II. MÉCANISMES DE PRODUCTION ET DE DIFFUSION DU MASCULINISME : LES RELAIS DE LA HAINE DES FEMMES
La visibilité et l'influence du masculinisme contemporain tiennent aujourd'hui, notamment, à la mécanique bien huilée de ses puissants relais de production et de diffusion, qu'ils soient numériques, politiques, économiques ou sociétaux.
Ainsi, pour reprendre les mots de Laura Verquere101(*), maîtresse de conférences en sciences de l'information et la communication à l'université de Lille, « le masculinisme est autant une idéologie qu'un mouvement qui se déploie en ligne et hors ligne ; on peut aussi dire qu'il constitue une industrie, notamment liée à l'essor de la culture des influenceurs. Si ces mouvements et idées gagnent aujourd'hui en visibilité, cela est notamment lié à la conjoncture de plusieurs phénomènes : nous sommes dans une période post-MeToo et nous observons la montée des extrêmes droites en Europe et au-delà. La croissance des réseaux sociaux numériques, les logiques algorithmiques et les repositionnements des géants de la tech contribuent à l'essor des mouvements masculinistes. »
Les mécanismes de production et de diffusion des discours masculinistes
Source : Délégation aux droits des femmes
Ces différents relais des idéologies et discours masculinistes ne sont, au fond, que des relais de la haine des femmes, une haine qui n'a plus rien de virtuel et dont les conséquences sur la sécurité des femmes sont réelles, car, comme le soulignait très justement devant la délégation Pauline Ferrari102(*), journaliste et autrice de l'ouvrage précité Formés à la haine des femmes, « le masculinisme tue ; cette violence est bien réelle ».
Pardonnez mon émotion et ma colère : je ne peux m'empêcher de m'interroger sur les 164 féminicides qui ont eu lieu en 2025, et sur les tentatives de féminicides ; combien ont été influencés, plus ou moins directement, par l'idéologie masculiniste ? Le masculinisme tue, et j'ai l'impression que tout le monde s'en fout.
Pauline Ferrari, journaliste, autrice de Formés à la haine des femmes
A. LES RELAIS NUMÉRIQUES ET ALGORITHMIQUES : CAISSE DE RÉSONANCE SANS LIMITE DE LA RÉTHORIQUE MASCULINISTE
1. Le rôle amplificateur des plateformes, réseaux sociaux et algorithmes : désormais, « tous les chemins mènent au masculinisme »
Tout au long des auditions menées par la délégation, les rapporteures ont pu constater le rôle désormais central des plateformes. Non seulement parce qu'elles hébergent ces contenus et qu'elles constituent des lieux de diffusion de ces discours mais aussi parce que ces espaces numériques en sont devenus des accélérateurs, des amplificateurs et, parfois, des outils de structuration des communautés.
Les rapporteures utilisent ici le terme de « plateformes » pour désigner un ensemble d'espaces numériques comprenant notamment les réseaux sociaux, les plateformes de partage de vidéos, les forums ou encore les services de messagerie privés qui constituent aujourd'hui les principaux vecteurs de circulation des discours masculinistes.
a) Un changement d'échelle qui favorise l'interconnexion des communautés
(1) Des discours préexistants devenus massivement visibles grâce aux plateformes
Intervenant lors d'une table ronde réunissant des chercheurs103(*), Julien Mésangeau, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, confirme que les plateformes n'ont pas créé ces mouvements puisque ceux-ci « s'inscrivent dans une histoire longue de contre-offensives idéologiques successives. Leurs formes actuelles sur Instagram, TikTok ou YouTube ne sont que des reconfigurations récentes de dynamiques bien plus anciennes. »
Si ces discours sont aujourd'hui aussi massivement présents, notamment chez les plus jeunes, c'est en grande partie le résultat de près de dix-sept années d'une plateformisation progressive de notre espace public et médiatique.
