C. VIEILLISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE ET CAPITALISATION

Un système de retraite organise les droits des actifs d'aujourd'hui sur une production future. Il y a deux manières d'organiser ces droits :

- soit en épargnant aujourd'hui et en récupérant les revenus de cette épargne demain. C'est le principe des systèmes par capitalisation : son principal avantage est celui de l'" équité actuarielle ", chacun recevant des revenus en proportion de sa contribution ;

- soit en affectant une fraction de la production aux inactifs, fraction qui peut être définie par les partenaires sociaux. C'est le principe du système par répartition : son principal avantage est la souplesse, puisque les droits de chacun sont renégociables en fonction du contexte macroéconomique.

On peut tout d'abord observer, comme le fait l'OCDE 71( * ) , que la plupart des pays développés assurent à leurs retraités des revenus comparables élevés, compris entre 70 et 80 % de leur revenu d'activité, en ayant recours à l'un ou l'autre système dans des proportions extrêmement variables.

Il ne faut certes pas en déduire que les deux systèmes seraient relativement équivalents. Si tel était le cas, les débats théoriques sur les avantages et les inconvénients de l'un et l'autre système ne seraient pas aussi nourris.

Votre rapporteur se contentera de replacer cette question dans son contexte : dans quelle mesure l'introduction d'une " dose " de capitalisation dans notre système de retraite permettrait-elle de faire face au choc démographique ?

• Il faut tout d'abord observer que le rapport CHARPIN n'aborde pas cette question. Chaque fois que la remarque lui en a été faite, le Commissaire au Plan a répondu " que cette question ne figurait pas dans le champ d'étude du rapport " 72( * ) qui ne concernait que les dispositifs existants.

Cette réponse quelque peu formelle ne doit pas masquer des considérations plus fondamentales.

La préoccupation centrale du rapport CHARPIN peut se résumer ainsi : dans le cadre de la réglementation actuelle , le poids des dépenses des régimes par répartition devrait augmenter de 4 points de PIB environ (entre 3 et 5 points de PIB pour être plus précis et pour tenir compte de diverses hypothèses). L'introduction de fonds de pension créerait des droits nouveaux pour leurs cotisants. Autrement dit, quel que soit le poids des fonds de pension dans notre système de retraite, il faudra soit financer d'une manière ou d'une autre les droits déjà ouverts par les régimes par répartition , soit baisser ces droits.

Ceci montre bien la difficulté de passer d'un système à l'autre .

L'introduction de systèmes par capitalisation pour financer le maintien des droits déjà ouverts par les régimes par répartition aboutit à faire " payer deux fois " la génération actuelle des actifs (pour la retraite de leurs parents et pour la leur).

• Deuxièmement, le choix d'un système de retraite peut sembler relativement indifférent pour faire face au vieillissement démographique. En effet, celui-ci résulte essentiellement de l'allongement de l'espérance de vie à la retraite : il s'agit donc de financer une période plus longue d'inactivité, ce pour quoi la capitalisation ne présente pas d'avantages spécifiques.

Par ailleurs, sur un plan macroéconomique, quel que soit le système, il faut toujours que les actifs produisent ce qui sera consommé à la fois par eux-mêmes et par les inactifs. La manière dont le prélèvement sur le labeur des actifs s'opère à un moment donné - répartition ou capitalisation- est une question beaucoup moins déterminante que le niveau du prélèvement. Dans tous les cas, les actifs devront s'abstenir de consommer ce qui ira aux inactifs, que ceci s'opère par le biais des cotisations sociales (répartition) ou par le biais d'un supplément d'épargne (capitalisation).

Ces considérations sont parfaitement résumées dans la contribution de M. Jean-Michel CHARPIN, Commissaire au Plan, au rapport du Conseil d'Analyse Economique " Retraites et épargne :

"
Le problème à résoudre trouve sa source dans une évolution réelle, presque physique. Il s'agit au départ d'un problème d'effectifs comparés entre la population des actifs et celle des inactifs. D'ailleurs, une partie de la solution sera probablement trouvée directement à ce niveau. Ce problème paraît a priori insoluble sans des changements significatifs dans les niveaux de vie respectifs de ces deux populations ou dans les quantités de biens et services rendus disponibles par la production ou l'importation.


C'est dans l'économie réelle que se situe la véritable difficulté. La finance sait transférer dans le temps des créances nominales. Il ne resterait alors à résoudre que des questions de mutualisation. Mais la finance ne sait pas transférer dans le temps des créances réelles. Elle est incapable d'annoncer à l'avance la valeur réelle future des créances qu'elle transfère. Celle-ci dépend de l'évolution de l'économie réelle.


Historiquement, un problème récurrent a été la ruine des détenteurs de portefeuilles à revenu fixe, des " rentiers ", par l'inflation. Plusieurs ingrédients d'une telle configuration seront réunis dans vingt ans : de probables pénuries de main-d'oeuvre, de nombreux consommateurs inactifs, habitués à un niveau de vie élevé, que de multiples dispositifs plus ou moins astucieux auront doté de montants importants de créances nominales.


