IV. RÉVEILLER LES CONSCIENCES EN MOBILISANT L'ENSEMBLE DE LA SOCIÉTÉ
A. RÉÉQUILIBRER LES MOYENS DE LUTTE CONTRE LE MASCULINISME EN FAVEUR DES ASSOCIATIONS FÉMINISTES
Les rapporteures l'ont longuement évoqué dans les développements précédents, le « rapport de forces » financier entre les moyens de diffusion et de projection, en ligne et hors ligne, des mouvements masculinistes, d'une part, et les subventions des associations féministes, d'autre part, est, de façon totalement disproportionnée, en défaveur de ces dernières.
Cette disproportion est liée non seulement à une fragilisation financière des associations, mais aussi, on l'a vu, à des attaques de plus en plus directes à leur encontre : déréférencement ou suppression de contenus, campagnes de harcèlement en ligne, offensives coordonnées contre des associations et des militantes féministes, souvent portées ou amplifiées par des sphères masculinistes, disqualification de la parole féministe.
1. Des associations en première ligne face au masculinisme mais fragilisées financièrement
Les associations féministes sont en première ligne dans la prévention de violences sexistes et sexuelles, la sensibilisation, l'accompagnement des victimes mais aussi pour la résistance quotidienne face aux discours et aux offensives masculinistes. Or, le secteur associatif se trouve dans un contexte de contraintes budgétaires fortes qui fragilise la situation financière des associations féministes.
À cet égard, le rapport255(*) de juillet 2025 de nos collègues sénateurs Arnaud Bazin et Pierre Barros, au nom de la commission des finances, sur le financement de la lutte contre les violences faites aux femmes, faisait état des difficultés financières des associations spécialisées dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Le rapport rappelait également le rôle essentiel de ces associations dans la conduite de la politique de lutte contre les violences faites aux femmes : « elles disposent d'une expertise et d'une expérience de terrain indéniable, gèrent les ligne d'écoute, ainsi que des lieux d'information, d'accompagnement et d'orientation, etc. Elles sont véritablement celles qui mettent en oeuvre cette politique publique sur le terrain. »
Or, le rapport soulignait également que « si leurs financements ont augmenté de 79,8 % entre 2020 et 2024, cette hausse ne suffit pas à faire cesser la précarisation de l'action associative. Les associations sont en effet souvent dépendantes des fonds publics, mais les procédures du conventionnement n'ont guère été simplifiées et les versements sont souvent tardifs du fait des procédures administratives. Surtout, alors que de nombreuses associations sont en voie de professionnalisation, les financements au titre de leur personnels demeurent faibles : ainsi, l'élargissement de la prime Ségur aux associations représente une charge excessive pour nombre d'entre elles - qui n'est que partiellement compensée par l'État. »
De même, lors du colloque inaugural de la délégation sur les mouvements masculinistes, Lucie Daniel, experte plaidoyer au sein de l'ONG Equipop, a souligné le « contexte de contraintes budgétaires très fortes dans le secteur associatif, alors que les associations, notamment féministes, jouent un rôle de première ligne dans la prévention de ces violences, la sensibilisation, l'accompagnement des victimes et toutes les formes de résistance face aux mouvements masculinistes. »
En effet, une étude récente de la Fondation des femmes, publiée à l'été 2025, menée auprès de 148 associations, a montré que la moitié des associations disposent aujourd'hui de moins de trois mois de trésorerie.
Ainsi, Faustine Garcia, chargée de plaidoyer au sein de la Fondation des femmes, a indiqué à la délégation256(*) qu'« une enquête publiée cet été montrait que 70 % des associations étaient en très grande difficulté financière, avec une baisse moyenne des subventions de 15 % » et s'est inquiétée d'une aggravation récente de la situation : « pour notre appel à projets « Coup de pouce » lancé au dernier semestre 2026, sur 400 associations présentes dans notre base, la baisse moyenne des subventions est aujourd'hui de 18 %. »
En dix ans d'existence, la Fondation des femmes a réussi à redistribuer 20 millions d'euros de financement, alors que les mouvements anti-genre et anti-choix ont été financés, on l'a vu, à hauteur d'1,18 milliard de dollars entre 2019 et 2023. Ces financements anti-genre ont, par ailleurs, quadruplé en dix ans.
