B. DE L'ADHÉSION À LA RADICALISATION : UNE MARCHE PLUS AISÉE À FRANCHIR QU'IL N'Y PARAÎT
De l'adhésion aux codes et discours masculinistes à une certaine forme de radicalisation pouvant, dans certains cas, mener à la violence, la marche est plus aisée à franchir qu'il n'y paraît pour certains types de profils.
Dès lors, comment s'opère le basculement : comment passe-t-on d'une exposition à ces contenus à une adhésion, puis, dans certains cas, à une radicalisation, voire à un passage à l'acte violent ?
Les processus de radicalisation masculiniste sont variés et connaissent divers stades d'engagement.
Ils présentent souvent des points communs pour ceux qui s'y engagent avec, d'une part, des contextes sociaux, familiaux et personnels propices à l'adhésion à des discours victimaires notamment, d'autre part, la convocation d'un même imaginaire du déclin, de la perte de statut ou de la menace, et enfin des parcours souvent marqués par l'isolement, des expériences de rejet, de harcèlement ou des ruptures affectives.
Outre l'identification de ces contextes personnels propices au risque de radicalisation violente, il est également primordial de repérer les signaux faibles - ou moins faibles - d'une radicalité en construction autour des discours masculinistes. Ces signaux peuvent se manifester dans la sphère familiale, à l'école, dans la sphère professionnelle, associative, ou encore, on l'a vu, dans la sphère numérique.
Le repérage de ces signaux est d'autant plus important qu'ils se manifestent dans un contexte de plus en plus marqué par une forme de « polymorphisme radical » ou d'hybridation idéologique entre différents mouvements radicaux, qui a tendance à « brouiller les cartes » de la compréhension de la radicalisation idéologique et nous oblige donc à envisager l'ensemble des porosités entre différentes formes de radicalité, en lien avec des idéologies d'extrême droite, des théories complotistes, des logiques identitaires, etc.
Enfin, le repérage et la prévention de ces trajectoires de radicalisation, qui peuvent, par ailleurs, s'avérer très rapides, sont primordiaux et aujourd'hui pris au sérieux par les pouvoirs publics, notamment par l'éducation nationale, les services du renseignement intérieur mais aussi les autorités judiciaires, car, on le sait, cette radicalisation peut mener à la violence, y compris terroriste, envers les femmes.
Dès lors, la délégation estime aujourd'hui plus que jamais nécessaire d'intégrer pleinement, dans l'ensemble des politiques publiques, le risque de radicalisation et le risque terroriste liés aux mouvements masculinistes.
À cet égard, les exemples étrangers, notamment la démarche engagée par le Québec, où les rapporteures se sont rendues, ou par la Suisse en matière de prévention de la radicalisation menant à la violence, montrent qu'une prise en compte explicite de ces phénomènes dans les politiques de prévention de l'extrémisme violent est utile et qu'il faut, en la matière, s'intéresser à l'ensemble du spectre masculiniste, au-delà de la seule mouvance des incels.
1. Une adhésion qui s'opère à « bas bruit » par l'usage de références issues de la culture populaire et par imprégnation culturelle
Les enquêtes précédemment présentées montrent qu'une part non négligeable de la population adhère à certaines représentations caractéristiques des discours masculinistes, voire aux contenus diffusés par des influenceurs se revendiquant de cette mouvance.
Pour comprendre cette adhésion, les auditions menées par la délégation invitent toutefois à dépasser l'image d'une conversion idéologique brutale ou d'un engagement militant nécessairement explicite, bien que les deux soient également possibles.
a) Une diffusion par imprégnation culturelle davantage que par adhésion revendiquée qui emprunte les codes de la culture populaire
Si certains facteurs individuels permettent d'expliquer la réceptivité de certains publics à ces discours, leur diffusion repose également sur des mécanismes sociaux et culturels plus larges qui contribuent à leur banalisation.
Cette adhésion ne passe toutefois pas toujours par une adhésion explicite au masculinisme en tant que mouvement ou à l'ensemble des références idéologiques.
Elle peut également s'opérer de manière plus diffuse, par des références et des représentations qui finissent par apparaître familières.
Dans sa contribution écrite à la délégation, le COSPRAD souligne ainsi que les radicalités masculinistes « mobilisent largement les formats viraux du numérique (mèmes, vidéos courtes, musiques) », ajoutant que « sous des formes humoristiques ou esthétiques, ces contenus participent à la banalisation de discours misogynes ».
Lors du déplacement de la délégation à Montréal, Samuel Tanner et François Gillardin ont particulièrement insisté sur ce phénomène. Les chercheurs parlent ainsi d'une forme de « socialisation idéologique à bas bruit », c'est-à-dire par une familiarisation progressive, sans que cette adhésion ne passe par une politisation explicite ou par une référence à un influenceur d'identifié.
Selon les deux chercheurs, les codes communicationnels auxquels un public est sensible (cinéma, musique, vêtements) adoucissent un message de fond qui est profondément toxique et participent ainsi à « un processus d'accoutumance (banalisation et normalisation) à des contenus progressivement radicaux ».
Des représentations issues des sphères masculinistes peuvent ainsi circuler sous la forme de références humoristiques, de contenus de divertissement, de conseils de développement personnel ou de discussions sur les relations entre les femmes et les hommes, sans être immédiatement perçues comme relevant d'un corpus idéologique plus large.
Ces représentations, qui visent le plus souvent à humilier les femmes, n'en demeurent pas moins très toxiques, et peuvent ainsi être reprises, diffusées ou partagées sans que leurs auteurs ou leurs destinataires se revendiquent nécessairement du masculinisme, rendant au passage la modération d'autant plus complexe pour les plateformes.
Discours masculinistes, « mâles sigma » et pop culture
Source : présentation de Samuel Tanner et François Gillardin devant la délégation
Ces discours empruntent ainsi, notamment à travers des mèmes, des références à la pop culture en utilisant par exemple des figures fictives telles que Thomas Shelby, personnage principal de la série Peaky Blinders, Patrick Bateman dans American Psycho ou encore des films tels que Fight Club.
Dans Formés à la haine des femmes (2023), Pauline Ferrari note ainsi que « la star infortunée des masculinistes, c'est Cillian Murphy, qui interprète le charismatique et mutique Thomas Shelby » qui incarne pour eux « le mâle idéal : froid, autoritaire, viril... » mais aussi, note-t-elle avec humour, « si l'on a suivi la série, bourré de traumatismes et de relations assez dysfonctionnelles ».
Ces figures sont valorisées pour leur virilité, leur maîtrise émotionnelle ou leur capacité à imposer leur volonté aux autres. Le succès de la figure du « mâle sigma », présentée précédemment, illustre particulièrement cette réappropriation culturelle.
Cette analyse rejoint les observations formulées par Samuel Comblez lorsqu'il décrit une diffusion qui s'effectue « par fragments, au travers de contenus numériques, de blagues, de références marquées et partagées entre pairs qui, à force de répétition, finissent par constituer un arrière-plan culturel qui paraît normal ».
L'efficacité de ces contenus tient précisément au fait qu'ils ne se présentent pas comme des discours politiques. Ils apparaissent souvent comme des contenus humoristiques, des conseils de vie ou des références culturelles partagées. Cette présentation contribue à rendre leur diffusion plus discrète et plus difficile à identifier, en particulier auprès des jeunes publics.
À cet égard, le phénomène récent, apparu sur TikTok au printemps 2026, de « L'île de la Skibidi Tentafruit » constitue une illustration particulièrement révélatrice des nouvelles formes de diffusion des représentations sexistes et masculinistes auprès des jeunes publics.
Cette série diffuse, sous une forme humoristique et apparemment dépolitisée, des stéréotypes sexistes et misogynes.
Les codes mobilisés sont ceux de la culture numérique des adolescents : langage absurde, esthétique volontairement kitsch, références virales...
Source : Captures d'écran de la websérie « Île de la Skibidi Tentafruit »
Ce mode de diffusion rejoint plusieurs constats déjà formulés, selon lesquels les jeunes publics ne sont pas nécessairement confrontés en premier lieu à des contenus ouvertement masculinistes et illustre ainsi parfaitement les mécanismes décrits par Samuel Tanner et François Gillardin sur la popularisation de ces contenus.
Ils rencontrent plus souvent des représentations, des blagues, des références ou des schémas relationnels qui contribuent progressivement à normaliser certaines visions des rapports entre les sexes.
Les rapporteures considèrent que ce phénomène illustre la nécessité d'élargir l'analyse des mécanismes de diffusion du masculinisme au-delà des seuls contenus explicitement militants. Les représentations les plus influentes ne sont pas toujours les plus visibles.
Cette popularisation contribue aussi à expliquer pourquoi les discours masculinistes dépassent aujourd'hui largement les seules communautés qui s'en revendiquent.
Cette diffusion par capillarité ne va cependant pas s'imprégner de la même manière parmi l'ensemble des publics, les facteurs de vulnérabilité jouant un rôle déterminant dans leur réception.
