III. MÉCANISMES D'ADHÉSION AU MASCULINISME : DE LA POPULARISATION DES CODES « MASCU » AU RISQUE DE RADICALISATION VIOLENTE
A. UNE ADHÉSION AUX CODES MASCULINISTES ACTUELS QUI N'A PLUS RIEN DE MARGINALE, NOTAMMENT CHEZ LES PLUS JEUNES
1. Une adhésion croissante et diffuse, sous forme d'une « petite pluie fine » qui imprègne lentement mais profondément les représentations
La partie consacrée aux relais numérique a permis de mesurer à quel point un homme, et encore plus un garçon adolescent, peut être exposé massivement et rapidement à des contenus masculinistes.
De ce constat, découlent naturellement deux questions : est-ce qu'à force d'être exposé à des contenus misogynes on ne devient pas soi-même plus perméable à ces discours ? Puis, cette exposition se convertit-elle en adhésion ?
a) Une exposition massive qui modifie progressivement les seuils de tolérance et prépare le terrain de l'adhésion
Les témoignages convergent vers une adhésion progressive. De nombreuses personnes auditionnées par la délégation ont exprimé à quel point ce type de contenu peut finir par imprégner les représentations.
L'enjeu n'est pas seulement l'adhésion explicite à une idéologie masculiniste, mais plutôt l'effet qu'une exposition répétée à ces contenus peut produire. Des effets plus diffus mais tout aussi préoccupants à travers la banalisation des propos misogynes, le recul du seuil de tolérance et la modification progressive des représentations.
Comme l'a expliqué Samuel Comblez180(*), directeur général adjoint de l'association e-Enfance/3018, « progressivement, des propos initialement transgressifs deviennent tolérés, puis banalisés : c'est la normalisation par glissement. »
Cette banalisation contribue à brouiller les frontières entre provocation, humour et conviction réelle.
Ce n'est pas une violente tempête idéologique, mais plutôt une petite pluie fine et continue qui imprègne lentement les représentations, les codes, les relations.
Samuel Comblez, directeur général adjoint de l'association e-Enfance/3018
Il décrit d'ailleurs ce phénomène comme une forme de diffusion discrète mais continue : « nous ne sommes pas face à un mouvement structuré, visible, auquel les préadolescents et adolescents adhéreraient de manière explicite et revendiquée. Il s'agit d'un phénomène beaucoup plus diffus et insidieux.».
Cette dynamique est illustrée de manière particulièrement frappante par le témoignage181(*) du journaliste Pierre Gault lors de son infiltration dans les milieux masculinistes : « je me permettrai une note plus personnelle, car de cette nébuleuse, on ne ressort pas indemne, même quand on est journaliste et que l'on intègre ces cercles dans le but de les documenter. Je n'ai pas fini par adhérer au discours masculiniste, mais à l'issue de plusieurs mois d'infiltration, je me suis aperçu que j'étais comme désensibilisé. Une publication qui m'aurait choqué au début de mon enquête ne m'offusquait plus autant. Pire, je me suis rendu compte que j'avais baissé ma garde, malgré moi. Je devenais plus tolérant à leurs horreurs. Il fallait que je m'y prenne à plusieurs fois avant de réaliser que ce que je lisais ou écoutais était la description d'une agression sexuelle ou une incitation au viol. Les idées masculinistes sont pourtant à des années-lumière de mes convictions. »
Cette expérience est d'autant plus éclairante qu'elle émane d'un journaliste ayant précisément intégré ces communautés dans une démarche d'enquête et non d'adhésion. Comme il le souligne lui-même : « Imaginez donc les hommes, et notamment les plus jeunes, qui s'inscrivent dans ces communautés dans le but de trouver des réponses. »
Le vécu de Pierre Gault illustre ce que Samuel Comblez qualifie d'« effet de familiarité », selon lequel « plus une idée est exposée, même de manière légère ou implicite, plus elle semble crédible ». Il évoque également une forme « d'acculturation silencieuse » au cours de laquelle « les normes circulent sans être débattues » et « s'intègrent progressivement dans les représentations ».
