compte rendu intégral

Présidence de M. Xavier Iacovelli

vice-président

M. le président. La séance est ouverte.

(La séance est ouverte à vingt et une heures trente.)

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Communication relative à une commission mixte paritaire

M. le président. J’informe le Sénat que la commission mixte paritaire chargée d’élaborer un texte sur les dispositions restant en discussion de la proposition de loi portant reconnaissance par la Nation et réparation des préjudices subis par les personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982 n’est pas parvenue à l’adoption d’un texte commun.

2

Rôle de la France dans la prévention et la résolution des crises politiques internationales, notamment au Venezuela

Déclaration du Gouvernement suivie d’un débat

M. le président. L’ordre du jour appelle une déclaration du Gouvernement, suivie d’un débat, en application de l’article 50-1 de la Constitution, portant sur le rôle de la France dans la prévention et la résolution des crises politiques internationales, notamment au Venezuela.

La parole est à Mme la ministre. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI ainsi que sur des travées des groupes INDEP et Les Républicains.)

Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants. Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, incontestablement, nous vivons un moment de bascule. L’année 2026 s’est ouverte sur une succession de chocs : l’action américaine au Venezuela, les prétentions de ce même partenaire sur le Groenland, la révolte en Iran, toujours en toile de fond, et la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine, qui a connu des évolutions particulièrement inquiétantes ces dernières semaines.

Nous sommes au vingtième jour de l’année 2026 et nous voyons déjà tous ces événements se produire. Ce qui, en d’autres temps, aurait peut-être été étalé sur des mois, parfois des années, se concentre désormais sur quelques semaines. Cette accélération de l’Histoire impose une exigence à la France : tenir sa place, avec lucidité, sang-froid et détermination.

Le ministre de l’Europe et des affaires étrangères évoquera le Venezuela en exposant une ligne que je partage, la seule ligne qui est la nôtre : nous faisons preuve de lucidité vis-à-vis de Nicolas Maduro, dont personne, finalement, ne va pleurer le départ ; nous rappelons avec fermeté notre attachement au droit international ; enfin, nous assumons notre responsabilité dans l’accompagnement d’une transition démocratique qui doit appartenir au peuple vénézuélien.

Je le rappelle, les armées françaises n’ont, en aucune manière, été impliquées dans l’opération menée par les États-Unis. Notre présence dans la région vise uniquement à assurer la sécurité et la souveraineté de nos espaces ultramarins. Je pense évidemment à la Guyane et aux Antilles, ainsi qu’à nos actions dans la lutte contre le narcotrafic et l’orpaillage illégal.

Je souhaite pour ma part compléter ce tableau en parlant plus directement de la chose militaire. J’évoquerai les conséquences que nous devons tirer d’une menace russe amenée à durer, puis parlerai des raisons pour lesquelles le lien transatlantique est aujourd’hui réinterrogé.

Cette menace russe est un fait qu’il serait dangereux de relativiser. C’est la Russie qui a décidé d’envahir l’Ukraine ; c’est la Russie qui, chaque jour, décide de poursuivre la guerre ; c’est encore la Russie qui cible les populations civiles.

Le bombardement près de Lviv par un missile de longue portée Orechnik, la semaine dernière, envoie un message clair. « Nous sommes à portée », comme l’a rappelé le Président de la République à Istres.

Aujourd’hui encore, c’est la Russie qui s’oppose à une paix juste et durable en Ukraine.

La menace russe, mesdames, messieurs les sénateurs, est également hybride. En cela, elle vise non pas seulement l’Ukraine, mais l’ensemble des Européens. Il suffit d’observer les événements qui ont cours sur notre continent : attaques cyber contre des infrastructures critiques et des câbles sous-marins, tentatives d’ingérence dans nos processus démocratiques, sabotages, intimidations, manipulations informationnelles, incursions d’aéronefs dans l’espace aérien des États alliés.

