II. DEUX COMPOSANTES NUCLÉAIRES PLEINEMENT OPÉRATIONNELLES

A. LA COMPOSANTE NUCLÉAIRE OCÉANIQUE (CNO)

1. Une flotte sous-marine disponible et crédible

Alors que de nombreuses marines connaissent des problèmes de disponibilité relatifs tant aux navires qu'à leurs équipages, la flotte française de sous-marins lanceurs d'engins (SNLE) est pleinement opérationnelle et capable, dans un délai très court, de monter en puissance selon les circonstances.

La force océanique stratégique (FOST) comprend, outre les quatre SNLE en service actuellement, un ensemble de moyens logistiques ainsi que des moyens de transmission et des capacités de reconnaissance acoustique.

Le rôle de la FOST dans la doctrine nucléaire française est de participer à toutes les missions nucléaires ce qui inclut la capacité de délivrer un « avertissement nucléaire » et de déclencher une frappe en second en cas d'attaque surprise contre les intérêts vitaux de la France. Afin de pouvoir accomplir cette mission, un SLNE est en permanence à la mer depuis la première mission opérée en 1972.

Le commandant de la FOST doit veiller en toutes circonstances à ce que l'ordre d'engagement nucléaire du président de la République puisse être transmis aux SNLE en mer. L'ordre du président est transmis directement et est irréversible ; plusieurs moyens techniques sont sollicités de manière redondantes afin d'assurer l'effectivité de la transmission. C'est ainsi que l'escadron Syderec [pour Système du dernier recours] de l'armée de l'Air et de l'Espace a pour mission d'assurer, en cas de besoin, la continuité des transmissions avec les composantes de la dissuasion nucléaire.

La composante océanique apporte une profondeur stratégique fondée sur les principes de dilution et de discrétion qui permettent l'invulnérabilité des SNLE en patrouille. Elle profite notamment de l'immensité et de l'opacité des océans qui rendent extrêmement difficile la détection d'un sous-marin. En quelques jours, ce sont plusieurs milliers de kilomètres que peut parcourir en toute discrétion un SNLE. À noter que chaque commandant de SNLE est seul décisionnaire de sa cinématique qu'il ajuste en tenant compte des informations qui lui sont envoyées en permanence par l'état-major de la FOST (renseignement, informations météorologiques et océanographiques).

Les quatre SNLE de la classe Le Triomphant en service aujourd'hui mesurent 138 mètres de long pour un maître-bau de 12,5 mètres. Ils déplacent environ 14 000 tonnes en plongée contre 9 000 tonnes pour la génération précédente de la classe Le Redoutable.

Dans l'éventualité d'un tir, si le commandant connaît le détail de cet arsenal, il ne connaît en aucun cas les cibles, cette information relevant de la prérogative du chef de l'État. La doctrine française ne désignant aucun adversaire en particulier, les armes ne disposent d'aucune information de ciblage dans leur système jusqu'à la transmission de l'ordre de tir. Pour des raisons de contrôle de l'engagement, le protocole de mise à feu des missiles nécessite l'intervention du commandant et de son second depuis deux emplacements distincts du navire.

La nécessaire protection d'un site stratégique

Le site de l'Ile Longue constitue une emprise hautement sécurisée qui bénéficie des dispositions particulières propres aux installations nucléaires de base secrètes (INBS). La base militaire fait l'objet d'une protection étendue assurée à la fois par des unités de gendarmerie maritime ainsi que par le bataillon de fusiliers marins « de Morsier ».

Plusieurs menaces sont prises en compte sur la base dont la lutte anti-drones (LAD). À cet égard, les autorités rencontrées ont indiqué que contrairement à ce qu'avaient pu laisser entendre plusieurs médias16(*), les survols de drones intervenus en décembre 2025 à l'Île Longue n'avaient pas atteint les SNLE stationnés sur la base navale.

Les rapporteurs estiment que la défense sol/air de la base doit constituer aujourd'hui un sujet de réflexion prioritaire compte tenu de la multiplication des conflits « sous le seuil » et du développement du nombre de pays dotés de capacités balistiques. Ce sujet renvoie plus généralement à la question des moyens de défense sol/air de notre pays qui demeurent très insuffisants compte tenu notamment du nombre limité de batteries SAMP/T.

