B. LES RELAIS ANTI-DÉMOCRATIQUES : UN CONTEXTE POLITIQUE INTERNATIONAL MARQUÉ PAR LA MONTÉE DE MOUVEMENTS RÉACTIONNAIRES ANTI-GENRE
Si les relais numériques et algorithmiques, au travers de la puissante caisse de résonnance discursive qu'offrent les réseaux sociaux, sont aujourd'hui considérés comme les vecteurs plus visibles et les plus évidents de l'idéologie masculiniste, il n'en demeure pas moins que les discours de la haine des femmes trouvent également à s'exprimer dans un contexte politique international marqué par la montée de mouvements réactionnaires et profondément misogynes remettant violemment en cause les droits des femmes.
Si ces mouvements aux ramifications nombreuses ont trouvé un écho important dans les espaces numériques, notamment auprès des plus jeunes, ils disposent aussi de moyens financiers qui leur permettent de développer des stratégies d'influence, voire d'infiltration, dans les champs politiques et médiatiques. Il s'agit d'ailleurs d'une des conclusions de la résolution, adoptée le 25 mars 2026 par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), intitulée Consolider et organiser la défense de nos principes démocratiques face aux stratégies anti-genre126(*), dont la rapporteure, Agathe Hamel, alors présidente de la délégation aux droits des femmes du CESE, a été auditionnée par notre délégation le 21 mai 2026.
De fait, le contexte international montre une progression préoccupante des discours masculinistes dans un nombre croissant d'États. La résurgence des rhétoriques masculinistes dans de nombreux pays ne constitue pas une dérive marginale mais s'inscrit dans une tendance globale, durable voire systémique.
On en observe les effets dans la sphère politique : aux États-Unis, avec l'élection de Donald Trump pour un second mandat de président en 2024, ou en Argentine, avec la victoire de Javier Milei aux élections législatives en octobre 2025, dont l'une des premières décisions après son arrivée au pouvoir fut la fermeture du ministère des femmes, du genre et de la diversité. Le continent européen n'est pas épargné non plus, avec des partis populistes ou ultraconservateurs qui promeuvent une vision « traditionnelle » des rôles de genre. Enfin, les postures virilistes et offensives souvent affichées par le président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, complètent ce tableau inquiétant de la promotion des masculinismes par certains leaders politiques à l'échelle internationale.
On en observe aussi les effets dans la sphère médiatique et numérique, où certaines personnalités, telles qu'Elon Musk, patron du réseau social X, diffusent ou relaient ouvertement des discours masculinistes.
1. L'inscription des mouvements masculinistes dans une « internationale réactionnaire »
a) Des soutiens politiques de poids à l'échelle internationale : une incarnation viriliste du pouvoir
La majorité des interlocutrices et interlocuteurs de la délégation l'ont souligné : le second mandat du président des États-Unis, Donald Trump, a constitué un véritable tournant dans l'histoire du masculinisme, leur apportant un soutien politique de poids et, par là même, une forme de légitimation institutionnelle.
Ainsi que le soulignait l'historienne Christine Bard127(*), « il y a aussi ce côté décomplexé de l'offensive misogyne contre les droits des femmes. Il est intéressant de creuser ce mot, « décomplexé », le modèle qu'offre Trump et son langage politique, ce sexisme décomplexé sur la scène politique. C'est sidérant et cela ouvre les vannes, y compris pour de jeunes garçons (...) ».
De même, Pauline Ferrari, journaliste et autrice de l'ouvrage précité Formés à la haine des femmes, a rappelé devant la délégation128(*), qu'« entre 2023 et ce début d'année 2026, beaucoup de choses ont changé. La montée de l'extrême droite, des conservateurs et des mouvements anti-choix, un peu partout dans le monde, a reconfiguré le jeu politique. Les questions de genre, et plus particulièrement celles de la masculinité et de la virilité, sont des argumentaires politiques séduisants pour une partie de la jeunesse, mais pas uniquement. »
En effet, loin d'être cantonnés à la seule sphère numérique, les mouvements masculinistes ont fait une entrée fracassante sur la scène politique internationale tant le président des États-Unis incarne aujourd'hui cette vision viriliste du pouvoir, ce mépris des femmes et de leurs droits, un archaïsme misogyne des relations entre les femmes et les hommes.
Ainsi, pour Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, « le masculinisme ne concerne pas seulement les jeunes et les réseaux sociaux numériques. Il n'est pas né en ligne et il continue de s'exprimer depuis les plus hauts sommets de l'État, notamment dans les domaines politiques qui viennent le légitimer à travers le monde. »
Cette régression réactionnaire a pris une ampleur internationale, à tel point que le président de la République française, Emmanuel Macron, avait lui-même dénoncé une « nouvelle internationale réactionnaire » le 6 janvier 2025, lors de la trentième conférence des ambassadrices et des ambassadeurs de France.
Pauline Gonthier, romancière et autrice du roman précédemment cité, Parthenia, publié en 2025, a quant à elle utilisé devant la délégation129(*) l'image intéressante du masculinisme comme « cheval de Troie de mouvements réactionnaires qui fragilisent et menacent notre démocratie » et qui utilisent les réseaux masculinistes « à des fins d'instrumentalisation politique » : dès lors, l'enjeu n'est pas uniquement celui de la protection des droits des femmes mais aussi celui de la protection de la démocratie elle-même.
La menace démocratique que représente le masculinisme est, par ailleurs, d'autant plus effrayante qu'elle touche les jeunes hommes et cible les plus vulnérables d'entre eux.
La convergence croissante entre certains discours masculinistes et des partis ou leaders nationalistes, populistes ou conservateurs est particulièrement préoccupante : aux États-Unis, la révocation du droit fédéral à l'avortement suite à un revirement jurisprudentiel en juin 2022 de la Cour suprême américaine a constitué le premier coup de boutoir donné au libre accès à l'avortement dans ce pays. Le slogan féministe My body, my choice né après #MeToo a, par exemple, été détourné en Your body, my choice.