La Russie ne cherche pas seulement à gagner une guerre ; elle cherche, mesdames, messieurs les sénateurs, à tester notre solidarité, elle cherche à fissurer nos sociétés. La Russie s’inscrit dans une posture agressive à l’égard de l’Europe, de manière assumée et pensée dans le temps long. Elle consacre toutes ses forces à son économie de guerre.

On en revient à la définition qu’avait donnée le général Beaufre du rapport de force. Selon lui, la stratégie est « l’art de la dialectique des volontés [qui vise à] atteindre la décision en créant et en exploitant une situation entraînant une désintégration morale de l’adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions qu’on veut lui imposer ».

Confrontés à une menace de cette nature, nous, Français et Européens, devons refuser l’incantation. Concrètement, cela implique de renforcer notre posture de défense et de dissuasion sur le flanc est de l’Europe, de consolider le pilier européen de l’Otan et d’être présents là où se joue la crédibilité collective.

C’est précisément ce que fait la France. En Estonie, nos forces sont engagées dans l’opération Lynx et, en Roumanie, nous assumons notre rôle de nation-cadre du déploiement de l’Otan à travers la mission Aigle.

Ces déploiements sont des signalements à la fois stratégiques et de réassurance dépourvus de toute ambiguïté. Ils disent que l’Europe ne laissera pas tester sa frontière, que l’Alliance atlantique est non pas une abstraction, mais la plus grande alliance militaire défensive au monde. Ils rappellent enfin que, pour dissuader un agresseur d’attaquer, il faut être crédible.

C’est bien dans cet esprit que la France est déterminée à apporter à l’Ukraine tout le soutien nécessaire, dans la durée. Dans cette dynamique, la réunion de la Coalition des Volontaires, à Paris, le 6 janvier dernier, a marqué une étape nouvelle. Le niveau de mobilisation fut inédit : 35 États étaient représentés, dont 27 chefs d’État et de gouvernement, et les États-Unis se sont hautement impliqués.

Cette réunion a consacré une convergence et une unité sans précédent entre les Européens, l’Ukraine et les États-Unis sur la dimension centrale des garanties de sécurité.

Je veux dire maintenant quelques mots du Groenland. Soyons clairs, nous traversons une période inédite de mise à l’épreuve du lien transatlantique, qui s’est encore illustrée ce week-end par des tensions commerciales.

Sur ce territoire autonome du Royaume du Danemark, la France a décidé de se joindre à l’exercice Arctic Endurance organisé par le gouvernement danois. Un premier détachement de militaires français est déjà sur place.

En tant que membres de l’Otan, nous sommes déterminés, aux côtés de nos partenaires, à renforcer la sécurité de l’Arctique, dans l’intérêt des pays alliés qui se trouvent des deux côtés de l’Atlantique.

C’est à cette nécessité que répond précisément l’exercice Arctic Endurance. C’est pourquoi il a été coordonné en amont avec nos alliés, pour concrétiser notre pleine solidarité avec le Royaume du Danemark et assurer notre entier soutien au peuple du Groenland.

Concernant l’Iran, la ligne française a été tout aussi claire : la France appelle au respect de la population civile et condamne les attaques contre les citoyens. Dans le même temps, elle appelle à éviter toute escalade régionale.

Bien sûr, c’est au peuple iranien, et à lui seul, de décider de son destin.

Je veux redire ici que nos troupes présentes dans la région se tiennent résolument aux côtés de nos partenaires, avec lesquels nous sommes en échange constant.

Voilà où nous en sommes, mesdames, messieurs les sénateurs. D’une part, la menace russe va durer ; d’autre part, le lien transatlantique est réinterrogé. À la confluence de ces deux évolutions, il y a pour nous une évidence : le réveil stratégique européen ne doit plus attendre.

Nous plaidons en faveur de ce sursaut depuis 2017. Il commence à advenir, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir. (M. Mickaël Vallet sexclame.)

Souveraineté européenne, préférence européenne et pilier européen de l’Otan : aujourd’hui, ces concepts deviennent peu à peu des réalités. Pour autant, nous ne devons pas nous endormir sur nos lauriers. La France doit rester un aiguillon pour l’Europe de la défense, car elle est une puissance mondiale, avec des responsabilités mondiales envers ses ressortissants et ses alliés, qui doit préserver ses intérêts.