Julien Mésangeau, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille
La nouveauté réside moins dans l'existence de ces discours que dans leur capacité de diffusion. Comme le souligne Julien Mésangeau, « les plateformes ne sont pas à l'origine de ces mouvements, mais elles sont devenues un espace central pour leur déploiement, leur circulation et surtout leur transformation. »
Cette évolution a été également soulignée par le journaliste Pierre Gault, lors du colloque du 27 novembre 2025, qui observe que les masculinistes ne sont « plus cantonnés à des forums obscurs ; aujourd'hui, ils ont des chaînes YouTube et des comptes sur Instagram et TikTok ».
Les plateformes ont ainsi permis à des contenus autrefois confinés à des espaces relativement marginaux ou spécialisés d'atteindre un public beaucoup plus large et de s'insérer dans les usages numériques quotidiens.
La diffusion des discours masculinistes ne repose plus uniquement sur des communautés restreintes et identifiées, mais s'inscrit désormais dans des environnements numériques fréquentés par des millions d'utilisateurs.
À cet égard on peut sans exagérer considérer que le masculinisme d'aujourd'hui est devenu la version algorithmique des antiféminismes d'hier.
Là où les premières communautés se développaient principalement dans des espaces relativement spécialisés et peu visibles, les plateformes numériques permettent désormais une diffusion massive de contenus auprès de publics beaucoup plus larges.
(2) Des communautés de plus en plus interconnectées
Au-delà de ce changement d'échelle, les plateformes ont profondément modifié les conditions de circulation des discours masculinistes. Les environnements numériques contemporains favorisent désormais des circulations permanentes entre différents univers.
Cette évolution contribue à brouiller les frontières entre des courants qui apparaissaient auparavant plus distincts. Les références issues des communautés incels, des mouvements de défense des droits des hommes, ou encore des coachs en séduction circulent désormais dans des espaces numériques largement interconnectés.
Comme le souligne Cécile Simmons104(*), « aujourd'hui, ces groupes existent toujours, mais ils ont été dépassés par un écosystème masculiniste beaucoup plus large ». Les auditions conduites par la délégation montrent en effet que les différentes composantes de la manosphère ne peuvent plus être appréhendées comme une simple juxtaposition de communautés distinctes.
Cette interconnexion repose également sur l'existence de codes, de références et de marqueurs communs qui permettent aux utilisateurs d'identifier rapidement ces univers discursifs.
Dans sa réponse au questionnaire adressé par les rapporteures, le COSPRAD souligne ainsi que « l'approche ethnographique numérique proposée par Samuel Tanner et François Gillardin met en évidence l'existence de hashtags structurants, tels que #sigma, #sigmamale ou #sigmamalegrindset, qui fonctionnent comme des points d'entrée vers des univers discursifs cohérents ».
Ces marqueurs ne permettent pas seulement l'identification de contenus similaires. Comme le relève encore le COSPRAD dans sa contribution écrite adressée à la délégation, ils « facilitent la circulation de contenus relativement homogènes et participent à la constitution d'un écosystème quasi-idéologique ». Ils favorisent ainsi la mise en relation de communautés qui ne relèvent pas nécessairement des mêmes courants mais partagent des références, des codes ou des représentations communes.
Cette mise en relation au sein d'un écosystème rejoint l'analyse de la déléguée ministérielle au plan national « Femmes, paix et sécurité », Nathalie Pilhes, qui « note une homogénéité croissante des discours masculinistes radicaux à l'échelle internationale, directement résultante de la circulation active des contenus via des espaces déterritorialisés : forums, serveurs Discord, canaux Telegram, sous-forums Reddit. Ces espaces fonctionnent à la fois comme chambres d'écho (accélération de la radicalisation individuelle) et comme points de convergence transnationaux (coordination des campagnes)105(*). »
Cette circulation permanente entre les différentes composantes de la manosphère a aussi été soulignée106(*) par Julien Chavanes, lorsqu'au sujet des communautés incels, il rappelle qu'elles ne sauraient être perçues comme un phénomène marginal ou isolé : « Nous aurions tort de considérer qu'il s'agit d'un petit astre lointain dans la galaxie masculiniste. Au contraire, celui-ci est totalement intégré à la manosphère. »
Il décrit ainsi des continuités idéologiques entre les différents univers masculinistes, estimant qu'« une sorte de tunnel mène, de déception en déception, de la pilule rouge à la pilule noire », c'est-à-dire des espaces masculinistes les plus diffus vers les formes les plus radicalisées du mouvement : « ces mondes communiquent, se nourrissent les uns des autres et grossissent. »
Julien Mésangeau souligne d'ailleurs que la diffusion des discours masculinistes procède souvent de manière « empirique, progressive et mimétique », à travers la circulation de récits personnels, de vidéos, de mèmes, de blagues ou encore de formulations facilement réappropriables. Selon lui, leur efficacité « tient moins à l'exposition d'une doctrine stable qu'à la répétition de formats expressifs simples ».