Une série de mesures qui touchent aux droits des femmes aux Etats-Unis, depuis le début du second mandat de Donald Trump en janvier 2025
Depuis le début de son second mandat à la Maison blanche, en janvier 2025, le président des Etats-Unis Donald Trump a mis en oeuvre une série de décrets, réformes budgétaires et mesures réglementaires qui affectent directement les droits des femmes :
- révocation de l'executive order 11246 de 1965 qui imposait aux entreprises ayant des contrats avec l'État fédéral de ne pas discriminer sur le fondement du « sexe » ou de la « race » et de suivre des pratiques d'équité salariale ;
- suppression des programmes « Diversité, équité et inclusion », comprenant la collecte de données sur les écarts salariaux entre hommes et femmes ; restriction affectant le Bureau des femmes du ministère du Travail ; démantèlement du Gender Policy Council de la Maison blanche ;
- révocation des décrets de l'administration Biden qui visaient à protéger l'accès à l'avortement ; suppression des financements fédéraux du planning familial américain ;
- retrait des Etats-Unis, en janvier 2026, d'ONU Femmes alors qu'ils faisaient partie des principaux donateurs et organisation, en mars 2026, d'un contre-sommet à New-York à l'occasion de la CSW 70 (Commission de la condition de la femme des Nations-Unies) ;
- démantèlement de l'USaid, agence de développement américaine, ayant entraîné une fragilisation financière d'une majorité d'ONG dédiées à la défense des droits des femmes ;
- retrait des Etats-Unis du FNUAP, fonds oeuvrant pour les droits et la santé sexuels et reproductifs dans le monde, ainsi que de tous les autres programmes internationaux fondés sur le genre.
Source : La Croix - « Comment l'administration de Trump s'attaque aux droits des femmes » - 1er juin 2026
Si ce virage réactionnaire et antiféministe a été particulièrement flagrant aux États-Unis, il n'a pas épargné, dans un contexte global de montée des extrêmes droites, d'autres États du monde, d'ailleurs parfois marqués depuis de nombreuses années par une incarnation viriliste du pouvoir, comme c'est le cas notamment en Russie avec Vladimir Poutine ou comme ce fut le cas en Hongrie avec l'ancien Premier ministre, Viktor Orban. On observe aussi des dynamiques similaires dans de nombreux pays, tels que la Corée du Sud, le Japon ou l'Inde où l'on constate une montée des réseaux masculinistes qui promeuvent des législations anti-égalitaires.
Ces exemples montrent que la montée des masculinismes n'est ni marginale ni circonscrite à l'Europe et aux États-Unis. Il s'agit d'un phénomène mondial, plus organisé, plus financé et plus structuré qu'il n'y paraît, même si ses expressions varient selon les contextes nationaux.
Céline Morin, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Paris Nanterre, a évoqué, quant à elle, devant la délégation130(*), « l'aboutissement de soixante ans de contre-offensive réactionnaire » et de « nouvelles alliances de la part de mouvements contre-démocratiques, qui initiaient une percée politique non seulement importante, mais aussi élaborée depuis très longtemps ».
La chercheuse au sein de l'ONG Equality Now, Cécile Simmons, a également souligné devant la délégation131(*) le fait que « de nombreux acteurs antidémocratiques, autoritaires, voire extrémistes, ont compris le potentiel et la force du masculinisme pour mener à bien leur projet. Des partis politiques de droite autoritaire ou d'extrême droite courtisent ces milieux. Des hommes politiques participent à ces podcasts, tandis que des influenceurs issus de mouvements extrémistes se réinventent en influenceurs masculinistes, car ces contenus fonctionnent bien sur les réseaux sociaux ».
Elle précise également que « les idées masculinistes sont aujourd'hui de plus en plus déployées dans des campagnes menées par des États ou des partis politiques, comme nous l'avons vu en Inde ou en Russie. »
Dès lors, l'influence électorale des réseaux masculinistes est d'autant plus prégnante dans certains pays que de plus en plus de partis politiques captent ces réseaux.
À cet égard, Cécile Simmons cite l'exemple du Royaume-Uni où le leader du parti d'extrême droite Reform UK apparaît non seulement sur de nombreux podcasts masculinistes, ce qu'il ne faisait pas avant, mais son parti a aussi récemment commencé à remettre en question les délais légaux pour l'accès à l'avortement. On observe aussi cette influence dans des pays comme la Pologne, où le parti d'extrême droite Konfederacja s'adresse à ces réseaux masculinistes en plein essor, et où l'on constate une difficulté à revenir sur des législations anti-avortement extrêmes. Enfin, en Inde, avec le nationalisme hindou, le parti au pouvoir, le BJP, courtise également les milieux masculinistes.
b) Les « géants de la tech », au service de la cause masculiniste
Ainsi que l'ont relevé plusieurs expertes et experts auditionnés par la délégation, le début du second mandat de Donald Trump comme président des États-Unis en 2024, a coïncidé avec une « politisation » des grandes plateformes numériques, notamment celles détenues par les grands patrons de la tech américaine, qui aujourd'hui, loin de s'attaquer aux contenus masculinistes, favorisent des politiques commerciales et des choix techniques qui les encouragent et contribuent à les visibiliser.
Ainsi, lors de son audition par la délégation132(*), la Fondation des femmes, par la voix de sa chargée de plaidoyer Faustine Garcia, a pointé, depuis l'élection de Donald Trump en 2024, « les prises de position publiques d'acteurs influents comme Elon Musk -- critiquant les programmes de diversité en entreprise -- ou Mark Zuckerberg -- prônant une « remasculinisation » des organisations -- illustrent un recul des engagements en faveur de l'égalité », prises de position qui ont eu pour conséquence une plus grande réticence du secteur privé à financer des initiatives féministes ou inclusives, théorisée par certains comme la gender fatigue, à savoir une forme de relâchement dans les politiques d'égalité, d'inclusion et de diversité.
En outre, certaines de ces plateformes, au premier rang desquelles X et Meta, se montrent désormais très peu coopératives lorsqu'il s'agit de modérer ou de retirer des contenus misogynes violents, identifiés comme masculinistes.
On l'a vu, la diffusion de ces contenus est favorisée par les logiques commerciales des plateformes dont les algorithmes de recommandation et les lacunes des politiques de modération maximisent leur visibilité. À l'inverse, les messages en faveur de l'égalité et des droits des femmes sont aujourd'hui bloqués sur certains réseaux sociaux, faisant ainsi les frais d'une politique dite de shadow ban mise en oeuvre par ces plateformes.
