III. VIEILLISSEMENT, DÉPENSES DE SANTÉ ET DÉPENDANCE
A. VIEILLISSEMENT ET DÉPENSES DE SANTÉ
1. Des inquiétudes
• En dépit d'une inflexion récente, la part des dépenses de santé dans le PIB s'est accrue de manière quasi-continue depuis 1950.
PART
DES DÉPENSES DE SANTÉ DANS LE PIB
EN FRANCE (EN %)
|
1950 |
1970 |
1980 |
1990 |
1996 |
|
3,0 |
5,9 |
7,5 |
8,9 |
9,8 |
|
Source : OCDE. |
||||
En 1950,
chaque Français dépensait en moyenne 71 francs courants pour
se soigner. En 1997, près de 12.500 francs. Hors inflation, les
dépenses de santé par personne ont été
multipliées par onze depuis 1950, ce qui représente une
augmentation de plus de
5 % par an
en moyenne.
Parmi les pays de l'OCDE, la France se singularise ainsi par la part
élevée des dépenses de santé dans le PIB -
près de 10 % -, alors même que l'état sanitaire de sa
population se situe plutôt dans la moyenne.
Compte tenu de la part des dépenses de soins et biens médicaux
prises en charge par les administrations publiques (73,9 % pour la
Sécurité sociale et 0,9 % pour les collectivités
locales en 1997), la France est aussi, après l'Allemagne, le pays de
l'OCDE où les
dépenses publiques de santé
sont les
plus élevées en proportion du PIB.
DÉPENSES DE SANTÉ
(EN % DU PIB)
|
|
Dépenses publiques |
Dépenses privées (1) |
Dépenses totales |
|||
|
|
1980 |
1995 |
1980 |
1995 |
1980 |
1995 |
|
Allemagne |
7,0 |
8,1 |
1,8 |
2,3 |
8,8 |
10,4 |
|
France |
6,0 |
7,3 |
1,6 |
2,5 |
7,6 |
9,8 |
|
Suède |
8,7 |
7,1 |
0,7 |
1,4 |
9,4 |
8,5 |
|
Suisse |
4,6 |
6,9 |
2,3 |
2,7 |
6,9 |
9,6 |
|
Belgique |
5,4 |
6,9 |
1,1 |
1,0 |
6,5 |
7,9 |
|
Pays-Bas |
5,9 |
6,7 |
2,0 |
1,1 |
7,9 |
8,8 |
|
Canada |
5,5 |
6,6 |
1,8 |
2,7 |
7,3 |
9,3 |
|
Danemark |
7,7 |
6,5 |
1,0 |
1,1 |
8,7 |
7,6 |
|
Etats-Unis |
3,9 |
6,3 |
5,2 |
7,3 |
9,1 |
13,6 |
|
Royaume-Uni |
5,0 |
5,8 |
0,6 |
1,1 |
5,6 |
6,5 |
|
Espagne |
4,5 |
5,8 |
1,1 |
1,5 |
5,6 |
7,3 |
|
Japon |
4,5 |
5,6 |
1,9 |
1,6 |
6,4 |
7,2 |
|
Italie |
5,6 |
5,4 |
1,4 |
2,3 |
7,0 |
7,7 |
|
(1)
Mutuelles, assurances, ménages.
|
||||||
• Par ailleurs, les dépenses de santé croissent avec l'âge , comme l'illustre le tableau ci-dessous.