Les plateformes ne se contentent donc pas d'héberger des contenus masculinistes. Elles contribuent à relier entre elles des communautés auparavant plus cloisonnées.
b) Des plateformes qui jouent des rôles complémentaires dans les trajectoires d'exposition
Toutes les plateformes jouent un rôle dans la circulation des contenus masculinistes, mais elles présentent d'importantes différences liées à la fonction qu'elles occupent dans les trajectoires d'exposition, de socialisation et parfois de radicalisation.
Comme le souligne Julien Mésangeau107(*), les réseaux sociaux, forums, groupes privés et plateformes vidéo constituent aujourd'hui « l'infrastructure principale de circulation, de socialisation et de légitimation de ces discours ».
Ils n'interviennent cependant pas de la même manière dans les trajectoires d'exposition.
Les grandes plateformes de recommandation et de partage de vidéos favorisent la mise en visibilité de ces contenus auprès d'un public large, tandis que « les forums et groupes plus fermés jouent un rôle complémentaire de densification, d'intensification et de circulation interne des codes du groupe ».
D'ailleurs, la conception même des plateformes peut jouer sur la viralité et la diffusion des contenus. Comme l'a indiqué la plateforme Snapchat108(*), « la viralité n'est pas un phénomène spontané, mais le résultat de choix de produit et de conception ». Les flux publics infinis, les indicateurs de popularité ou certains systèmes de recommandation peuvent contribuer à amplifier des contenus polarisants, tandis que d'autres choix de conception permettent au contraire d'en limiter la diffusion.
La conception des plateformes elles-mêmes façonne donc les conditions de circulation des discours masculinistes.
Certaines plateformes apparaissent ainsi comme des espaces de découverte et de diffusion, tandis que d'autres contribuent davantage à la structuration des communautés et au renforcement des dynamiques d'entre-soi.
Cette circulation ne s'effectue d'ailleurs pas uniquement dans des espaces publics et facilement observables. Une partie des échanges se déplace vers des groupes privés, des messageries, ou des canaux fermés où les contenus sont réappropriés, commentés et rediffusés auprès de publics déjà convaincus voire radicalisés.
Laurence Pécaut-Rivolier souligne109(*) ainsi la montée en puissance « de comptes privés ou de partages s'effectuant sous forme de liens hypertextes plutôt que de contenus directement visibles ». Ces espaces jouent un rôle important dans la circulation des contenus tout en les rendant moins visibles pour les observateurs extérieurs (autorités, journalistes, chercheurs...). Des modes de communication qui, comme nous le verrons et ainsi que l'exprime la conseillère de l'Arcom, constituent un « obstacle aux signalements et empêchent tant l'autorité judiciaire que l'Arcom d'accéder aux échanges pour évaluer l'ampleur de la diffusion de ces discours de masse. »
Loin de constituer des espaces étanches, ces différents environnements numériques peuvent s'inscrire dans des parcours d'engagement successifs. La spécialiste Stéphanie Lamy, auditionnée par les rapporteures, a décrit, dans sa contribution écrite adressée à la délégation, de manière très précise110(*), la manière dont cette progression entre les différents espaces numériques peut s'opérer, sans qu'il s'agisse de la seule configuration possible.