Si bien que Faustine Garcia a pu évoquer, devant la délégation, un « énorme fossé budgétaire » entre le secteur féministe et les moyens financiers considérables dont disposent les mouvements masculinistes pour s'organiser, se structurer et diffuser leurs idées. Ainsi qu'elle le formulait, « même si nous collectons de plus en plus, nous ne sommes pas à armes égales, ce qui nous inquiète beaucoup, puisque c'est un puissant levier pour diffuser leurs idées et leur idéologie. »
En outre, cette fragilité financière ne concerne pas que le niveau national puisque les réseaux féministes à l'international font aussi les frais d'une réduction des budgets de l'aide publique au développement qui permettent notamment de soutenir l'action des mouvements féministes à l'international, et bien sûr d'un véritable désengagement des États-Unis dans le financement des programmes internationaux d'aide au développement et plus particulièrement de ceux qui soutiennent des politiques d'égalité de genre.
2. Les nécessaires reconnaissance et sécurisation du rôle central des associations féministes dans la lutte contre le masculinisme
Dans ce contexte de fragilisation, la délégation estime aujourd'hui primordial, d'une part, de reconnaître la centralité du rôle des associations féministes dans la lutte contre les masculinismes, et d'autre part, d'abonder et de sécuriser le financement de ces associations.
Plus encore, les rapporteures appellent à un renforcement global de l'arsenal politique, juridique et budgétaire de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Elles rappellent que sans moyens budgétaires à la hauteur, la protection des victimes restera défaillante.
Comme le rappelait Hélène Roger257(*), directrice du Pôle Analyse et Plaidoyer de l'association Sidaction, il est indispensable d'apporter « la reconnaissance et la sécurisation de l'expertise et du rôle central des associations dans ce dispositif, à un moment où les subventions diminuent fortement, où les libertés associatives reculent et où les attaques de groupes réactionnaires se multiplient. (...) Un soutien sans faille à ces associations est indispensable. »
La préservation de l'écosystème associatif féministe est d'autant plus importante que ces associations bénéficient d'un niveau de confiance très élevé au sein de la population, comme le rappelle le baromètre 2026 du Haut conseil à l'égalité (HCE) sur l'état du sexisme en France selon lequel ce niveau de confiance s'établit à 75 % et qu'il est même supérieur à celui accordé aux médecins (70 %). Ce niveau de confiance très élevé traduit aussi le rôle central des associations, non seulement dans l'accompagnement des victimes, mais aussi dans la prévention et la lutte contre les idéologies masculinistes.
Dans le même esprit, la Fondation des femmes, par la voix de sa chargée de plaidoyer Faustine Garcia, avait cité devant la délégation258(*) « un baromètre (...) publié il y a un an, à l'occasion de la journée du 8 mars 2025, (...) réalisé par Omnicom Media Group avec la Fondation des femmes [qui] montrait que 66 % des Français se disent favorables au féminisme et que plus d'un tiers le juge même nécessaire. (...) selon ce sondage, les associations d'aide aux victimes recueillent 83 % de la confiance des Français. Plus d'un Français sur deux salue les efforts quotidiens des associations de terrain. Il est bon de rappeler ces chiffres, sans nier la gravité de la mouvance masculiniste, pour souligner que la société reconnaît ce que certains cherchent à délégitimer. Il est important de le souligner, car il y a une vraie confiance affirmée, et cela donne également un peu d'espoir. »
Enfin, il s'agit d'une préoccupation récurrente de la délégation aux droits des femmes, le soutien financier et les subventions budgétaires versées aux associations doivent pouvoir s'inscrire dans un cadre pluriannuel leur offrant visibilité et sécurité financière pour déployer l'ensemble de leurs actions.
Par ailleurs, le fonctionnement par réponses à des appels à projets ponctuels, renouvelés chaque année et qui demandent un niveau de technicité parfois disproportionné, est chronophage et souvent destructeur pour de petites associations qui n'ont ni le temps ni les ressources humaines pour monter des dossiers administratifs de réponses à ces appels à projets.
Pour reprendre les mots de Tristan Renard, sociologue et coordonnateur du CRESAM, il y a donc « une réflexion à mener sur l'architecture des politiques publiques. Aujourd'hui, qu'il s'agisse des programmes Evars (éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité) ou en matière de prévention des violences, les politiques publiques fonctionnent majoritairement par des appels à projets, ce qui a tendance à précariser les associations et les organismes et à diriger une partie de leur activité sur la réponse à ces appels à projets et sur des enjeux communicationnels. Il faudrait au contraire sécuriser ces structures pour qu'elles se concentrent sur les aspects opérationnels. »
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Recommandation n° 21 : Reconnaître et sécuriser financièrement le rôle des associations féministes dans la lutte contre les mouvements masculinistes. |
* 255 Rapport d'information n° 814 (2024-2025), déposé le 2 juillet 2025
* 256 Table ronde du 29 janvier 2026.
* 257 Audition du 22 janvier 2026.
* 258 Table ronde du 29 janvier 2026.