Selon lui, les mécanismes de groupe jouent également un rôle déterminant : « le rire, l'approbation et la viralité jouent un rôle de renforcement ». Dans ce contexte, des propos initialement perçus comme choquants ou marginaux, en raison de leur caractère transgressif, peuvent progressivement apparaître comme acceptables, voire normaux.
Une exposition répétée à ces contenus modifie les normes de perception et de jugement, sans nécessairement provoquer d'emblée une adhésion consciente à l'idéologie qu'ils véhiculent.
Ainsi, Samuel Comblez a également mis en garde contre « la désinhibition croissante des propos » observée chez certains jeunes. Selon lui, « on observe aujourd'hui une expression plus directe, plus assumée, souvent sous couvert d'humour ou de provocation ».
L'adhésion devient socialement plus acceptable : « Les jeunes ressentent moins de honte, craignent moins les sanctions et peuvent utiliser ces discours comme marqueur d'appartenance au groupe. »
Si ces discours ne conduisent pas mécaniquement à des comportements violents, ils abaissent en revanche les seuils de tolérance, « rendent certaines attitudes plus acceptables et participent à une forme d'habituation. Autrement dit, ils préparent un terrain. »
b) Une diffusion des représentations masculinistes mesurable au sein de la population
Plusieurs enquêtes et sondages ont mis en évidence la diffusion de représentations sexistes, misogynes et masculinistes dans la population, notamment parmi les plus jeunes hommes.
Tout d'abord, à l'échelle mondiale, une enquête internationale menée en 2025 par le King's College de Londres et Ipsos182(*) auprès de plus de 23 000 personnes dans 29 pays (dont la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Brésil, l'Australie, ou encore l'Inde) apporte un premier éclairage sur l'évolution des représentations liées aux rapports de genre.
Sans mesurer directement l'adhésion aux discours masculinistes, elle met en évidence l'existence d'un terrain favorable à leur diffusion.
L'étude montre notamment que les jeunes hommes apparaissent, dans de nombreux pays, comme le groupe le plus réceptif à certaines conceptions traditionnelles ou hiérarchisées des rapports entre les sexes.
À titre d'exemple, 57 % de la génération Z183(*) (tous pays confondus) est d'accord avec l'affirmation selon laquelle « nous sommes allés tellement loin dans la promotion de l'égalité entre les femmes et les hommes que nous en venons désormais à discriminer les hommes », contre « seulement » 42 % chez celle des Baby Boomers184(*), soit une différence de 15 points. Dans le même temps la part des femmes en accord avec cette affirmation reste stable, ce qui accroît mécaniquement le « gender gap ».
Le graphique ci-dessous illustre les résultats de cette affirmation pour les différentes générations pour les femmes et les hommes :
Source : King's College London (2026)
Si la France figure parmi les pays où l'adhésion à ces représentations demeure relativement limitée, les auteurs soulignent surtout l'existence d'une dynamique générationnelle qui interroge l'idée selon laquelle les jeunes générations seraient spontanément plus favorables à l'égalité entre les femmes et les hommes. Ces résultats suggèrent ainsi l'existence d'un socle de représentations sur lequel certains discours masculinistes peuvent plus aisément trouver un écho.
En France, le baromètre annuel du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE) permet chaque année de rendre compte des perceptions de la population face aux inégalités de genre. Il constitue un indicateur particulièrement précieux pour apprécier la diffusion, dans la population, de certaines représentations qui structurent les discours masculinistes contemporains.
D'autant plus que, lors de son audition devant la délégation, la présidente du HCE, Bérangère Couillard, a expliqué que l'édition 2026185(*) du baromètre avait cherché à mesurer, à côté du sexisme dit « paternaliste », le « sexisme hostile », qui « se base sur l'idée que la femme est inférieure à l'homme et que les hommes doivent donc la contrôler, la dominer, voire la violenter. » Elle ajoute que ce type de sexisme « véhicule une image dégradante des femmes et porte en lui la violence des hommes qui les détestent. »
De plus, « le questionnaire a été enrichi de questions ciblées permettant d'évaluer l'adhésion aux thèses masculinistes », ce qui a permis au HCE de consacrer tout un chapitre à cette question.