Au départ, les plateformes les plus ouvertes et les formats courts joueraient souvent un rôle d'exposition initiale, en attirant l'attention autour de récits de menace, de controverse ou d'injustice. Ce stade est « porté principalement par les réseaux sociaux grand public et les formats courts, tels que X/Twitter, TikTok, YouTube Shorts etc. Les contenus sont conçus pour produire de la saillance par des polémiques, des scandales, des récits de censure et la désignation d'ennemis. Le message central est qu'il existe une menace. »
D'autres espaces favoriseraient ensuite la fidélisation des publics, la construction d'un sentiment d'appartenance et la circulation de références communes. Selon la chercheuse, ce stade « s'organise autour de chaînes YouTube, de subreddits, de forums privés, ou pas. Il sert à transformer l'alerte en appartenance et à construire un « Nous » masculiniste. Des rites discursifs, des codes, des récits partagés et des épreuves de conformité stabilisent l'attention. »
Une troisième séquence correspond à la diffusion d'un cadre idéologique plus structuré. Certains utilisateurs rejoignent des communautés plus fermées où les échanges deviennent plus intensifs et moins exposés à la contradiction « surtout sur les plateformes de vidéo longue et dans les espaces de discussion structurés, comme YouTube, Rumble, les forums, Discord ou Reddit. Il sert à donner un sens idéologique à la menace. On y produit des justifications fallacieuses sous forme de pseudo-analyses, de chiffres bricolés et de récits causaux simplifiés ».
Enfin, certains utilisateurs peuvent rejoindre des espaces beaucoup plus fermés. La chercheuse relève que cette dernière étape « se concentre notamment dans des forums anonymisés, des serveurs Discord fermés et des canaux Telegram. L'individu évolue dans un environnement idéologique continu où les interactions, les encouragements et les sanctions alignent les comportements sur les normes du groupe. »
Les plateformes ne constituent donc pas seulement des canaux de diffusion distincts, mais peuvent également s'inscrire dans des trajectoires d'engagement successives.
Les rapporteures constatent ainsi que les discours masculinistes bénéficient d'une pluralité de relais numériques, allant des plateformes les plus visibles aux espaces les plus fermés. Cette articulation entre exposition de masse et structuration communautaire plus discrète contribue à la diffusion de ces discours tout en rendant son ampleur particulièrement difficile à appréhender.
2. Des architectures numériques qui favorisent la circulation et l'amplification des discours masculinistes
a) Des mécanismes algorithmiques favorisant l'exposition et le renforcement des convictions
Les plateformes favorisent l'engagement, récompensent les contenus clivants et amplifient ceux qui suscitent le plus de réactions, alimentant ainsi des logiques de recommandation qui enferment leurs utilisateurs.
Ces mécanismes favorisent des trajectoires d'exposition à partir de centres d'intérêt en apparence éloignés de toute idéologie masculiniste. Cécile Simmons111(*) résume ce phénomène en observant que « les contenus algorithmiques sont de plus en plus nombreux : que l'on cherche des contenus sur le sport, la politique, des contenus généralistes ou des conseils en nutrition, quand on est un jeune homme en ligne, tous les chemins semblent mener au masculinisme. »
Quand on est un jeune homme en ligne, tous les chemins semblent mener au masculinisme.
Cécile Simmons, chercheuse spécialiste des questions de malveillances numériques et de genre
À la suite de Julien Mésangeau112(*), il apparaît dès lors « essentiel d'analyser ce qui rend cet univers masculiniste si compatible avec les recommandations algorithmiques de type YouTube ou Instagram ».
Un premier mécanisme tient à l'effet dit des « bulles de filtre », que le chercheur définit comme « la personnalisation des contenus basée sur le parcours des utilisateurs et de ceux qui leur ressemblent. À cela s'ajoute ce qui se construit socialement dans cette bulle : à mesure que nous fréquentons un même ensemble de contenus, nous commençons à nous reconnaître et à employer les mêmes termes. Nous nous répondons indirectement les uns aux autres et, petit à petit, nous formons un patrimoine commun, un ensemble de référents, de convictions, voire de figures leaders, comme des commentateurs jugés pertinents et plébiscités. »
Samuel Comblez113(*) résume clairement cette dynamique : « Les algorithmes ne sont pas neutres : ils amplifient les contenus déjà consultés, orientent vers des versions plus engageantes, souvent plus radicales, et donnent l'impression d'un consensus. »
Plus un jeune s'expose à ces contenus, plus ils lui sont proposés et plus ses convictions se consolident.
