C. LA NÉCESSITÉ DE DÉVELOPPER L'ÉPAULEMENT CONVENTIONNEL
Pendant longtemps la France a tenu un discours qui pouvait paraître, à certains égards, ambigu sur l'épaulement conventionnel consistant à laisser penser que la dissuasion nucléaire était, à elle seule, suffisante pour prévenir un engagement de haute intensité avec une puissance dotée.
Concernant la défense anti-missiles, le président Chirac indiquait par exemple que « nul ne peut prétendre qu'une défense antimissiles suffit à contrer la menace représentée par des missiles balistiques » tandis que le président Sarkozy déclarait en 2008 qu'« une défense antimissile ne sera jamais assez efficace pour préserver nos intérêts vitaux ». La position de la France n'était pas davantage favorable aux missiles balistiques conventionnels, le président Sarkozy dans le même discours de 2008 ayant proposé « l'ouverture de négociations sur un traité interdisant les missiles sol-sol de portée courte et intermédiaire ». Ces prises de position s'inscrivaient certes dans un contexte d'après-guerre froide et de réduction des armements et de l'effort en faveur de la défense. Mais elles traduisaient également sans doute la conviction qu'une guerre de haute intensité entre puissances dotées était devenue impossible.
L'évolution récente des conflits est venue contredire cette vision en démontrant que le seuil de recours au nucléaire pouvait être relativement élevé. Pour le chercheur Sébastien Philippe auditionné par les rapporteurs : « on ne connait pas le niveau au-delà duquel une puissance dotée recourrait à l'arme nucléaire car la Russie a subi plus de 1 million de pertes depuis 2022 sans utiliser l'arme nucléaire ». Pour le même auditionné : « ce qui fait sens aujourd'hui c'est la capacité à détruire dans la profondeur de manière conventionnelle ».
Pour un expert auditionné également « le risque nucléaire en Europe est pour l'heure assez faible. Par contre le risque d'attaques conventionnelles au moyen de drones, missiles de croisière et/ou balistique constitue une réelle menace face à laquelle nous n'avons pour l'heure qu'assez peu de moyens défensifs mais également offensifs pour répondre de manière proportionnelle ».
C'est la raison pour laquelle le discours du 2 mars 2026 a constitué une évolution importante au regard de la place accordée à l'épaulement conventionnel. Le chef de l'État a considéré, en effet, que « les puissances nucléaires comme la France doivent aussi s'accoutumer à la possibilité de conflits majeurs sous le seuil nucléaire dans leur environnement immédiat ». Or comme il l'a également indiqué, « pour gérer ce genre de situation avant qu'elle ne franchisse le seuil nucléaire, il faut des capacités spécifiques. L'alerte avancée pour détecter les menaces, la défense aérienne élargie pour s'en prémunir, la frappe dans la profondeur pour contrer et agir au plan offensif ».
La guerre en Ukraine depuis février 2022 et la guerre au Proche et Moyen-Orient depuis juin 2025 ont fait évoluer les perceptions sur ces trois sujets et même si des choix restent à réaliser et si les crédits doivent encore être trouvés, les termes du débat sont aujourd'hui clarifiés.
Les rapporteurs rappellent que le projet de loi portant actualisation de la LPM prévoit, à l'initiative du Sénat, de développer une trame balistique de portée opérative (500 à 1500 km) en complément de la portée de 2500 km prévue initialement par le texte. Ce type de vecteurs est appelé, en effet, à jouer un rôle important à l'avenir notamment pour conduire les missions SEAD. Les rapporteurs considèrent que cette nouvelle catégorie de missiles opératifs pourrait doter les trois Armées puisque ceux-ci peuvent techniquement être délivrés tant par un Rafale qu'une frégate ou un système de type LRU de nouvelle génération.