C’est le cas dans l’Atlantique, en Méditerranée, au Levant, dans l’espace indopacifique et dans les Amériques, où notre souveraineté est une réalité concrète.

Notre vocation consiste non pas à multiplier les fronts, mais à éviter qu’ils ne s’embrasent Être là, ce n’est pas provoquer : être là, c’est prévenir ; être là, c’est dissuader.

J’en viens précisément à un point central. Pour tenir son rang et prévenir les conflits, la France doit se réarmer. Cela lui permettra d’être entendue lorsque sa diplomatie parle.

C’est cela l’autonomie stratégique ; nous devons maintenir notre capacité collective à nous entraîner pour protéger, pour agir et pour durer.

Nous nous réarmons parce que la dissuasion repose sur la crédibilité. Nous nous réarmons parce que, dans un monde qui se durcit, il y a une vérité : si vous n’avez pas les moyens de votre politique, alors vous subissez la politique des autres.

Je fais mienne l’idée du Président de la République : pour être respecté, il faut être craint ; pour être craint, il faut être crédible.

La crédibilité, mesdames, messieurs les sénateurs, c’est bien sûr la préparation opérationnelle, ce sont les stocks et les équipements, ce sont les femmes et les hommes, c’est aussi le sens de la mission.

Je n’oublie pas les familles derrière ces femmes et ces hommes. Je pense au statut militaire, qui garantit la disponibilité de nos soldats en tout temps et en tout lieu. Nous disposons à ce titre d’une armée entraînée et d’un modèle d’armée dont nous devons être fiers.

C’est un modèle spécifiquement français, qui repose sur une stratégie de dissuasion navale et aéroportée opérationnelle, articulée avec toute la palette de la stratégie conventionnelle.

Désormais, nous devons aller plus loin, en restant solides sur nos deux jambes, celle de la haute technologie et celle de la masse.

C’est tout le sens de la loi relative à la programmation militaire (LPM) pour les années 2024 à 2030, dont je poursuis la mise en œuvre. Je prépare désormais son actualisation, en espérant que celle-ci sera adoptée avec le 14 juillet 2026.

L’objectif est clair : entre 2017 et 2027, le budget de la défense aura doublé. En 2026, le budget des armées, s’il est voté, s’élèvera à 57,1 milliards d’euros, avec une augmentation de 6,7 milliards d’euros qui inclut une surmarche de 3,5 milliards d’euros.

Pour accélérer ce réarmement, le Gouvernement présentera un projet de loi d’actualisation de la programmation militaire. Le texte est actuellement examiné par le Conseil d’État. Il comportera un volet programmatique avec de nouvelles ressources réparties sur la période 2026-2030, pour un total de 36 milliards d’euros, et un volet normatif facilitant ce réarmement.

Là encore, il faut être lucide. Si le budget pour 2026 n’est pas voté, cela ne sera pas sans conséquence : le ministère ne pourrait pas passer les milliards d’euros de commandes aux entreprises pour réarmer le pays. En effet, comment lancer ces commandes si nous ne savons pas de quel budget nous disposerons au cours de l’année ?

Il n’y aurait plus ni visibilité ni confiance, alors que les LPM sont précisément là pour apporter de la visibilité tant aux armées qu’aux entreprises. Sans loi de finances pour 2026, le ministère renoncerait à ses 6,7 milliards d’euros de crédits, ce qui bloquerait évidemment les commandes et les recrutements.

Face aux crises d’aujourd’hui, nous devons nous tenir prêts. Cela implique que notre base industrielle et technologique de défense (BITD) soit robuste, agile et capable de produire plus vite, mieux et massivement, en disposant bien sûr de la visibilité suffisante.

Mesdames, messieurs les sénateurs, ce réarmement devra aussi être moral, ou il ne sera pas. Une politique de défense repose avant tout sur l’engagement, sur le sens du collectif, sur tous ceux qui, individuellement, ont fait le choix de servir.