Samuel Comblez, directeur général adjoint de l'association e Enfance/3018
Cette logique de renforcement algorithmique observée et analysée par des chercheurs et des professionnels a trouvé sa confirmation dans des travaux empiriques récents consacrés aux systèmes de recommandation.
Cécile Simmons rappelait lors du colloque organisé par la délégation le 27 novembre 2025 qu'« il faut aujourd'hui moins d'une demi-heure à un adolescent pour tomber sur des contenus masculinistes en ligne. Une fois que l'on commence à cliquer sur ces contenus, souvent grand public, c'est un véritable déluge et l'on s'en voit proposer de plus en plus. »
Il faut aujourd'hui moins d'une demi-heure à un adolescent pour tomber sur des contenus masculinistes en ligne.
Cécile Simmons, chercheuse spécialiste des questions de malveillances numériques et de genre
En 2024, une étude de l'université de Dublin114(*) révélait qu'il fallait précisément 26 minutes à un utilisateur pour se voir suggérer des contenus masculinistes sur TikTok et YouTube Shorts. Sur TikTok, les comptes génériques de garçons de 16 ans et 18 ans se sont vu recommander des contenus de la manosphère après respectivement moins de 9 minutes et 15 minutes.
Plus inquiétant encore, dès lors qu'un compte manifestait un intérêt pour des contenus de la manosphère en les regardant, le volume proposé augmentait rapidement. À la dernière phase de l'expérience (après 400 vidéos, soit 2 à 3 heures de visionnage), la très grande majorité des contenus recommandés était problématique ou toxique (76 % sur TikTok et 78 % sur YouTube Shorts), relevant principalement de la manosphère (catégories « alpha male » et antiféministe).
Comme le précise l'association Point de contact dans sa contribution écrite, « d'autres travaux de recherche ont révélé que ces algorithmes sont utilisés pour cibler les jeunes hommes et garçons avec des contenus promouvant le masculinisme, le sexisme et la misogynie115(*). Une étude réalisée en 2025 révèle que dès lors qu'un jeune homme regarde, aime ou réagit à des contenus liés à la musculation, terreau des masculinistes, cela suffit à l'algorithme pour le diriger vers des environnements en ligne similaires, qui prônent des normes strictes de masculinité116(*). »
Les systèmes de recommandation ne se contentent toutefois pas d'adapter les contenus aux préférences des utilisateurs. Ils tendent également à mettre en avant ceux qui génèrent le plus de réactions, de partages et d'engagement.
b) Une économie de l'attention favorable aux contenus les plus polarisants
Un second mécanisme relève de ce que l'on appelle l'économie de l'attention sur laquelle repose le modèle économique des plateformes. Les systèmes de recommandation ne se contentent pas de reproduire les préférences existantes car ils favorisent activement les contenus suscitant le plus de réactions, d'engagement et de temps d'exposition.
Comme l'a rappelé Laure Salmona devant la délégation, lors de la table ronde sur la protection des victimes de cyberharcèlement et la lutte contre la haine en ligne117(*), les algorithmes de recommandation « privilégient les contenus qui suscitent le plus de réactions et d'engagement, à savoir les contenus les plus violents, les plus spectaculaires et les plus polarisants. »
Julien Mésangeau souligne118(*) également que certains formats se révèlent particulièrement compatibles avec cette économie de l'attention : « vidéos longues permettant l'installation d'un récit, extraits courts facilement repartageables, humour, indignation, récit personnel et désignation d'adversaires communs ». Ces formats favorisent la circulation rapide des contenus tout en facilitant leur appropriation par les utilisateurs.
Cette efficacité tient également au fait que les contenus masculinistes empruntent souvent des formes qui ne se présentent pas immédiatement comme idéologiques. Ils circulent à travers des mèmes, des blagues, des récits personnels, des conseils de développement personnel ou encore des références culturelles dont la portée idéologique n'est pas toujours perceptible au premier abord.
Cette ambiguïté contribue à brouiller les frontières entre divertissement, développement personnel et discours militant. Les utilisateurs peuvent ainsi être exposés à certaines représentations ou à certains récits sans avoir le sentiment d'entrer dans un univers explicitement masculiniste.