« L'île de la Skibidi
Tentafruit » : quand l'IA générative
devient
un vecteur de banalisation des stéréotypes
masculinistes
Apparue sur TikTok au printemps 2026, la série L'Île de la Skibidi Tentafruit illustre les nouvelles formes de circulation des représentations de genre sur les réseaux sociaux. Entièrement générée par intelligence artificielle, cette parodie de téléréalité met en scène des fruits anthropomorphes évoluant dans un univers directement inspiré de programmes tels que L'Île de la tentation ou Love Island.
Le phénomène a connu un succès fulgurant. Selon la presse, la version française de la série aurait dépassé les 100 millions de vues en une dizaine de jours et réuni plusieurs millions d'abonnés sur TikTok.
Les épisodes, d'une durée de quelques minutes, sont conçus selon les codes de la viralité numérique : intrigues simples, rebondissements permanents, humour absurde et diffusion séquencée favorisant l'attente de l'épisode suivant.
Plusieurs observateurs ont relevé que cette série reprend également certains stéréotypes récurrents de la téléréalité. Les personnages féminins y apparaissent fréquemment hypersexualisés, tandis que les intrigues reposent largement sur la jalousie, la concurrence entre femmes, les rapports de domination ou les comportements possessifs. Certains médias ont également souligné la présence de propos sexistes ou dévalorisants à l'égard des femmes dans plusieurs épisodes.
Ainsi, la série met en scène des personnages masculins parfois violents et possessifs, tandis que les personnages féminins sont objectifiés et blâmés pour leurs pratiques sexuelles. « Je veux graille là. Les meufs, c'est du poulet, en plus je les tastycroustirais bien », s'amuse par exemple Myrtillo, l'homme à la tête de baie bleue. Traduction : Les femmes, je les mangerais bien comme un tasty crousty (un plat à base de riz et de poulet frit populaire auprès des moins de 25 ans).
Déjà accessible sur TikTok, YouTube Shorts ou en Reels Instagram, le format du brainrot continue de s'immiscer dans le quotidien des plus jeunes puisque la chaîne TF1 a décidé de commencer un partenariat avec OnlyMoviesFr, compte TikTok qui a originalement lancé la « Skibidi Tentafruit ».
Sous couvert de divertissement, ces représentations peuvent ainsi contribuer à banaliser certains imaginaires déjà présents dans les discours masculinistes, sans que les spectateurs aient nécessairement le sentiment d'être exposés à un contenu idéologique.
Sources : Le Figaro, « Les lucratifs dessous de L'Île de la Skibidi Tentafruit, cette téléréalité générée par IA qui cartonne sur TikTok », 8 avril 2026 ; Elle, « Skibidi Tentafruit : la série en IA adorée des jeunes, la dérive masculiniste sur TikTok », 10 juin 2026
b) Une banalisation qui passe aussi par le langage
La diffusion contemporaine des représentations masculinistes passe aussi par un vecteur plus discret, mais particulièrement efficace : le langage lui-même.
Des termes désormais largement répandus dans la culture numérique, tels qu'alpha, sigma, bêta, Chad, body count ou encore looksmaxxing, ne constituent pas de simples expressions issues de la culture internet. Ces termes véhiculent des représentations simplifiées, hiérarchisées et profondément genrées des rapports sociaux.
Exemples d'expressions issues de la manosphère
Source : Délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes
Comme l'a relevé Cécile Simmons devant la délégation, « le langage du masculinisme est devenu celui de la culture Internet. Des termes comme « mâle alpha » ou « sigma male » sont utilisés par les adolescents ». Elle ajoute que cette diffusion témoigne « d'une exposition plus large des hommes et des femmes à ces idées et, par conséquent, de points d'entrée multiples ».
Les auditions conduites par la délégation montrent en effet que ce vocabulaire ne constitue pas un simple effet de mode lexical. Il remplit plusieurs fonctions structurantes.
Il construit tout d'abord un entre-soi permettant la reconnaissance mutuelle.
Pauline Gonthier193(*), auteure de Parthenia (2025), un roman qui se déroule dans le milieu des masculinistes, de l'extrême droite et des jeux vidéo, et montre comment un jeune homme devient masculiniste, s'est dit « marquée » devant la délégation « par le langage hermétique employé sur ces forums ». Elle a nettement insisté sur la dimension communautaire de ce lexique qui « participe à la construction d'un très fort communautarisme. » Elle ajoute que « l'usage de mots ou de références communes (...) permet de se reconnaître les uns et les autres et d'engendrer un sentiment d'appartenance commune. »
Il permet également de faire circuler des représentations misogynes sous des formes apparemment humoristiques ou codées, rendant leur repérage, ainsi que la modération, plus difficile.
Lors du colloque organisé par la délégation, Shanley Clemot McLaren a ainsi évoqué l'usage détourné de certains symboles numériques : « Il y a quelques mois, une tendance est apparue sur TikTok : utiliser l'emoji « tasse de café » en commentaire sous les publications de femmes. Cet emoji, qui peut paraître anodin, était un message codé, un appel à la solidarité masculine pour se moquer et discréditer celles qui prennent la parole en ligne. »
Ce langage codé constitue également un moyen de contourner les mécanismes de modération et de rendre certains discours plus difficiles à identifier. De nombreux termes, références ou symboles fonctionnent ainsi comme des formes de dog whistling, c'est-à-dire des messages dont la signification réelle n'est pleinement comprise que par les membres d'une même communauté. Sous l'apparence d'une plaisanterie, d'un mème ou d'une référence culturelle anodine, ils permettent de véhiculer des représentations misogynes et masculinistes.
Ainsi, les formes contemporaines du masculinisme ne se présentent plus toujours comme des idéologies explicitement identifiables. Elles circulent aussi sous forme de codes culturels, de références humoristiques, de récits ou d'aspirations virilistes, plus difficilement repérables mais potentiellement plus facile à diffuser.
Cette dimension est d'autant plus difficile à appréhender que le vocabulaire employé dans ces espaces évolue en permanence. Lors de leur audition194(*) devant les rapporteurs, le Colonel Nicolas Philippotin, chef de l'Office Central de Lutte Contre les Crimes Contre l'Humanité et les Crimes de Haine (OCLCH), et la Lieutenante-colonelle Marie Morellec, Commandante de la division de lutte contre les crimes de haine de l'OCLCH ont ainsi expliqué que les expressions, références et symboles utilisés par les communautés masculinistes sont particulièrement mouvants.
Lorsqu'un terme devient trop identifié, trop médiatisé ou plus facilement détectable par les systèmes de modération, il tend à être remplacé par de nouvelles expressions, de nouveaux détournements ou de nouveaux codes visuels. Cette évolution permanente du lexique participe à la résilience de ces communautés et complique leur suivi par les chercheurs, les plateformes, les pouvoirs publics.
Cette évolution ne concerne d'ailleurs pas uniquement les mots. Les communautés masculinistes mobilisent également de nombreux emojis, symboles visuels, chiffres ou références culturelles détournées qui permettent de transmettre des messages implicites tout en échappant plus facilement à la détection automatisée. L'exemple évoqué précédemment de l'emoji « tasse de café » utilisé pour tourner en dérision la parole des femmes illustre cette logique, mais il en existe bien d'autres qui reprennent le lexique masculiniste.
Si certains de ces émojis demeurent confidentiels pour des raisons de sécurité, le tableau ci-dessous illustre certains de ces symboles les plus couramment utilisés :
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Emoji |
Terme |
Signification dans la manosphère |
Origine / contexte |
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?? |
Pilule rouge (Red pill) |
Fais référence à une personne qui prend conscience de la réalité sur les femmes et la société, avec l'idée que les hommes sont opprimés par le féminisme. |
Emprunté au film Matrix (1999). Terme fondateur de la manosphère. |
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?? |
Cercle noir (Black pill) |
Adhésion au blackpill : conviction que les incels sont condamnés génétiquement, que rien ne peut améliorer leur sort. |
Evolution radicale du red pill. |
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?? |
Cercle rouge (Red circle) |
Variante du red pill. Symbolise la pensée red pill et l'éveil à la « vraie » nature des femmes |
Substitut à l'émoji pilule |
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?? |
100/cent pour cent |
Référence à la « règle 80/20 » : 80 % des femmes ne seraient attirées que par 20 % des hommes (les Chads). Détournement de la loi de Pareto pour valider la théorie incel |
Expliqué dans Adolescence. Très répandu sur Instagram et TikTok. |
|
?? |
Biceps |
Représente la domination masculine par la force physique. Associé à la culture gym et à l'idéal du « mâle alpha ». |
Usage partagé avec la culture fitness ordinaire, le contexte détermine le sens. |
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?? |
Loup (Sigma male) |
Symbolise le « sigma male » : un homme qui rejette les structures sociales, est solitaire mais désirable. |
Concept popularisé sur Twitter/X et TikTok |
Source : Délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes
Tous les registres de langage mobilisés dans ces univers ne présentent évidemment pas le même degré de gravité, ni les mêmes fonctions selon les mouvances concernées. Il n'en demeure pas moins que cette banalisation lexicale constitue une évolution significative.
Cette évolution constitue, du point de vue de la délégation, l'un des principaux défis de compréhension et de prévention du phénomène.