Afin d'identifier ce phénomène, plusieurs affirmations directement inspirées des discours portés par certaines mouvances masculinistes ont été soumises aux répondants. Par exemple, l'idée que la justice serait toujours du côté des mères, qu'« à cause du féminisme, il est plus difficile de trouver une compagne », ou que « la vie conjugale désavantage économiquement les hommes ». Jusqu'à des affirmations qui alimentent la culture du viol, comme l'idée qu'il est normal qu'une femme accepte un rapport sexuel pour faire plaisir à son conjoint, ou qu'une femme qui dit non peut être convaincue de changer d'avis.
La présidente du HCE précise que « ceux que nous classons comme adhérents au sexisme hostile sont d'accord avec l'ensemble de ces affirmations », un résultat particulièrement inquiétant, puisqu'« ils seraient aujourd'hui de l'ordre de 10 millions en France, soit 17 % de la population, et les deux tiers sont des hommes », précisant que « cela signifie qu'un tiers, tout de même, sont des femmes ».
La présidente du HCE a par ailleurs pris soin lors de son audition de distinguer sexisme hostile et masculinisme : « Si nous n'affirmons pas que tous ceux qui adhèrent au sexisme hostile sont masculinistes, nous soutenons que ce sexisme est le terreau du radicalisme et que tous les masculinistes y adhèrent. »
Si la présidente du HCE prend la précaution de ne pas confondre masculinisme et sexisme hostile, les rapporteures considèrent pourtant que les items et questions choisies par le HCE permettent de faire un lien assez direct entre l'accord avec ces affirmations et l'adhésion à des idées masculinistes.
Ainsi, 39 % des hommes jugent que « le féminisme menace la place et le rôle des hommes dans la société ». Ces résultats font directement écho à l'un des ressorts centraux du discours masculiniste qui présente le féminisme non comme un mouvement d'égalité mais comme une menace dirigée contre les hommes.
D'autres résultats renvoient plus spécifiquement à certaines sous-cultures de la manosphère.
Ainsi, 21 % des hommes adhèrent à l'idée selon laquelle « seuls les hommes naturellement beaux arrivent à trouver une partenaire ». Cette croyance rappelle directement les théories développées dans les communautés incels, qui attribuent les difficultés relationnelles à des caractéristiques physiques considérées comme génétiques et insurmontables.
De même, 24 % des hommes estiment que « les femmes ayant eu de multiples partenaires ne peuvent plus s'attacher durablement ensuite ». Cette affirmation renvoie à la notion de « body count », largement diffusée dans les espaces masculinistes, qui consiste à évaluer la valeur morale ou relationnelle d'une femme au regard de son passé sexuel.
Enfin, le baromètre met également en évidence la diffusion d'idées fréquemment mobilisées par les mouvements de défense des droits des pères. Ainsi, 64 % des hommes considèrent que « les femmes sont avantagées par la justice par rapport aux hommes pour obtenir la garde des enfants », tandis que 21 % estiment que « la vie conjugale désavantage économiquement les hommes ».
Pris isolément, chacun de ces résultats ne permet peut-être pas - cela reste néanmoins discutable - de conclure à une adhésion à l'un des courants masculinistes.
Pris ensemble, ils dessinent en revanche un paysage préoccupant d'une adhésion loin d'être anecdotique au socle idéologique sur lequel prospèrent les discours masculinistes contemporains.
Au final, que penser du chiffre de 17 % d'adhérents au sexisme hostile quand on sait qu'il s'agit de ceux qui sont d'accord avec « l'ensemble de ces affirmations » ? N'est-on pas déjà imprégné de ces représentations masculinistes lorsqu'on adhère ne serait-ce qu'à quelques-unes, ou même une seule, de ces affirmations tant elles revêtent une misogynie extrême ?
