D. DES RELAIS QUI S'APPUIENT SUR UN TERREAU SOCIÉTAL GÉNÉRATEUR DE VIOLENCES MISOGYNES SYSTÉMIQUES

On l'a vu, les vecteurs des mouvements masculinistes sont nombreux et les outils permettant de relayer et de diffuser leurs discours de haine à l'encontre des femmes le sont également.

Pour autant, il convient de ne pas éluder ce qui apparaît aujourd'hui comme une évidence aux yeux des rapporteures : les fondements patriarcaux de notre société ont constitué un terreau propice à l'émergence des tactiques masculinistes, qui s'inscrivent dans un véritable continuum de la violence misogyne.

1. Une société patriarcale favorisant la diffusion des discours masculinistes et misogynes
a) Un environnement sociétal propice à la diffusion des thèses masculinistes

La délégation a déjà eu l'occasion de le souligner à plusieurs reprises, les mouvements masculinistes contemporains ne constituent que la pointe émergée de l'iceberg des violences misogynes à l'oeuvre dans notre société, dans un contexte d'inégalités persistantes entre les femmes et les hommes et de hausse des violences sexistes et sexuelles.

(1) Une société marquée par un sexisme auquel adhèrent plus de 22 millions de Français d'après le HCE

La présidente du Haut conseil à l'égalité (HCE), Bérangère Couillard, l'a exposé à plusieurs reprises devant la délégation164(*), le « sexisme ambiant alimente un (...) phénomène dangereux : la culture du viol. (...) Cette culture du viol a des conséquences très concrètes : des remarques anodines pour celui qui les prononce, mais fatales pour les victimes, jusqu'à des formules pour excuser les agresseurs et, surtout, une remise en cause permanente de la parole des femmes. »

Dans son rapport publié en janvier 2026 sur l'état du sexisme en France, le HCE présente une grille de lecture du sexisme proposant une gradation entre sexisme paternaliste et sexisme hostile, deux formes de sexisme qui ne sont, en réalité, que les deux faces d'une même société patriarcale qui projette une « vision inégalitaire et essentialisante des rapports femmes-hommes. »

Ainsi, pour Bérangère Couillard165(*), « alors même qu'il entérine la domination masculine et légitime une répartition hiérarchisée des hommes et des femmes, le sexisme paternaliste est le sexisme du quotidien, celui que l'on accepte un peu trop facilement » :

- 75 % des répondants au baromètre national estiment que les femmes doivent être protégées et aimées par les hommes ;

- 62 % considèrent qu'elles sont naturellement plus douces ;

- 78 % estiment que les hommes doivent assumer la responsabilité financière de la famille ;

- 68 % jugent normal que les femmes interrompent plus longtemps leur activité après une naissance.

Au total, d'après les chiffres du HCE, 12,5 millions de Français adhèrent au sexisme paternaliste : 7,5 millions d'hommes et 5 millions de femmes.

Ce sexisme paternaliste s'exprime en parallèle d'un sexisme hostile, beaucoup plus violent, basé sur l'idée que « la femme est inférieure à l'homme et que les hommes doivent donc la contrôler, la dominer, voire la violenter. Il véhicule une image dégradante des femmes et porte en lui la violence des hommes qui les détestent. »

D'après les résultats du baromètre national du HCE, les adhérents au sexisme hostile seraient 10 millions en France, soit 17 % de la population dont les deux tiers sont des hommes, soit 6,5 millions d'hommes, et 3,5 millions de femmes.