À ce titre, les rapporteures considèrent que la lutte contre le masculinisme passe également par une vigilance accrue à l'égard de la banalisation de son vocabulaire. La diffusion dans le langage courant de termes tels que bodycount, red pill, sigma male ou Chad ne relève pas d'une simple évolution lexicale. Elle participe à la normalisation de références issues de la manosphère, mais aussi à la diffusion de codes permettant parfois de masquer ou d'atténuer la portée idéologique de certains discours. À mesure que ces expressions se banalisent, leur origine et leur signification tendent à devenir moins visibles, ce qui facilite leur circulation dans des espaces de plus en plus larges.
Lexique de la manosphère
Les univers masculinistes contemporains reposent largement sur un vocabulaire spécifique. Ces termes ne recouvrent pas tous le même degré de radicalité, mais ils participent à la diffusion de représentations hiérarchisées des rapports entre les sexes.
Alpha : désigne un homme supposément dominant, charismatique, conquérant et situé au sommet de la hiérarchie sociale. La figure du « mâle alpha » repose sur une vision hiérarchisée et compétitive des masculinités.
Sigma : variante plus récente de la figure de l'alpha. Le « mâle sigma » se présente comme un homme solitaire, autosuffisant et détaché des normes sociales ordinaires. Plus introverti et mystérieux, il se concentre sur son perfectionnement personnel
Bêta : terme péjoratif désignant un homme perçu comme faible, dominé ou dépourvu de virilité. Les bêta sont considérés comme inférieurs aux alpha et sigma.
Chad : archétype de l'homme considéré comme physiquement attirant, socialement dominant et ayant un accès facilité aux relations sexuelles. Dans les communautés incels, le « Chad » symbolise l'homme génétiquement privilégié.
Looksmaxxing : ensemble de pratiques visant à optimiser son apparence physique afin d'augmenter sa « valeur » sur le marché des relations amoureuses ou sexuelles. Le terme renvoie à une vision particulièrement normée du corps masculin.
Body count : expression utilisée pour désigner le nombre de partenaires sexuels d'une personne, généralement appliquée aux femmes dans une logique de jugement moral ou de hiérarchisation.
Hypergamie : théorie selon laquelle les femmes rechercheraient systématiquement des partenaires socialement, économiquement ou physiquement supérieurs.
Red pill : référence au film Matrix, désignant supposément une « prise de conscience » de la « réalité » des rapports de genre. Dans les espaces masculinistes, « prendre la red pill » signifie adhérer à une lecture antiféministe du monde.
Simp : terme péjoratif visant un homme jugé trop attentionné ou respectueux envers les femmes, accusé de rechercher leur validation.
Cuck : contraction de cuckold (« cocu »), utilisée comme insulte pour désigner un homme considéré comme faible, soumis ou incapable d'imposer sa domination.
Femoid : terme extrêmement déshumanisant utilisé dans certains espaces incels pour désigner les femmes, assimilées à des êtres biologiquement inférieurs ou manipulatrices.
Ce lexique évolue rapidement et varie selon les communautés concernées. Il contribue toutefois à diffuser, parfois sous une apparence humoristique ou ironique, des représentations profondément hiérarchisées des rapports entre les femmes et les hommes.
Source : Délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes
2. Un risque de radicalité pouvant mener à la violence : repérer les « signaux faibles » du masculinisme radicalisé
Afin d'identifier et de mesurer le risque de radicalisation masculiniste, il est important d'en connaître la définition et les mécanismes d'engagement.
a) La définition de la radicalisation pouvant mener à la violence
Dans une contribution écrite transmise à la délégation195(*), la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), dont la directrice générale, Céline Berthon, a été auditionnée par les rapporteures dans le cadre de leurs travaux196(*), estime ainsi que « les politiques de prévention et de lutte contre la radicalisation doivent pouvoir prendre appui sur une définition claire et précise de la radicalisation qui mérite d'être formulée en cohérence avec les enjeux prioritaires de la lutte contre la menace terroriste. Cette définition doit permettre non seulement la description et l'analyse du phénomène mais également de rendre possible sa prise en compte effective dans le cadre de dispositifs d'entrave adaptée. »
Pour la DGSI, la radicalisation est ainsi définie comme un processus individuel non linéaire de rupture et de métamorphose, fondé sur trois critères :
- un changement inquiétant de comportement ;
- l'adhésion à une idéologie extrémiste ;
- et l'adoption, au moins en théorie, de la violence comme mode d'action, ou la légitimation/apologie de cette violence.
Dès lors, cette définition permet d'intégrer diverses formes de radicalisation, qu'il s'agisse d'individus adhérant à l'idéologie djihadiste, d'individus adoptant des idéologies d'ultra-droite (accélérationnistes, suprémacistes, néo-nazis, incels, etc.) ou encore d'acteurs de l'ultra-gauche soutenant l'action directe violente à des fins révolutionnaires.
Pour la DGSI, « le masculinisme s'impose comme une idéologie radicale à part entière, porteuse de toutes les caractéristiques des mécanismes de radicalisation. On peut ainsi identifier un noyau dur radicalisé, moteur de l'idéologie mortifère et porteur de menace (incels), autour duquel on observe une sphère radicale plus importante, partageant une grande partie de cette idéologie sans soutien à la violence (les masculinistes). Enfin, un rayonnement idéologique peut être constaté dans la sphère publique avec le looksmaxxing, (...) accroches diffusées sur les réseaux sociaux pour attirer les individus vers ces sphères concentriques ».
La DGSI définit dès lors le processus de radicalisation comme un processus individuel dont les étapes et la rapidité sont éminemment variable selon les individus. En outre, sur les dossiers qu'elle traite, la DGSI indique aux rapporteures « ne pas être en mesure d'indiquer que les protagonistes sont uniquement radicalisés à travers le spectre du masculinisme ».
Au sein de la mouvance masculiniste, la DGSI distingue deux branches selon leur niveau de radicalité :
- d'une part, les masculinistes porteurs des bases idéologiques radicales, à savoir un antiféminisme marqué et luttant pour la suprématie des hommes, dont les messages sont désormais exploités par de nombreux « influenceurs » (tels qu'Andrew Tate aux États-Unis ou encore Ugo Gil Jimenez en France) ;
- d'autre part, le courant des incels, frange radicalisée, encline à la violence de la mouvance masculiniste, véhiculant une vision méprisante des femmes et appelant au rétablissement de la suprématie masculine et blanche à travers des moyens coercitifs tels que le viol ou le meurtre.
b) Les facteurs déclencheurs d'une potentielle radicalité menant à la violence : identifier les contextes propices à la radicalisation
Pour détecter et évaluer le risque de radicalisation menant à la violence et au passage à l'acte violent chez les sujets proches des mouvances masculinistes ou adhérant à leurs discours, il est nécessaire d'identifier les différents contextes propices à un basculement vers des formes de radicalité violente.
L'analyse des facteurs déclencheurs de cette radicalisation est toutefois dépendante de chaque situation individuelle, s'inscrivant elle-même dans des contextes sociaux et politiques pouvant favoriser un engagement vers la radicalité masculiniste.
Il est donc difficile de dresser une grille de lecture unique des processus de radicalisation masculiniste, même si certains points communs peuvent émerger.
(1) Un processus évolutif conjuguant plusieurs dynamiques individuelles et collectives
Ainsi que le souligne le Conseil scientifique sur les processus de radicalisation (COSPRAD) dans sa contribution écrite aux travaux de la délégation, il convient de se départir d'une lecture en termes de « trajectoires types » ou de « basculements », pour privilégier une analyse processuelle de l'adhésion au masculinisme.
Il semble en effet difficile d'identifier des causes uniques ou de dresser un profil type de radicalisation. Dans cette perspective, « il s'agit moins de répondre à la question du « pourquoi » que d'analyser le « comment » des engagements, dans une logique processuelle qui articule dimensions cognitives, relationnelles, émotionnelles et structurelles. »
La radicalisation doit être pensée comme un processus évolutif qui conjugue plusieurs dynamiques à l'oeuvre.
La radicalisation : un processus évolutif
Source : COSPRAD (Schéma extrait de « Penser la radicalisation. Une sociologie processuelle des variables de l'engagement violent » de Xavier Crettiez, auteur de travaux sur la sociologie du djihadisme français)
Devant la délégation197(*), Antoine Mégie, coordinateur scientifique du COSPRAD, a ainsi souligné qu'il est « extrêmement important de réfléchir à la radicalisation comme un processus psychique individuel, mais aussi de replacer les mécanismes à l'oeuvre au sein des espaces sociaux et politiques ».
L'exemple des mouvements masculinistes conduit à comprendre les processus de radicalisation comme des dynamiques sociales et politiques par lesquelles des individus ou des groupes adoptent des positions idéologiques de rupture pouvant conduire à la légitimation de la violence. La radicalisation relève ainsi moins d'un événement ponctuel que d'un processus cumulatif marqué par une socialisation parfois militante, une polarisation idéologique, ainsi que des effets de groupe ou d'ancrages territoriaux et numériques. Il s'agit, dès lors, de donner à ses engagements individuels une dimension plus collective et politique.