Enfin, de manière inédite, le sondage réalisé par OpinionWay pour Sidaction « Les hommes et le Masculinisme »186(*) , publié en décembre 2025, met lui aussi en évidence une exposition très importante à ces contenus, notamment parmi les jeunes hommes.
Si le sondage s'intéresse comme le baromètre du HCE à la diffusion des représentations masculinistes au sein de la société, il permet de franchir une étape supplémentaire en mesurant l'adhésion aux discours des influenceurs eux-mêmes et aux conséquences sur les comportements.
Là où l'étude du King's College mesure l'existence d'un terrain de représentations des questions de genre favorable à certains discours et où le baromètre du HCE met en évidence la diffusion de représentations proches de celles portées par les mouvances masculinistes, l'enquête Sidaction cherche directement à mesurer l'exposition des hommes aux influenceurs masculinistes ainsi que leur adhésion à leurs contenus.
L'étude met d'abord en évidence l'existence d'un sentiment de malaise et de perte de repères qui constitue un terreau favorable à la réception de ces discours. Plus d'un homme sur deux considère ainsi que « l'on s'acharne sur les hommes dans la société française actuelle » (52 %), que « les hommes sont trop souvent accusés de violences sexuelles exagérées ou mensongères » (53 %) ou encore que « l'on ne sait plus vraiment ce que signifie être un homme » (52 %). Chez les 25-34 ans, ces proportions atteignent près de 60 %.
Ces résultats rejoignent plusieurs observations formulées devant la délégation. Lors l'audition du 22 janvier 2026, Eléonore Quarré, responsable des études Société au sein du pôle opinion d'OpinionWay, soulignait que la recomposition des rapports entre les femmes et les hommes « crée une disponibilité à des discours qui promettent des repères simples, une lecture claire du monde social et une forme de réassurance identitaire. Il se manifeste également dans l'idée qu'il serait aujourd'hui plus difficile d'être un homme qu'une femme, opinion partagée par 36 % des répondants, ou encore dans le sentiment que les hommes ne sont plus assez respectés, exprimé par 47 % d'entre eux. »
L'étude montre ensuite que la connaissance des influenceurs masculinistes par les hommes est loin d'être marginale. Au sein des hommes âgés de 16 à 34 ans, 66 % déclarent connaître au moins un influenceur relayant des contenus masculinistes, tandis que 37 % indiquent consulter ces contenus et 19 % le faire régulièrement.
L'étude a aussi cherché à mesurer la notoriété et le suivi de plusieurs figures : Alexis Cossette-Trudel, Papacito, Thaïs d'Escufon par exemple. Ces trois noms figurent parmi les plus connus avec un taux de 23 % à 28 %, et parmi les plus suivis, avec un taux de 9 % à 13 %. Comme le précise Eléonore Quarré « l'idée, ici, n'est pas de personnaliser le débat, mais de rappeler que ces figures constituent des points d'entrée identifiables et que leur audience n'est pas marginale. »
Source : Sondage OpinionWay pour Sidaction
L'intérêt majeur de cette enquête est aussi de montrer que la consultation de ces contenus s'accompagne d'une adhésion à la vision qu'ils véhiculent.
Ainsi, parmi les hommes exposés à ces contenus, 43 % déclarent adhérer à la vision des rapports entre les femmes et les hommes qui y est véhiculée. Cette proportion atteint 57 % chez les 25-34 ans.
Source : Sondage OpinionWay pour Sidaction
Les résultats permettent également de mieux comprendre les ressorts de cette adhésion. Ces contenus fonctionnent comme des dispositifs de réassurance identitaire. Comme le résumait Eléonore Quarré devant la délégation : « On vous dit enfin la vérité, vous n'êtes pas seul. »
Ainsi, parmi ceux qui connaissent ces contenus, 37 % déclarent y trouver un sentiment de réassurance sur leur identité masculine, et 48 % parmi les 25-34 ans, tandis que 40 % estiment avoir trouvé des contenus qui disent enfin la vérité, dont 51 % parmi les 25-34 ans.