À cet égard, l’année 2025 a marqué une étape importante avec la création du service national, annoncée par le Président de la République. Lundi dernier, j’ai moi-même annoncé l’ouverture des candidatures ; les premiers résultats sont encourageants.

Le service national permettra à chaque classe d’âge de mieux comprendre les enjeux de défense, tout en répondant aux besoins opérationnels de nos armées et en constituant un vivier futur de recrutements tant dans l’armée d’active que dans la réserve pour l’active.

Ce service contribue à faire évoluer les armées vers un modèle plus hybride, où le lien entre la Nation et ses forces armées se trouve renforcé.

Vous l’avez compris, ma responsabilité est de mener un triple réarmement : le réarmement des stocks, le réarmement des forces et, enfin, le réarmement des esprits, au fondement du lien armée-Nation.

Le débat qui nous rassemble aujourd’hui porte sur le rôle de la France dans la prévention et la résolution des crises internationales. J’ai voulu décrire devant vous ce que cela impliquait pour le ministère des armées, dans le monde que nous connaissons.

Nous sommes amenés à assurer notre réarmement, mais cela suppose que le Parlement vote un budget. Votre rôle, dans ce défi, mesdames, messieurs les sénateurs, est donc immense. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI ainsi que sur des travées des groupes INDEP, UC et Les Républicains.)

M. le président. La parole est à M. le ministre. (MM. François Patriat et Claude Malhuret applaudissent.)

M. Jean-Noël Barrot, ministre de lEurope et des affaires étrangères. Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, l’année 2026 s’est ouverte avec fracas. Elle nous a fait entrer de plain-pied dans un monde marqué par la brutalisation des relations internationales ; un monde où l’usage de la force redevient un instrument assumé de politique étrangère ; un monde où les règles patiemment construites sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale sont de plus en plus souvent contournées, relativisées et parfois ouvertement bafouées.

À l’aube du 3 janvier 2026, une opération militaire menée par les États-Unis à Caracas a conduit à la capture et à l’exfiltration de Nicolas Maduro. Cet événement, spectaculaire par sa forme, est lourd de conséquences. Il appelle de notre part une parole claire, cohérente et responsable.

La position de la France est d’abord une position de lucidité : Nicolas Maduro était un dictateur sans scrupules qui a confisqué les libertés fondamentales de son peuple, étouffé toute opposition politique, accaparé la rente pétrolière pour asseoir son pouvoir personnel et piétiné le processus électoral pour se maintenir en place.

M. Mickaël Vallet. Ce n’est pas ce que fait Trump ?

M. Jean-Noël Barrot, ministre. Cette réalité s’est imposée lors du scrutin présidentiel du 28 juillet 2024, dont les résultats n’ont jamais été rendus publics. Et pour cause : aucun procès-verbal d’aucun bureau de vote n’a été établi.

La France, avec constance, avait appelé à la transparence totale du processus électoral, seul à même de garantir la sincérité du scrutin et le respect de la volonté des électeurs. À l’issue de ce scrutin manipulé, la répression fut immédiate et violente. En quelques jours, près de 2 500 personnes furent arrêtées et 27 perdirent la vie.

Cette répression systématique, décidée au plus haut niveau de l’État, a conduit le bureau du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) à enquêter sur les crimes commis au Venezuela depuis 2014.

Cette enquête vise aussi les allégations graves de crimes contre l’humanité concernant les faits survenus après l’élection de juillet 2024, sans parler des conditions de détention indignes qui prévalaient dans les prisons vénézuéliennes.

Symbole de ce système carcéral inhumain, la prison d’El Rodeo I à Zamora, dans l’est de l’État de Miranda, restera tristement célèbre pour arbitrairement détenus des dizaines de citoyens européens, y compris l’un de nos compatriotes, que j’ai accueilli en novembre dernier sur le sol français, après sa libération.

C’est pour toutes ces raisons que le Président de la République a exprimé clairement la solidarité de la France à l’égard du peuple vénézuélien, enfin débarrassé de la dictature de Nicolas Maduro.