Elle est parfois renforcée par l'usage de références ou de codes propres à ces communautés dont la portée idéologique n'apparaît pleinement qu'à l'intérieur des univers où ils circulent.
Dans l'économie des plateformes, les contenus les plus émotionnels, personnalisés ou polarisants sont souvent aussi ceux qui bénéficient de la plus grande visibilité.
c) Une modération encore insuffisante face aux formes renouvelées des discours masculinistes qui se répandent dans les « zones grises »
Les rapporteurs ont souhaité interroger les plateformes sur leurs politiques de modération en organisant une table ronde sur la modération des contenus en ligne en présence de Snapchat, Youtube et Discord, et en adressant des questionnaires à ces dernières ainsi qu'à d'autres plateformes (Meta et TikTok).
Il convient de noter que X et TikTok n'ont pas souhaité participer à la table ronde, et que si TikTok a accepté de répondre au questionnaire adressé par la délégation, ce ne fut pas le cas de X.
Il faut tout d'abord souligner le caractère massif des contenus à modérer pour les plateformes. Ainsi Thibault Guiroy, directeur des affaires publiques pour YouTube France, rappelle que « nous avons un défi en matière de modération, puisque 30 000 heures de vidéos sont publiées chaque heure sur YouTube, soit environ 500 heures par minute. » De son côté Sarah Bouchahoua, responsable des affaires publiques de Snapchat, précise, devant la délégation, que la plateforme « compte plus de 950 millions d'utilisateurs actifs mensuels. La France est le troisième marché avec plus de 26 millions d'utilisateurs actifs mensuels ».
Cette massification se retrouve aussi dans le nombre de contenus supprimés.
Thibault Guiroy, évoque lors de son audition le 26 mai 2026 que « pour vous donner une idée des volumes, sur le dernier trimestre 2025, nous avons supprimé plus de 8,5 millions de vidéos à l'échelle mondiale. Un peu moins de 64 000 d'entre elles avaient été mises en ligne depuis la France, ce qui est un nombre extrêmement faible, 0,7 % du volume total. »
Les chiffres transmis par TikTok dans le questionnaire adressé aux rapporteures sont encore plus vertigineux puisque, pour la France spécifiquement, TikTok a supprimé 1 694 777 comptes, avec un taux de suppression proactive : 95,1 % et 81,5 % des comptes supprimés en moins de 24 heures.
Au-delà des difficultés liées aux volumes de contenus à traiter, les auditions ont mis en évidence une autre limite majeure de la modération : une part importante des discours masculinistes ne prend pas la forme de contenus manifestement illicites ou explicitement haineux.
Comme l'a expliqué119(*) Julien Mésangeau, la modération est confrontée à des contenus qui ne sont pas manifestement illicites mais qui participent néanmoins à la diffusion d'une vision antiféministe ou misogyne : « dans ces espaces, les catégories problématiques sont presque toujours déplacées, euphémisées. Par exemple, si je veux réguler les contenus masculinistes, je serai très vite confronté à des contenus éminemment violents, mais où au final l'on parle non pas de femmes ou d'hommes, mais de Chad, de Stacys, de féminazis, et parfois aussi, dans ces milieux, de wokistes. Pris isolément, ces propos ne font pas sens ; c'est uniquement dans le récit et la dynamique des interactions qu'ils prennent leur charge politique et discriminatoire. Sans analyse de la circulation de ces éléments, il n'y a rien à réguler. »
Cette difficulté est renforcée par le recours croissant à des stratégies de contournement de la modération. De nombreuses personnes auditionnées ont ainsi souligné l'usage de messages codés (« dog whistle »), de détournements orthographiques (« algospeak ») ou encore d'émojis et de références culturelles dont la signification n'est compréhensible que pour les membres de certaines communautés. Ces procédés permettent aux contenus de circuler tout en échappant partiellement aux outils automatisés de détection.
Les plateformes ont indiqué avoir développé des outils destinés à mieux appréhender ces phénomènes.