Adhérents au sexisme hostile en France

de personnes de la population sont des hommes

Source : Haut conseil à l'égalité - Rapport 2026 sur l'état du sexisme en France

Comme l'observait Bérangère Couillard, présidente du HCE, lors de sa participation au colloque inaugural de la délégation sur les mouvements masculinistes166(*), « cette société-là, c'est la société que les masculinistes défendent avec détermination. Ce contrôle des hommes sur les femmes, cette acceptation de la violence et de la domination, c'est le coeur de leur utopie. Ce sont ces fantasmes qu'ils crient à pleins poumons sur les réseaux sociaux à nos enfants, à nos garçons, à grand renfort de soi-disant formations pour devenir des « mâles alpha » et, plutôt, pour apprendre à humilier les femmes au quotidien. (...) Les discours des antiféministes se sont durcis, leurs actions se multiplient et l'on assiste à un renforcement des stéréotypes de genre dans l'espace public. »

Ce sexisme systémique est donc celui qui nourrit les thèses masculinistes, qui promeuvent la haine des femmes et la violence misogyne. Comme l'analysait Bérangère Couillard, « c'est un phénomène de masse, protéiforme et porté par une pluralité de vecteurs : réseaux sociaux, communautés en ligne, influenceurs, espaces de sociabilité, mouvements citoyens anti-choix. »

Dans le même esprit, le sondage réalisé par OpinionWay pour Sidaction sur Les hommes et le masculinisme, publié le 1er décembre 2025, a montré une percée alarmante des discours masculinistes auprès des hommes en France, tous âges confondus, avec un impact particulièrement fort chez les 16-34 ans.

Le sondage aborde, d'une part, le rapport à l'identité masculine et met en évidence un sentiment très répandu de stigmatisation des hommes : 58 % considèrent que « les médias caricaturent les hommes depuis #MeToo » et 52 % que, dans notre société, « on s'acharne sur les hommes ». On observe également le retour de représentations très stéréotypées et virilistes de ce que serait « être un homme » : pour 60 % d'entre eux, « être un homme, c'est savoir prendre des risques ». Enfin, une défiance à l'égard du féminisme se manifeste : 58 % estiment qu'il va trop loin.

Il analyse, d'autre part, les conséquences de la diffusion des discours masculinistes sur le rapport au consentement et aux normes sexuelles. Les représentations à l'égard des femmes restent imprégnées de suspicion et de jugements négatifs : 43 % des 16-34 ans pensent qu'une femme qui multiplie les partenaires sexuels « ne se respecte pas ». En outre, un homme sur dix - 11 % -, et un jeune homme de 25-34 ans sur cinq - 18 % -, affirment comprendre le stealthing, c'est-à-dire le fait qu'un homme retire son préservatif sans prévenir son ou sa partenaire pendant le rapport sexuel. Ce pourcentage monte à 34 % chez ceux qui adhèrent aux théories masculinistes.

Enfin, l'étude montre une exposition massive des jeunes hommes aux contenus des influenceurs masculinistes : 66 % des 16-34 ans en connaissent au moins un et pour un jeune sur deux âgé de 25 à 34 ans connaissant ces influenceurs masculinistes, ces contenus « disent enfin la vérité ».

Si l'adhésion revendiquée au masculinisme demeure minoritaire à l'échelle de l'ensemble des hommes, à hauteur de 18 %, elle s'élève à 43 % parmi ceux qui connaissent effectivement ces contenus. Chez les 25-34 ans, cette adhésion est encore plus marquée : plus d'un tiers y sont favorables, et la proportion atteint près de 60 % parmi ceux qui déclarent connaître au moins un influenceur masculiniste.

(2) De nombreux supports de diffusion sociétale des violences misogynes

Les manifestations et les supports de diffusion des violences misogynes sont nombreux et variés.

Certains ont déjà fait l'objet d'une analyse poussée par la délégation, au premier rang desquels figure de toute évidence l'industrie de la pornographie.

Dans son rapport publié en septembre 2022, intitulé Porno : l'enfer du décor167(*), la délégation avait en effet dénoncé un système de violences envers les femmes aujourd'hui érigé en norme par l'industrie de la pornographie et formulé des recommandations afin de lutter contre les violences pornographiques. Elle avait également appelé à appréhender la pornographie comme une industrie qui contribue à banaliser socialement les actes sexuels violents envers les femmes. Elle s'alarmait tout particulièrement de l'accès facilité, démultiplié et massif des mineurs et jeunes adultes à des contenus pornographiques violents et toxiques. Enfin, elle appelait à une prise de conscience par les pouvoir publics et plus globalement par l'ensemble de la société de ces violences systémiques et à mettre un terme au déni et à la complaisance dont bénéficie l'industrie pornographique, en soulignant l'urgence d'un débat public sur les pratiques de cette industrie et son existence même.