La protection et le contrôle de la rade de Brest constituent également des sujets importants, compte tenu de l'évolution du contexte géopolitique. Les retards pris dans le renouvellement des bâtiments chasseurs de mines obligent aujourd'hui à envisager une solution transitoire constituée d'achat de bâtiments civils qui seront militarisés. Par ailleurs, le bataillon des fusiliers marins Amyot d'Inville chargé de la protection des mouvements des SNLE et des SNA dans la rade de Brest utilise plusieurs vedettes du type CB90 fabriquées par SAAB et prêtées par la Marine suédoise. Ces vedettes conçues pour les interceptions en mer qui répondent à un besoin exprimé par les forces pourraient prochainement équiper les unités chargées de protéger les abords des ports de Brest, Cherbourg et Toulon.

2. Une maîtrise des vecteurs et des têtes nucléaires à conserver

La crédibilité de la composante océanique repose notamment sur la qualité des vecteurs et des têtes nucléaires qui font l'objet de modernisations régulières. La performance des missiles M.51 produits par Ariane group comme le savoir-faire du CEA pour optimiser les têtes nucléaires sont aujourd'hui reconnus. Les travaux permettant de concevoir les vecteurs et les têtes nucléaires qui succéderont aux armes aujourd'hui en service ont déjà commencé et font déjà l'objet de tests à l'occasion des essais actuels.

Le premier SNLE 3G, dénommé L'Invincible, attendu en 2036, devrait être doté dans un premier temps du missile M 51.4, auquel pourrait succéder un nouveau missile plus moderne et plus puissant en cours de vie du navire.

3. Le maintien des compétences technologiques et des capacités d'entretien

Le bon niveau de disponibilité des SNLE s'explique par la qualité de la filière nucléaire militaire française tant en ce qui concerne leur fabrication que leur maintien en conditions opérationnelles (MCO).

Le respect du plan de renouvellement des SNLE et des SNA a permis à la fois de respecter le calendrier des entrées en service des SNA de la classe Suffren dont le quatrième exemplaire sur les six attendus, le de Grasse, est aujourd'hui en phase d'essais à la mer ; puis d'engager la fabrication du premier SNLE 3G de la classe Invincible prévu pour 2036, ainsi que celle du futur porte-avions France libre attendu pour 2038. La continuité de la construction des différents navires et de leurs chaudières assure le maintien et la transmission des savoir-faire, la préservation de l'expertise technique et la capacité à innover.

Au-delà de la filière de production qui repose pour l'essentiel sur les équipes de Naval group, ce sont les capacités d'entretien des sous-marins qui font la différence, qu'il s'agisse des entretiens réguliers après chaque mission ou bien des opérations de « grand carénage » qui interviennent tous les dix ans. Alors que les entretiens réguliers sont réalisés dans les bassins de l'Ile Longue, les opérations de « grand carénage » ont lieu dans le bassin n°8 de la base navale de Brest qui est configuré pour conduire les opérations de levage avec un très haut niveau de sécurité.

Le fait de disposer de trois bassins pour quatre sous-marins oblige à gérer au mieux les opérations d'entretien. Les responsables de la FOST souhaiteraient pouvoir disposer d'un quatrième bassin, ce qui leur apporterait davantage de souplesse pour procéder aux différentes opérations de maintenance et permettrait de ne pas être dans l'obligation de maintenir à quai l'un des navires.

Interrogé sur l'intérêt qu'il pourrait y avoir à accroître le nombre de SNLE d'une unité, l'état-major de la FOST a indiqué que l'ensemble du système était cohérent et optimisé pour quatre navires et que les progrès en termes de performances réalisés entre la première et la deuxième génération de SNLE avaient permis de réduire d'une unité le nombre des SNLE sans perdre en capacités opérationnelles. Dans l'immédiat, plutôt que d'accroître le nombre des SNLE, les responsables rencontrés suggèrent de poursuivre le renouvellement de certains matériels en dotation sur les SNLE afin de leur apporter le meilleur niveau technologique possible.

Les rapporteurs recommandent donc de poursuivre la modernisation des SNLE 2G à travers le remplacement, lorsque cela est utile, de certains matériels d'origine (périscope, sonar) par des matériels de dernière génération plus performants afin de préserver l'excellence technologique de ces navires.