L'enquête montre enfin que l'influence de ces contenus dépasse le simple registre des opinions. Parmi les hommes qui les connaissent, 32 % déclarent avoir déjà essayé d'appliquer certains conseils diffusés par ces influenceurs pour devenir un homme meilleur.
Sondage OpinionWay pour Sidaction
Plus préoccupant encore, 35 % affirment que ces contenus les ont conduits à reconsidérer l'usage du préservatif dans leurs relations sexuelles.
Cette adhésion n'emprunte toutefois pas les formes classiques de l'engagement militant ou idéologique. Elle procède davantage d'une imprégnation progressive des représentations. C'est ce mécanisme d'adhésion à bas bruit qu'il est intéressant de comprendre.
Mais auparavant, la délégation s'est aussi penchée sur la diffusion de ces discours dans les établissements scolaires ainsi que leurs conséquences en termes de santé publique
2. Les premiers effets visibles de l'adhésion aux représentations masculinistes parmi les jeunes
a) L'école comme révélateur de l'imprégnation des représentations masculinistes
Les auditions menées par la délégation ont montré que l'école constitue aujourd'hui l'un des principaux lieux d'observation des effets de la diffusion des discours masculinistes.
Les professionnels de l'éducation et de la santé scolaire décrivent moins l'apparition soudaine de nouveaux comportements qu'une transformation progressive des représentations.
(1) Une banalisation progressive des discours sexistes et masculinistes dans les écoles
Plusieurs intervenantes ont souligné que les établissements scolaires étaient confrontés à une présence croissante de références, de propos et de comportements inspirés des discours masculinistes.
Pour Mathilde Varrette, infirmière de l'éducation nationale, secrétaire générale adjointe du Snics FSU, cette évolution s'inscrit dans un contexte plus large de fragilisation de certains jeunes. Elle observe187(*) que lorsque les difficultés rencontrées par les adolescents ne trouvent pas d'espace d'écoute, « d'autres discours prennent le relais. C'est ici que le lien avec le masculinisme devient central. Le masculinisme n'apparaît pas en opposition à l'écoute ; il apparaît là où l'écoute fait défaut. Il fonctionne comme un discours de substitution. »
Les professionnels auditionnés soulignent surtout la précocité croissante de ces phénomènes.
Mathilde Varrette constate ainsi que « des élèves très jeunes tiennent déjà des propos sexistes, justifient le contrôle, la domination, les gestes déplacés, banalisant ainsi la remise en cause du consentement ». Elle estime que ces discours « dégradent le climat scolaire, fragilisent le vivre-ensemble et entravent la réussite ».
Les observations recueillies lors de la table ronde consacrée aux enjeux, en matière d'éducation, de la montée des masculinismes convergent avec ce constat.
Ainsi, le témoignage de Louise-Marie Giacomuzzo, intervenante Evars et membre du Mouvement du nid, est particulièrement frappant. Selon elle, « dans une classe de trente élèves, en moyenne, un tiers revendique cette idéologie, un tiers se tait et valide plus ou moins ce qui est dit par des clins d'oeil, des sourires ou des rires, et un tiers s'y oppose ».
Cette observation illustre les mécanismes de banalisation décrits précédemment puisqu'au-delà du nombre d'élèves adhérant explicitement à ces idées, c'est l'existence d'un environnement de tolérance ou d'acceptation passive qui permet voire favorise leur diffusion.
(2) Une dégradation progressive du climat scolaire et des relations entre les filles et les garçons
L'un des effets les plus visibles de cette diffusion concerne l'évolution des relations entre les filles et les garçons au sein des établissements.
Ces phénomènes conduisent certaines jeunes filles à développer des stratégies d'adaptation ou d'autocensure. Sans nécessairement adhérer à ces discours, elles apprennent progressivement à composer avec eux, à éviter certains sujets, certaines tenues ou certaines prises de position afin de limiter les conflits ou les remarques dont elles pourraient faire l'objet.