L'alerte exprimée alors par la délégation concernant la précocité de l'âge moyen de la première exposition aux contenus pornographiques, vers onze ans, rejoint celle que les rapporteures expriment ici concernant l'exposition des jeunes adolescents aux contenus masculinistes en ligne.

En outre, les rapporteures se posent la question du rôle de la pornographie et de sa consommation dans la diffusion actuelle et la banalisation des stéréotypes et idéologies masculinistes, rôle qui semble prépondérant en particulier chez les jeunes adultes dont l'exposition à la pornographie a été massive.

Lorsqu'elle avait été auditionnée par la délégation dans le cadre de ses travaux sur l'industrie de la pornographie168(*), l'autrice et réalisatrice de documentaires, Ovidie, avait évoqué une « génération cobaye » qui entre dans la sexualité « en ayant été biberonnée au porno » et relevé que « de manière générale, personne n'échappe à l'imprégnation des codes du porno qui a pénétré dans tout notre environnement médiatique et culturel, dans la publicité notamment, les jeux vidéo, le cinéma, etc. ».

De la même manière, on pourrait parler aujourd'hui d'une génération biberonnée aux codes masculinistes, eux-mêmes influencés par les contenus pornographiques en ligne, massivement diffusés.

Au cours de leurs travaux, les rapporteures se sont également intéressées à d'autres contextes sociétaux qui pourraient se révéler propices à la dissémination de discours masculinistes ou, à tout le moins, favoriser leur circulation : la musique, le sport, la sphère professionnelle, etc.

Elles se sont ainsi penchées sur le milieu du rap avec l'audition le 18 février 2026 de Benjamine Weill, philosophe, formatrice et consultante, auteure de À qui profite le sale ? Sexisme, racisme et capitalisme dans le rap français169(*), afin notamment de questionner les éventuels points de porosité entre le virilisme comme registre artistique ou narratif du rap, d'une part, et le masculinisme comme idéologie politique, d'autre part.

Tout en réfutant la dimension masculiniste du rap, Benjamine Weill a concédé que le virilisme affiché dans un certain type de rap, qui était rarement pris au premier degré par les artistes eux-mêmes, pouvait parfois chez certains auditeurs être confondu avec l'expression de discours masculinistes. Elle a ainsi estimé que « sans les codes nécessaires pour comprendre la culture, beaucoup de confusions peuvent affleurer ».

Elle a également admis que certains artistes rap, qui évoquent dans leur texte un « rapport complexe aux femmes », peuvent reproduire dans leurs morceaux des stéréotypes patriarcaux directement issus de la culture masculiniste, tels la référence au bodycount ou les attentes en termes de rôles genrés des femmes et des hommes. Elle a, en outre, estimé que, s'agissant du rap, l'industrie musicale utilise elle-même les clichés sexistes et la construction d'une opposition entre le rap et le féminisme pour garantir un marketing simple et efficace.

Enfin, s'agissant de l'adhésion du très jeune public à une vision caricaturale de la masculinité véhiculée par un certain type de rap, elle a admis que ce jeune public, qui ne connaît ni l'histoire du mouvement, ni les origines de la culture, peut parfois y déceler des idées proches de celles développées par la manosphère.

Les rapporteures ont également auditionné, le 7 avril 2026, José Degli Esposti, secrétaire général du Sporting Club Universitaire de France (SCUF), qui a mis en évidence une forme de consubstantialité d'origine entre le sport et le virilisme.

Rappelant la distinction entre les deux piliers sur lesquels repose le sport en France aujourd'hui - le pilier amateur et le pilier professionnel - il a souligné comment les inconvénients intrinsèques à l'organisation du sport amateur pouvaient parfois être générateurs de comportements misogynes, à savoir :

- une sociabilité masculine très forte induisant parfois des discours virilistes tenus dans les vestiaires sportifs (« ici on joue dur ; on n'est pas des fillettes ») et la tradition, dans certains sports, de la « troisième mi-temps » ;

- un encadrement bénévole pas toujours formé aux questions de genre et de prévention des violences sexistes et sexuelles ;

- une absence de régulation institutionnelle et de pouvoir de police exercé par les clubs amateurs dans les tribunes qui empêche toute gestion ou sanction d'excès ou propos sexistes tenus par les spectateurs dans les tribunes.