4. L'enjeu des ressources humaines

Si le maintien en conditions opérationnelles des SNLE est assuré de manière satisfaisante, l'attention des rapporteurs a été attirée sur le caractère plus sensible de la gestion des ressources humaines. Les difficultés d'embauche et de fidélisation déjà rencontrées par la marine de surface sont amplifiées pour les sous-marins qui connaissent des contraintes encore plus importantes, liées à l'enfermement pendant les trois mois environ que durent les patrouilles en mer des SNLE.

Comme l'a indiqué un des responsables de la FOST : « enfermer un jeune dans une boîte de conserve sans téléphone est compliqué ». Par ailleurs, certains métiers font l'objet d'une concurrence d'autres employeurs qui n'hésitent pas à mettre les moyens pour attirer des personnels qualifiés, notamment dans la filière nucléaire. Dans ce domaine, la relance du nucléaire civil crée une tension sur les ressources humaines y compris pour les industriels engagés dans les programmes nucléaires militaires comme Naval group à Cherbourg.

Un dialogue existe entre la Marine nationale et certains industriels afin de limiter les départs qui a donné lieu, dans certains cas, à des engagements formalisés. Cette démarche contractuelle mériterait, selon les rapporteurs, d'être généralisée à l'ensemble des filières qui concourent à la dissuasion nucléaire et à la relance du nucléaire civil.

La Marine doit déployer d'importants efforts pour recruter des jeunes qu'elle forme elle-même. Il arrive que le marin en charge du pilotage d'un SNLE acquière sa qualification avant d'avoir passé son permis de conduire automobile. Il est donc essentiel pour la Marine de pouvoir communiquer sur ses métiers et les carrières qu'elle propose. C'est pourquoi les rapporteurs sont favorables à ce que le ministère des Armées puisse relancer des campagnes de communication en faveur des recrutements, les actions de communication ayant été restreintes ces derniers mois par mesure d'économie budgétaire17(*).

5. La transition déjà engagée vers les SNLE 3G

Alors que les débats sur la FOST se concentrent souvent sur le nombre de SNLE, il apparaît que la qualité de ces navires et de leur entretien constitue des aspects plus fondamentaux que le seul critère quantitatif. La disponibilité des navires représente, en effet, la variable décisive sur le plan opérationnel. Or cette disponibilité repose aujourd'hui sur les infrastructures nécessaires pour conduire les opérations d'entretien ordinaires et extraordinaires ainsi que sur les équipages.

La crédibilité des SNLE français tient aujourd'hui beaucoup à la qualité de l'ensemble des composantes du soutien au travers des trois bassins d'entretien qui permettent de réaliser, par roulement, l'ensemble des opérations de MCO. L'existence de ces trois bassins d'entretien pour quatre SNLE constitue un avantage comparatif envié par la Royal Navy qui ne dispose que d'un seul bassin d'entretien, ce qui génère le phénomène de « file d'attente », des retards et in fine des indisponibilités durables.

Un enjeu majeur pour la FOST consiste à préserver ces savoir-faire et cette capacité d'action au bénéfice de la prochaine génération de SNLE 3G. Or ces nouveaux navires présenteront des caractéristiques différentes (plus longs, un peu plus lourds), tandis que les prochaines générations de missiles sont appelées à être plus massives pour améliorer encore leurs performances. Ces évolutions rendent indispensables des investissements importants. C'est notamment le cas à la base opérationnelle de l'Ile Longue où il est nécessaire de moderniser les superstructures qui entourent les deux bassins.

Sans vouloir interférer dans les arbitrages en cours concernant la nature des investissements à réaliser d'une part sur la base navale de Brest concernant la rénovation du bassin d'arrêt technique majeur des SNLE et d'autre part sur la base opérationnelle de l'Île Longue concernant en particulier les superstructures, les rapporteurs estiment qu'une vision à long terme doit être privilégiée tenant compte notamment des risques naturels afin de préserver dans la durée le savoir-faire de la FOST et la disponibilité des navires, les SNLE 3G étant prévus pour rester en service jusque dans les années 2090.


* 16 https://www.lemonde.fr/international/article/2025/12/05/drones-au-dessus-de-la-base-navale-de-l-ile-longue-les-autorites-francaises-assument-une-nouvelle-fois-la-discretion_6656185_3210.html

* 17 À noter que le Parlement a validé, dans le cadre de l'examen du projet de loi portant actualisation de la LPM, la proposition de notre commission de compléter le rapport annexé afin de prévoir que « les crédits de communication sont préservés afin, notamment, de soutenir les efforts de recrutement. »

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