(1) Des contenus masculinistes « boostés » par les grandes plateformes numériques, entre logiques commerciales et « arrière-pensées » politiques
Ainsi que le relevait Lucie Daniel, experte plaidoyer au sein de l'ONG Equipop133(*), il convient de ne pas « déresponsabiliser » les géants de la tech qui détiennent les principales plateformes numériques sur lesquelles pullulent aujourd'hui des contenus masculinistes toujours plus violents et décomplexés : « les technologies ne sont pas neutres : elles sont façonnées par l'usage que l'on en fait. En l'occurrence, il s'agit de la responsabilité des dirigeants des big tech. On a évoqué le renoncement face à la régulation ; or ces dirigeants sont plutôt maintenant dans une stratégie complètement délibérée, proactive. Elon Musk ne cache pas ses affinités avec le masculinisme et avec un certain nombre de partis d'extrême droite. (...) Nous sommes donc passés à un nouveau stade du côté des big techs. »
(a) Des logiques commerciales favorisant la polarisation des contenus en ligne
On peut estimer que les logiques commerciales des plateformes ont favorisé l'essor des influenceurs et contenus masculinistes au cours des dix dernières années, dont le succès suggère, à tout le moins, que le retard des politiques de régulation des plateformes ainsi que leurs choix technologiques en matière d'algorithmes de recommandation ont poussé ce type de contenus toxiques.
Comme le soulignait devant la délégation Cécile Simmons, chercheuse spécialiste des questions de malveillances numériques et de genre134(*), « les entreprises technologiques n'ont jamais mis la sécurité au coeur de la conception de leurs produits, ni ne se sont attaquées aux problèmes architecturaux de leurs plateformes, qui recommandent des contenus choquants, polarisants, voire extrémistes, pour retenir l'attention des utilisateurs. Elles ont aussi été trop peu réactives face aux problèmes de harcèlement et aux violences numériques qui ont émergé avec le masculinisme. »
Selon elle, un des moments fondateurs de la dérive masculiniste des contenus partagés sur les réseaux sociaux a été l'épisode, déjà évoqué supra, du Gamergate en 2014, considéré comme la première campagne d'influence masculiniste ayant réussi sur un grand réseau social. En outre, la chercheuse a également pris en exemple les contenus de l'influenceur masculiniste Andrew Tate qui ont continué à circuler après la suppression de son compte en 2022 sur plusieurs plateformes. Son compte a depuis été réinstauré, après le rachat de la plateforme X par Elon Musk.
Allant plus loin, Pauline Ferrari, journaliste, a évoqué devant les rapporteures135(*), « l'émergence d'un « technofascisme » mondial » ainsi que « l'allégeance des plus grandes industries de la tech au pouvoir de Donald Trump ».
Elle a également souligné le caractère lucratif pour les plateformes de l'exploitation des contenus masculinistes qui y sont abondamment partagés : « à la fin, ces contenus rapportent de l'argent, à la fois aux créateurs, mais aussi aux plateformes, dont le but est de capter l'attention des internautes. Il est ensuite presque impossible, pour les plateformes, de supprimer ces contenus. Pour les multinationales de la tech, modérer les contenus sexistes, racistes, LGBTphobes, c'est se priver d'un capital économique certain. (...) Nous sommes face à des plateformes appartenant à des multinationales détenues par des multimilliardaires pour lesquels payer des amendes de quelques millions d'euros n'est pas un problème. »
De même, Julien Mésangeau, maître de conférences en sciences de la communication et de l'information à l'université de Lille, a exposé devant la délégation136(*) la notion d'accélérateur de l'engagement des masculinistes dans un contexte de transformation du sens même donné à la notion de liberté d'expression, aboutissant à une légitimation des discours de haine en ligne et à la dénonciation d'une soi-disant judiciarisation du débat idéologique et politique. Selon lui, « toutes ces transformations engagent directement la responsabilité des plateformes, dont le modèle économique repose sur la maximisation de l'engagement. Ce modèle favorise mécaniquement les formes de participation les plus polarisantes, émotionnellement chargées et agressives, ce qui produit des effets délétères sur l'espace public numérique et sur la redéfinition des normes de la parole publique. »
Or, comme le rappelait l'avocate Rachel-Flore Pardo, lors de sa participation à une table ronde de la délégation sur la protection des victimes de cyberviolences137(*), pour répondre à ceux qui, au nom de la liberté d'expression, s'opposent à la régulation des plateformes numériques, « un espace numérique non régulé n'est pas un espace de liberté ; c'est un espace où les personnes les plus exposées à la discrimination ne peuvent pas s'exprimer librement. La régulation d'internet est donc une condition de la liberté d'expression pour toutes et tous, et en particulier pour les publics les plus vulnérables. »
(b) Une révision des politiques de modération des plateformes allant dans le sens d'une surenchère des contenus masculinistes en ligne
Il semble aujourd'hui évident que ces plateformes s'inscrivent dans des perspectives politiques de contre-offensive idéologique, devenant ainsi pour les mouvements masculinistes « un espace central pour leur déploiement, leur circulation et surtout leur transformation », comme l'analyse notamment Julien Mésangeau, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille.
Les récentes modifications de leurs politiques de modération témoignent de cette reconfiguration.
En effet, les rapporteures ont été régulièrement alertées sur la réduction des équipes de modération des plateformes voire la révision de leurs critères de modération témoignant d'une réticence de plus en plus forte de leur part à s'attaquer aux contenus masculinistes.
Ainsi Laure Salmona, autrice, cofondatrice et directrice de l'association Féministes contre le cyberharcèlement, a pointé devant la délégation138(*), un sexisme amplifié en ligne par des politiques de modération inadaptées et opaques, évoquant, « pour Meta, une seule personne francophone à la modération pour près de 250 000 utilisateurs francophones... Sur X, le rachat de Twitter par Elon Musk a entraîné une réduction des moyens de modération, mais aussi la réactivation de comptes connus pour leurs discours haineux, permettant à des mouvements masculinistes et réactionnaires de prospérer davantage et de renforcer ainsi la banalisation de la haine envers les femmes. »
Elle a également relevé que Meta ne sanctionne plus, depuis janvier 2025, certains discours de haine, misogynes ou LGBTphobes : « on peut désormais y comparer une femme à une propriété ou à un objet. Or, la déshumanisation de certains groupes est un préalable aux violences. Ces contenus ont des répercussions très concrètes : attentats et projets d'attentats masculinistes, passage à l'acte violent à l'encontre des femmes et des minorités. »
Outre l'affaiblissement des politiques de modération des plateformes, plusieurs interlocutrices et interlocuteurs de la délégation ont souligné une coopération variable de ces plateformes avec les acteurs publics de la régulation numérique.
