B. UN AFFAIBLISSEMENT INÉDIT DE LA « GARANTIE DE SÉCURITÉ AMÉRICAINE » DANS LE CADRE DE L'OTAN

1. Des interrogations sur les orientations de l'Administration Trump vis-à-vis de l'Europe

L'affirmation de la menace russe depuis l'annexion de la Crimée en 2014 a occasionné une prise de conscience progressive et, dès le déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022, des pays comme la Pologne et les Pays baltes ont engagé un réarmement important suivis par l'Allemagne. Mais ce réarmement visait avant tout à rendre plus efficace la protection collective apportée par le traité de l'organisation de l'Atlantique nord (OTAN). Cette protection était considérée jusqu'à il y a peu comme tellement solide que l'OTAN a accueilli deux nouvelles nations, la Finlande le 4 avril 2023 et la Suède le 7 mars 2024.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025 a toutefois changé radicalement la donne. Le rendez-vous organisé le 28 février 2025 dans le Bureau ovale où le président ukrainien a été pris à partie et considéré comme le responsable de la guerre par le président Trump a constitué un « coup de tonnerre » en Europe. Depuis lors, les pays européens les plus proches des Etats-Unis s'interrogent sur la solidité de la « garantie de sécurité » américaine en cas d'agression russe. Et le sentiment qui domine aujourd'hui est l'incertitude quant à la réaction des Etats-Unis en cas d'agression russe compte tenu notamment des signes contradictoires envoyés par le président des Etats-Unis.

« L'illusion européenne » sur l'article 5 du traité de l'OTAN

selon le général Lecointre

Le général François Lecointre, ancien chef d'état-major des armées (2017-2021), est revenu récemment19(*) sur l'illusion qu'ont eu, selon lui, les Européens pendant des années de vivre dans une ère de « paix éternelle » grâce notamment à « l'organisation de l'impuissance » en Europe. Il a estimé que la faiblesse de l'Europe avait favorisé la désinhibition de la violence de certains adversaires. Il a, enfin, fait part de son étonnement que les Européens aient pu croire à l'engagement automatique des Etats-Unis en cas d'agression de l'Europe en insistant sur le fait qu'il n'y avait jamais cru, car cela ne s'était jamais passé comme cela. Il a également jugé « irréversible » l'éloignement des Etats-Unis de l'Europe.

Encore récemment, le 21 mai 2026, le président des Etats-Unis a annoncé le transfert de 5 000 soldats américains en Pologne ce qui participe au renforcement du dispositif de l'Alliance sur le front est-européen alors qu'il avait annoncé le 1er mai 2026 le retrait de 5 000 soldats d'Allemagne. Ces annonces de nature différentes - sinon contradictoires - laissent craindre un traitement différencié entre « bons » et « mauvais » alliés de l'Administration américaine qui pourrait aboutir à terme à « une OTAN à deux vitesses ».

Les rapporteurs observent toutefois que le sommet du G7 à Évian du 15 au 17 juin a été l'occasion pour les chefs d'État et de gouvernements de réaffirmer leur soutien à l'Ukraine. Dans la déclaration finale20(*), ils ont en effet fait part de leur « soutien indéfectible à l'Ukraine alors qu'elle défend sa liberté, sa souveraineté et son intégrité territoriale », de leur souhait « d'accroître la fourniture de capacités de défense aérienne, de systèmes et d'intercepteurs supplémentaires ainsi que de capacités de longue portée » ainsi que de leur intention de renforcer les sanctions économiques contre la Russie « y compris sur les secteurs du pétrole et du gaz ». Le fait que le président Donald Trump ait également signé cette déclaration finale invite à ne pas tirer de conclusions hâtives ou définitives quant au revirement observé en 2025.

En outre, le sommet de l'OTAN qui s'est tenu à Ankara les 7 et 8 juillet 2026 a également été l'occasion de témoigner l'attachement de ses membres à l'organisation. Dans la déclaration finale du sommet21(*) les pays membres ont ainsi réaffirmé « Nous, chefs d'État et de gouvernement des pays membres de l'Alliance atlantique, nous sommes réunis à Ankara pour réitérer notre engagement indéfectible en faveur de la défense collective, consacré par l'article 5 du traité de Washington, et notre attachement au lien transatlantique. Une attaque contre un Allié est une attaque contre tous. Notre unité, notre solidarité et notre force collective restent le socle sur lequel reposent la paix, la sécurité et la prospérité dont bénéficient le milliard de citoyens que compte notre alliance de pays libres et démocratiques. Nous restons résolus à suivre notre approche à 360 degrés de la dissuasion et de la défense. »

2. Des relations entre l'Administration Trump et l'OTAN devenues chaotiques

Depuis son retour à la Maison-Blanche, les relations entre le Président Trump et l'OTAN semblent être passées par plusieurs phases.

