C. LES RELAIS ÉCONOMIQUES : LE BUSINESS FLORISSANT DES « MARCHANDS DE MISÈRE »
Si les mouvements masculinistes trouvent des relais dans certaines sphères politiques, idéologiques ou anti-genre, il n'en demeure pas moins que leur diffusion repose également sur des intérêts économiques bien identifiés.
Certains influenceurs ont ainsi fait du masculinisme un modèle économique rentable, fondé sur la monétisation de contenus, la vente de formations ou de services de coaching. Parallèlement, les plateformes numériques tirent profit de la circulation de contenus fortement engageants, souvent polarisants, dont les discours masculinistes constituent un exemple particulièrement efficace.
Il en résulte une convergence d'intérêts entre des créateurs de contenus qui transforment l'audience en revenus et des plateformes dont le modèle économique repose sur la captation de l'attention.
1. Une économie des influenceurs masculinistes, sans foi ni loi
a) Le « mal-être masculin » comme fonds de commerce
L'un des constats les plus frappants des travaux de la délégation est que certains réseaux masculinistes ne se contentent pas de diffuser une idéologie antiféministe. Ils ont développé un véritable modèle économique fondé sur l'exploitation des fragilités psychologiques, affectives et sociales d'un public masculin, souvent jeune, en quête de repères.
Le journaliste Pierre Gault, qui a infiltré plusieurs communautés masculinistes pour les besoins de son enquête, décrit à cet égard un système particulièrement structuré153(*) : « La chercheuse Stéphanie Lamy qualifiait les masculinistes de « marchands de misère ». La formule est juste, car j'ai compris que le masculinisme était un commerce florissant, avec pour fonds de commerce le mal-être des jeunes hommes. Ceux-ci foncent tête baissée, s'imaginant que ces formations et tutoriels sont une réponse à tous leurs maux. Ils se trompent. »
Cette analyse rejoint celle formulée par Hélène Roger154(*), directrice du plaidoyer de Sidaction, selon laquelle le masculinisme constitue « une machine à exploiter les fragilités des jeunes hommes. » Elle souligne que ces communautés « fonctionnent comme des groupes de soutien, convertissant les frustrations individuelles en ressentiment collectif envers les femmes et les minorités. » et décrit « un business de la souffrance et de la solitude pour vendre une vision toxique des relations affectives et sexuelles. »
L'efficacité de ces discours tient précisément à leur capacité à apporter des réponses simplifiées à des vulnérabilités bien réelles comme la solitude ou le manque de repères.
Céline Morin155(*) décrit un mécanisme comparable lorsqu'elle explique que ces entrepreneurs de la misogynie prétendent « réparer » les hommes « par la discipline, l'hyper-indépendance et le rejet de l'empathie ». Mais la réparation promise ne soigne jamais le mal-être qu'elle prêtant combler puisqu'il s'agit, en fait, d'« une réparation par la polarisation » dans laquelle « on soigne non pas en développant des compétences relationnelles, mais en construisant un autre à conquérir dans un rapport de force ».
Dans ce modèle, comme le résume le COSPRAD dans la contribution écrite adressée à la délégation, le masculinisme contemporain peut ainsi être appréhendé comme un marché, dans lequel l'adhésion idéologique devient une ressource économique monétisable.
Cette lecture rejoint des travaux académiques sur la « manosphère ». Debbie Ging156(*) montre ainsi que ces espaces fonctionnent selon de véritables logiques d'« entrepreneuriat idéologique », réunissant coachs en séduction, influenceurs et créateurs de contenus qui tirent profit de leur audience par le biais d'abonnements, de contenus premium ou de produits dérivés. L'adhésion idéologique devient alors un capital monétisable.
Le même constat a été dressé par la déléguée ministérielle au plan national « Femmes, paix et sécurité », Nathalie Pilhes, pour qui ces « entrepreneurs du ressentiment » exploitent le masculinisme comme un produit économiquement rentable. Elle met en avant que leur « fonctionnement est fortement professionnalisé : maîtrise des algorithmes, branding, diversification des revenus, parfois optimisation fiscale et mobilité internationale pour contourner les contraintes juridiques des pays de résidence. »
Victor Bardou-Bourgeois, chercheur en résidence à l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), a également souligné, lors d'un entretien à Montréal le 2 avril 2026, que de nombreux influenceurs masculinistes britanniques bénéficient de partenariats commerciaux avec des plateformes de paris en ligne ou des sociétés de crédit. Ces liens illustrent l'existence d'écosystèmes économiques particulièrement lucratifs gravitant autour de certaines figures de l'influence masculiniste.