C'est pourquoi, l'analyse processuelle de la radicalisation menant à la violence doit intégrer :
- une approche socio-politique de l'action collective qui met en évidence le rôle central des cadres d'interprétation de l'injustice dans les processus d'engagement masculiniste ;
- le rôle des structures d'opportunité politique et les dynamiques nationales et internationales (médiatisation des débats sur l'égalité, controverses sur les politiques publiques, circulation transnationale des discours antiféministes) qui créent un contexte favorable à l'émergence et à la diffusion de ces idées. D'après le COSPRAD, « l'adhésion au masculinisme ne relève donc pas uniquement de trajectoires individuelles, mais s'inscrit dans un environnement politique et médiatique qui rend ces discours disponibles et légitimes » ;
- une dimension émotionnelle dans la mesure où les idéologies radicales mobilisent des registres affectifs - peur, colère, ressentiment - susceptibles d'encourager l'action violente. Cette articulation entre émotions et idéologie contribue à transformer des expériences individuelles en engagement collectif ;
- enfin, le rôle des dynamiques relationnelles. L'engagement est souvent favorisé par des réseaux de pairs, des communautés ou des figures d'autorité. Dans le cas du masculinisme, ces fonctions peuvent être assurées par des communautés en ligne ou des influenceurs qui jouent un rôle de socialisation idéologique. Ces espaces produisent des effets d'entre-soi, favorisant l'intensification des croyances et la construction d'une identité collective.
Ainsi, l'adhésion aux discours masculinistes ne peut être comprise uniquement à partir de facteurs individuels (rupture affective, isolement social), mais doit être replacée dans des configurations sociales plus larges.
Elle renvoie à des moments d'affaiblissement des attaches sociales (échec scolaire, précarité, rupture affective, désaffiliation) qui rendent les individus plus réceptifs à des cadres d'interprétation et d'engagement alternatifs. Toutefois, ces situations ne produisent pas mécaniquement de radicalisation : elles constituent plutôt des conditions de possibilité, dont l'effet dépend notamment de la rencontre avec des offres idéologiques et des environnements de socialisation.
Pour le COSPRAD, « il apparaît (...) plus pertinent de parler de processus de radicalisation graduels et multiformes plutôt que de trajectoires récurrentes. Les ruptures biographiques, l'isolement social ou le sentiment de déclassement peuvent certes constituer des éléments de contexte, mais leur effet dépend de l'articulation avec des dynamiques collectives, des cadres interprétatifs et des opportunités politiques. »
(2) Un parcours de radicalisation multifactoriel
La nécessaire articulation entre logiques individuelles et dynamiques collectives pour analyser les processus d'engagement masculiniste ne doit toutefois pas empêcher l'identification de contextes propices à la radicalisation masculiniste violente.
S'agissant plus spécifiquement du public identifié par la DGSI comme étant le plus à risque de radicalisation menant à la violence, à savoir celui relié à la mouvance masculiniste incel, la DGSI a indiqué, dans une note transmise aux rapporteures, que, dans la majorité des militants incels suivis, le basculement vers le passage à l'acte a été motivé par du harcèlement scolaire, l'absence de relation sentimentale ou sexuelle et la consommation frénétique et récurrente de contenu numérique particulièrement violent appelant à l'action.
La DGSI constate ainsi que « le parcours de radicalisation du public incel est multifactoriel, ponctué de harcèlement scolaire, d'isolement social, de problèmes psychologiques ou encore de traumatismes pouvant être liés à un foyer familial dysfonctionnel ou à des agressions sexuelles ».
Elle précise également que « la fréquentation de sites tels que WatchPeopleDie, sur lequel une multitude de vidéos de tueries, de tortures et de suicides est disponible, incarne un marqueur fort dans la mesure où elle participe à désensibiliser l'individu et lui permet d'adopter progressivement un état d'esprit prêt au passage à l'acte ».
Elle constate donc, chez certains profils, une consommation frénétique de contenus numériques apologétiques et violents, et note que « le rôle des réseaux sociaux est prépondérant dans les parcours de radicalisation des profils incels traités par la DGSI, en raison de leur jeune âge. En cherchant un bouc émissaire à leurs frustrations (féminisme, société, institution), les militants sont susceptibles d'être réceptifs et séduits par des contenus numériques d'ultra-droite qui proposent une offre répondant à leurs problématiques ».
De son côté, la responsable de la Cellule d'accompagnement à la laïcité et de prévention de la radicalisation (CALPRA) de la direction de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), Nathalie Le Barazer198(*), a indiqué aux rapporteures que, là où le profil habituel des quelque 140 000 jeunes actuellement suivis par la PJJ correspondait à celui d'enfants souffrant de carences multiples, de traumatismes et issus d'environnements sociaux en grande difficulté, les jeunes suivis en raison de leur engagement dans un processus de radicalisation masculiniste étaient souvent parfaitement insérés socialement et leurs parents n'avaient pas du tout repéré les signaux d'une radicalisation en cours.
S'agissant des passages à l'acte violent, dont la qualification pénale dans les statistiques de la PJJ apparaît comme « crime de haine » ou « volonté de crime de masse » - la qualification « crime masculiniste » n'existant pas et étant donc difficile à quantifier - Nathalie Le Barazer a également relevé que la plupart des jeunes concernés et suivis par la PJJ ne faisaient pas préalablement l'objet d'un suivi pour environnement défaillant.
C'est pourquoi, au-delà de l'environnement direct propice à la radicalité violente, il convient également de s'intéresser aux facteurs psychopathologiques déclencheurs d'une radicalité masculiniste pouvant mener à la violence.
(3) Des facteurs psychopathologiques déterminants
Le journaliste et romancier Julien Chavanes, auteur de plusieurs enquêtes sur les trajectoires d'engagement masculiniste et les risques associés de radicalisation violente, notamment au sein de la mouvance incel, a étudié les contenus de forums dédiés aux incels. Il a relevé devant la délégation199(*) à leur sujet que « les hommes qui y déversent leurs frustrations sont souvent jeunes et disent souffrir d'une grande solitude. »
Il a également souligné des points communs entre eux, notamment une prévalence des troubles dépressifs, du spectre autistique, des troubles paranoïaques et de la personnalité narcissique. En outre, presque tous déclarent avoir fait l'objet de harcèlement scolaire.
Enfin, selon lui, les problématiques de socialisation dépassent celles ayant trait à leur vie sentimentale : « ils disent souffrir du rejet des femmes, mais sont en réalité victimes de l'image faussée qu'ils se font de la masculinité, de ce qu'ils pensent devoir être et ne sont pas. Ils cherchent avant tout la validation d'autres hommes selon une logique de boys club (...) Se sentant exclus de la masculinité hégémonique (...), ils surjouent en ligne cette masculinité dominante, masque numérique produisant une violence bien réelle. »
Pour sa part, Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique et de psychocriminologie clinique à l'université de Caen Normandie, estime que la radicalisation masculiniste « s'inscrit dans une trajectoire progressive où s'articulent vulnérabilité biographique, humiliation adolescente, organisation psychopathologique et construction d'une identité radicale réparatrice. »
De la même façon, Samuel Comblez, directeur général adjoint de l'association e-Enfance/3018, a souligné devant la délégation200(*) que l'adhésion aux masculinismes est « moins idéologique que profondément émotionnelle. Les contenus masculinistes mobilisent des affects puissants : la colère, le sentiment d'injustice, la frustration ou la peur du déclassement. » Il estime dès lors que « nous sommes face à un phénomène qui ne relève pas d'une adhésion rationnelle et consciente, mais d'un ensemble de processus psychologiques : vulnérabilité émotionnelle, besoin de sens et de contrôle, influence des pairs, exposition répétée et amplification numérique. C'est précisément cette combinaison qui le rend à la fois puissant, discret et difficile à appréhender. »
En effet, parmi les trajectoires de radicalisation masculiniste étudiées chez les jeunes hommes qu'Alexandre Ledrait a pu rencontrer, les éléments de contexte sociologiques saillants et déterminants étaient les suivants :
- un sentiment précoce de non-reconnaissance dans le regard parental : conviction d'avoir été le fruit d'une naissance accidentelle, sentiment de non-existence dans le désir parental ou idée que leur venue au monde aurait contribué à l'effondrement dépressif de leurs parents. L'enfant construit alors son sentiment d'existence autour d'une reconnaissance conditionnelle ;
- un sentiment de déclassement social ;
- des conflits parentaux, une mère perçue comme « psychiquement indisponible » et un père absent, mais aussi idéalisé, difficilement accessible d'un point de vue identificatoire ;
- une rupture brutale, souvent un déménagement, qui interrompt une petite enfance vécue comme heureuse, voire idéalisée, entraînant la perte des liens amicaux, et qui peut ainsi constituer un point de bascule dans la trajectoire développementale favorisant l'émergence d'une anxiété sociale durable et d'un sentiment d'isolement progressif ;
- une « humiliation sentimentale », thématique qui revient constamment dans les discours des jeunes rencontrés. Parallèlement, l'absence de mise en couple, quand les pairs vivent leur première relation, accentue le décalage ;
- des difficultés relationnelles souvent aggravées par des expériences d'humiliation au sein du groupe masculin lui-même : moqueries, insultes visant leurs supposées faiblesses fréquemment associées à des propos homophobes, attaques qui contribuent à la construction d'un sentiment de disqualification masculine ;
- du point de vue corporel, une dysmorphophobie centrée sur l'image d'un corps jugé insuffisamment viril, faible ou infantile, le corps devenant alors le support d'une dévalorisation permanente, renforçant l'évitement social et les difficultés relationnelles ;
- une consommation impulsive et frénétique de contenus pornographiques associant des contenus BDSM, hentai ou vidéos hyperviolentes ;
- une consommation addictive de contenus violents sur des plateformes telles que WatchPeopleDie.