Il a évoqué la possibilité de prendre des mesures significatives dans trois domaines :

- la féminisation de la gouvernance des fédérations et clubs sportifs ;

- l'organisation d'audits réguliers sur la prévention des violences sexistes et sexuelles (VSS), et la formation de tous les éducateurs à ces problématiques qui est aujourd'hui pourtant obligatoire mais pas toujours mise en oeuvre par les clubs sportifs amateurs ;

- une réflexion sur l'organisation structurelle des centres sportifs à l'aune des problématiques de prévention des VSS : pour le secrétaire général du SCUF, les centres sportifs collectifs ne sont aujourd'hui pas pensés pour les filles qui souvent, à partir de 12/13 ans, arrêtent de faire du sport : il manque des vestiaires avec des douches individuelles, des poubelles pour les protections hygiéniques, etc. Il concède toutefois que « les garçons ont la même peur que les filles : dans les douches collectives, une photo peut être prise et partagée sur les réseaux sociaux. » ;

- les sanctions, notamment financières, prises à l'encontre des clubs sportifs qui ne s'engagent pas dans des démarches de prévention des VSS et ceux pour lesquels sont constatés des débordements sexistes, de la part de supporters dans leurs tribunes par exemple.

Encore récemment, la presse s'est fait l'écho170(*), à l'occasion de la finale de la Ligue des champions le 30 mai 2026, du « calvaire ordinaire » subi par les supportrices de football dans les tribunes, aux environs des stades ou sur les réseaux sociaux : insultes sexistes, harcèlement et agressions sexuels, menaces de viol, etc.

Les femmes, supportrices de football, sont aujourd'hui nombreuses à dénoncer le harcèlement sexuel et les violences sexistes qu'elles subissent dans les fans zones ou dans la rue à l'occasion de la célébration de victoires par exemple : mains aux fesses ou à la poitrine, insultes dégradantes, menaces de viols, etc. Dans les stades également, les femmes ne sont pas toujours en sécurité malgré la présence d'un service d'ordre. Ainsi, Béatrice Barbusse, sociologue et ex-handballeuse, autrice du livre Du sexisme dans le sport171(*), témoigne dans le magazine Elle : « le football est vraiment le lieu de l'entre-soi masculin. On y apprend la socialisation masculine, à performer la virilité, à être un « vrai mec », avec tout ce que cela engendre de violences et de tentations virilistes. (...) La violence qu'on leur fait subir est une forme de sanction, on leur montre que cet espace, le stade, ne leur appartient pas ».

Ainsi, la présence des femmes dans les tribunes des stades de foot reste encore minoritaire et n'a progressé que de six points en dix ans, passant de 11 % du public en 2013 à 17 % en 2022.

Un mouvement associatif, #hergametoo, tente d'endiguer cette violence en travaillant directement avec les clubs et la Fédération française de football (FFF) mais force est de constater que les mentalités n'évoluent pas assez vite et que les violences sexistes et sexuelles perdurent dans les stades et aux alentours.

Enfin, les rapporteures ont constaté que le contexte professionnel pouvait également mobiliser des discours aux ressorts masculinistes. Ainsi, Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, a rappelé que les questions de renversement des rapports de genre ou de culte de la virilité étaient présentes dans la sphère professionnelle : « j'interviens régulièrement dans des entreprises sur les questions d'égalité, notamment dans celles où les métiers sont très masculins et où je n'ai parfois que des groupes d'hommes. Cela faisait environ un an que je ne l'avais pas fait et je craignais le changement de contexte. Je me demandais si j'allais identifier des différences dans la manière d'accueillir ces ateliers de sensibilisation par rapport à l'époque post-#metoo. Effectivement, je sens un climat général où prévaut l'idée que « l'on en a marre », que « l'on nous a assez bassinés » avec ces concepts, climat qui reflète le mythe, très commun, de « l'égalité déjà acquise ». On considère que l'on en a assez parlé. Par conséquent, toutes ces idées masculinistes de reprise de pouvoir par les femmes dans les institutions judiciaires ou au travail sont devenues communes, plus que l'on ne le pense. »