Cette logique marchande entre d'ailleurs en résonance avec certains imaginaires propres au masculinisme. Comme le relève le COSPRAD, « la réussite économique y est fréquemment présentée comme un marqueur de virilité, ainsi qu'un moyen de domination sociale, renforçant l'idée que l'homme doit être pourvoyeur et souverain économiquement ». Le modèle entrepreneurial promu par certains influenceurs n'est donc pas seulement un moyen de monétisation, il participe aussi de la mise en scène d'un idéal masculin fondé sur la puissance, le contrôle et la réussite matérielle.
Un constat formulé également par la chercheuse Stéphanie Lamy pour qui il ne s'agit pas simplement de pratiques commerciales « mais d'une économie politique de la domination masculine. La réussite financière y est érigée en marqueur de virilité et de contrôle ».
b) De l'insatisfaction entretenue aux communautés fermées : un modèle économique de fidélisation et de radicalisation progressive
Le modèle économique décrit devant la délégation ne repose pas sur la résolution des difficultés rencontrées par ces jeunes hommes, mais sur leur entretien méthodique.
« Les solutions avancées ne sont en rien des remèdes miracles », précise Pierre Gault, « au contraire, leur inefficacité pousse les individus soit à se radicaliser davantage, soit à acheter d'autres formations. C'est un cercle vicieux, le serpent qui se mord la queue. »
L'objectif n'est donc pas seulement de convaincre, mais de fidéliser.
Les montants en jeu peuvent d'ailleurs être particulièrement élevés. Pierre Gault explique avoir découvert, lors de son infiltration, des systèmes d'abonnement « allant de quelques dizaines à plusieurs centaines d'euros », auxquels s'ajoutent livres électroniques, coachings individualisés et formations vendues à l'unité. Il précise qu'un influenceur lui a même proposé « une formation de 2 000 euros » pour faire de lui « un nouvel homme ».
Une chose m'a cependant interpellé avant même d'accéder à ces espaces privés : leur prix. Un homme peut généralement choisir entre un abonnement mensuel et un abonnement annuel, allant de quelques dizaines à plusieurs centaines d'euros, comme les livres électroniques, les coachings et les formations vendues à l'unité.
Pierre Gault, journaliste, réalisateur et auteur
Ce type de stratégie de monétisation, comme l'a expliqué aux rapporteures Victor Bardou-Bourgeois, a été largement popularisé par Andrew Tate. Son programme, baptisé « Hustler University », reposait sur un système d'abonnement donnant accès à des contenus exclusifs. Les abonnés pouvaient toutefois bénéficier de réductions grâce à des codes de parrainage, ce qui les incitait à diffuser massivement les contenus et interventions de l'influenceur sur les réseaux sociaux.
Selon le chercheur, le partage des contenus devenait ainsi lui-même un levier de promotion commerciale, contribuant à la viralité du modèle.
Comme l'a résumé Julien Mésangeau157(*), ces mécanismes permettent à certains acteurs de « transformer la conflictualité de genre en audience, puis l'audience en abonnements, coaching, formations, produits dérivés ou autres services ».
Il existe une logique de l'engagement progressif bien décrite par les travaux de Samuel Tanner et François Gillardin, repris par le COSPRAD158(*), qui suggèrent que l'achat d'un premier produit constitue souvent « un point d'entrée dans un processus d'engagement progressif », chaque étape proposant des solutions supplémentaires, plus coûteuses et parfois plus radicales.
L'accès à des espaces fermés accentue encore ce phénomène et constitue donc un « accélérateur de radicalisation ». Les contributions financières ouvrent fréquemment l'accès à des communautés privées, qui renforcent « l'entre-soi idéologique » et « limitent toute possibilité d'un contradictoire ».
L'économie masculiniste ne repose donc pas seulement sur la vente de contenus, mais sur un modèle de captation durable de l'attention, de fidélisation et, dans certains cas, d'une véritable dépendance psychologique.
2. Un intérêt réciproque à la radicalité des contenus
L'autre dimension essentielle est que ce modèle marchand prospère parce qu'il rencontre les logiques économiques propres aux plateformes numériques.
a) Un modèle économique qui favorise les contenus les plus clivants
Le modèle économique des plateformes, comme le rappelle Julien Mésangeau159(*) « repose sur la maximisation de l'engagement. ». Or, ce modèle « favorise mécaniquement les formes de participation les plus polarisantes, émotionnellement chargées et agressives. »
Les contenus masculinistes s'insèrent particulièrement bien dans cette logique.