Ces éléments de contexte sociologiques constituent autant de facteurs de vulnérabilité comme l'illustre le schéma ci-dessous :
Source : Délégation aux droits des femmes, à partir d'une présentation d'Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie et de psychocriminologie cliniques
Pour Alexandre Ledrait, « la fascination-sidération de ces contenus crée chez le sujet une recherche compulsive. Les effets traumatiques - le manque de sommeil et l'angoisse - précèdent souvent de quelques jours les passages à l'acte. »
Il estime, en outre, que « la focalisation (...) sur la frustration sexuelle à l'oeuvre chez les masculinistes risque d'invisibiliser la dimension narcissique qui est mise en jeu. Nous émettons ainsi l'hypothèse d'une perversion de type narcissique qui se verrait secondairement érotisée au travers de la recherche du sexuel. (...) Dans ce contexte, la femme n'est qu'un objet permettant d'obtenir une satisfaction narcissique, un faire-valoir à valeur de fétiche, à savoir être reconnu en tant que mâle. »
Malgré ces difficultés, de nombreux adolescents décrivent des tentatives actives de transformation de leur statut social qui participent elles-mêmes des mécanismes de radicalisation, telles que l'investissement radical dans le sport, le looksmaxxing, les jeux d'argent : « autant de voies vers une reconnaissance immédiate de virilité ». Chez d'autres, le recours au religieux permet une réorganisation psychique temporaire. Pour d'autres, enfin, des conduites scarificatoires à visée expiatoire s'inscrivent comme ultimes tentatives de contenance, parfois jusqu'au basculement vers « l'obligation morale de commettre un attentat ».
Qu'est-ce que le looksmaxxing ?
Le looksmaxxing est un concept masculiniste désignant un ensemble de préceptes et techniques visant à optimiser son potentiel physique en vue de devenir plus attractif et de correspondre à certains critères de beauté physique.
Cela peut aller d'une simple routine sportive à des techniques d'optimisation plus extrêmes comme la chirurgie esthétique, la prise de produits pharmaceutiques ou encore la pratique du bonesmashing consistant à exercer des pressions et des coups répétés sur les os du visage en vue d'en modifier la forme, y compris à l'aide d'un marteau.
Comme l'indiquait à la délégation Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique et de psychocriminologie clinique à l'université de Caen Normandie, le looksmaxxing est une tendance véhiculée par certains sites qui expliquent comment atteindre une masculinité idéale, par exemple au travers de la technique du mewing, qui consiste à mâcher certaines gommes pour avoir des mâchoires anguleuses.
« En réalité, soit le jeune garçon appartient à un milieu aisé, ce qui n'est pas la majorité des cas, et peut recourir à la chirurgie esthétique, soit il pratique un looksmaxxing « maison », notamment au moyen d'un marteau pour se casser le nez et le rendre très protubérant, ce qui est un signe de masculinité ».
Un des jeunes rencontrés par Alexandre Ledrait avait des blessures au niveau des yeux, car certains sites conseillaient d'utiliser deux petits pics pour réduire l'écartement des yeux et ainsi correspondre à une norme pseudo-scientifique, définie notamment au regard de stars comme Brad Pitt.
Source : Auditions de la délégation aux droits des femmes du Sénat
Dès lors, l'idéologie masculiniste offre plusieurs fonctions psychiques simultanées :
- elle transforme une expérience individuelle d'échec en injustice collective ;
- elle fournit un cadre explicatif simplifié de frustrations vécues ;
- elle permet l'intégration dans une communauté partageant les mêmes représentations ;
- elle propose une identité viriliste susceptible de restaurer une masculinité vécue comme défaillante.
Du côté de la psychopathologie, bien que les revues internationales évoquent la forte prévalence de troubles psychopathologiques au sein des populations masculinistes, notamment la population incel - expériences dépressives, symptômes anxieux, troubles du spectre autistique -, l'observation clinique des jeunes suivis permet de constater la convergence de différents traits de personnalité :
- une composante narcissique caractérisée par une hypersensibilité à l'humiliation ;
- une composante paranoïde favorisant l'interprétation hostile des interactions sociales ;
- une composante évitante associée à une anxiété sociale importante ;
- et une organisation sexuelle paraphilique, notamment du type masochisme sexuel.
À cette présentation clinique s'ajoutent la présence de troubles dépressifs persistants, une forte introversion et des idéations suicidaires récurrentes.
Parallèlement, nombreux sont ceux qui évoquent la négation de leurs troubles par leur propre entourage, des parents focalisés sur leur performance scolaire : « en cas d'échec scolaire, leur sentiment de reconnaissance s'effondre, pouvant précipiter des passages à l'acte auto ou hétéroagressif. Dans certaines situations extrêmes, le passage à l'acte violent peut apparaître comme une ultime tentative de prouver son existence. (...) La violence dirigée vers autrui s'inscrit alors dans une dynamique simultanément hétéroagressive et suicidaire à visée de postérité. »
c) Les signaux à surveiller : identifier les processus d'engagement masculiniste
Interrogée par les rapporteures sur l'existence de signaux spécifiques permettant de détecter une trajectoire de radicalisation masculiniste, la DGSI a rappelé201(*) que la radicalisation est, par essence, un processus de rupture et de métamorphose identitaire.
Pour autant, la DGSI n'identifie pas nécessairement de signaux à caractère prédictif ni de trajectoire de radicalisation uniforme, soulignant qu'il « n'existe pas, en la matière, de déterminisme, et aucun profil type ne permet d'anticiper avec certitude le passage à l'acte. Cette observation vaut pour la radicalisation djihadiste comme pour celle de l'ultra-droite ; elle s'applique tout autant au masculinisme violent ».
Il existe en revanche des signaux spécifiques de radicalisation, dont une grande partie sont communs ou proches d'une forme de radicalisation à l'autre.
Dans le cas plus spécifique des incels, la DGSI est attentive à certaines publications sur les réseaux sociaux, tels que les montages vidéo (edits) glorifiant Elliot Rodger, auteur d'un attentat masculiniste en Californie en 2014, ou d'autres auteurs de tueries de masse ou scolaires. Elle est également attentive à la diffusion de contenus promouvant la théorie de la Blackpill ou des techniques de looksmaxxing, évoquées précédemment.
La détection des processus de radicalisation masculiniste nécessite donc de porter une attention particulière aux signaux, qu'ils soient faibles ou forts, d'une manifestation radicale de discours ou d'actes à visée misogyne, plus particulièrement ceux visant la disqualification de la parole féminine ou la remise en cause du principe d'égalité.
Ces signaux peuvent se manifester dans diverses sphères de sociabilité : c'est le cas notamment de la sphère domestique et familiale, de la sphère éducative ou encore de la sphère numérique.
(1) Dans la sphère domestique et familiale : l'expression d'injonctions masculinistes au quotidien
Une des premières sphères de détection d'une forme de radicalisation masculiniste est bien sûr la sphère familiale au sein de laquelle peuvent s'exprimer, de la part des hommes, jeunes ou moins jeunes, imprégnés de discours masculinistes, la volonté d'instaurer un climat de « terreur domestique » et une violence du quotidien avec l'affirmation d'injonctions masculinistes à l'égard des femmes et des filles du foyer.
Ainsi, le journaliste et romancier Julien Chavanes a documenté, dans le cadre d'une enquête journalistique sur la poussée masculiniste en France publiée sur le site du journal Le Monde202(*), les effets de la radicalisation des fils au sein des familles. Les parents rencontrés par le journaliste, dans le cadre de cette enquête, « constatent l'apparition d'un discours misogyne, homophobe, transphobe, raciste chez leurs fils, en total décalage avec leur culture familiale, qu'ils attribuent à l'influence d'internet. »
Le journaliste précise que tous les parents interrogés décrivent un processus insidieux qu'ils n'ont d'abord pas détecté, qui se déroule derrière la porte d'une chambre ou dans le secret d'un téléphone.
Ces jeunes hommes inquiets cherchent une réassurance sur les réseaux. Les gourous de la masculinité leur vendent une grille de lecture ultralibérale et conflictuelle et leur assurent qu'ils n'ont besoin de personne d'autre qu'eux-mêmes pour progresser, s'ils appliquent les bonnes méthodes. En général, il s'agit de faire des pompes et d'investir dans la cryptomonnaie.