La première phase (janvier-juin 2025) a été marquée par des exigences américaines en matière d'effort de défense en Europe - avec un objectif de 5% du PIB dont 3,5% consacrés à l'effort de défense stricto sensu - devant bénéficier à la BITD américaine ainsi que des menaces de hausse des tarifs douaniers utilisées pour obtenir des « deals » favorables aux Etats-Unis. L'objectif était de passer du « burden sharing » promu par les administrations Obama et Biden au « burden shifting ». Le sommet de La Haye lors duquel les pays membres européens se sont engagés à consacrer 5% de leur PIB à leur effort de défense au sens large a marqué le terme de cette période caractérisée par la recherche de « deals » avantageux pour les Etats-Unis.

La deuxième phase est marquée par la crise transatlantique provoquée par la volonté du président Trump en janvier 2026 d'annexer le Groenland. Les Européens ont vécu cet épisode comme une réplique violente du rendez-vous dans le Bureau ovale avec le président ukrainien du 28 février 2025. Non seulement les Etats-Unis soutenaient la Russie mais ils étaient prêts dorénavant à s'en prendre également à l'Europe. L'intervention du secrétaire général de l'OTAN a permis de dénouer la crise en décidant un renforcement du dispositif otanien au Groenland pour répondre à la préoccupation exprimée par le président américain. Mais si les revendications ont baissé d'intensité, elles demeurent néanmoins en arrière-plan.

La troisième phase a débuté avec la crise du détroit d'Ormuz à la suite du déclenchement de la guerre avec l'Iran le 28 février 2026 et le refus des alliés européens de s'engager aux côtés des Etats-Unis. Depuis lors, le président Trump a prononcé des propos hostiles à l'Alliance tandis que la tentation de distinguer les membres selon leur soutien a resurgi. Le bon déroulement du sommet du G7 à Évian comme la signature de l'accord marquant l'arrêt des hostilités entre l'Iran et les Etats-Unis au Château de Versailles constituent néanmoins des indications que le dialogue est maintenu des deux côtés de l'Atlantique.

Dix-huit mois après le retour de Donald Trump à la tête des Etats-Unis, l'Alliance atlantique existe toujours et demeure pleinement opérationnelle sur le plan militaire dans un contexte marqué par le réarmement accéléré de ses membres européens. Mais le doute s'est invité concernant la détermination des Etats-Unis à honorer leurs engagements au titre de l'article 5 du Traité. Pour un expert auditionné par les rapporteurs : « un engagement nucléaire états-unien au profit de l'Europe en cas de crise grave contre la Russie semble improbable à l'heure actuelle ».

Cette incertitude a accéléré la réflexion en Europe sur la nécessité d'assumer davantage la sécurité du continent y compris sur le plan stratégique. Cette préoccupation passe notamment par une coopération renforcée des services européens compétents pour partager leurs analyses sur la nature et l'intensité des menaces.

La dissuasion nucléaire française et l'OTAN

Les forces nucléaires françaises, par leur stricte indépendance, jouent un rôle dissuasif propre, qui renforce la sécurité de l'Alliance en général et de l'Europe en particulier, par leur existence même.

La contribution singulière de la France dans la dimension nucléaire de l'Alliance, telle que formulée dans la Déclaration du Sommet d'Ottawa en 1974, est de mieux en mieux comprise et intégrée par nos Alliés dans leur réflexion stratégique. Elle s'ancre historiquement dans les raisons de la rupture de 1966 et le refus de la riposte graduée, dont la mission nucléaire de l'OTAN endossée par le NPG est aujourd'hui l'héritière.

Au sein de l'Alliance atlantique, la France a, en tant qu'État doté, contribué à la définition de la politique nucléaire de l'Alliance, sans toutefois participer aux mécanismes de planification nucléaire du NPG.

Au même titre que le Royaume-Uni, elle incarne l'existence au sein de l'Alliance de multiples centres de décision indépendants, compliquant de facto les calculs d'un agresseur potentiel. Cela ne signifie pas une incapacité à se coordonner. D'une part, les dialogues stratégiques sur les affaires nucléaires au sein du P3 (Etats-Unis, Royaume-Uni, France) sont réguliers et l'intimité stratégique est bien installée. Enfin, la France reste membre à part entière des Conseils de l'Atlantique Nord (ambassadeurs ou autorités politiques) et des Conseils Militaires de l'OTAN (représentant militaire ou CEMA), qui sont des entités clés dans le processus de gestion d'une crise - y compris nucléaire - au sein de l'OTAN.


* 19 https://www.lexpress.fr/secret-defense/les-etats-unis-ne-nous-defendraient-pas-lalerte-du-general-lecointre-5X3BP5LUTFGOJLEOW3TDA6YPM4/

* 20 https://www.elysee.fr/G7evian/2026/06/17/declaration-des-chefs-detat-et-de-gouvernement-du-g7-sur-les-questions-geopolitiques

* 21 https://www.nato.int/fr/about-us/official-texts-and-resources/official-texts/2026/07/08/the-ankara-summit-declaration?selectedLocale=fr

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