C. UN RENOUVELLEMENT DES DEUX COMPOSANTES NUCLÉAIRES ENGAGÉ DEPUIS 2015
Le renouvellement des deux composantes de la dissuasion nucléaire a été engagé sous la présidence du président François Hollande. Lors de son discours sur la dissuasion nucléaire prononcé à Istres le 19 février 2015, il a en effet indiqué avoir lancé les études de conception du SNLE de troisième génération ainsi que les adaptations futures du missiles M51. Il a également demandé la réalisation d'études pour « explorer ce que pourra être le successeur de l'ASMPA ». Le président François Hollande avait également indiqué dans le même discours avoir « donné instruction au CEA de préparer, à l'échéance de leur fin de vie, l'évolution nécessaire des têtes nucléaires ».
La commande du développement du missile de croisière hypersonique Air-sol nucléaire de 4ème génération (ASN4G) constitue donc l'aboutissement d'une décision prise il y a plus de dix ans. Ce missile étant voué à équiper le standard F5 du Rafale à compter de 2035, le cycle de renouvellement du vecteur de la composante nucléaire aérienne se sera donc étalé sur une vingtaine d'années.
Le temps de la dissuasion n'est donc pas le temps de la vie politique et notamment du quinquennat. La dissuasion nucléaire n'a été possible et demeure une réalité uniquement parce que les présidents de la République successifs et les majorités parlementaires qu'ils ont connues ont confirmé année après année cet engagement de la Nation toute entière.
La France est aujourd'hui engagée dans le renouvellement de ses deux composantes nucléaires ce qui constitue un défi à la fois humain, technologique et financier.
1. Plusieurs programmes majeurs menés concomitamment
La DGA est aujourd'hui mobilisée par le renouvellement en cours des deux composantes avec par ailleurs d'autres programmes importants (standard F5 du Rafale, PANG « France Libre », capacité char intermédiaire...).
a) La composante nucléaire océanique (programme d'ensemble « Coelacanthe »)
Les différents aspects de la composante nucléaire océanique font l'objet d'une programmation dans le cadre du programme « Coelacanthe ».
Les quatre SNLE 2G opérationnels ont été admis au service actif entre 1997 (Le Triomphant) et 2010 (Le Terrible). Leur renouvellement fait l'objet du programme de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de 3ème génération (SNLE 3G), dont le stade d'élaboration a été lancé fin 2016 et la phase de réalisation en 2021. Par ailleurs, afin de maintenir les capacités opérationnelles des SNLE 2G jusqu'à leur retrait de service, des travaux de modernisation sont engagés.
À leurs mises en service qui débuteront dans le courant de la décennie 2030-2040, les SNLE 3G répondront à l'évolution de la menace, notamment en termes d'invulnérabilité, c'est-à-dire de non détectabilité lorsqu'ils sont déployés dans les profondeurs des océans, et ils embarqueront jusqu'à l'horizon 2090 les versions à venir du missile M51.
Le périmètre du programme comprend, outre le développement et la construction des sous-marins (chaufferies nucléaires incluses), l'adaptation des moyens de qualification et d'essais étatiques et industriels spécifiques, ainsi que les moyens de formation et d'entraînement des équipages et la logistique initiale.
L'étape 2 de la réalisation du programme de SNLE 3G a été lancée en novembre 2025. Elle comprend la conception détaillée et la réalisation du premier de série, « l'Invincible », qui ont été commandées et ont physiquement débuté.
Les rapporteurs se sont interrogés sur la signification des propos du chef de l'État qui a indiqué dans son discours du 2 mars 2026 que « nos futurs sous-marins ont été mis en chantier ». Interrogée, la DGA a confirmé que l'usage du pluriel n'était pas un hasard puisque le lancement de l'étape 2 du programme SNLE 3G comprend la conception détaillée des quatre navires qui composeront la classe « Invincible » et que les commandes lancées ne se limitent pas au « premier de série » mais concernent tous les approvisionnements à longs délais concernant notamment les différents éléments qui permettent de réaliser les chaufferies nucléaires (notamment les cuves) ainsi que les coques (notamment des stocks d'acier spécial).
Le programme de missiles mer-sol balistiques stratégiques (MSBS) M.51 contribue pour sa part au maintien des capacités de la force océanique de dissuasion, en permettant de doter les quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de versions incrémentales successives de missiles répondant aux développements actuels et futurs des systèmes de défense adverses.