Julien Chavanes, journaliste et romancier203(*)
Or, comme le précise Julien Chavanes, cette rhétorique les rend seuls responsables de leurs difficultés et les isole encore davantage. C'est ainsi que le piège se referme et les entraîne dans des logiques d'affirmation identitaire de plus en plus étroites et fermées.
En outre, il est important de le souligner : quand les fils se radicalisent, ce sont leur mère et leurs soeurs qui en souffrent le plus.
J'ai rencontré des mères dont les fils installent des rapports de force, conquièrent l'espace au sein des foyers et peuvent être violents verbalement et physiquement. Les mères célibataires sont particulièrement exposées, notamment parce que leur ex-mari peut jouer un rôle dans cette mécanique et chercher une forme de revanche. (...) La radicalisation des fils est parfois celle des pères.
Julien Chavanes, journaliste et romancier
Julien Chavanes précise toutefois qu'il a également rencontré de plus en plus de pères attentifs à ces sujets et qui ne comprennent pas la dérive réactionnaire de leurs enfants : « ils se sentent coupables, se demandent ce qu'ils ont mal fait, se questionnent sur leur propre masculinité, dont ils ont souvent du mal à cerner les contours. » Dès lors, il estime que les pères ont un rôle important à jouer non pas en réactivant une paternité stéréotypée, mais en étant présent et en instaurant avec leurs fils une communication qui a souvent fait défaut aux générations précédentes et qui a permis la transmission d'une masculinité silencieuse, rigide, dominante.
(2) Dans la sphère éducative : de la banalisation de propos masculinistes à des formes plus marquées de disqualification voire de harcèlement
Comme évoqué supra, l'école est aussi le lieu où peuvent s'exprimer les manifestations d'une radicalisation masculiniste par la répétition de comportements misogynes décomplexés, la provocation à l'égard de l'autorité incarnée par les professeures femmes notamment, ou encore des propos ouvertement sexistes et de défiance à l'égard du principe de consentement ou de lutte contre les violences sexistes et sexuelles.
Dès lors, l'éducation nationale est en première ligne s'agissant de la mise en oeuvre d'une politique publique de prévention de la radicalisation masculiniste, et de sa capacité à identifier, repérer et signaler ces phénomènes, qui peuvent être diffus, évolutifs, et parfois difficilement perceptibles pour les équipes éducatives.
L'enjeu, pour l'institution scolaire, est d'améliorer le signalement des faits graves et la caractérisation de ceux qui se trouvent sous-tendus par une idéologie masculiniste.
Comme le précisait devant la délégation204(*) Anne Padier Savouroux, sous-directrice des parcours éducatifs et des éducations transversales au sein du service de la vie de l'élève et des établissements à la Direction générale de l'enseignement scolaire (Dgesco), pour le ministère de l'éducation nationale, « la question du masculinisme demeure relativement récente. Ce sujet est entré dans l'institution par le biais de la prévention de la radicalisation. »
Plusieurs interlocutrices et interlocuteurs de la délégation ont fait part aux rapporteures de remontées de faits graves ou d'incidents en lien avec une idéologie masculiniste à l'école.
Ainsi, Mathilde Varrette, infirmière de l'éducation nationale, secrétaire générale adjointe du Snics FSU, a témoigné devant la délégation205(*), d'une « précocité inquiétante des propos masculinistes. Des élèves très jeunes tiennent déjà des propos sexistes, justifient le contrôle, la domination, les gestes déplacés, banalisant ainsi la remise en cause du consentement. Ces discours dégradent le climat scolaire, fragilisent le vivre-ensemble et entravent la réussite. Un élément nouveau est que les élèves établissent eux-mêmes très tôt un lien entre ces discours et des modèles de réussite sociale, économique ou politique largement médiatisés. Le masculinisme est perçu comme une idéologie globale qui dépasse la sphère intime et s'inscrit dans une vision hiérarchisée du monde. »
De même, Samuel Comblez, directeur général adjoint de l'association e-Enfance/3018, a évoqué, devant la délégation206(*), la désinhibition croissante des propos : « on observe aujourd'hui une expression plus directe, plus assumée, souvent sous couvert d'humour ou de provocation. Cela s'explique notamment par une diminution de la perception du risque social. Les jeunes ressentent moins de honte, craignent moins les sanctions et peuvent utiliser ces discours comme marqueur d'appartenance au groupe. »
Si ces discours ne conduisent pas mécaniquement à des comportements violents, ils modifient profondément le cadre dans lequel les interactions se produisent. Ils abaissent les seuils de tolérance, rendent certaines attitudes plus acceptables et participent à une forme d'habituation. Comme le formulait Samuel Comblez, « ils préparent un terrain », témoignant d'un « continuum de la banalisation des propos à des formes plus marquées de disqualification, voire de harcèlement, notamment à l'égard des filles, mais pas uniquement ».
Pour sa part, Christelle Jouhanneau, inspectrice d'académie, inspectrice pédagogique régionale d'histoire-géographie, conseillère technique auprès du recteur de l'académie de Versailles, a indiqué qu'à la suite de sa prise de fonctions en 2022 :
- les premières interrogations, liées à l'émergence de discours ouvertement misogynes à l'école, ont porté sur des faits de refus de mixité, parfois exprimés par des élèves très jeunes : « Dans certaines classes, les filles se plaçaient d'un côté et les garçons de l'autre ; malgré les interventions et les actions des professeurs, cette séparation persistait. Nous avons également observé, dans les cours d'éducation physique et sportive, des refus de pratiques mixtes. » ;
- des convergences autour d'une parole de rejet et d'une condamnation très ferme de l'homosexualité, dans le premier comme dans le second degré, ont ensuite été identifiées : « Les propos tenus étaient parfois extrêmement violents » ;
- le troisième phénomène constaté a été celui de la montée des faits antisémites après les attentats du 7 octobre 2023, accompagnée d'une progression de la fascination pour la violence, l'autorité, le virilisme et le totalitarisme.
Elle a par ailleurs cité l'exemple concret de la création de groupe WhatsApp par des élèves d'un collège pour leur classe : « progressivement, certains garçons ont commencé à y publier des images et des propos ouvertement racistes et antisémites. Les filles ont ensuite été exclues du groupe par les auteurs de ces publications. Le point de convergence entre ces publications résidait toutefois dans une fascination pour l'autorité exercée par la force, ainsi que dans une absence totale d'empathie à l'égard des victimes. L'exclusion des filles du groupe nous a (...) fortement interrogés. »
L'expression de discours valorisant le virilisme dans les classes a également été soulignée.
D'après l'inspectrice de l'académie de Versailles, ces faits concernent exclusivement des élèves de lycée, fortement imprégnés de culture masculiniste. Si certains sont aisés à repérer, comme le « cas d'un élève ayant fait l'apologie d'actes de Dominique Pelicot », d'autres sont plus difficiles à caractériser, avec des « slogans, tels que "le féminisme est mon déclencheur" ou "elle veut, elle veut", arborés sur un tee-shirt », pour lesquels l'élève peut opposer à l'administration une interprétation différente.
Si ces phénomènes restent marginaux, leur degré de violence suffit à susciter une interrogation collective au sein de l'académie de Versailles, la plus grande de France puisqu'elle représente 10 % des effectifs nationaux, avec un million d'élèves et 100 000 personnels.
Pour Christelle Kauffmann, proviseure, secrétaire générale adjointe du Syndicat national des personnels de direction de l'éducation nationale (SNPDEN-UNSA), ce qui est observé dans les établissements « n'est pas une crise visible, mais une transformation silencieuse des rapports entre les filles et les garçons. Le masculinisme ne surgit pas brutalement - sauf faits très explicites, mais ils sont rares - il s'installe progressivement, en émettant des signaux faibles. La situation n'est évidemment pas homogène dans tous les lycées et collèges. (...) Sans minimiser le phénomène, il convient donc de rester prudent et conscient de la situation. »
Parmi les signaux faibles observés chez les élèves, remontés sur l'ensemble du territoire, depuis une période récente, la proviseure évoque :
- le rejet d'actions menées au nom de la culture de l'égalité ;
- l'expression de discours antiféministes liés aux réseaux sociaux, à l'influence des modèles virilistes, aux phénomènes de domination, de performance, de culte du corps et de contrôle ;
- l'amplification d'inégalités dans l'occupation de l'espace au collège ou au lycée : dans la cour de récréation et dans les salles de classe, filles et garçons sont séparés ;
- de la même façon, une autocensure massive des filles dans les classes ou en dehors, dans les instances comme les conseils de la vie lycéenne ou collégienne, qui se traduit par une peur de s'exprimer ou de se montrer.
Enfin, Louise-Marie Giacomuzzo, intervenante Evars pour le Mouvement du nid, a également fait part à la délégation207(*) de ses observations de terrain quant au climat scolaire, constatant une augmentation de l'adhésion aux discours masculinistes et leur banalisation, surtout auprès des collégiens, ainsi qu'une meilleure structuration de la pensée et de l'argumentaire.