L'autorité de régulation de la communication audiovisuelle (Arcom), par la voix de Laurence Pécaut-Rivolier, membre de son collège, a ainsi évoqué une récente dégradation des pratiques collaboratives de certaines plateformes, au premier rang desquelles le réseau social X désormais propriété d'Elon Musk : « nous avions des plateformes en ligne plutôt collaboratives. Elles nous disaient : « Ce qui nous importe, c'est notre modèle commercial. Nous n'avons pas du tout envie d'être des vecteurs de haine en ligne, de manipulation de l'information ou de créer des problématiques vis-à-vis des mineurs. » Nous avions donc un dialogue constructif. Or, la situation géopolitique a évolué et, par conséquent, nous n'avons plus forcément, de la part de toutes les plateformes, cette même capacité à vouloir répondre positivement aux obligations que nous souhaitions leur imposer. (...) Toutes les plateformes ne doivent pas être mises dans le même panier et certaines continuent à collaborer, notamment sur des sujets considérés comme d'intérêt public. »
Je vais être très claire : nous avons une difficulté avec la plateforme X dans le domaine de la haine en ligne. C'est un acteur majeur, et la preuve en est qu'elle n'était pas représentée à l'Observatoire de la haine en ligne que nous avons réuni la semaine dernière. Nous avons donc un vrai sujet de collaboration avec cette plateforme.
Laurence Pécaut-Rivolier, membre du collège de l'Arcom139(*).
S'agissant des autres plateformes, Laurence Pécaut-Rivolier a toutefois souligné qu'elles continuent à travailler avec l'Europe sur ces sujets et à se montrer coopératives. Elles sont parfois dans des situations difficiles, notamment lorsque les demandes qui leur sont faites reposent sur des fondements qui ne sont pas ceux qu'elles appliquent dans leurs conditions générales d'utilisation ou dans leur pays d'origine.
Pour sa part, Alejandra Mariscal Lopez, directrice de l'association Point de contact, un des huit signaleurs de confiance désignés par l'Arcom dans le cadre de l'application du Règlement européen sur les services numériques (DSA), a indiqué à la délégation140(*) que « la qualité de la coopération avec les plateformes reste variable. De manière assez attendue, la collaboration avec X s'est notoirement dégradée, avec des taux de retrait insuffisants, y compris pour des contenus de haine en ligne manifestement illicites. »
Enfin, le recours désormais banalisé à l'intelligence artificielle pour diffuser du contenu sexuel non sollicité et généré, sans leur consentement, à partir de photos publiques détournées de femmes et de mineures, ne cesse d'inquiéter les pouvoirs publics et les associations de défense des droits des femmes et des mineurs.
Laure Salmona, autrice, cofondatrice et directrice de l'association Féministes contre le cyberharcèlement, a ainsi évoqué le cas de l'intelligence artificielle Grok, intégrée à la plateforme X, qui « a été massivement détournée pour générer des images sexualisées de femmes et de mineures à partir de photos publiques sans leur consentement. Elle est ainsi devenue un outil de cyberharcèlement sexiste qui banalise la violence en la rendant ludique. Grok ne constitue évidemment pas un cas isolé : l'inventivité des agresseurs est sans limites et les nouvelles technologies, lorsqu'elles sont conçues sans prendre en compte la sûreté des femmes et des filles, présentent un risque structurel de détournement à des fins de violences sexistes et sexuelles (VSS). »
De même, Alejandra Mariscal Lopez, directrice de l'association Point de contact, a pointé les enjeux liés à l'IA : « le cas de Grok est particulièrement frappant, car il reflète la politique de la plateforme visant à banaliser les violences en ligne et plus particulièrement les violences contre les femmes. (...) lorsqu'un algorithme permet de déshabiller des femmes, il ne s'agit pas d'une simple dérive, mais du résultat d'un choix délibéré de conception et d'un échec manifeste de l'acteur concerné - en l'occurrence, X - par rapport aux responsabilités qui lui incombent. Cette plateforme américaine s'inscrit dans la politique de Donald Trump, violente à l'égard du DSA et qui invoque la liberté d'expression pour justifier les violences à l'égard des femmes. »
Lorsqu'un algorithme permet de déshabiller des femmes, il ne s'agit pas d'une simple dérive, mais du résultat d'un choix délibéré de conception.
Alexandra Mariscal Lopez, directrice de
l'association
Point de contact141(*)
Ces cas pointent également la responsabilité des concepteurs dans l'anticipation des usages malveillants des nouvelles technologies.
Le cas du récent détournement des lunettes connectées de Meta, qui a généré le harcèlement de femmes dans l'espace public comme en ligne, a ainsi été évoqué par Laure Salmona : « si l'on y adjoint la reconnaissance faciale, on ne peut qu'imaginer ce que sera le calvaire des femmes qui seront ainsi traquées par des hommes violents. »
Il a également été porté à l'attention des rapporteures que le recours à l'IA permet désormais de déjouer les mécanismes de contournement des algorithmes de recommandation, par le biais de la mise à contribution de techniques de variation, dites d'obfuscation, en générant plusieurs variantes d'un même contenu haineux.
C'est pourquoi, à l'instar de Lucie Daniel, experte plaidoyer au sein de l'ONG Equipop, les rapporteures estiment que la problématique de la régulation numérique des contenus masculinistes en ligne doit être pleinement intégrée au déploiement, par la France et plus globalement par l'Europe, d'une diplomatie féministe : « il y a un véritable rapport de force à instaurer avec ces grandes entreprises technologiques et avec les États-Unis. »
Cette intégration est d'autant plus cruciale que les pressions exercées sur cette régulation et sur les politiques de modération proviennent aujourd'hui de deux acteurs principaux, comme le rappelait devant la délégation142(*) Shanley Clemot McLaren, cofondatrice et co-présidente de l'association #StopFisha, association féministe de lutte contre le cybersexisme et les cyberviolences sexistes et sexuelles : « le premier type d'acteur, ce sont les plateformes numériques elles-mêmes, qui contestent le DSA et les procédures ouvertes. Le deuxième, ce sont les États-Unis. C'est un peu l'éléphant dans la pièce, mais il faut le dire : les États-Unis protègent ces entreprises, car elles contribuent à l'économie et représentent des enjeux géopolitiques. »
Pour Shanley Clemot McLaren, ces pressions sont aujourd'hui bien visibles et il y a même un momentum à l'échelle de l'Union européenne qui pourrait marquer un tournant dans les politiques de régulation numérique à l'échelle européenne. Ainsi, « le DSA montre que l'impact du lobby des big tech, mais aussi de celui des États-Unis, a des conséquences très concrètes sur l'Union européenne » : récemment, la Commission européenne a publié le Digital Omnibus. Ce texte appelle à rouvrir plusieurs lois européennes telles que l'IA Act et le RGPD pour les simplifier. Pour Shanley Clemot McLaren, « le terme utilisé est « simplification », mais il signifie en réalité la dérégulation. C'est un produit direct du lobby des plateformes numériques et des États-Unis. »
(2) À l'inverse, les messages en faveur de l'égalité de genre et des droits des femmes, invisibilisés voire bannis par les plateformes
Comme par un effet de miroir, les contenus partagés en ligne par les associations féministes et les messages en faveur de l'égalité de genre et des droits des femmes font régulièrement l'objet d'une invisibilisation numérique voire d'un bannissement.