Toujours lors de la table ronde sur les enjeux, en matière d'éducation, de la montée des masculinismes, Christelle Kauffmann, proviseure, secrétaire générale adjointe du Syndicat national des personnels de direction de l'éducation nationale (SNPDEN-UNSA), note ainsi que « nous observons assez massivement une autocensure des filles dans les classes ou en dehors, dans les instances comme les conseils de la vie lycéenne ou collégienne, qui se traduit par une peur de s'exprimer ou de se montrer. Cette autocensure est trop facilement attribuée à une timidité des filles. »
En réalité, elles adaptent leur comportement en raison d'un « sentiment d'insécurité différencié suivant le genre : dès lors qu'elles sortent du collège ou du lycée, certaines filles cachent leur féminité sous leur capuche. »
Un constat partagé par Louise-Marie Giacomuzzo, intervenante Evars pour le Mouvement du nid, pour qui « les jeunes filles et les membres de la communauté LGBT sont de plus en plus nombreux à exprimer un mal-être, à s'autocensurer, à adopter des comportements éteints leur permettant de passer inaperçus. »
Cette évolution apparaît d'autant plus préoccupante qu'à partir du collège, les filles deviennent les principales victimes des violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire.
Anne Padier Savouroux, sous-directrice des parcours éducatifs et des éducations transversales à la Direction générale de l'enseignement scolaire (Dgesco), a ainsi rappelé que la publication de janvier 2026 de l'Observatoire national des violences faites aux femmes, fondée notamment sur les données de la Miprof relatives aux violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire, met en évidence un véritable point de bascule à l'adolescence : « les filles deviennent alors les principales victimes des violences sexistes et sexuelles. À titre de comparaison entre le premier et le second degré, en CM1 et en CM2, l'exposition des filles et des garçons aux violences sexuelles demeure similaire : 15 % des filles et 15 % des garçons déclarent avoir été victimes de voyeurisme dans les toilettes, tandis que 8 % indiquent avoir été embrassés de force au moins une fois. Au collège, la proportion des filles victimes devient plus importante : 15 % d'entre elles déclarent avoir été exposées à au moins une forme de violence sexuelle, contre 12 % des garçons. »
D'autres intervenants font état d'une remise en cause croissante de la mixité dans les interactions quotidiennes. Christelle Jouhanneau, inspectrice d'académie, inspectrice pédagogique régionale d'histoire-géographie, conseillère technique auprès du recteur de l'académie de Versailles, rapporte ainsi que, dans certains établissements, « les filles se plaçaient d'un côté et les garçons de l'autre » et que cette séparation persistait malgré les interventions des équipes éducatives. Elle ajoute que « nous avons également observé, dans les cours d'EPS, des refus de pratiques mixtes. »
Enfin, ces témoignages rejoignent les observations formulées dans d'autres pays. Le politologue Francis Dupuis-Déri, que la délégation a pu rencontrer lors de son déplacement à Montréal, indique ainsi qu'au Québec, plus de 90 % des enseignants interrogés dans le cadre d'une enquête188(*) considèrent que la situation s'est dégradée au cours des cinq dernières années, certains ayant même « l'impression de revenir vingt à vingt-cinq ans en arrière ».
De son côté, Pauline Ferrari rappelle aussi189(*) que « dès 2021 et 2022, les écoles britanniques alertaient sur le « lavage de cerveau » des adolescents « biberonnés » aux propos de l'influenceur masculiniste Andrew Tate ».
Cette mobilisation précoce des établissements scolaires britanniques illustre le caractère international du phénomène et la place particulière qu'occupe l'école comme observatoire privilégié de la diffusion des discours masculinistes auprès des jeunes.
L'école apparaît ainsi comme un révélateur particulièrement précoce des transformations à l'oeuvre. Les comportements observés dans les établissements scolaires montrent que les représentations masculinistes ne demeurent pas cantonnées aux espaces numériques dans lesquels elles se diffusent.