DÉPENSES MÉDICALES PAR PERSONNE EN 1991 EN
FRANCE
SELON LE SEXE ET L'ÂGE (EN FRANCS COURANTS)
|
|
Sexe masculin |
Sexe féminin |
Ensemble |
|
0 à 1 an |
5 798 |
3 938 |
4 891 |
|
2 - 9 ans |
3 113 |
2 569 |
2 847 |
|
10 - 19 ans |
2 463 |
2 877 |
2 665 |
|
20 - 29 ans |
2 152 |
4 188 |
3 178 |
|
30 - 39 ans |
3 671 |
4 848 |
4 262 |
|
40 - 49 ans |
4 261 |
6 229 |
5 245 |
|
50 - 59 ans |
6 550 |
7 228 |
6 896 |
|
60 - 69 ans |
11 611 |
10 244 |
10 887 |
|
70 - 79 ans |
15 708 |
15 862 |
15 798 |
|
80 ans ou + |
21 191 |
15 784 |
17 608 |
|
Tous âges |
5 520 |
6 578 |
6 063 |
|
Source : INSEE |
|||
Selon
les enquêtes réalisées par l'INSEE, les dépenses
totales de santé sont deux fois plus élevées que la
moyenne pour les personnes âgées de 60 à 69 ans, et
près de
quatre fois
plus élevées pour les personnes
âgées de plus de
70 ans
. Au total, les personnes
âgées de 60 ans ou plus (20 % de la population en 1991)
consommaient ainsi 40 % des soins de ville. En particulier, le coût
moyen de l'ordonnance semble étroitement lié à l'âge
du patient, puisque le nombre et le prix total des médicaments
augmentent avec celui-ci.
• La combinaison de ces deux constats soulève une double
inquiétude :
- le vieillissement démographique va-t-il se traduire par une
accélération des dépenses de santé ?
- cette accélération des dépenses de santé
serait-elle alors prise en charge par les administrations
publiques
, au
risque d'accroître les
prélèvements
obligatoires
? Ou bien se reporterait-elle sur les ménages et
leurs mutuelles, au risque d'accroître les
inégalités
d'accès aux soins, au détriment
des malades les plus vulnérables et les plus coûteux, notamment
les personnes âgées ?
2. Des inquiétudes à nuancer
•
En premier lieu, il ne faut pas "
diaboliser
" la hausse de
la part des dépenses de santé dans le PIB.
- Dès lors qu'elles sont efficaces, ces dépenses sont source de
bien-être
. De surcroît, la santé est sans doute un
" bien supérieur ", c'est-à-dire qu'elle prend d'autant
plus de valeur que les autres besoins de consommation (alimentation, logement,
vêtements...) sont satisfaits. Il est ainsi logique que la hausse du
niveau de vie s'accompagne d'une augmentation de la part des dépenses de
santé dans la consommation effective des ménages ;
- Réciproquement, les dépenses de santé peuvent stimuler
la
demande
, car les services de santé sont riches en emplois. En
outre, les dépenses de santé efficaces stimulent
l'offre.
Le rapport
sur la santé dans le monde publié cette
année par l'Organisation mondiale de la Santé rappelle en effet
que "
l'amélioration de l'état sanitaire de la
main-d'oeuvre favorise des gains de productivité : mieux portants,
les salariés travaillent mieux et sont moins souvent absents
".
A long terme, l'état de santé des sexagénaires sera
d'ailleurs déterminant pour la croissance française car il
conditionnera leur participation éventuelle au marché du travail.
Enfin, l'allongement de l'espérance de vie et la réduction de la
mortalité précoce repoussent " l'horizon " des agents
économiques, ce qui peut stimuler l'épargne et l'investissement.
Au total, des dépenses de santé efficaces stimulent la
croissance
selon l'Organisation mondiale de la Santé :
"
l'une des principales conclusions des recherches récentes est la
constatation que les taux de survie ou l'espérance de vie sont des
prédicateurs puissants du niveau de revenus ou de la croissance
économique ultérieure. Les études permettent constamment
d'observer une forte influence de la santé sur les niveaux
économiques et les taux de croissance
"
30(
*
)
.
• En second lieu, l'association d'idées " vieillesse =
maladie " n'a plus aucune pertinence aujourd'hui. Certes, l'incidence de
certaines affections chroniques ou légèrement handicapantes
(surdité partielle par exemple) augmente, mais cela provient de ce que
nombre de maux quotidiens sont de mieux en mieux identifiés comme
" maladies ", déclarés et soignés. Les
enquêtes du CREDOC suggèrent d'ailleurs que les Français
sont de plus en plus satisfaits de leur état de santé
31(
*
)
et que les caractéristiques
sanitaires de la plupart des sexagénaires et septuagénaires sont
désormais analogues à celles du reste de la population adulte.