Elle a estimé que, « dans une classe de trente élèves, en moyenne, un tiers revendique cette idéologie, un tiers se tait et valide plus ou moins ce qui est dit par des clins d'oeil, des sourires ou des rires, et un tiers s'y oppose. »
Ce phénomène serait surtout visible chez les élèves de quatrième, de troisième et de seconde qui, « sous couvert d'humour, la plupart du temps, banalisent les violences sexistes et sexuelles et encouragent un retour à une société patriarcale où l'homme domine et la femme obéit. »
Pour ceux qui adhèrent aux discours masculinistes, les relations hommes-femmes sont uniquement liées aux enjeux de séduction et de sexualité, ce qui a un double impact : une vision hétéronormée de la relation amoureuse et l'impossibilité de développer des relations amicales avec le sexe opposé : « lorsqu'on leur demande si l'amitié fille-garçon existe, plus des deux tiers des jeunes répondent par la négative. »
Elle a également relevé que les sujets sur lesquels les garçons et certaines filles sont les plus virulents sont « les violences sexuelles, notamment parce que leurs joueurs de football préférés en ont été accusés, les inégalités dans le sport et le rôle de la femme et de l'homme dans la cellule familiale, (...) très hétéronormée. » Elle a précisé avoir même observé, en 2023, « l'infiltration, dans un établissement, d'une brigade des moeurs instaurée par un influenceur. »
Enfin, les jeunes filles craignent plus que tout que des rumeurs circulent à leur sujet. Au sein des groupes de parole mixte, elles s'effacent. Elles peuvent être victimes de harcèlement, de violences sexuelles, de violences physiques, de revenge porn, de sextorsion, de violences conjugales, non seulement dans la sphère numérique, mais également lors d'intercours ou de récréations. Ces situations peuvent mener parfois jusqu'à l'exploitation sexuelle et au recrutement de jeunes filles qui auront été rendues vulnérables tout au long de leur parcours scolaire.
(3) Dans la sphère numérique : un enfermement algorithmique et des regroupements affinitaires
Enfin, dans la sphère numérique, le processus de radicalisation masculiniste en ligne peut être particulièrement rapide, notamment du fait de ce que la cheffe de la CALPRA au sein de la Direction de la PJJ, Nathalie Le Barazer208(*), a qualifié de « prêts à penser radicaux » largement diffusés, on l'a vu, par de nombreux influenceurs masculinistes sur les réseaux sociaux numériques, devenus des espaces de socialisation où ne sont pas présentes les institutions judiciaires. Pour Nathalie Le Barazer, le pouvoir d'influence de la propagande masculiniste en ligne est proche de celle des autres formes de radicalité violente, notamment celle de l'ultra-droite.
Au-delà de ces prêts à penser radicaux largement diffusés sur les réseaux sociaux et qui participent à une réactivation de discours extrêmement binaires, patriarcaux et misogynes, la radicalisation masculiniste en ligne se caractérise par une fascination pour le monde de la violence, du meurtre et des tueries de masse.
D'après les informations fournies par la DGSI aux rapporteures dans le cadre d'une contribution écrite209(*), chaque cas de masculiniste radicalisé et susceptible d'un passage à l'acte violent est symptomatique d'une « radicalisation en ligne plutôt rapide (quelques mois) ».
En outre, les objectifs traités par la DGSI ont quasi exclusivement été détectés pour leur activisme sur le réseau social TikTok. La DGSI explique ce phénomène par le fait que l'âge des militants correspond au coeur de cible du réseau social : « L'algorithme de TikTok, particulièrement pernicieux, permet de véhiculer de manière rapide de la propagande profondément misogyne et apologétique reprenant les thèses incel. »
La DGSI a également constaté l'utilisation de l'intelligence artificielle (IA) intégrée à TikTok permettant, via un système de hashtags propres à la plateforme, d'accroître la viralité des contenus violents et misogynes.
Ainsi, pour la DGSI, l'importance prise par le numérique, et plus particulièrement par les plateformes de réseaux sociaux, dans les processus de radicalisation est flagrante : « ce constat vaut aussi bien pour la radicalisation djihadiste que pour celle d'ultra-droite, et il s'applique également au masculinisme ».
Les réseaux sociaux jouent, dès lors, un rôle déterminant à deux titres : d'une part, en tant que point d'entrée dans la radicalisation via l'enfermement algorithmique dans une consommation de contenus violents et radicaux, d'autre part, comme vecteurs de regroupement affinitaire entre individus partageant les mêmes convictions.
La radicalisation masculiniste n'échappe pas à cette règle, d'après les informations fournies par la DGSI aux rapporteures.
Les trois mécanismes fondamentaux de
radicalisation masculiniste en ligne
identifiés par la
DGSI
1 - l'enfermement algorithmique dans la consommation de contenus radicaux proposés par les algorithmes de recommandation des grandes plateformes ;
2 - le regroupement affinitaire des jeunes radicalisés autour de communautés numériques favorisant des dynamiques conspiratives et la structuration de projets de passage à l'acte violent ;
3 - l'exposition des très jeunes enfants à des contenus ultraviolents réels (meurtres, viols, actes de barbarie, pornographie extrême) facilement accessibles et partagés sans contrôle via les réseaux. La consommation de ces contenus par les plus jeunes a des effets psychiques significatifs se traduisant notamment par une désensibilisation à la violence et un affaiblissement de l'empathie. Ils sont susceptibles de nourrir des problématiques psychiatriques sévères et le développement de comportements violents.
Source : DGSI
d) Des voies menant à l'extrémisme violent de moins en moins cohérentes d'un point de vue idéologique
Étudier les voies masculinistes qui mènent à l'extrémisme violent peut s'avérer difficile aujourd'hui tant celles-ci s'avèrent de moins en moins cohérentes d'un point de vue idéologique.
Ainsi, le sociologue Tristan Renard, coordonnateur du Centre de ressources en santé mentale pour la prévention des processus de radicalisation (CRESAM) au centre hospitalier Gérard Marchant à Toulouse, a évoqué devant la délégation des « situations composites et bricolées du point de vue idéologique », de même qu'Antoine Mégie, coordinateur scientifique du COSPRAD, a relevé, pour certaines situations de radicalisation, un « bricolage (...), une hybridation [des] idéologies »210(*).
Toutefois, comme le soulignait également Tristan Renard, le point commun à tous les types de radicalité étudiés est bien une « obsession pour le genre ».
(1) Une augmentation des situations de radicalités violentes en lien avec les masculinismes
Dans le cadre de ses missions, le Centre de ressources en santé mentale pour la prévention des processus de radicalisation (CRESAM), qui a ouvert en 2017 et qui assure une mission de ressources pour l'ensemble des professionnels de la région Occitanie - santé, médico-social, social et justice - concernés par des situations ou par des questionnements sur les radicalités violentes, mission essentiellement axée sur la formation, la sensibilisation, la recherche et le soutien d'équipes sur des situations jugées inquiétantes, a choisi de travailler sur la diversité des formes de radicalité, et pas uniquement sur la question du djihadisme.
À cet égard, Tristan Renard, sociologue et coordonnateur du CRESAM note qu'« en ce qui concerne le masculinisme, on constate une augmentation des situations pour lesquelles nous sommes interpellés. Il y a non seulement une augmentation des situations, mais peut-être aussi une augmentation des préoccupations des professionnels qui identifient mieux ce type de situations. »
Ainsi, sur la quarantaine de situations traitées chaque année par le CRESAM et jugées inquiétantes du point du point de vue de la radicalisation, à peu près un tiers concerne les questions de masculinisme.
Il peut s'agir soit de situations clairement masculinistes, qui correspondent à un discours de victimisation des hommes, qui présente les hommes comme victimes des femmes et du féminisme, soit de situations plus floues, le genre constituant une porte d'entrée pour un ensemble de formes de radicalité violente qui peuvent être le survivalisme ou l'ultradroite, s'appuyant sur des discours antiféministes.
En outre, Tristan Renard précise que les situations traitées concernent « des personnes prises en charge pour d'autres problématiques que la radicalité : personnes suivies dans le cadre de la protection de l'enfance, patients psychiatriques, situations liées aux handicaps ou au secteur médico-social, personnes en errance suivies par la prévention spécialisée » et qu'il s'agit la plupart du temps de « situations composites et bricolées du point de vue idéologique : néonazis fanatiques de l'État islamique, masculinistes qui deviennent satanistes, etc. »
Dans le même esprit, Antoine Mégie, coordinateur scientifique du COSPRAD, a expliqué que lorsque les activités du Conseil scientifique sur les processus de radicalisation ont été relancées en 2022, l'attention des pouvoirs publics était encore très fortement focalisée sur le djihadisme, notamment en raison de la tenue des procès historiques des attentats de 2015 et de 2016. Or, l'un des enjeux pour le COSPRAD a aussi été de montrer qu'il existait d'autres radicalités violentes qui devenaient de plus en plus centrales et qu'il fallait les documenter : « le COSPRAD a donc identifié très clairement, au moment de sa relance, le sujet des masculinismes violents. »
(2) Une moindre cohérence idéologique des radicalités
Analyser les processus de radicalisation dans une logique de détection des processus d'engagement masculiniste est aujourd'hui rendu difficile par la moindre cohérence idéologique des voies menant à l'extrémisme violent.