Pour les rapporteures, tous les domaines précédemment évoqués constituent ainsi un terreau dans lequel les graines masculinistes n'ont plus qu'à être semées pour que prospèrent une violence misogyne et une haine des femmes inquiétantes, qui seront de plus en plus difficiles à maîtriser si une prise de conscience globale du danger que les mouvements masculinistes représentent n'intervient pas rapidement.

b) Des attaques contre des associations féministes utilisées comme tactiques masculinistes de déstabilisation

Au cours de leurs travaux, les rapporteures ont pu mesurer les conséquences concrètes des discours et actions masculinistes sur le travail quotidien des associations féministes qui défendent les droits des femmes et luttent contre les violences faites aux femmes.

Ces associations ont en effet témoigné devant la délégation172(*) d'intimidations et de menaces à leur encontre par des groupes organisés déployant une tactique masculiniste de déstabilisation des structures féministes.

Ainsi, Camille Lextray, directrice de la communication de la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF), responsable notamment de la gestion du 3919, ligne d'écoute d'information et d'orientation pour les femmes victimes créée et pilotée par la FNSF en 1992, et qui a pris en charge plus de 100 000 appels en 2024, a témoigné d'attaques répétées subies depuis plus d'un an contre leurs dispositifs dédiés aux femmes victimes de violences et contre les professionnels de leurs structures.

 Les mouvements masculinistes attaquent les femmes et, plus particulièrement, les féministes.

Camille Lextray, directrice de la communication de la FNSF

Elle a notamment décrit :

- les attaques envers les professionnelles de la FNSF : l'association reçoit des appels de plus en plus virulents et des attaques envers ses écoutantes, qui s'ajoutent à un contexte de travail déjà difficile où elles sont exposées à des récits de violences extrêmes. À cela s'ajoutent des insultes et des remises en question de leur écoute, de leur pratique et du bien-fondé de leur travail. Enfin, leurs visages sont régulièrement affichés sur les réseaux sociaux ;

les tentatives de saturation de la ligne d'écoute 3919, dédiée aux femmes victimes de violences, plus spécifiquement conjugales, avec des appels coordonnés à certains moments : la stratégie de blocage ainsi déployée sous-entend que si le dispositif n'est pas accessible aux hommes, alors il ne bénéficiera à personne.

Ainsi que le souligne Camille Lextray, « cette démarche vise à créer le doute sur la légitimité du 3919 et le bien-fondé de nos principes d'intervention. Rien que l'année dernière, en 2025, plus de treize questions au Gouvernement ont demandé l'ouverture du 3919 aux hommes. Cette initiative est poussée par un groupe à l'idéologie proche des mouvements masculinistes, qui trouve des soutiens auprès de parlementaires. »

Ces attaques visent notamment à refuser aux femmes une prise en charge adaptée et dédiée pour se reconstruire après les violences. Camille Lextray relève ainsi que « dans la bouche des masculinistes, nos dispositifs ne sont plus dédiés aux femmes, ils sont « anti-hommes ». C'est une pensée victimaire qui ferait croire que nous n'avons pas pensé les dispositifs pour les femmes, mais contre les hommes. »

Or, des dispositifs de prise en charge spécifiquement dédiés aux hommes victimes existent également et ces derniers sont systématiquement réorientés vers les dispositifs adéquats par la FNSF lorsqu'ils appellent le 3919.

Pour Camille Lextray, « la démarche qui consiste à attaquer un dispositif dédié aux femmes est une charge réactionnaire visant à faire croire qu'il y aurait une symétrie dans les violences. Cela participe d'un projet de négation des inégalités de genre. »

 Il apparaît aujourd'hui qu'il n'y a pas et qu'il n'y a jamais eu de consensus sur les violences faites aux femmes, car nous sommes tous les jours confrontés à la question : « mais qu'en est-il des hommes ? ». Cela ouvre des brèches immenses dans lesquelles les masculinistes s'engouffrent.