Ainsi Snapchat120(*) explique que certains contenus ne relevant pas directement du discours haineux peuvent néanmoins être exclus des recommandations lorsqu'ils contribuent à normaliser des attitudes sexistes ou déshumanisantes. La plateforme précise qu'elle combine des systèmes automatisés et une « taxonomie de tags de politique plus fine utilisée par les équipes de modération pour qualifier les contenus problématiques et suivre les tendances émergentes, y compris celles liées à certains codes masculinistes »
De son côté, Meta121(*) concède que « certains contenus apparaissent licites à première vue car il nous manque le contexte supplémentaire nécessaire pour comprendre pleinement l'intention de l'utilisateur » et ajoute que « c'est précisément pourquoi nous maintenons des mécanismes de signalements robustes et des partenariats de longue date avec des organisations de confiance, qui aident à faire remonter ce type de contenu et à fournir le contexte critique qui manquerait autrement ».
De même Discord122(*) a affirmé lors de la table ronde devant la délégation porter « également une attention particulière aux zones grises, car nous reconnaissons que des contenus apparemment anodins peuvent, par accumulation, banaliser le sexisme ou la violence. C'est dans ces situations que nos équipes spécialisées interviennent de façon contextualisée pour appliquer nos règles. »
Enfin TikTok, régulièrement mis en cause dans ses politiques de modération affirme lui aussi que « les modérateurs humains travaillent aux côtés des systèmes de modération automatisés et prennent en compte un contexte plus général ainsi que des nuances que la technologie ne détecte pas toujours »
Les rapporteures ne contestent pas la réalité de ces efforts. Elles constatent néanmoins que les résultats demeurent largement insuffisants au regard de l'ampleur de la diffusion des discours masculinistes. Les contenus masculinistes ne font par ailleurs généralement pas l'objet d'une catégorie spécifique de modération et leur traitement varie fortement d'une plateforme à l'autre.
Surtout, les rapporteures constatent également que la suppression de contenus ou de comptes ne suffit pas à enrayer leur diffusion. Les références, les codes et les communautés se recomposent rapidement, les contenus étant régulièrement republiés sous d'autres formes, par d'autres comptes ou sur d'autres espaces numériques.
Les mécanismes de modération apparaissent ainsi souvent en retard sur des stratégies de contournement en constante évolution.
Ainsi Cécile Simmons, lors du colloque du 27 novembre 2025, a donné l'exemple « des contenus de l'influenceur masculiniste Andrew Tate » qui « ont continué à circuler après la suppression de son compte en 2022 sur plusieurs plateformes. » Elle ajoute que « son compte a depuis été réinstauré, notamment après le rachat de la plateforme X par Elon Musk. »
Enfin, sur la question plus spécifique des contenus illicites, dans les réponses apportées au questionnaire adressé aux rapporteures, la DGSI a souligné le manque de diligence des plateformes dans le retrait des contenus : « si certaines grandes plateformes ont consenti des efforts en matière de modération des contenus terroristes (...), la prise en compte des contenus radicaux incel demeure très lacunaire. Ces contenus échappent fréquemment aux algorithmes de détection automatique et ne font l'objet que de surpressions tardives et lacunaires ».
Bien que, à titre d'exemple, Meta affirme123(*) que sa technologie « détecte et retire de manière proactive la grande majorité des contenus illicites avant même que quiconque ne les signale » ou encore que TikTok affiche « un taux de suppression proactive de comptes de 95,1 % pour les contenus français dont 81,5 % des comptes supprimés en moins de 24 heures », il reste à l'évidence d'importantes zones qui échappent à la modération.
À ces insuffisances s'ajoute désormais les effets des nouvelles technologies qui accroissent encore la visibilité de ces discours.
d) L'intelligence artificielle : un nouveau facteur d'accélération de la diffusion des discours masculinistes
Les auditions conduites par la délégation montrent que les transformations récentes liées à l'intelligence artificielle pourraient encore renforcer les capacités de diffusion des discours masculinistes.
Alors que les plateformes ont déjà profondément modifié les conditions de circulation de ces contenus, l'intelligence artificielle permet désormais d'en accroître considérablement la production et la diffusion.
Dans sa réponse au questionnaire adressé par les rapporteures, le COSPRAD considère ainsi que « l'usage croissant de l'intelligence artificielle facilite la production rapide et à faible coût de contenus (images, vidéos, mèmes), augmentant leur volume et leur circulation à plus grande échelle ». Les barrières techniques qui limitaient auparavant la création de contenus sont ainsi considérablement réduites.