Ainsi que le formulait le sociologue Tristan Renard, coordonnateur du CRESAM, « les voies menant à l'extrémisme violent sont de moins en moins cohérentes d'un point de vue idéologique, avec un rapport plus lâche et plus individualiste aux organisations. (...) On peut donc parler aujourd'hui d'un saisissement individualiste des formes de radicalité. Les situations que l'on rencontre attestent cette logique individualiste ».
Le sociologue souligne également la transversalité des radicalités marquée par des points de convergence entre le djihadisme, l'ultradroite et la focalisation sur une vision racialiste de l'histoire : « ces points de convergence expliquent que des individus puissent passer de l'une à l'autre de ces idéologies qui ne paraissent pas liées. »
Toutefois, quelles que soient les radicalités concernées (survivalisme, ultradroite, djihadisme, masculinisme), il faut noter une réelle « obsession pour le genre ». En effet, toutes ces radicalités se caractérisent par la réaffirmation d'un ordre perçu comme traditionnel ou naturel, ainsi que par une attention très importante accordée à la question du genre.
Pour sa part, Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique et de psychocriminologie clinique à l'université de Caen Normandie, a évoqué devant la délégation211(*) l'existence d'un polymorphisme radical, défini comme « la capacité d'un même processus psychique à investir différentes formes de radicalité - religieuse, politique, masculiniste, tueur de masse -, selon les supports symboliques disponibles ».
Dès lors, le choix de la cause n'apparaît pas l'élément central : il semble exprimer des traumatismes individuels, familiaux, parfois intergénérationnels : « la radicalité masculiniste apparaît donc moins en lien avec une radicalité idéologique qu'avec une radicalité idéalogique à visée réparatrice, mais profondément mortifère. »
Pour Alexandre Ledrait, la radicalisation masculiniste renvoie à certaines trajectoires d'adolescents dits radicalisés au travers du djihadisme : « il s'agit du même chemin, qui relève de la psychopathologie : la radicalité est un symptôme, une sorte de béquille psychique qui permet, dans une période de crise, d'essayer de trouver une solution illusoire à un problème qui n'a pas de voie de représentation. »
Antoine Mégie, coordinateur scientifique du COSPRAD, a, quant à lui, estimé que si les engagements radicaux djihadistes, d'ultra-droite ou d'ultra-gauche, du masculinisme et des masculinités relèvent d'idéologies différentes, des convergences existent pour ce qui concerne la construction de telles idéologies notamment : « un rapport conflictuel aux institutions et aux normes dominantes, une production de grammaires, de figures héroïques et de récits de victimisation ou de légitimation, qui redéfinissent les frontières morales entre « eux » et « nous », dans le but de justifier la violence contre « eux », à savoir l'autre défini comme l'ennemi. » Ce point commun explique une partie des convergences observées sur le terrain et dans les études scientifiques entre les différentes idéologies.
(3) Une diversité des configurations d'engagement masculiniste
Outre la cohérence idéologique des radicalités, il est également nécessaire d'analyser les différentes configurations de radicalité et d'engagement radical, qui ne vont pas toutes nécessairement mener à la violence.
Ainsi, Tristan Renard, coordonnateur du CRESAM, a expliqué à la délégation qu'il existe différentes configurations de radicalité : « ceux qui utilisent le discours de la radicalité parce qu'ils savent qu'il inquiète, ceux qui se structurent silencieusement autour d'une radicalité qui n'est pas forcément perceptible par les autorités. (...) En matière de violence ou de radicalité, il existe une sorte de division du travail : certains occupent des postes de direction, d'autres encouragent la violence, mais ne passent pas à l'acte, d'autres encore ont des dispositions pour commettre des actes violents. »
De même, il relève une diversité des configurations d'engagement en distinguant :
- les radicalités instrumentales, c'est-à-dire le fait de mobiliser un discours pour alerter ses parents, inquiéter les autorités ou provoquer les enseignants ;
- les radicalités beaucoup plus structurées, qui engagent une transformation de soi, un rapport au corps différent, un rapport au discours, une structuration intellectuelle autour d'une cause ;
- les radicalités de retrait qui concernent des individus qui se retirent complètement de toute vie sociale, d'adolescents souvent déscolarisés qui s'enferment dans leur chambre et investissent grandement l'espace numérique. Ce cas de figure est aujourd'hui important, puisqu'il concerne à peu près 20 % des situations rencontrées par le CRESAM, qui précise que « c'est dans ce type de situation que, pour notre part, nous retrouvons les colorations masculinistes les plus importantes en matière de radicalité. »
Il n'y a donc pas une réception type au discours masculiniste produit par des acteurs très visibles, mais bien une diversité de réceptions qui nécessite des leviers d'intervention différents.
(4) Renseigner la matérialité de la violence et évaluer la potentialité du passage à l'acte violent
L'un des enjeux, en matière de radicalisation masculiniste, est de pouvoir renseigner la matérialité de la violence et d'évaluer la potentialité d'un passage à l'acte violent.
Dans sa contribution écrite transmise aux rapporteures, le COSPRAD estime, dans un premier temps, que la littérature scientifique ne permet pas, à ce stade, d'établir une causalité entre l'exposition à des contenus masculinistes et le passage à l'acte violent. Les chercheurs insistent généralement sur la « distinction entre radicalisation cognitive -- l'adhésion à des idées -- et radicalisation comportementale, qui renvoie au passage à l'acte et suppose des ressources matérielles, organisationnelles et contextuelles spécifiques (préparation, opportunités, accès à des moyens, etc.) ».
Cette distinction cherche à insister sur le fait que l'adhésion idéologique ne conduit pas mécaniquement à la violence. En revanche, bien qu'aucun lien causal ne soit établi entre consommation de contenus masculinistes et passage à l'acte violent, les recherches s'alignent sur le fait que ces contenus peuvent contribuer à façonner un climat normatif dans lequel certaines attitudes hostiles apparaissent plus acceptables et qui favorisent les dynamiques de désinhibition.
Pour sa part, Tristan Renard estime primordial de pouvoir renseigner la matérialité de la violence et insiste sur le fait que le rapport entre idéologie et violence ne se résume pas au terrorisme, précisant ainsi qu'il faut « interroger la part idéologique des violences intrapersonnelles, des violences conjugales et des violences sexuelles. »
Afin d'évaluer la dangerosité d'un individu qui tient des propos violents, il est par ailleurs nécessaire d'évaluer le travail du corps, qui est un indicateur important, notamment dans les mouvements masculinistes.
En effet, comme le précise Tristan Renard, « des individus très inquiétants sur les réseaux auront des alias très inquiétants, mais leur propre rapport au corps peut être très insécurisé. Il existe donc un décalage entre ce qui peut être montré et ce qui peut être réalisé. À l'inverse, certains individus peuvent être capables de violences sans tenir pour autant un discours inquiétant. »
Ensuite, il faut évaluer le scénario pour détecter si l'individu prépare ou est en train d'élaborer un passage à l'acte violent.
En matière d'évaluation, la grille d'analyse utilisée par le CRESAM est très basique et vise à établir factuellement l'expérience de la violence des individus et ce qu'impliquent concrètement les enjeux de radicalité chez eux. Il s'agit ainsi de tout un ensemble d'expériences dans les trajectoires de vie qui vient façonner des dispositions chez les individus facilitant l'adhésion à des discours radicaux, en particulier masculinistes : par exemple, le harcèlement scolaire, notamment chez les adolescents, l'isolement social, les difficultés familiales.
L'enjeu est ainsi d'évaluer le niveau d'engagement de l'individu, les expériences significatives de vie, de mesurer les risques de violence pour déterminer les leviers d'action.
* 193 Audition du 8 janvier 2026.
* 194 Audition du 20 mai 2026.
* 195 Réponses écrites au questionnaire adressé par les rapporteures, fournies le 20 avril 2026.
* 196 Audition du 8 avril 2026.
* 197 Table ronde du 24 mars 2026.
* 198 Audition du 19 mai 2026.
* 199 Table ronde du 24 mars 2026.
* 200 Table ronde du 7 mai 2026.
* 201 Réponses au questionnaire adressé par les rapporteures, fournies le 20 avril 2026.
* 202 https://www.lemonde.fr/intimites/article/2026/02/21/un-soir-mon-fils-me-dit-c-est-quand-meme-ton-role-de-nous-servir-le-desarroi-des-parents-face-a-leur-garcon-masculiniste_6667743_6190330.html?search-type=classic&ise_click_rank=1
* 203 Table ronde du 24 mars 2026.
* 204 Table ronde du 7 mai 2026.
* 205 Audition du 22 janvier 2026.
* 206 Table ronde du 7 mai 2026.
* 207 Table ronde du 7 mai 2026.
* 208 Audition du 19 mai 2026.
* 209 Réponses au questionnaire adressé par les rapporteures, transmises le 20 avril 2026.
* 210 Table ronde du 24 mars 2026.
* 211 Table ronde du 24 mars 2026.