Cette observation générale (...) conduit à rappeler une évidence : le niveau général des prix est endogène. En conséquence, il est indispensable de se contraindre à la discipline suivante : pour chacun des dispositifs envisagés, il faut expliciter comment il engendrera, par la production ou l'importation, une quantité supplémentaire de biens et services. Rien ne serait plus léger que de mettre sur pied des dispositifs qui ne créeraient que de la créance nominale, sans contrepartie réelle, et qui prépareraient ainsi le choc inflationniste des années 2015-2020. " , (pages 76 et 77).

Faut-il déduire de ces réflexions que les deux systèmes (répartition et capitalisation) seraient équivalents pour faire face au choc démographique ? Telles ne semblent pas être les conclusions que l'on peut tirer des nombreux travaux qui ont été menés sur cette question :

• Tout d'abord, la non-équivalence entre les deux systèmes réside dans la quantité et la qualité de l' épargne que les dispositifs par capitalisation sont susceptibles d'entraîner :

- Sauf à considérer que ces dispositifs ne se traduisent que par un transfert de l'épargne existante, s'il y a plus d'incitations à épargner, la quantité d'épargne sera supérieure, ce qui est de nature à améliorer la croissance à long terme. Une autre question est évidemment de savoir si, dans le contexte macroéconomique actuel, l'économie française a besoin d'un supplément d'épargne.

- De même, si ces dispositifs encouragent une épargne plus longue, plus risquée, plus largement investie en actions et plus diversifiée , en particulier dans les pays à fort dynamisme démographique et à potentiel de croissance élevée, l'effet positif sur le revenu à partager entre actifs et inactifs ne doit pas être négligé.

A cet égard, il serait donc contre-productif de se priver de structures qui permettent de rassembler l'épargne à risque, et qui alimenterait en fonds propres les grandes entreprises, les PME et les entreprises nouvellement créées.

• Il est difficile, par ailleurs, d'ignorer les changements qui paraissent s'opérer, en France, dans la perception des fonds de pension.

Ceux-ci y ont été longtemps craints pour la contrainte négative qu'ils feraient peser sur la gestion des entreprises (ignorance de l'intérêt des salariés, préférence donnée à une gestion à court terme). Plusieurs travaux récents 73( * ) ont montré que ces craintes étaient certainement exagérées et que les fonds de pension concourent à la transparence de la gestion des entreprises et, de manière plus générale, améliorent le " gouvernement d'entreprise ".

De même, le sondage commandé à l'IFOP par Merril LYNCH, selon lequel 78 % des personnes interrogées estiment que le système actuel doit être complété par une forme ou une autre de capitalisation et selon lequel ce " souhait " est partagé par toutes les catégories socioprofessionnelles 74( * ) , montre bien que la nécessité de diversifier notre système de retraite est assez clairement perçue.

Des dispositifs de cette nature contribueraient à rassurer les ménages sur le niveau futur de leurs retraites et il y a quelques raisons de croire qu'il en résulterait une amélioration du climat économique général.

Ils répondraient de plus à un objectif d' égalité entre actifs, puisque jusqu'à présent, seule une partie d'entre eux en bénéficient (agriculteurs, fonctionnaires, professions libérales ou salariés des grandes entreprises) et que le régime fiscal de l'assurance-vie a été rendu sensiblement moins incitatif.

• Enfin, l'introduction d'un " étage " de retraite par capitalisation dans le système de retraites français ne dispense pas d'un arbitrage clair et négocié sur les droits ouverts par les régimes par répartition. Il faut cependant observer que, sur la base de la réglementation actuelle des systèmes par répartition, le rapport CHARPIN fait apparaître une divergence d'évolution très marquée entre le niveau de vie des actifs et celui des retraités. On y note en effet (page 94 du rapport) qu'à l'horizon 2040, le salaire moyen augmenterait de 1,7 % par an, alors que les retraites du régime général ne progresseraient que de 1,1 % par an et les retraites complémentaires de 0,3 % par an.

On peut en déduire que le taux de remplacement net passerait ainsi de 83,7 % à 69,4 % pour l'ouvrier-type, et de 71 % à 50,4 % pour le cadre-type 75( * ) . N'est-ce pas pour compenser cette diminution du niveau relatif des pensions (de 17 % pour un ouvrier et de 29 % pour un cadre) qu'il y aurait une large place, et même une nécessité, pour l'introduction de dispositifs par capitalisation, sans modification de la réglementation et sans diminution des droits ouverts par les régimes par répartition ?

Discuter de la forme que pourraient revêtir ces dispositifs n'entre pas dans le cadre de ce rapport. Votre rapporteur se contentera ainsi de trois observations générales :

- pour être acceptés socialement, ces dispositifs devraient être négociés collectivement par les partenaires sociaux, tant en ce qui concerne leur mise en oeuvre que leurs orientations et leur suivi ;

- leur efficacité économique suppose que leur gestion soit déléguée aux acteurs les plus qualifiés pour gérer de l'épargne à long terme ;

- il est nécessaire que les pouvoirs publics en assurent un contrôle prudentiel vigilant.

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