Un nouveau rôle pour l'armée de Terre
Avec l'abandon de la composante terrestre de la dissuasion dans les années 1990 (missiles du plateau d'Albion et systèmes mobiles Hadès), les forces nucléaires françaises ont adopté un format à deux composantes stratégiques, l'une océanique et l'autre aéroportée. Pour autant, la contribution de l'armée de Terre a la dissuasion n'a jamais cessé : les forces conventionnelles « épaulent » en permanence les forces stratégiques. Les évolutions géopolitiques devraient lui redonner un rôle plus affirmé en particulier en matière d'épaulement.
En effet, des forces terrestres robustes sont indispensables au dialogue stratégique, pour incarner notre solidarité vis-à-vis de nos partenaires et tester la détermination de nos adversaires.
Face au développement des actions sous le seuil, l'armée de Terre offre des options supplémentaires au pouvoir politique pour mieux maitriser l'escalade et éviter un contournement par le bas.
Face au développement des actions hybrides, elle offre aux décideurs des options diversifiées de réponse, y compris dans les zones grises. Elle leur préserve ainsi des marges de décisions stratégiques et une liberté d'action.
L'armée de Terre contribue également à la protection rapprochée des sites et effecteurs de la dissuasion, par ses moyens de lutte antidrones et antiaérienne et par ses déploiements sur le territoire national.
Enfin, les forces terrestres contribuent à la manoeuvre de renseignement par leurs capteurs, et à la suppression des défenses ennemies, par leurs capacités de frappe dans la profondeur ou d'agression électromagnétique.
Ces nouveaux enjeux amènent l'armée de Terre à replacer la dimension nucléaire au coeur de la formation de ses personnels, à réinvestir le champ de la réflexion doctrinale et à envisager d'intégrer cette dimension dans ses grands exercices.
Ils nécessitent également - comme pour la Marine nationale et l'Armée de l'Air et de l'Espace - de poursuivre le développement des moyens de lutte anti-aérienne et de lutte anti-drones en prêtant une attention particulière à la mise en réseau des capteurs.
1. Renforcer la défense antimissile des cibles stratégiques
Faute de moyens, la France a trop longtemps négligé de se doter d'une véritable défense antimissile. Pour « habiller » ce choix il était devenu habituel de déclarer que le dôme de fer israélien n'était pas duplicable en France compte tenu de la différence de taille des deux territoires. Si on ne peut que souscrire à cette affirmation, il n'en demeure pas moins que la protection des sites stratégiques français - militaires comme civils - n'est pas assurée aujourd'hui de manière satisfaisante.
Le projet de bouclier antimissile européen (« European Sky Shield Initiative ») lancé par l'Allemagne en 2022 qui réunit aujourd'hui 24 pays a relancé le débat sur la place de la défense antimissile en Europe. Même s'il s'agit davantage d'une procédure d'achats en commun que d'un système intégré, l'initiative allemande a mis en évidence la faiblesse de nos moyens25(*) dans ce domaine.
Comme l'a indiqué un expert auditionné par les rapporteurs : « il serait illusoire de chercher à protéger l'ensemble du territoire européen face aux attaques de drones et de missile, l'exemple israélien, au territoire bien plus petit, l'a montré au cours de la guerre récente. Il faudrait chercher à protéger en priorité nos bases stratégiques ainsi que le complexe militaro-industriel et énergétique, qui seraient probablement les cibles privilégiées de frappes ».
Si la question de la défense sol-air antimissiles est devenue prioritaire c'est que les États dotés ou possesseurs de l'arme nucléaire ne sont plus à l'abri d'un conflit de haute intensité comportant l'utilisation de missiles de croisière ou balistiques. En 2025, quatre pays possédant l'arme nucléaire - l'Inde, le Pakistan, la Russie et Israël - ont été touchés par des attaques de missiles, les deux derniers continuant à subir des frappes en 2026.
Selon une autorité auditionnée, la défense aérienne élargie pourra faire partie des partenariats développés dans le cadre de la dissuasion avancée. Le système SAMP/T-NG est une capacité fiable, éprouvée qui constitue une base de souveraineté et une solution d'interopérabilité européenne. À noter que le Danemark a fait part de son intention d'acquérir le système de défense aérienne SAMP/T-NG.