Notre voix est constante et cohérente : depuis des années, nous avons dénoncé la répression des voix dissidentes, les détentions arbitraires, les atteintes répétées à l’État de droit. Nous en avons d’ailleurs subi les conséquences puisque, en janvier 2025, la France a été visée par une mesure d’expulsion de la majorité de son personnel diplomatique à Caracas.

En dix ans, près de 8 millions de Vénézuéliennes et de Vénézuéliens ont quitté leur pays. Cet exode massif est le symptôme le plus implacable d’un échec patent sur les plans politique, économique et moral.

Aucun démocrate sincère ne peut pleurer le départ de Nicolas Maduro.

Mais dire la vérité sur la nature du régime déchu ne nous dispense pas de dire la vérité sur la méthode employée pour le faire tomber. La France a rappelé avec force que l’opération militaire menée à Caracas par les États-Unis contrevenait aux principes fondamentaux du droit international, notamment le respect de l’indépendance et de l’intégrité territoriale des États, énoncé par la Charte des Nations unies.

L’usage de la force est possible en droit international. La France l’a démontré elle-même il y a quelques semaines, lorsqu’elle a frappé avec ses moyens militaires des groupes terroristes en Syrie, notamment Daech.

Toutefois, cet usage est strictement encadré par le droit. Dans un monde sans règles, la seule loi qui prévaut, c’est celle de la jungle. Il s’agit d’un monde soumis à la loi du plus fort. Sachez que la France s’y prépare en se réarmant sur le plan militaire, pour garantir sa sécurité et celle de l’Europe.

C’est le sens de l’effort budgétaire que nous avons engagé pour nos armées, défendu par le Premier ministre et la ministre des armées. C’est aussi le sens de la consolidation de notre base industrielle et technologique de défense et de l’autonomie stratégique que nous promouvons auprès de nos partenaires européens.

Il convient également de nous réarmer sur le plan économique pour réduire nos dépendances stratégiques et échapper à celles que nous avons laissé s’installer vis-à-vis d’autres régions du monde.

Enfin, nous devons nous réarmer moralement, pour être prêts à résister à cette brutalité qui s’installe, à la tentation du renoncement et de l’esprit de défaite.

La France ne peut se résoudre à la brutalisation du monde. C’est pourquoi elle continuera de défendre les principes qui fondent la paix et la stabilité internationale, ces principes que les peuples du monde ont inscrits dans la Charte des Nations unies et qui sont les seuls à pouvoir nous prémunir du fléau de la guerre.

Nous avons rappelé cette position le 5 janvier dernier, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, car ce sont bien la paix et la sécurité internationale qui sont fragilisées par cette brutalisation du monde.

Nous vivons un paradoxe dangereux : les puissances qui ont imaginé l’ordre international tel que nous le connaissons considèrent aujourd’hui qu’elles ont plus à gagner à le violer qu’à le protéger. Ce n’est pas notre conception et ce ne le sera jamais.

Alors que faire ? D’abord, sur place, notre priorité immédiate a été et demeure la protection de nos 2 000 compatriotes présents au Venezuela. Malgré un retour relatif au calme, nous continuons de déconseiller formellement tout déplacement dans le pays.

À travers ses six collectivités dans les Amériques, la France est un pays américain et caribéen. Cela renforce évidemment notre engagement pour la stabilité de la région. L’Europe et l’Amérique latine ont d’ailleurs tout à gagner à conjuguer leurs forces face aux défis du siècle : défense de l’ordre international fondé sur le droit, transition écologique, lutte contre les inégalités et la criminalité organisée.

C’est dans cet esprit que je me suis rendu dans la région, en novembre 2025, aux côtés du Président de la République, pour renforcer nos partenariats stratégiques, ainsi que la lutte contre le narcotrafic, priorité majeure pour notre sécurité intérieure et la stabilité régionale.

Au Venezuela, les autorités intérimaires ont fait part de leur souhait de renouer des relations apaisées avec les pays européens. La France, aux côtés de l’Allemagne, a plaidé pour des mesures de réconciliation concrètes au bénéfice direct de la population.