Plusieurs des associations auditionnées par la délégation ont alerté les rapporteures sur les pratiques délibérées de certaines plateformes numériques visant à invisibiliser les contenus féministes, à l'instar de Lucie Daniel143(*), experte plaidoyer au sein de l'ONG Equipop, qui a souhaité partager une « alerte lancée par des organisations comme le Planning familial ou la Fondation des femmes : nous avons la confirmation que les algorithmes ciblent désormais les messages féministes. Meta a décidé de bloquer toutes les publicités sur les enjeux sociaux dans la catégorie où les droits des femmes ont été arbitrairement rangés. Des associations voient leurs contenus déréférencés, voire supprimés, et ne peuvent plus en faire la publicité. Dans le même temps, nous observons des attaques de plus en plus violentes et massives contre les associations et les activistes féministes en ligne, orchestrées notamment par des mouvements masculinistes. »
La Fondation des femmes, par la voix de sa chargée de plaidoyer Faustine Garcia, a d'ailleurs confirmé devant la délégation144(*) que, « depuis dix ans, à la Fondation des femmes, nous savons que les espaces numériques sont des espaces de socialisation masculine violente. (...) Ce phénomène n'est donc pas nouveau. Ce qui est nouveau, en revanche, c'est le rôle de l'algorithme. Ces plateformes laissent le champ libre aux masculinistes là où elles invisibilisent les contenus féministes. Nous l'avons constaté dans la communication de la Fondation des femmes : c'est le shadowban. Dès que nous utilisons des mots comme « viol », « féminisme » ou « ménopause », les contenus sont totalement invisibilisés. C'est très dangereux, car cela invisibilise des contenus de prévention, mais aussi d'information et de dispositifs d'aide. »
À ce shadowban s'ajoute le sujet de la publicité et du financement des contenus sur les plateformes numériques. Ainsi, la Fondation des femmes rappelle que « depuis octobre 2025, et la publication du nouveau règlement européen sur la transparence des publicités politiques, Meta a décidé de bloquer toutes les publicités liées aux enjeux sociaux, électoraux et politiques, ce qui inclut le droit des femmes. Par conséquent, la stratégie que nous avions trouvée pour contrer l'algorithme qui nous invisibilisait, en sponsorisant des contenus comme nos campagnes d'appel à financement, n'est plus possible. »
Sur le même sujet, Laure Salmona, autrice, cofondatrice et directrice de l'association Féministes contre le cyberharcèlement, rappelle que « de nombreux témoignages de créatrices de contenus ont permis de dénoncer la démonétisation et l'invisibilisation des vidéos sur la santé sexuelle et reproductive des femmes sur YouTube, tandis qu'une étude montre que la plateforme TikTok promeut la circulation de contenus masculinistes auprès d'un public d'adolescents âgés de 13 ans à 17 ans. (...) La voix des femmes et des groupes minorisés est ainsi confisquée ; la nature ayant horreur du vide, cela laisse la place aux discours réactionnaires et masculinistes : c'est un cercle vicieux. »
c) Les multiples sources de financement et de plaidoyer des mouvements anti-genre et anti-droits
Au cours de ses travaux, la délégation a pu constater à quel point l'ensemble des mouvements remettant en cause les droits des femmes et les politiques d'égalité, et banalisant les discours hostiles aux femmes - masculinismes, antiféminismes, stratégies anti-genre - participent d'une même dynamique. Loin de relever d'initiatives dispersées, ces mouvements s'inscrivent en réalité dans des stratégies coordonnées et structurées, transnationales, disposant de relais politiques, médiatiques et financiers puissants.
Comme le relevait très justement devant la délégation145(*), Agathe Hamel, alors présidente de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité du CESE, il est nécessaire de « prendre conscience que les mouvements à l'oeuvre ne sont pas seulement des courants de pensée marginaux. Ce sont des structures réfléchies, financées, relayées, qui poursuivent un objectif précis avec des alliés identifiables. » En outre, elle soulignait que la période actuelle ne saurait se résumer à un phénomène de backlash puisque « cette montée en puissance des mouvements anti-genre et leur victoire électorale dans certains pays sont une stratégie systématique, anticipée, organisée et financée, mise en place depuis les années 1980-1990 depuis l'Amérique du Nord. »
Allant dans le même sens, Jeanne Hefez, conseillère en plaidoyer pour l'ONG IPAS146(*), estime que « ce que beaucoup perçoivent comme une vague soudaine de backlash est en réalité le résultat d'une organisation patiente, d'une offensive construite sur plusieurs décennies et appuyée sur une infrastructure politique de think tanks, de réseaux parlementaires, de fonds privés et d'institutions religieuses. La genèse de ce mouvement doit beaucoup au mouvement anti-avortement américain, une souche particulièrement résistante et expansionniste de l'antiféminisme. »
(1) Diversification et internationalisation des sources de financement
S'agissant du financement des mouvements anti-genre à travers le monde, les travaux menés par Neil Datta au sein de l'EPF (European Parliamentary Forum on Sexual and Reproductive Rights) font état d'un montant de 1,18 milliard de dollars mobilisés en Europe en cinq ans, entre 2019 et 2023, par des réseaux hostiles aux droits des femmes et à l'égalité (275 organisations), dont plus de 165 millions pour la France, deuxième pays européen le plus contributeur derrière la Hongrie.
Source : CESE
La délégation l'a, pour sa part, régulièrement constaté : les opposants aux droits des femmes disposent de moyens financiers bien plus importants que ceux dévolus aux structures qui oeuvrent à leur défense et à leur promotion.