Selon une autre autorité auditionnée, sans chercher à construire un dôme « infranchissable », il conviendrait d'augmenter le nombre de nos systèmes de défense aérienne afin d'être en mesure de traiter certains types d'attaques concernant des sites sensibles qui sont maintenant devenus vulnérables à des attaques conventionnelles.
Les rapporteurs considèrent comme indispensable le renforcement des capacités de défense sol-air des bases à capacité nucléaire afin de pouvoir mieux réagir à un engagement de haute intensité en Europe « sous le seuil » nucléaire.
2. Développer une capacité de frappe dans la profondeur
L'évolution de la guerre en Ukraine a mis en évidence le rôle clé des frappes dans la profondeur pour détruire des infrastructures ou des matériels derrière les lignes de front au moyen de drones ou de missiles. Toutefois, l'amélioration des défenses sol-air des belligérants a progressivement réduit l'efficacité des drones et des missiles de croisière qui se déplacent à faible altitude. Si les drones sont maintenant utilisés en salves pour garantir la survivabilité d'une fraction suffisante d'entre eux, le coût des missiles de croisière rend difficile d'en multiplier l'usage.
Les contraintes propres aux missiles de croisière ont renouvelé l'intérêt pour les missiles balistiques qui utilisent des trajectoires plongeantes depuis une altitude plus grande et arrivent à des vitesses nettement plus élevées rendant ainsi plus complexe leur interception.
La guerre menée par Israël et les Etats-Unis à l'Iran a démontré l'efficacité des missiles balistiques de différentes portées et notamment celle des missiles aérobalistiques d'environ 1 000 km de portée. C'est la raison pour laquelle la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées a obtenu lors du débat en première lecture au Sénat sur le projet de loi portant actualisation de la LPM une modification de l'alinéa26(*) consacré initialement au seul missile balistique terrestre (MBT) afin de prévoir le développement d'une véritable trame balistique complète jusqu'à 2 500 km. Si le développement du MBT reste prioritaire, d'autres segments « plus courts » pourront ainsi être développés afin d'être opérés depuis un Rafale (missile aérobalistique), un système terrestre de type LRU ou une frégate.
Les rapporteurs sont favorables au développement d'une trame balistique opérative, stratégique et souveraine pour permettre l'épaulement conventionnel de la dissuasion nucléaire et prévenir son « contournement par le bas ».
3. Améliorer les systèmes d'alerte avancée aux niveaux national et européen
L'alerte avancée permet de détecter un tir de missile et de suivre sa trajectoire afin de déclencher, si elle est possible, son interception. L'accroissement des menaces balistiques et hypersoniques notamment russes pose la question de la création d'une capacité européenne d'alerte avancée.
Pour l'EMA-FN : « l'intérêt d'un système d'alerte avancée est de permettre l'attribution d'un tir balistique et de fournir un préavis de mise à l'abri des autorités et des populations. Une telle capacité repose sur i) un ensemble de satellites qui détectent la signature infrarouge d'un missile dans sa phase propulsée, ii) des radars alerteurs au sol fixes ou mobiles pour suivre la phase de rentrée du missile et guider le cas échéant des intercepteurs, et iii) un système de commandement et de contrôle (C2) permettant les calculs de trajectographie, la classification des types de missiles et la diffusion des informations aux destinataires de l'alerte ».
La France, tout comme ses alliés européens, s'appuie notamment sur deux types de capacités alliées : des capacités spatiales et des radars terrestres dans le cadre de la défense antimissile balistique de l'OTAN.
La France a, pour sa part, capitalisé, à la faveur d'expérimentations passées de capteurs spatiaux, une base de données nationale de signatures et dispose de moyens contribuant à l'alerte avancée.
Elle a, par ailleurs, mené depuis plusieurs années des travaux en développant un démonstrateur de radar et un démonstrateur de satellite d'alerte SPIRALE (Système préparatoire infrarouge pour l'alerte). Plusieurs programmes aboutiront au cours de la prochaine décennie27(*).