Les principales performances caractéristiques du missile M.51 sont la capacité d'emport, la portée et la précision.
Tous les SNLE dans le cycle opérationnel sont pourvus de missiles en versions M51.1, M51.2 et M51.3. Les missiles de la version M51.3, lancée en 2014, sont désormais opérationnels à la suite de leur mise en service en 2025. Dans son discours du 19 février 2015, le président François Hollande avait indiqué que la France possédait trois lots de 16 missiles portés par sous-marins. Cette proportion demeure correcte aujourd'hui, les trois lots de missiles permettant d'armer alternativement les trois sous-marins concernés par la posture de dissuasion tandis que le quatrième connaît un arrêt technique majeur.
Le missile M51.3, dont la production se poursuit, est adapté aux défenses actuelles et de la prochaine décennie. Il embarque progressivement sur les SNLE. La version M51.4 qui sera adaptée aux futures défenses est désormais en réalisation pour une livraison au milieu de la prochaine décennie.
Les rapporteurs ont également pu échanger sur les études menées sur le successeur du missile M51 qui constituera une nouvelle classe de vecteurs dotée de caractéristiques inédites tant en ce qui concerne leurs dimensions que leurs performances.
b) La composante nucléaire aéroportée (programme d'ensemble « Horus »)
La programmation concernant la composante nucléaire aéroportée porte sur les missiles air-sol moyenne portée amélioré (ASMPA) et, leur successeur, le missile air-sol nucléaire de 4ème génération (ASN4G).
Le missile air-sol moyenne portée amélioré (ASMPA) est un missile supersonique fabriqué par MBDA France emportant une charge nucléaire, aujourd'hui mis en oeuvre sur Rafale F4 et constitutif de la composante nucléaire aéroportée (CNA). Dans son discours du 19 février 2015, le président François Hollande avait indiqué que la France possédait 54 vecteurs ASMPA.
Ce missile a été mis en service opérationnel en 2009. Sa rénovation en cours à mi-vie (RMV ASMPA) est destinée à traiter les péremptions pyrotechniques et les obsolescences ainsi qu'à permettre au missile de faire face à l'évolution des menaces. La réalisation a été lancée en décembre 2016, l'ASMPA-R est en service opérationnel depuis fin 2023 dans les FAS, et depuis fin 2025 dans la FANU.
Le programme air-sol nucléaire de 4ème génération (ASN4G) a quant à lui pour objet de remplacer l'ASMPA rénové. Il garantira la pérennité de la composante nucléaire aéroportée avec des performances et notamment des capacités de pénétration accrues par rapport à l'ASMPA rénové.
L'hypervélocité du missile ASN4G (hypersonique et manoeuvrant) garantira une supériorité opérationnelle au système d'armes, en tenant compte de l'évolution des défenses adverses jusqu'à l'horizon de son retrait de service et en offrant une capacité de pénétration de ces défenses.
Le programme du futur missile Air Sol Nucléaire de 4ème génération (ASN 4G) a été lancé en réalisation en mars 2026 pour une mise en service à l'horizon 2035. Ce changement de classe de missile aura également pour conséquence de devoir développer de nouvelles têtes nucléaires qui seront adaptées aux caractéristiques des nouveaux vecteurs. Les rapporteurs ont été informés que le CEA disposait des stocks suffisants de matières nucléaires pour pouvoir gérer la transition entre les deux types de têtes nucléaires.
c) Les transmissions (programme d'ensemble « Hermès »)
Les transmissions constituent un aspect essentiel de la dissuasion nucléaire moins évoqué. Or il est fondamental que le président de la République puisse engager le feu nucléaire y compris en réplique à une première attaque adverse ce qui implique de pouvoir diffuser l'ordre présidentiel de différentes façons au moyen de systèmes redondants.
Les différents systèmes de transmission font ainsi l'objet de modernisations régulières. C'est le cas en particulier des capacités clefs des quatre centres de transmissions de la Marine (TRANSOUM2) dont la rénovation est prévue prochainement mais également du successeur du réseau maillé de transmission métropolitain.
2. Un contexte budgétaire également impactant pour la dissuasion nucléaire
Depuis la fin des années 1980, la part de la dissuasion dans la mission défense a été stabilisée entre 12,5% et 13,5%. Il n'y a donc pas eu d'éviction sur l'équipement des forces conventionnelles et la dissuasion nucléaire a connu également une baisse de ses moyens qui s'est traduite par la réduction du nombre des SNLE et des escadrons des FAS ainsi que la suppression de la composante terrestre balistique (Plateau d'Albion) et préstratégique (missiles Hadès).