Ainsi que le relevait Agathe Hamel devant la délégation, ce « chiffre qui a été multiplié par quatre par rapport à la décennie précédente. C'est extrêmement inquiétant. Ce financement a quadruplé, avec des milliards d'euros qui ne tombent pas du ciel, mais qui sortent de la poche de milliardaires russes, américains, d'hommes d'affaires européens, de personnalités chrétiennes conservatrices ou d'élites technologiques. Des fondations dites philanthropiques jouent un rôle essentiel dans le financement des campagnes anti-avortement, en faveur des thérapies de conversion et contre les droits, en particulier à l'école. »
À cet égard, les rapporteures se sont intéressées de près aux travaux de leurs collègues sénatrices Colombe Brossel, rapporteure, et Sonia de la Provôté, présidente, de la commission d'enquête147(*) sur les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes, sociétés ou fondations de droit privé et des risques en matière d'influence, d'absence de transparence financière et d'entrave au fonctionnement de la démocratie.
Les travaux de cette commission d'enquête ont mis en évidence le recours, par certaines fondations privées ou certains fonds de dotation dits « philanthropiques », à des outils de défiscalisation pour financer des associations, sans aucun contrôle de l'administration fiscale ni d'exigence de transparence concernant l'utilisation de ces financements. Or, ces fonds privés sont parfois utilisés comme des outils de propagation d'influence idéologique sur un certain nombre de politiques publiques, notamment en matière d'éducation.
S'agissant plus spécifiquement des sources des financements des mouvements anti-droits au niveau international, Jeanne Hefez, conseillère en plaidoyer pour l'ONG IPAS, a indiqué à la délégation148(*) que « ces fonds proviennent de sources religieuses, de familles catholiques ultra-riches, de milliardaires de la tech et de fonds publics en Hongrie et en Pologne, sans sous-estimer le rôle de la Russie. Un exemple qui cristallise cette idée de formation politique est le Réseau politique pour les valeurs (PNfV), l'un des réseaux les plus sophistiqués de cette mouvance anti-droits internationale. Il s'agit d'un espace de mobilisation et de formation qui existe depuis dix ans pour faire avancer le lobby pro-famille, notamment aux Nations unies. »
(2) Une professionnalisation des mobilisations internationales anti-genre
Outre la diversification et l'internationalisation des sources de financement des mouvements anti-genre, il faut également noter une forme de « professionnalisation » de ce type de mobilisations, notamment au sein des instances internationales, marquée par une plus grande structuration transnationale et la recherche d'une influence géopolitique.
Si, comme le rappelait devant la délégation149(*) Sarah Durocher, présidente du Planning familial, « il est important de faire le lien entre les masculinistes et les droits sexuels et reproductifs », il convient également de replacer les mouvements masculinistes dans l'architecture globale du mouvement dit « anti-droits ».
Comme le précisait Agathe Hamel lors de son audition par la délégation, « les mouvements « anti-genre » ne se contentent plus de contester certaines politiques publiques ; leur méthode d'action s'est transformée. Aux mobilisations ponctuelles d'autrefois a succédé une dynamique plus large, qui consiste à exercer une pression croissante sur les institutions françaises et européennes. Ces mouvements développent toute une gamme de services alternatifs très bien rodés, qui contournent le droit et sont plus difficiles à identifier pour les acteurs politiques et les services de l'État. »
En outre, au niveau des organisations internationales, il semble que la stratégie d'infiltration des mouvements masculinistes les conduise à adopter des discours euphémisés mais dont l'objectif est bien de revenir sur les droits des femmes. Certains acteurs masculinistes opèrent ainsi via des coalitions anti-droits plus larges (anti-genre, ultra-conservatrices, antiféministes).
Pour Jeanne Hefez, conseillère en plaidoyer pour l'ONG IPAS, le développement et la structuration transnationale des stratégies « anti-droits » débute avec l'arrêt Roe V. Wade de la Cour suprême des États-Unis, en 1973, qui légalise l'avortement.
Elle estime que « dès que le droit à l'avortement est reconnu, un réseau d'acteurs s'organise avec des contentieux stratégiques, du lobbying, des attaques contre des cliniques et la création d'organisations juridiques, religieuses et médicales. (...) Ces organisations internationalisent leurs opérations, notamment aux Nations unies, en Europe, en Afrique et en Amérique latine. Leur premier succès majeur est, dès 1984, la « Global Gag Rule », qui coupe tous les financements américains aux organisations internationales travaillant de près ou de loin sur l'avortement. L'objectif est clair : arrêter l'avortement non seulement aux États-Unis, mais partout, en formant une internationale anti-IVG. »
Un deuxième tournant historique a lieu dans les années 1990, avec les conférences onusiennes du Caire en 1994 et de Pékin en 1995 (4ème conférence mondiale sur les femmes), où les mouvements féministes obtiennent des avancées sans précédent avec, notamment, l'adoption à l'unanimité par 189 pays de la Déclaration et du Programme d'action de Beijing, qui forment un programme pour l'autonomisation des femmes considéré, jusqu'à aujourd'hui, comme le principal document de politique mondiale en matière d'égalité des sexes.
Au tournant des années 1990, Jeanne Hefez estime ainsi qu'apparaît « une diplomatie anti-genre hyper-professionnalisée, avec des stratégies juridiques de haute précision et un entrisme dans les institutions multilatérales qui crée une paralysie normative. On observe une multiplication de coalitions interreligieuses et de forums pro-famille, avec un maillage permanent à l'ONU, mais aussi à l'Union européenne et à l'Union africaine. »
Dès lors, dans cette dynamique de structuration transnationale des mouvements de contestation des droits des femmes et des politiques d'égalité, les récits masculinistes jouent un rôle central.
2. Une porosité avérée entre le masculinisme, les extrêmes droites et les mouvements complotistes
a) Une convergence et une « circulation » des haines dans un contexte d'essor des extrémismes
La porosité entre les discours masculinistes et les idéologies d'extrême droite a été régulièrement soulevée par les interlocutrices et interlocuteurs de la délégation notamment pour pointer une convergence entre, d'une part, les obsessions masculinistes relatives au rejet du féminin et plus globalement de l'altérité, d'autre part, les discours identitaires, racistes et xénophobes des extrêmes droites, mais aussi les théories complotistes largement relayées au sein de ces communautés, telles celles relatives au « grand remplacement » ou encore celles en lien avec des discours antisémites.