Lors de son audition par la délégation, Pauline Ferrari160(*) a rappelé que ces contenus « sont clivants, et donc engageants. »
Dire que « toutes les femmes sont des putes », comme le fait l'un des influenceurs les plus suivis en France, c'est un contenu qui ne laisse personne indifférent. Qu'on y adhère ou qu'on s'y oppose, il provoque des réactions - likes, commentaires, partages. Cet engagement est ensuite mis en avant dans les algorithmes.
Pauline Ferrari, journaliste, autrice de Formés à la haine des femmes
L'amplification ne repose donc même pas sur l'adhésion en tant que tel, mais sur le simple partage de contenu et les réactions qu'il génère.
Le COSPRAD161(*) aboutit au même constat d'une « économie de l'attention » qui « incite donc les créateurs de contenus à produire des messages plus clivants ou polarisants, en tant qu'elle favorise la visibilité de contenus controversés, susceptibles de susciter commentaires, partages et réactions. Les contenus masculinistes, souvent construits autour de récits antagonistes ou de critiques sociales, s'insèrent donc particulièrement bien dans cette logique, ce qui contribue à leur amplification algorithmique. »
À cela s'ajoute l'ergonomie même des plateformes.
La généralisation des formats courts favorise une circulation rapide, émotionnelle et simplifiée des messages. Comme le souligne le COSPRAD, leur brièveté tend à « réduire la complexité argumentative et à privilégier des oppositions binaires, ce qui peut favoriser la normalisation de représentations stéréotypées. Cette configuration favorise une communication davantage fondée sur l'affect que sur une argumentation rationnelle, et est donc particulièrement propice à la viralité. »
b) Une convergence d'intérêts entre influenceurs et plateformes
Il existe un intérêt économique réciproque et objectif entre les stratégies des influenceurs masculinistes et celles des plateformes qui les hébergent. Les premiers recherchent visibilité, engagement et monétisation, tandis que les secondes cherchent temps d'écran, interactions et revenus publicitaires.
Pauline Ferrari le formule explicitement : « À la fin, ces contenus rapportent de l'argent, à la fois aux créateurs, mais aussi aux plateformes. » Elle ajoute que modérer réellement ces contenus reviendrait, pour certaines entreprises technologiques, à « se priver d'un capital économique certain ».
Intervenant lors de la table ronde sur la protection des victimes de cyberharcèlement et la lutte contre la haine en ligne162(*), Laure Salmona formule un constat analogue lorsqu'elle estime que les plateformes « fonctionnent selon des logiques capitalistes qui exploitent ces violences et ces discours de haine pour générer davantage d'engagement et donc de profit. »
Cette logique de convergence économique a également été soulignée par Julien Mésangeau dans sa contribution écrite à la délégation, qui observe que, dans l'économie des plateformes, les contenus « les plus polarisants, personnalisés et émotionnels » sont souvent ceux qui circulent le mieux. Les aspects financiers ne sont donc pas secondaires : ils contribuent, selon lui, à « stabiliser certaines figures, à encourager l'imitation de leurs pratiques et à rendre durable la production de contenus masculinistes ou para-masculinistes. »
Dans sa contribution écrite, l'association Point de contact, précise que « conscients de ce potentiel économique, certains influenceurs peuvent recourir à la publication de contenus violents, notamment sexistes et misogynes, afin de maximiser leurs revenus163(*) ».
Enfin, cette logique qui peut aller jusqu'à rendre lucratif le harcèlement lui-même.
Au cours de la même table ronde, Typhaine D relève ainsi que « le cyberharcèlement des femmes est devenu un commerce ». Certains créateurs venant exploiter médiatiquement une cible déjà exposée afin de générer davantage de vues et donc de revenus, puisque « plus la vidéo est vue, plus la rémunération versée par les plateformes est élevée. »
* 153 Colloque du 27 novembre 2025.
* 154 Audition du 22 janvier 2026.
* 155 Audition du 11 décembre 2025.
* 156 Ging, D. (2019). Alphas, betas, and incels : Theorizing the masculinities of the manosphere. Men and masculinities, 22 (4), 638-657.
* 157 Réponses au questionnaire adressé par les rapporteures.
* 158 Réponses au questionnaire adressé par les rapporteures.
* 159 Audition du 11 décembre 2025.
* 160 Audition du 8 janvier 2026.
* 161 Réponses au questionnaire adressé par les rapporteures.
* 162 Table ronde du 30 avril 2026.
* 163 Fabio Daniele, Laura Bucher, Giampaolo Servida, Rachele Gilman, “Monetising Misogyny: Engagement Farming and the Tactics Behind Incendiary Online Content”, Global Network on Extremism Technology, 17 décembre 2025.