Les crédits dédiés à la dissuasion nucléaire étaient de 6,36 Mds€ en 2024, 6,89 Mds€ en 2025 et 7,38 Mds€ en 2026. Le ministère des Armées a indiqué aux rapporteurs que le montant des crédits alloués à la dissuasion nucléaire dans le futur devrait rester stable autour de 13% des crédits de la mission « défense » ce qui correspond, selon les estimations des rapporteurs, à environ 57 Mds€ sur les 436 Mds€ prévus par la LPM 2024-2030. Les efforts supplémentaires prévus par l'actualisation de la LPM permettront de financer le rehaussement de l'arsenal ainsi que la consolidation du programme national Tritium.
À noter, par ailleurs, que les autorisations d'engagement connaissent une forte variation en lien avec le lancement des mises en production des SNLE puisqu'elle étaient de 4,49 mds€ en 2024, de 27,61 Mds€ en 2025 avant de revenir à 8,88 Mds€ en 2026.
Cette hausse des crédits s'explique par plusieurs facteurs qui ont tendance à se cumuler. Concernant le renouvellement des composantes tout d'abord, il convient d'observer qu'il aurait été sans doute judicieux de veiller à ne pas avoir à les réaliser concomitamment. La baisse de l'effort de défense de 2,1% du PIB en 2009 à 1,85% en 2019 constitue sans doute un élément d'explication.
Toutefois, au-delà de la baisse des crédits globaux consacrés à la défense, il s'avère que la dissuasion nucléaire également a été mise à contribution en particulier sur la période 2014-2017 où le renouvellement a été engagé ce qui a eu pour conséquence de faire « glisser » plusieurs programmes. C'est le cas du premier SNLE 3G qui a connu un retard de son lancement de deux ans et dont le cadencement de la production sera de 5 ans au lieu de 3 ans dans les projections initiales.
Il en résulte la nécessité aujourd'hui de devoir mener concomitamment le renouvellement des composantes océanique et aéroportée tant pour les porteurs (SNLE 3G et Rafale F5), les vecteurs (M 51.3 puis M 51.4 et ASN4G) et les têtes nucléaires correspondantes.
Le périmètre de l'agrégat dissuasion comprend :
- La composante nucléaire océanique : SNLE (programme et MCO), missiles M51 (programmes et MCO), les infrastructures associées ;
- La composante nucléaire aéroportée : missiles aéroportés (ASMPA/ -R, ASN 4G) et MCO, et les infrastructures associées ;
- Les transmissions nucléaires (programmes et MCO des différents systèmes) ;
- Les transports spéciaux pour les éléments d'armes ;
- Les activités du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) de la Direction des Applications Militaires ;
- Les activités connexes à la dissuasion notamment dans le domaine nucléaire, sécurité et non-prolifération.
Un socle d'activités porte sur la maintenance et le maintien capacitaire des systèmes et équipements de la dissuasion : le MCO des SNLE est assuré par la Marine, celui des vecteurs (missiles M.51 et ASMPA) et celui d'une partie des transmissions nucléaires par la DGA, celui des têtes nucléaires par le CEA. La DGA est également en charge de la modernisation des systèmes pendant leur utilisation.
La loi de finances pour 2026 porte la marque de cette hausse des moyens liée au renouvellement. Les crédits consacrés aux équipements dédiés à la dissuasion nucléaire dans le programme 146 augmentent ainsi de +6,7% pour atteindre 6,12 Mds€. La hausse la plus notable concerne la rénovation des missiles ASMPA qui nécessite une augmentation des crédits de +66% à 236 M€ alors que, dans le même temps, les crédits consacrés à la modernisation des missiles M51 se maintiennent à hauteur de 821 M€. À noter que les crédits consacrés à la simulation demeurent également importants à 737 M€ tous comme ceux concernant le développement du SNLE 3G à 811 M€.
Interrogés par les rapporteurs, les différents acteurs de la dissuasion nucléaire, notamment parmi les industriels, ont estimé que le montant de ces crédits était suffisant pour atteindre les objectifs fixés mais que ces moyens contraints nécessitaient la recherche de gains de productivité notamment pour éviter que le renouvellement des vecteurs occasionne une hausse des coûts et pour veiller à bénéficier d'économies d'échelle concernant les matériels commandés en séries.