Au-delà même du cadre scolaire, le positionnement des filles et des femmes par rapport à la montée de ces discours est complexe et toute adhésion de leur part n'est le plus souvent qu'apparente. C'est cette idée que traduit Hélène Roger, directrice du pôle analyse et plaidoyer Sidaction, lorsqu'elle rappelle190(*) qu'« en tant que femme, le besoin de se faire accepter par les hommes constitue une adhésion apparente à ces thèses, même si cette adhésion est plus déclarative que réelle. Les femmes qui veulent être reconnues par les garçons, notamment les plus jeunes, n'ont guère d'autre possibilité que de dire que ces normes sont formidables. »
b) Des conséquences préoccupantes sur la santé mentale et les comportements en matière de santé publique
(1) La recherche d'une masculinité hégémonique aux conséquences préoccupantes pour la santé mentale
L'un des paradoxes majeurs du masculinisme contemporain tient au fait qu'il prétend répondre au mal-être d'une partie des jeunes hommes tout en contribuant à renforcer les injonctions de performance, de virilité et de domination qui alimentent ce mal-être.
Comme le souligne191(*) Samuel Comblez, directeur général adjoint de l'association e-Enfance 3018, « les filles sont les principales victimes, mais les garçons, hétérosexuels comme homosexuels, sont aussi la cible de ces discours, parce qu'ils imposent une norme à laquelle les jeunes doivent adhérer ».
Il indique ainsi recevoir régulièrement dans sa pratique de psychologue « des jeunes qui ressentent une forme de tension après avoir passé leur journée à se comporter d'une manière qui leur est imposée par ces discours, sans y adhérer ».
Loin de constituer un simple discours de réassurance, certaines représentations masculinistes peuvent ainsi contribuer à renforcer les sentiments d'échec, de frustration ou de dévalorisation lorsqu'il devient impossible d'atteindre les modèles de réussite, de domination ou de virilité qu'elles valorisent.
Cette pression s'observe particulièrement dans certains espaces numériques où le corps masculin devient lui-même un objet d'optimisation et de mise en conformité avec des standards souvent inatteignables.
Comme l'explique le COSPRAD192(*), « dans certains espaces masculinistes, cette logique se traduit par la promotion de pratiques de « looksmaxxing », visant à optimiser l'apparence physique pour devenir plus attirant et accroître leur valeur sur le « marché » des relations sexuelles. » Ces pratiques reposent sur « une essentialisation des genres et sur une désinformation genrée diffusant des normes corporelles strictes » qui contribuent à renforcer une conception hégémonique de la masculinité.
Ces communautés valorisent certains traits physiques, tels que la musculature, les « hunter eyes » ou encore une mâchoire carrée (« jawline »). Cette dernière, explique Julien Chavanes, est dans certaines communautés, notamment Incels, « un sujet de fascination, voire d'obsession ».
Réunir l'ensemble de ces caractéristiques est supposé garantir le succès auprès des femmes.
Cette logique peut prendre des formes apparemment anodines (softmaxxing) à travers des routines sportives, l'utilisation de cosmétiques, ou l'optimisation vestimentaire, mais aussi des déclinaisons beaucoup plus extrêmes (hardmaxxing), incluant la consommation de stéroïdes, des pratiques d'automutilation ou des transformations physiques dangereuses.
Ces dérives illustrent la manière dont certains discours masculinistes captent les fragilités identitaires masculines pour les réorienter vers une logique de surenchère corporelle et de performance.
Loin d'apaiser les insécurités, ces injonctions participent également à diffuser une vision de la masculinité fondée sur la performance permanente, dans laquelle la valeur d'un individu est largement déterminée par sa capacité à dominer physiquement, socialement ou sexuellement les autres.
(2) Une influence directe sur les comportements sexuels à risque et les représentations du consentement
Les effets observés ne se limitent pas à la construction identitaire. Ils concernent également de manière très concrète les comportements sexuels et relationnels.