Camille Lextray, directrice de la communication de la FNSF

Enfin, elle a noté un changement des méthodes utilisées par les masculinistes qui sont désormais loin des techniques frontales et spectaculaires d'auparavant : « les masculinistes ne montent plus sur les grues. Ils étudient nos sites internet, lisent nos publications, organisent et obtiennent des rendez-vous avec les parlementaires et dans les ministères. Mais derrière, ce sont toujours les mêmes profils : des hommes qui ont été accusés de violences conjugales ».

Pour sa part, Sarah Durocher, présidente du Planning familial, a également fait état devant la délégation, au cours de la même table ronde173(*), d'un « grand nombre d'attaques » subies par le Planning familial provenant de mouvements masculinistes : attaques violentes visant à intimider les militantes du Planning familial, vagues de harcèlement, menace d'attentat.

 Au mois d'octobre dernier, nous avons subi une menace. On pourrait se dire que ce n'est qu'un tweet, mais nous avons reçu ce message : "Je suis amoureux de l'amour, mais comme ce n'est pas réciproque, demain à 10 h 30, à l'heure de pointe, je vais commettre un attentat-suicide au Planning familial d'Asnières-sur-Seine. Je les soupçonne d'avoir avorté mon âme soeur en 2004."

Sarah Durocher, présidente du Planning familial

Ces témoignages sont bien le signe de l'impact concret des mouvements masculinistes, dans leur globalité, sur la société et sur la sécurité des femmes en général, des professionnelles du secteur féministe en particulier.

Ainsi que le soulignait d'ailleurs Pauline Ferrari, journaliste et autrice, devant la délégation174(*), « ces mouvements masculinistes ont un impact réel sur nos vies hors ligne. Des associations de défense des droits des pères instrumentalisent le débat public et incitent à faire reconnaître, auprès des tribunaux, des théories sans consensus scientifique, comme celle de l'aliénation parentale. Ce sont les mêmes associations qui réclament que le 3919 ouvre son standard aux hommes et qui harcèlent les organisations féministes. »

2. Un continuum des violences misogynes : quand « le masculinisme tue »

À l'issue de leurs travaux, les rapporteures en sont convaincues : les mouvements masculinistes s'inscrivent dans un véritable continuum de la violence misogyne. Ils ne se réduisent pas à une simple idéologie qui se déploierait uniquement en ligne, dans des espaces numériques plus ou moins ouverts. Plus que des mots et des slogans abjectement misogynes proférés sur les réseaux sociaux, les masculinismes sont aussi incarnés par des hommes qui commettent des violences réelles envers les femmes ou qui incitent à le faire.

Dès lors, on ne peut décorréler ces mouvements des violences faites aux femmes, plus globalement constatées dans notre société175(*), ni du nombre élevé de féminicides176(*), qui constituent sans doute l'expression la plus extrême de la violence masculiniste.

a) Une corrélation évidente entre masculinisme et violences faites aux femmes

Les chiffres publiés par l'Observatoire national des violences faites aux femmes en novembre 2025 et qui portent sur l'année 2024 parlent d'eux-mêmes.

S'agissant des violences au sein du couple, en 2024, les forces de sécurité intérieure ont enregistré :

107 victimes de féminicides, soit 11 % de plus qu'en 2023 ;

- 270 victimes de tentatives de féminicides ;

- 906 femmes victimes de suicide ou de tentatives de suicides suite au harcèlement par (ex-)conjoint.

Au total, 1 283 femmes ont été victimes de féminicide ou de tentatives de féminicide au sein du couple, directs ou indirects en 2024.

En outre, le nombre de femmes âgées de 18 ans et plus qui, en 2023, ont été victimes de violences physiques, verbales ou psychologiques et/ou sexuelles au sein du couple, est estimé à 376 000 femmes.

