C. VIEILLISSEMENT DE LA POPULATION ET ÉPARGNE
1. Vieillissement et épargne : le grand écart entre la théorie et l'observation empirique
S'il est
un domaine où la théorie a mis en évidence des liens entre
évolutions démographiques et comportements économiques,
c'est bien celui de l'épargne et de la consommation.
Le modèle le plus couramment avancé en la matière est
celui du " cycle de vie ", qui a valu à son auteur, Franco
MODIGLIANI, le prix Nobel d'Economie.
Selon ce modèle, les individus souhaitent maintenir le niveau de leur
consommation tout au long de leur âge adulte. Leur revenu évoluant
en fonction de leur âge, l'épargne, qui est le solde entre la
consommation et le revenu, évoluerait également avec l'âge.
Au début de la vie active, lorsque le revenu est faible, les individus
s'endettent (leur épargne est négative) ; par la suite, le
revenu croît jusqu'à dépasser le niveau de consommation
souhaité, ce qui se traduit par une épargne positive ; avec
la retraite, le revenu décroît et les individus
désépargnent à nouveau (en " consommant " leurs
économies).
Si l'on s'en remet à ce modèle, l'épargne augmenterait
à moyen terme compte tenu de l'augmentation de la part des 50-60 ans
dans la population totale ; à long terme, soit à partir des
années 2010, l'épargne baisserait en raison de l'augmentation de
la part des retraités.
Ce modèle " traditionnel " décrit cependant très
mal les évolutions récentes :
- il est en effet affecté par le
niveau
des revenus des
retraités,
comparable
aujourd'hui à celui des actifs, et
par son évolution, plus rapide que celle du revenu des actifs (cf.
graphique ci-dessous) :
EVOLUTION DU REVENU PAR ÂGE
REVENU PAR MÉNAGE
TAUX DE CROISSANCE ANNUEL MOYEN 1984/1995
- ce
modèle est également altéré par les
anticipations
des agents économiques en matière de
retraite
: s'ils ont l'impression que les régimes de
retraite sont menacés, ils peuvent accroître leur épargne
en recourant à des produits financiers ;
- enfin, il n'est pas conforté par les observations sur les
niveaux
d'épargne par catégories d'âge
: les personnes de
plus de 60 ans ont un taux d'épargne plus élevé que
la moyenne (cf. graphiques ci-dessous).
Ceci peut certes s'expliquer par la progression des retraites, mais aussi par
le souci de transmission du patrimoine aux générations suivantes,
dont les difficultés d'insertion professionnelle sont très
clairement ressenties par les sexagénaires, notamment en raison de la
place pivot qu'ils occupent dans la succession des générations.
Ainsi, les réflexions sur le partage du revenu entre consommation et
épargne dans une population vieillissante ne mettent pas en
évidence de conclusions nettes. On peut néanmoins avancer, de
manière assez robuste, que tant qu'il y aura une
incertitude
sur
la pérennité des régimes de retraite, les individus seront
incités à épargner
au-delà
de ce qui est
nécessaire
au financement d'une croissance
équilibrée.
DISTRIBUTION DES TAUX D'ÉPARGNE SUIVANT
L'ÂGE
(ANNÉE 1995)
Source : BIPE - DIVA Club.
RÉPARTITION DE L'ÉPARGNE TOTALE EN 1995
Source : BIPE - DIVA Club.
2. Démographie, mouvements internationaux de capitaux et croissance mondiale
Si
à l'échelle d'un pays comme la France le modèle du
" cycle de vie " décrit ci-dessus n'est pas parfaitement
opérationnel en raison du niveau atteint par les pensions de retraite,
ou encore en raison de l'incertitude quant à la pérennité
des systèmes de retraite, au
niveau mondial
et dans une
perspective de long terme, il peut fournir un cadre d'analyse
intéressant.
Il correspond par ailleurs à cette évidence que les pays
" jeunes " ont des perspectives de croissance élevées
et ont besoin d'épargne pour financer cette croissance, alors que les
perspectives de croissance et les besoins d'épargne sont moindres dans
les pays " vieux ".