Ainsi, pour l'historienne Christine Bard, la diffusion des masculinismes peut être directement reliée à « l'essor des populismes fascistes » tandis que la chercheuse Cécile Simmons évoque des « versions de plus en plus extrêmes du masculinisme ». De même, la Fondation des femmes, par la voix de sa chargée de plaidoyer, Faustine Garcia, a indiqué à la délégation suivre, depuis quelque temps, « l'alliance de fait entre les masculinistes, les mouvements anti-choix et l'extrême droite, des communautés qui se retrouvent sur des intérêts communs. »
S'agissant par exemple de la circulation de thèses complotistes, Pauline Gonthier, autrice du roman précité Parthenia, a cité dans sa contribution écrite transmise à la délégation l'exemple du Pizzagate, qui prétendait que l'ancien directeur de campagne d'Hillary Clinton était impliqué dans des réseaux pédophiles. Cette théorie a émergé sur les sites 4chan et Reddit considérés comme des repères masculinistes et a ensuite été relayée par l'Alt-right aux États-Unis pour nuire ainsi à la candidate démocrate.
Dès lors, les idéologies masculinistes se muent en outil électoral au service des mouvements d'extrême droite. La misogynie féroce qu'elles véhiculent constitue une porte d'entrée vers d'autres formes de haine : homophobie, transphobie, xénophobie, racisme, antisémitisme, autant de marqueurs des mouvements d'extrême droite qui recrutent désormais ainsi nombre de leurs militants parmi les masculinistes.
Dans sa contribution écrite aux travaux de la délégation, le Conseil scientifique sur les processus de radicalisation (COSPRAD) précise ainsi que « l'analyse des liens entre les mouvements masculinistes et d'autres dynamiques idéologiques met en évidence des phénomènes de porosité et de convergence, sans pour autant permettre d'établir une causalité systématique ».
Le COSPRAD reprend notamment le concept d'intersectionnalité des haines déjà évoqué supra et développé par l'historienne des mouvements masculinistes et antiféministes, Christine Bard, et précise qu'en « analysant une partie conséquente de la presse d'extrême droite, la chercheuse montre que les discours antiféministes s'articulent étroitement avec l'homophobie, le racisme, l'islamophobie, la xénophobie, etc. ». Dès lors, comme le souligne le COSPRAD, « le ressentiment masculiniste ne se limite plus à dénoncer les femmes comme seules responsables des frustrations individuelles mais s'inscrit dans une perspective plus globale, marquée par la peur d'un déclassement et d'une perte de statut ».
Par ailleurs, le COSPRAD précise que certaines recherches mettent en lumière des convergences idéologiques entre certains segments du masculinisme et l'ultra-droite directement, notamment au travers de la défense d'un ordre social fondé sur des normes de genre traditionnelles : « ici, le sentiment de rancoeur se nourrit d'un sentiment d'insécurité et de dépossession : la crainte de voir « son » pays ou ses avantages personnels échapper. Une telle dynamique s'accompagne très souvent d'une frustration profonde, née de l'idée de ne pas obtenir ce qui serait dû par simple appartenance à une identité d'homme blanc et hétérosexuel. Le concept de « grand remplacement » recouvre d'ailleurs cette interprétation. (...) alors que l'on désignait jadis un seul responsable à ses difficultés, qu'elles soient réelles ou fantasmées, la tendance actuelle consiste à incriminer l'ensemble des minorités. Le mécanisme du bouc émissaire s'élargit, passant d'une cible unique à une multitude. »
Pour sa part, Tristan Boursier, docteur en science politique de l'Université de Montréal et de Sciences Po Paris, chercheur associé au Cevipof, rencontré le 2 avril 2026 par les rapporteures lors de leur déplacement à Montréal, dont les travaux portent notamment sur les mouvements réactionnaires et les extrêmes droites ainsi que sur leurs reconfigurations contemporaines en contexte numérique, a souligné la circulation en ligne des idées réactionnaires au sens large, entre différentes communautés dans l'espace numérique, et plus spécifiquement les convergences constatées et les liens renforcés, dans ces espaces, entre les acteurs traditionnellement attachés à l'extrême droite et les acteurs antiféministes.
Il a également montré comment cette circulation dans l'espace numérique a eu pour but d'élargir le public touché par ces idéologies et comment, depuis la pandémie de Covid-19, les discours antiféministes en ligne ont considérablement augmenté, notamment en France où leur visibilité a été décuplée.
Il s'est notamment intéressé à la figure de l'influenceur masculiniste d'extrême droite qui, en développant de nouvelles stratégies de diffusion numérique, a pu toucher un public beaucoup plus large que sa « niche numérique » d'origine. Et, en touchant un public plus large, Tristan Boursier estime que les discours masculinistes, s'ils perdent en radicalité idéologique, gagnent cependant en violence.
Ainsi s'opère une forme de « dilution » du dogmatisme idéologique des mouvances antiféministes qui, en retour, en se mélangeant à d'autres mouvements réactionnaires (suprémacisme et nationalisme blancs, extrêmes droites, masculinismes) et en créant ainsi des coalitions entre acteurs de la régression, augmentent la violence et le « rayonnement » de leurs discours au-delà de leurs cibles traditionnelles. Tristan Boursier évoque, à cet égard, le concept de « macédoine idéologique ».
b) Une radicalité masculiniste proche de l'ultra-droite
La convergence entre masculinismes et mouvements d'extrême droite, voire d'ultra-droite, est encore plus marquée lorsque l'on s'intéresse aux formes les plus radicalisées des masculinismes, particulièrement reliées aux extrémismes violents.
À cet égard, Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique et de psychocriminologie clinique à l'université de Caen Normandie, a noté devant la délégation150(*), dans le masculinisme, et notamment le masculinisme incel en France, « l'existence d'une accointance extrêmement forte des jeunes exprimant une radicalité masculiniste avec un imbroglio de théories politiques de l'ultra-droite ».