Le sondage OpinionWay réalisé pour Sidaction met en évidence des résultats particulièrement préoccupants à cet égard.
Les résultats traduisent tout d'abord une fragilisation inquiétante de la culture du consentement, fondée sur une vision profondément asymétrique des rapports sexuels.
Ainsi, 38 % des hommes interrogés considèrent qu'un homme ne peut être tenu responsable si une femme ne dit pas explicitement « non » tandis que 34 % estiment que certaines femmes disent d'abord non « pour sauver les apparences », mais apprécient en réalité que les hommes insistent.
Ils sont aussi 24 % à penser que « lors d'une relation sexuelle, beaucoup de femmes prennent du plaisir à être humiliées et injuriées », un chiffre qui monte même à 30 % chez les 16-34 ans.
Pour les rapporteures, ces chiffres apparaissent aussi très certainement comme l'une des conséquences néfastes de l'exposition durable et massive aux contenus pornographiques au sein de cette tranche d'âge.
Source : Sondage OpinionWay pour Sidaction
Les effets concernent également la santé sexuelle. Comme le relève la synthèse de l'étude, les contenus masculinistes modifient concrètement les comportements, en particulier chez les jeunes : « L'adhésion à ces discours peut conduire à des pratiques sexuelles moins protégées, au mépris du consentement et à la banalisation de comportements à risque. »
Ainsi, parmi les hommes exposés à des contenus masculinistes, 35 % indiquent qu'ils les ont conduits à reconsidérer l'usage du préservatif dans leurs relations sexuelles, cette proportion atteint 45 % chez les 25-34 ans.
L'étude met également en évidence une banalisation de comportements particulièrement préoccupants. Ainsi, 11 % des hommes déclarent comprendre le « stealthing », c'est-à-dire le fait de retirer son préservatif sans le consentement de son ou sa partenaire. Cette proportion atteint 18 % chez les hommes âgés de 25 à 34 ans. Parmi les répondants adhérant aux thèses masculinistes, elle atteint même 34 %, soit plus du tiers des répondants, une proportion préoccupante étant donné le caractère illégal et dangereux de cette pratique pour son ou sa partenaire.
Ces résultats montrent que l'influence des discours masculinistes ne se limite pas à l'expression d'opinions ou à la consommation de contenus en ligne. Elle peut également modifier concrètement les comportements et les représentations en matière de sexualité, de consentement et de prévention des risques.
De plus, les travaux de la délégation montrent que cette adhésion peut constituer, dans certains cas, un terreau favorable à des processus de radicalisation plus poussés.
L'adhésion aux représentations masculinistes ne conduit évidemment pas mécaniquement à des formes de radicalisation. Cette adhésion demeure le plus souvent diffuse et partielle, de sorte que la plupart des individus exposés à ces contenus ne rejoindront pas des communautés extrémistes et ne passeront jamais à des actions violentes.
Mais une radicalisation croissante couplée à d'autres facteurs, peut, dans certains cas, entraîner une légitimation de la violence et des passages à l'acte.
* 180 Table ronde du 7 mai 2026.
* 181 Colloque du 27 novembre 2025.
* 182 Almost a third of Gen Z men agree a wife should obey her husband. King's College London (5 mars 2026).
* 183 Regroupe les personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010.
* 184 Regroupe les personnes nées entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et 1960.
* 185 Rapport 2026 sur l'état des lieux du sexisme en France : la menace masculiniste (janvier 2026).
* 186 https://www.sidaction.org/communique/sondage-opinionway-les-hommes-et-le-masculinisme/
* 187 Audition du 22 janvier 2026.
* 188 « Les garçons sont plus misogynes qu'ils ne l'étaient. Les premières à en pâtir, ce sont leur mère et leurs soeurs ». Le monde (19 février 2026).
* 189 Audition du 8 janvier 2026.
* 190 Audition du 22 janvier 2026.
* 191 Audition du 7 mai 2026.
* 192 Réponses au questionnaire adressé par les rapporteures.