Dans ce cadre d'analyse, les différentiels de vieillissement
observés dans de nombreuses régions du monde sont susceptibles
d'induire de profonds bouleversements dans les mouvements internationaux de
capitaux. On peut observer que l'économie mondiale a déjà
connu des bouleversements de cette nature : ainsi au XIX
e
siècle, les pays du
vieux continent
ont transféré
en masse des capitaux vers les Etats-Unis ou l'Amérique du Sud
(Argentine en particulier), parce que les besoins y étaient plus
importants qu'en Europe et surtout parce que ces investissements paraissaient
rentables.
Par ailleurs, si l'on regarde sur le passé les évolutions des
balances courantes des grandes zones économiques, on voit
déjà se profiler l'impact de la démographie
(excédent dans les pays vieillissants - les Etats-Unis étant un
cas particulier -, déficit dans les autres).
Une équipe d'économistes
29(
*
)
a ainsi engagé une analyse sur
les conséquences que ces différentiels de démographie
pourraient avoir pour la croissance mondiale. A ce stade, ce ne sont pas des
résultats mais des pistes de réflexion qu'il faut évoquer.
A partir des projections démographiques à l'horizon 2050
présentées par l'Organisation des Nations-Unies, il est possible
de distinguer six grandes zones obéissant à des
caractéristiques démographiques communes :
- parmi les
pays de l'OCDE
, le Japon est le plus avancé dans le
vieillissement démographique en raison d'une fécondité
plus faible qu'ailleurs et d'un
baby boom
plus précoce ;
vient ensuite l'Europe de l'Ouest et, enfin, un ensemble composé des
Etats-Unis, du Canada et des pays de l'Océanie ;
- parmi les pays n'appartenant pas à l'OCDE, il faut distinguer un
ensemble de
pays avancés dans la transition démographique
regroupant notamment la Chine et l'Europe de l'Est (le vieillissement y est
comparable à celui des Etats-Unis), les pays
initiant
leur
transition démographique (Amérique latine, Inde,
Indonésie) et enfin les pays à démographie galopante
(Afrique et Asie orientale).
A ces six zones correspondraient six
vagues
en terme
d'
épargne
, avec les augmentations successives des
générations à forte épargne des 50-60 ans. Ainsi,
au cours du prochain siècle, dans un contexte de globalisation
financière accrue, pourraient s'opérer de
vastes
mouvements
de
capitaux
en relation avec ces situations
démographiques différentes.
C'est une hypothèse que les analyses sur les conséquences
économiques du vieillissement démographique n'ont peut-être
pas suffisamment prise en considération jusqu'à présent.
Selon l'OCDE, les pertes cumulées de croissance à l'horizon 2020,
du fait du vieillissement et de l'augmentation de la charge des retraites,
seraient de 14 % pour le Japon, 4,5 % pour l'Europe ou 2,5 %
pour les Etats-Unis. Mais ces évaluations ne tiennent pas compte de
l'incidence des mouvements internationaux de capitaux entre des pays où
l'épargne est supérieure à l'investissement et ceux qui
connaissent une situation inverse, sur le taux d'intérêt et la
croissance mondiale.
Le modèle qui s'offre à la réflexion prospective est ainsi
une extension de la " théorie des avantages comparatifs ",
chère aux premiers théoriciens du libre-échange. Il repose
sur le développement d'un échange mutuellement avantageux :
les " vieux " pays développés financent la
croissance
et l'augmentation des
salaires
dans les
" jeunes " pays en développement ; en contrepartie, ces
capitaux sont mieux rémunérés qu'ils ne l'auraient
été dans les pays développés, ce qui
améliore leur niveau de vie.
On peut évidemment s'interroger sur le réalisme
d'évolutions financières de cette ampleur, sur la
soutenabilité
à long terme de ces mouvements de capitaux,
sur les institutions qui permettraient d'assurer leur stabilité et le
respect des règles de propriété, sur la liquidité
des investissements dans les pays émergents... Il ne s'agit pas dans le
cadre de ce rapport d'approfondir ces questions. Mais il paraissait
nécessaire de présenter brièvement ces analyses dans la
mesure où elles touchent
directement
à un aspect de la
question des
retraites
, c'est-à-dire la possibilité
théorique offerte par des systèmes par capitalisation de majorer
le
revenu
offert au
partage
entre actifs et inactifs, par le
revenu de placements financiers dans des pays à forte croissance.