De même, le journaliste Julien Chavanes, romancier et journaliste indépendant, auteur de plusieurs enquêtes sur les mouvements masculinistes et leur popularité auprès des jeunes hommes, a estimé que « le masculinisme est très lié à l'ultra-droite. Selon les parents rencontrés dans le cadre de mon enquête pour le journal Le Monde, après la musculation, l'intérêt pour certains influenceurs et l'adoption de logiques ultralibérales, leurs fils finissent souvent par développer des idées politiques d'extrême droite. Après avoir basculé dans la misogynie, ils développent une homophobie, une transphobie, un racisme. (...) En définitive, même si on peut trouver des hommes de toutes cultures, de toutes origines, de toutes couleurs de peau, c'est tout de même le suprémacisme blanc qui domine. »
Le journaliste a également constaté sur les forums incels un « racisme complètement délirant qui peut confiner au nazisme » et observé surtout sur ces forums, « le développement de théories d'extrême droite très virulentes et délirantes, guère connectées à une quelconque réalité ».
Ces constats de praticiens ou de journalistes sont confirmés par les services français du renseignement intérieur que les rapporteures ont rencontrés au cours de leurs travaux.
Au cours de son audition par les rapporteures le 8 avril 2026, la directrice générale de la sécurité intérieure (DGSI), Céline Berthon, a ainsi établi des ponts très clairs entre masculinisme et ultra-droite, avec une cristallisation de l'idéologie incel autour des théories d'ultra-droite.
En outre, dans sa contribution écrite remise aux rapporteures le 20 avril 2026, la DGSI observe une proximité réelle entre la mouvance incel et les mouvances d'ultra-droite, mais également avec la « True Crime Community151(*) » (TCC).
Pour la DGSI, ces deux univers partagent des caractéristiques aussi bien idéologiques que dans leurs modalités d'expression. Fermement inscrits dans une logique réactionnaire, ils entretiennent une adhésion commune à des théories racialistes, ainsi qu'un « culte des saints » valorisant les membres de la mouvance morts lors de passages à l'acte violents à travers le monde : « cette glorification de la violence constitue l'un des marqueurs les plus préoccupants de leur proximité ».
Les points de convergence soulevés par la DGSI entre ces deux types de mouvance sont les suivants :
- une vénération partagée pour certains tueurs de masse : soit des figures revendiquant explicitement une idéologie d'ultra-droite, soit des figures plus spécifiquement incel, comme Marc Lépine (le tueur de l'attentat de Polytechnique Montréal en 1989) ou Elliot Rodger (le tueur de l'attentat d'Isla Vista en Californie, en 2014), régulièrement célébrés comme des « modèles » ou des « martyrs » au sein de l'incélosphère ;
- les minorités raciales et sexuelles comme cibles communes : pour la DGSI, cette convergence contribue à ancrer l'idéologie incel dans la nébuleuse réactionnaire au sens large. Le rejet de l'altérité s'y nourrit d'une vision hostile à la modernité et aux courants qualifiés de « progressistes » ou de « woke », accusés d'avoir engendré le déséquilibre social dont les incels se considèrent victimes. À cet égard, la DGSI précise que « le site incel.is, référence centrale de l'incélosphère, illustre concrètement ces tendances : les pseudonymes à connotation antisémite, raciste et homophobe y prolifèrent, et les échanges traduisent régulièrement ces orientations jusque dans des appels explicites à la violence. » ;
- le relais de thèses racialistes : ainsi que le précise la DGSI dans ses réponses écrites au questionnaire adressé par les rapporteures, « si les influenceurs masculinistes comptent dans leurs rangs plusieurs profils non-blancs, une frange plus sélective et radicale des militants relaie allègrement les éléments de langage de l'ultra-droite, notamment des thèses racialistes. Ils pointent ainsi du doigt les femmes blanches entretenant des relations avec des hommes non-blancs - qu'ils désignent de façon décomplexée de « PAN »/« PAC »152(*) - et dénoncent avec ferveur le « race-mixing » (métissage), qui participe selon eux à la disparition de la race blanche. Leur rhétorique raciste se nourrit également du fait que les hommes non-blancs leur « voleraient » les femmes blanches ».
En outre, pour la DGSI, la porosité entre ces mouvances ne se limite pas au seul plan idéologique : elle se manifeste également dans des espaces numériques partagés où circulent indifféremment des contenus incel et d'ultra-droite, facilitant les phénomènes de contamination idéologique croisée et de radicalisation accélérée.
Enfin, la DGSI rappelle que, si elle n'a pas créé de section spécifique dédiée aux « radicalisations sexistes et misogynes », ces thématiques sont prises en compte par l'équipe en charge de l'ultra-droite, dont les militants revendiquent des thèses présentant une forte porosité avec les idées masculinistes et incel. Dès lors, « la connaissance acquise par les agents dans le cadre du suivi de la mouvance d'ultra-droite permet d'appréhender et de suivre d'autant plus efficacement les militants incels ».
* 126 Résolution n° 2026-012 adoptée le 25 mars 2026.
* 127 Colloque du 27 novembre 2025.
* 128 Audition du 8 janvier 2026.
* 129 Audition du 8 janvier 2026.
* 130 Audition du 11 décembre 2025.
* 131 Colloque du 27 novembre 2025.
* 132 Table ronde du 29 janvier 2026.
* 133 Colloque du 27 novembre 2025.
* 134 Colloque du 27 novembre 2025.
* 135 Audition du 8 janvier 2026.
* 136 Audition du 11 décembre 2025.
* 137 Table ronde du 30 avril 2026.
* 138 Table ronde du 30 avril 2026.
* 139 Audition du 26 février 2026.
* 140 Table ronde du 30 avril 2026.
* 141 Table ronde du 30 avril 2026.
* 142 Colloque du 27 novembre 2025.
* 143 Colloque du 27 novembre 2025.
* 144 Table ronde du 29 janvier 2026.
* 145 Audition du 21 mai 2026.
* 146 Colloque du 27 novembre 2025.
* 147 https://www.senat.fr/travaux-parlementaires/structures-temporaires/commissions-denquete/commission-denquete-sur-les-mecanismes-de-financement-des-politiques-publiques-par-des-organismes-societes-ou-fondations-de-droit-prive-et-des-risques-en-matiere-dinfluence-dabsence-de-transparence-financiere-et-dentrave-au-fonctionnement-de-la-democratie.html.
* 148 Colloque du 27 novembre 2025.
* 149 Audition du 29 janvier 2026.
* 150 Table ronde du 24 mars 2026.
* 151 D'après la DGSI, la TCC est une communauté virtuelle et misanthrope agrégeant de jeunes profils fascinés par les tueurs de masse, les tueurs en série, les « school shooters », les terroristes d'ultra-droite et démontrant plus globalement une addiction pour le contenu ultra-violent et le registre gore.
* 152 « Pute à nègres » / « Pute à crouilles ».