Cette évolution permet une véritable industrialisation de la production de contenus. Comme le souligne également Julien Mésangeau dans sa contribution écrite, l'intelligence artificielle facilite « l'automatisation de la génération de contenus » et permet de produire « plus vite, en plus grand volume, et dans des formats variés, des messages, visuels, vidéos courtes, extraits ou reformulations adaptés aux contraintes de visibilité des plateformes ».
Le COSPRAD relève également que ces technologies facilitent la production de contenus « ambigus, codés, ironiques ou continuellement reformulés », ce qui peut compliquer leur identification et leur qualification.
À titre d'exemple, depuis le printemps 2026124(*), plusieurs séries de vidéos générées par intelligence artificielle, regroupées sous l'appellation Tentafruit, connaissent un succès important sur TikTok. Présentées sous la forme de faux programmes de téléréalité mettant en scène des fruits anthropomorphes, elles cumulent plusieurs millions de vues.
Les rapporteures constatent dès lors que l'intelligence artificielle pourrait constituer un nouveau facteur d'amplification des discours masculinistes, en renforçant encore les logiques de viralité, de répétition et de diffusion massive qui caractérisent déjà leur circulation sur les plateformes numériques.
Au final, les relais numériques résultent de plusieurs mécanismes qui se renforcent mutuellement. Comme le résume Julien Mésangeau125(*), « les principaux mécanismes sont la recommandation algorithmique, l'homophilie des publics, la structuration communautaire et l'efficacité de formats expressifs particulièrement compatibles avec l'économie de l'attention ».
Les rapporteures constatent ainsi que la diffusion contemporaine du masculinisme ne peut être comprise sans prendre en compte toutes ces transformations de l'environnement numérique.
Les plateformes n'ont pas créé ces discours, mais elles leur ont offert des conditions inédites de visibilité, de circulation et d'amplification inédites.
* 101 Audition du 11 décembre 2025.
* 102 Audition du 8 janvier 2026.
* 103 Audition du 11 décembre 2025.
* 104 Colloque du 27 novembre 2025.
* 105 Réponses au questionnaire adressé par les rapporteures.
* 106 Audition du 24 mars 2026
* 107 Audition du 11 décembre 2025.
* 108 Audition du 26 mai 2026.
* 109 Audition du 26 mai 2026.
* 110 Stéphanie Lamy précise qu'elle s'appuie sur une distinction proposée par le sociologue des médias Dominique Bouiller.
* 111 Colloque du 27 novembre 2025.
* 112 Audition du 11 décembre 2025.
* 113 Audition du 7 mai 2026.
* 114 Dublin City University's Anti-Bullying Centre (avril 2024) : https://www.dcu.ie/humanities-and-social-sciences/news/2024/apr/new-research-shows-how-tiktok-and-youtube-shorts-are.
* 115 Reset Australia & Institute for Strategic Dialogue (ISD), “Algorithms as a weapon against women. How YouTube lures boys and young men into the “manosphere”, avril 2022.
https://www.isdglobal.org/wp-content/uploads/2022/04/Algorithms-as-a-weapon-against-women-
ISD-RESET.pdf.
* 116 Laura Scholes, Sarah Mcdonald et Nelson Scholes, “Social media and the medicalization of boyhood: Critical literacies to evaluate media messaging”. Review of Education, Pedagogy, and Cultural Studies, 1-15, 30 octobre 2025, https://doi.org/10.1080/10714413.2025.2577579.
* 117 Table ronde du 30 avril 2026.
* 118 Réponses au questionnaire adressé par les rapporteures.
* 119 Audition du 11 décembre 2025.
* 120 Réponses au questionnaire.
* 121 Réponses au questionnaire.
* 122 Audition du 26 mai 2026.
* 123 Réponses au questionnaire.
* 124 IA, fruits et dérive masculiniste, Arte, 28 minutes (31/03/2026) : https://www.arte.tv/fr/videos/132390-005-A/ia-fruits-et-derive-masculiniste/.
* 125 Réponses au questionnaire adressé par les rapporteures.