S' agissant des violences sexuelles, le nombre de femmes âgées de 18 ans et plus qui, en 2023, ont été victimes de viols, tentatives de viol et/ou agressions sexuelles est estimé à 277 000 femmes. Suite aux viols, tentatives de viol et/ou agressions sexuelles qu'elles ont subis, seules 7 % des femmes victimes déclarent avoir porté plainte.

Pour Bérangère Couillard, présidente du HCE, « le viol est un fléau, l'incarnation la plus violente du patriarcat. Mais les violences sexuelles envers les femmes n'apparaissent pas spontanément. Elles ne viennent pas de nulle part, ne font pas partie de la nature humaine et ne sont pas des pulsions masculines incontrôlables. Leur origine est sociale. Cette culture du viol a des conséquences très concrètes : des remarques anodines pour celui qui les prononce, mais fatales pour les victimes, jusqu'à des formules pour excuser les agresseurs et, surtout, une remise en cause permanente de la parole des femmes. »

Cette culture du viol est abondamment véhiculée par les mouvements masculinistes qui, en diffusant des contenus violemment misogynes, participent à la normalisation des violences sexistes et sexuelles.

Ainsi que le formulait Cécile Simmons177(*), chercheuse spécialiste des questions de malveillances numériques et de genre, « la large diffusion de ces contenus masculinistes peut conduire à un regain de violence de tout type, hors ligne et en ligne. Le contrôle coercitif, par exemple, est complètement normalisé par ces influenceurs qui expliquent aux jeunes hommes qu'il est normal que leurs petites amies ne puissent pas aller à la salle de sport ou qu'il faille contrôler leur téléphone. »

De même, lors de son intervention devant la délégation dans le cadre de la table ronde avec des hommes engagés contre les violences faites aux femmes et les masculinismes178(*), Thomas Piet, romancier, humoriste et auteur jeunesse, a souligné que « le masculinisme renforce la culture du viol et les dynamiques de domination systémique. Il célèbre une vision stéréotypée de la virilité, souvent associée à la domination, la force physique et l'agressivité. En imposant, parfois sous peine de réaction violente, des stéréotypes de genre, il empêche l'accès si précieux à l'authenticité et à la vulnérabilité. »

Dès lors, les discours masculinistes fonctionnent non seulement comme de véritables justificateurs des violences faites aux femmes mais sont aussi un maillon essentiel du continuum des violences misogynes, entre violences sexistes et violences sexuelles, d'une part, entre violences numériques et violences dans la « vie réelle », d'autre part.

Les féminicides constituent alors le dernier chaînon de ce continuum et l'expression la plus extrême de la radicalisation misogyne et de la violence masculiniste.

b) Les féminicides, expression extrême de la violence masculiniste

Au cours de leurs travaux, les rapporteures ont été amenées à établir un lien entre la diffusion à grande échelle des contenus masculinistes et l'augmentation du nombre de féminicides.

Comme l'expliquait notamment Cécile Simmons, chercheuse spécialiste des questions de malveillances numériques et de genre, il est possible de retracer les origines de la prévalence croissante des féminicides dans l'exposition des coupables à des contenus masculinistes, citant par exemple le triple meurtre, commis par Kyle Clifford au Royaume-Uni, en juillet 2024, de trois femmes, son ex-conjointe ainsi que sa soeur et sa mère, alors qu'il avait visionné de multiples vidéos de l'influenceur masculiniste Andrew Tate. Pour Cécile Simmons, « ces féminicides sont rarement reconnus par les autorités comme des attaques extrémistes ou terroristes, et leur qualification fait débat. »

En France, des cas de féminicides, commis par des hommes ayant consommé des contenus masculinistes ou adhérant à des mouvances masculinistes, existent.