La LPM 2024-2030 prévoit ainsi le développement du radar transhorizon NOSTRADAMUS (1ère capacité démontrée avant 2030), le développement d'un satellite géostationnaire de détection champ large infra rouge (IR) et le développement de radars alerteurs UHF mobiles (prévision de livraison à l'horizon 2035).
Plusieurs autres programmes contribuant à la capacité d'alerte avancée sont développés dans le cadre de partenariats : détection spatiale initiale (Odin's Eye) ; mise en alerte des autorités et de la population, trajectographie et interception endo-atmosphérique (Twister - Timely Warning and Interception with Space-based TheatER surveillance).
La France collabore déjà avec l'Allemagne sur le projet de détection spatiale initiale Odin's Eye. C'est un maillon essentiel car c'est le premier élément de la chaine de détection et d'alerte.
Les travaux de l'étude Twister portée par MBDA sont prometteurs. Ils ont cependant donné lieu à deux projets concurrents :
- le projet HYDIS (HYpersonic Defence Interceptor Study) : conduit par MBDA France au profit de la France, de l'Allemagne, de l'Italie et des Pays-Bas (le Royaume-Uni participe comme observateur) ;
- le projet HYDEF (European HYpersonic DEFence interceptor) : conduit par SMS (Espagne) et Diehl (Allemagne) au titre de la Belgique, de l'Allemagne, de l'Espagne, de la Norvège et de la Pologne.
Deux projets majeurs et concurrents sur le segment de l'interception ne sont probablement pas soutenables pour l'Europe, raison pour laquelle le président de la République a appelé dans son discours du 2 mars 2026 à converger sur cette capacité « dans un esprit de complémentarité et de souveraineté européenne ».
L'initiative franco-allemande JEWEL (Joint Early Warning for a European Lookout) vise à poser les fondations d'une capacité européenne d'alerte avancée, en s'articulant autour de trois piliers (capteurs spatiaux, radars sol, système de commandement). L'initiative, lancée par les deux ministres chargés de la défense fin 2025 prévoit que la France et l'Allemagne mettent chacune en orbite un à deux satellites géostationnaires, complémentaires et interopérables, capables de surveiller en continu les lancements de missiles depuis l'espace.
L'initiative organise également la création d'une interface commune, appelée « preliminary interoperability backbone », qui assurera la mise en réseau des deux systèmes nationaux, facilitera l'échange de données en temps réel et préparera le renforcement de la capacité à travers de futures composantes européennes.
Cette interconnexion marque selon le MINARM la première étape vers une capacité pleinement européenne, qui s'élargira progressivement grâce à la contribution d'autres États partenaires. Dans ce sens, une ouverture aux partenaires a été faite le 16 avril 2026 par le biais de l'Agence Européenne de Défense.
* 25 Le nombre de systèmes sol-air SAMP-T qui était de 8 en 2025 devrait être porté à 10 en 2030 puis 12 en 2035 selon le projet de loi portant actualisation de la LPM.
* 26 L'alinéa 87 du rapport annexé du projet de loi portant actualisation de la LPM prévoit ainsi dans sa version définitive que : « Des études pour le développement de capacités de frappe dans la profondeur (DPS) seront lancées dès 2026 afin de disposer de missiles conventionnels d'une portée allant prioritairement jusqu'à la classe 2 500 km (missile balistique terrestre - MBT) dans le courant de la prochaine décennie. »
* 27 À noter que l'alinéa 74 du rapport annexé du projet de loi portant actualisation de la LPM indique concernant l'alerte avancée que : « En fonction des résultats des expérimentations qui ont débuté fin 2025, des travaux de montée en maturité du radar transhorizon Nostradamus permettraient de disposer d'une première brique avant 2030. Avant 2035, il sera complété par un satellite géostationnaire de détection infrarouge et des radars alerteurs UHF mobiles. Ces capacités constitueront la participation française au projet d'initiative européenne Joint early warning European look out (JEWEL). »