En fait, le lien statistique entre l'âge et les dépenses de
santé provient largement de ce que les
deux dernières
années concentrent la moitié des dépenses
de
santé. Ainsi, l'allongement de l'espérance de vie ne conduit pas
à une hausse mécanique des dépenses de santé, mais
ne fait que repousser un peu les soins les plus coûteux. Certaines
études américaines récentes suggèrent même
que les dépenses de santé lors des dernières années
de vie se réduisent après 80 ans, ce qui pourrait provenir
d'une
moindre médicalisation de la mort
.
• Par ailleurs, l'analyse économétrique suggère
que le dynamisme des dépenses de santé au cours des cinquante
dernières années ne résulte pas des évolutions
démographiques :
- selon des travaux récents d'experts de la Direction de la
Prévision, le
vieillissement
aurait ainsi joué un
rôle négligeable
dans la progression des dépenses de
santé en France entre 1960 et 1995
32(
*
)
.
- de même, selon l'OCDE
33(
*
)
ou selon des travaux de
l'INSEE
34(
*
)
, le vieillissement
n'expliquerait environ qu'un dixième - soit 0,2 à
0,5 point par an - de la hausse des dépenses de santé
depuis 1960. Encore ne s'agit-il pas là d'un " effet
d'âge ", mais d'un " effet de génération ",
qui résulte de ce que les plus de 60 ans d'aujourd'hui ont un
rapport à la santé différent de celui de leurs
prédécesseurs : ils se soignent plus et plus tôt, et
sont plus exigeants du monde médical ; ils consomment donc plus de
soins, mais ils sont aussi en meilleure santé.
Le dynamisme passé des dépenses de santé s'expliquerait
plutôt par l'interaction de plusieurs facteurs
interdépendants :
- la hausse du
niveau de vie
et un effet de
génération
lié à la diffusion progressive de
nouveaux modes de vie : conscients des possibilités des
technologies médicales, les patients exigent plus de la médecine
et mobilisent plus les services médicaux. Les nouvelles
générations sont donc, à âge égal, davantage
consommatrices de soins : selon diverses estimations, l'évolution
des revenus expliquerait ainsi entre 40 et 50 % du dynamisme des
dépenses de santé
35(
*
)
36(
*
)
;
- la baisse du
prix relatif
des médicaments ;
- l'élargissement de l'accès au système de soins et de la
couverture
des dépenses par la Sécurité sociale,
les mutuelles et les assurances ;
- le développement de l'
offre
de soins : le nombre de
médecins a plus que doublé entre 1972 et 1994 ;
- la médicalisation croissante des
problèmes sociaux
. Nos
sociétés sont sans doute plus exigeantes et, de ce fait, plus
anxiogènes, ce qui se traduit par une consommation accrue de
médicaments ou de temps d'écoute. En outre, l'hôpital
recueille de plus en plus " la misère du monde " ;
- l'
organisation
du système de soins :
rémunération des médecins à l'acte, insuffisance de
la prévention (2 % des dépenses de santé),
surconsommation de soins coûteux liée à la
prédominance d'une approche technique des soins au détriment
d'une approche humaine, évaluation insuffisante, etc. Selon l'OCDE,
entre un et deux cinquièmes des soins ne se justifieraient pas d'un
point de vue clinique. Au total, les performances de la France en
matière de santé, qui sont moyennes, n'apparaissent pas en
rapport avec le niveau élevé des dépenses : divers
rapports ont évalué les " marges d'efficience "
à
20 % environ
des dépenses de santé, soit
2 % du PIB
37(
*
)
;
- l'évolution des
techniques
médicales : il semble,
empiriquement, que les formes contemporaines du progrès technique
médical exercent une pression à la hausse sur les
dépenses. Cela pourrait résulter de ce que les technologies de
diagnostic (comme le scanner) ont progressé plus rapidement que les
techniques thérapeutiques, dans un contexte où le refus du risque
d'erreur médicale conduit par ailleurs à la multiplication des
examens. Cela pourrait aussi résulter de ce que le traitement de
plusieurs maladies (cancers, maladies cardio-vasculaires, SIDA) est
passé d'une phase où la maladie, peu connue et mal comprise,
s'avère peu coûteuse, à une deuxième phase où
une technologie nouvelle permet de traiter la maladie ou d'en limiter les
effets au prix de dépenses élevées (traitements
anticancéreux et, plus récemment, transplantations d'organes).