Ainsi, comme le relevait l'historienne Christine Bard devant la délégation179(*), « il n'est pas exagéré de relier masculinisme militant et féminicide, comme l'a montré en France l'affaire Philétas en 2023. On observe en ce moment l'extension sémantique du mot masculinisme pour rendre compte des violences masculines requalifiées comme masculinistes, c'est sans doute une façon de souligner les enjeux de pouvoir et la dimension politique d'actes longtemps considérés comme des faits divers. »

L'affaire Philétas citée par l'historienne renvoie au meurtre, le 29 janvier 2020, de Mélanie Ghione par son ex-conjoint, Michael Philétas, de 80 coups de couteau. L'enquête sur ce meurtre a mis en évidence l'adhésion de Michaël Philetas aux thèses masculinistes et sa production de plus de 1 300 vidéos sur sa chaîne YouTube dans lesquelles se manifestait sa haine des femmes qu'il décrivait comme menteuses, vénales et devant être punies.

Plus récemment, Cédric Prizzon, membre actif d'un groupe de pères séparés - « Papas en colère » - directement lié à cette mouvance masculiniste, est accusé du meurtre de ses deux ex-conjointes en mars 2026 au Portugal.

Comme le rappelait très justement devant la délégation Pauline Ferrari, journaliste et autrice de Formés à la haine des femmes, « le masculinisme tue ; cette violence est bien réelle. Durant les deux dernières années, au moins trois arrestations liées à des projets d'attentats masculinistes ont eu lieu en France, l'une d'entre elles ayant été prise en charge par le Parquet national antiterroriste (PNAT). Les attentats misogynes restent pourtant rarement nommés comme tels, comme si le genre ne constituait pas une raison suffisante pour planifier une attaque. »

Pour les rapporteures, la question de l'articulation entre masculinisme et féminicides se pose aujourd'hui avec acuité : ne peut-on pas qualifier chaque féminicide de masculiniste dans la mesure où ce meurtre de femme est toujours l'expression extrême d'une violence misogyne ?

Source : Observatoire national des violences faites aux femmes (MIPROF) - Chiffres clés 2024 - Les féminicides au sein du couple

Pour Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, « le féminicide, dans les travaux féministes, est considéré comme l'expression extrême de la violence, qui se nourrit et prend sa source dans des formes de sexisme plus ordinaires. Le féminicide est le continuum d'une conception d'un rapport de sujet à objet envers les femmes, des remarques sexistes sur leur corps ou leur façon d'être habillées. Ce sont là les expressions les plus ordinaires et les plus euphémisées des formes les plus violentes. Le féminicide est l'expression violente et corporelle de ce rapport de sujet à objet. (...) C'est pourquoi la question du masculinisme est importante : elle ne doit pas servir uniquement à visualiser ce problème en tant que tel, mais à montrer que les questions de sexisme et de violences faites aux femmes demeurent un sujet d'actualité et reviennent avec force. »


* 164 Colloque du 27 novembre 2025.

* 165 Audition du 21 mai 2026.

* 166 Colloque du 27 novembre 2025.

* 167 Rapport d'information n° 900 (2021-2022), d'Annick Billon, Alexandra Borchio Fontimp, Laurence Cohen et Laurence Rossignol, fait au nom de la délégation aux droits des femmes, déposé le 27 septembre 2022.

* 168 Audition du 29 mars 2022.

* 169 Éditions Payot, 2023.

* 170 Article « Malaise en tribune » publié dans le magazine Elle, paru le 18 mai 2026.

* 171 Éditions Anamosa, 2022.

* 172 Table ronde du 29 janvier 2026.

* 173 Table ronde du 29 janvier 2026.

* 174 Audition du 8 janvier 2026.

* 175 En moyenne chaque année, sur la période 2011-2018, 213 000 femmes âgées de 18 à 75 ans déclarent avoir été victimes de violences physiques ou sexuelles de la part d'un conjoint (concubin, pacsé, petit ami) ou d'un ex-conjoint. Parmi ces victimes, 29 % sont âgées de 18 à 29 ans.

* 176 164 féminicides comptabilisés par le collectif #NousToutes au 31 décembre 2025, en l'absence de statistiques officielles à ce stade du ministère de l'intérieur. 61 féminicides au 1er juin 2026 d'après le décompte effectué par le collectif #NousToutes.

* 177 Colloque du 27 novembre 2025.

* 178 Table ronde du 24 février 2026.

* 179 Colloque du 27 novembre 2025.

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