison France Services même proche. C'est dans ces configurations que les dispositifs d'aller-vers prennent toute leur importance, comme l'a illustré l'audition de l'Union départementale des associations familiales de la Loire (UDAF) à propos des bus itinérants.

Le bus France Services de l'UDAF de la Loire : un modèle « d'aller-vers » en QPV12(*)

Porté par l'Union départementale des associations familiales (UDAF) de la Loire sous la direction de M. Bertrand Vialatte, le dispositif des Maisons de la Famille itinérantes -- labellisées France Services en 2022 pour Loire Nord et 2023 pour Loire Sud -- illustre concrètement ce que l'aller-vers peut apporter dans les QPV. Deux bus circulent quatre jours par semaine sur 30 communes du département, dont trois QPV : Rive-de-Gier (quartier du Grand Pont) ainsi que les quartiers Tarentaize-Bombrun et Monthieu à Saint--Étienne.

Une enquête de terrain réalisée au lancement du dispositif a mis en évidence les besoins : 28 % des habitants rencontraient des difficultés numériques faute d'équipement ou de maîtrise, et 71 % étaient en situation de non-recours aux droits -- y compris pour des démarches hors bouquet France Services (logement, aides à l'autonomie, etc.). Les habitants sortent peu ou pas de leurs quartiers, même lorsque les services sont proches.

Le modèle associatif présente un avantage d'adaptabilité -- l'UDAF peut intervenir sur l'ensemble du département sans être liée à un territoire communal ou intercommunal, mais comporte une fragilité financière structurelle : l'itinérance génère des coûts supplémentaires -- temps de déplacement, carburant -- non couverts par la subvention forfaitaire. Pour assurer 24 heures hebdomadaires de permanence effectives, l'UDAF mobilise en réalité 35 heures, et estime à 20 000 euros l'abondement qui lui serait nécessaire pour couvrir ces surcoûts.

Cette hétérogénéité a une conséquence directe sur le pilotage du dispositif : les indicateurs uniformes du réseau -- fréquentation, taux de satisfaction, taux de primo-usagers -- ne permettent pas de rendre compte de la diversité des situations en QPV. La préfecture d'Ille-et-Vilaine a confirmé qu'il n'existe aucune différenciation entre MFS en QPV et MFS hors QPV dans les tableaux de bord départementaux. L'ANCT elle-même reconnaît que son système d'information actuel ne permet pas d'isoler les données spécifiques aux 597 structures en QPV.


* 11 Audition du ministre de la Ville, M. Vincent Jeanbrun, 9 avril 2026.

* 12 Source : UDAF de la Loire, réponses au questionnaire sénatorial, avril 2026.

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