Si l'on suit le schéma proposé par le biologiste Lewis THOMAS
(1975), de nouvelles innovations pourraient ensuite diminuer drastiquement le
coût des traitements, comme ce fut le cas avec le vaccin anti-polio, peu
onéreux à administrer et qui a permis d'éliminer
virtuellement la maladie.
• Au total, l'évolution passée des dépenses de
santé ne fait donc apparaître aucun lien
déterminant
entre vieillissement démographique et dépenses de santé.
L'exemple du
Japon
est d'ailleurs édifiant : ce pays,
à la population âgée et très vieillissante
(8,7 % de la population avait plus de 75 ans en 1993, contre
6,3 % en France), a l'espérance de vie la plus longue des pays de
l'OCDE, mais la part du PIB consacrée aux dépenses de
santé y est relativement faible (7,2 % en 1995, contre 9,8 %
en France) et augmente peu (+ 0,8 point de PIB entre 1980 et 1995,
contre + 2,2 points de PIB en France).
• Qu'en sera-t-il à l'avenir ? L'analyse manque de points
d'appui : en effet, la dernière enquête nationale sur la
santé remonte à 1991 et les résultats de la prochaine sont
annoncés pour 2002. A ce jour, les experts s'accordent néanmoins
sur trois points :
- le vieillissement des
médecins
devrait conduire à une
diminution
de leur nombre : après avoir triplé entre
1968 et 1998, le nombre de médecins commence aujourd'hui à
décroître, et cette évolution sera de plus en plus rapide
après 2012, sauf augmentation notable du
numerus clausus
instauré en 1971
38(
*
)
.
Cette évolution est de nature à
freiner
les
dépenses de santé ;
- au cours des prochaines décennies, la progression des dépenses
de santé demeurera principalement déterminée par le
dynamisme du
niveau de vie
et par l'évolution du rapport des
citoyens à la santé, d'une part ; par les interactions entre
l'organisation du système de soins et le progrès
technico-médical, d'autre part
39(
*
)
;
-
l'accélération du vieillissement
démographique
devrait toutefois
amplifier
son impact sur l'évolution des
dépenses
de santé : certains travaux de l'INSEE
suggèrent ainsi que le vieillissement pourrait contribuer pour environ
½ point par an
à la croissance des dépenses de
santé entre 2000 et 2010
40(
*
)
;
• Mais l'impact du vieillissement démographique sur les
dépenses de santé dépendra très largement des
choix
qui seront faits en matière d'organisation de notre
système de soins.
En effet, l'état de santé et les dépenses de santé
des personnes âgées dépendent très largement de la
prévention
: différer de cinq ans l'apparition de la
maladie d'Alzheimer divise son coût par deux.
Or, il existe aujourd'hui des traitements efficaces pour prévenir ou
différer des maladies coûteuses. Par exemple, il est bien connu
que les fractures du col du fémur, qui conduisent souvent à une
incapacité durable, et qui sont suivies d'un décès dans
30 % des cas dans l'année qui suit, peuvent être efficacement
prévenues par l'association de traitements préventifs
spécifiques.
Il importe donc de mieux
informer
les
patients
et, surtout, de
mieux
former
les
médecins
: prévention et
gériatrie sont aujourd'hui les deux parents pauvres de la
médecine.
Par ailleurs, il est nécessaire de privilégier une organisation
des soins qui prenne en compte la
qualité
de la
vie
et non
pas seulement sa quantité, c'est-à-dire de développer pour
les fins de vie l'hospitalisation à domicile et les soins palliatifs,
plutôt que l'offre de soins intensifs : favorables pour les patients
et leurs familles, ces modalités le sont aussi pour les finances
publiques.