La libération de plusieurs prisonniers politiques survenue ces derniers jours constitue un signal positif que nous saluons toutefois avec prudence. La France a redit qu’elle se tenait à disposition pour faciliter la reprise du dialogue entre tous les acteurs vénézuéliens, y compris l’opposante Maria Corina Machado.

Les mots de son discours, lus à Stockholm par sa fille, résonnent bien au-delà des frontières : « Ce que nous, Vénézuéliens, pouvons offrir au monde, c’est cette leçon apprise au terme d’un long chemin éprouvant : la démocratie n’existe que si nous sommes prêts à lutter pour la liberté. Car la liberté est un choix, un choix qui doit être renouvelé chaque jour et qui se mesure à l’aune de notre détermination et de notre courage. »

Notre souhait pour le Venezuela est clair : parvenir à une transition pacifique et démocratique. La première étape vers cette issue consiste à libérer les prisonniers politiques ; la seconde doit être d’assurer une transition respectueuse de la volonté exprimée par le peuple vénézuélien il y a un an, lorsqu’il a élu le président Edmundo Gonzalez Urrutia. Celui-ci devra jouer un rôle dans cette phase de reconstruction nationale.

Aucune solution politique durable ne saurait être imposée de l’extérieur. Il appartient au peuple vénézuélien et à lui seul de trouver sa propre voie vers un avenir stable et prospère.

La France, dont l’ambassade à Caracas n’a jamais fermé ses portes, restera présente et engagée. Je veux saluer devant vous le travail de nos agents, qui ont permis d’assurer la sécurité de la communauté française et de maintenir un lien essentiel avec la société vénézuélienne.

La France, je le disais, s’est tenue aux côtés du peuple vénézuélien, dont les besoins sont immenses, et elle le restera.

Sur le plan humanitaire, nous avons soutenu des distributions de repas dans les cantines scolaires, des programmes de santé et de prévention des cancers ou de formation médicale.

Sur le plan culturel, les liens sont demeurés vivants grâce aux alliances françaises, au lycée français de Caracas et au festival de cinéma français organisé dans tout le pays. Je pense aussi au rôle de la musique, qui résonne sous la baguette du chef d’orchestre Gustavo Dudamel. Ce dernier a dirigé l’orchestre de l’Opéra de Paris, mais aussi celui de Radio France, lors de la réouverture de Notre-Dame de Paris. Ces liens culturels sont précieux.

Les perspectives économiques existent également dans un pays qui comptait encore plus d’une centaine d’entreprises françaises au début des années 2010. Le renforcement de nos liens dépendra toutefois du retour de notre personnel diplomatique expulsé et de la poursuite résolue vers une transition démocratique.

Ce qui s’est passé au Venezuela doit nous aider à nous dessiller les yeux. Face à la multiplication des crises, la France fait le choix constant de la coopération plutôt que de celui de la confrontation, du droit plutôt que de celui de la force.

C’est dans cette logique que nous nous sommes inscrits lorsque, après un an de travail, nous avons présenté à l’Assemblée générale des Nations unies une résolution condamnant le Hamas et ses crimes, appelant à son désarmement, dessinant les contours d’une intégration régionale et garantissant le droit du peuple palestinien à l’autodétermination. Cette résolution a été adoptée par 142 voix contre 10, c’est-à-dire l’écrasante majorité des nations du monde.

C’est dans cette même logique que nous prenons très au sérieux les déclarations récentes du président américain concernant le Groenland. Je le redis avec force : le Groenland est un territoire européen qui n’est ni à vendre ni à prendre.

Le Président de la République l’a dit devant la conférence des ambassadrices et des ambassadeurs : « Nous, nous refusons le nouveau colonialisme et le nouvel impérialisme, mais nous refusons aussi la vassalisation et le défaitisme. »

C’est cette ligne de fermeté, de cohérence et de fidélité à nos principes que la France continuera de défendre pour le Venezuela, pour l’Europe et pour l’ordre international fondé sur le droit, sans lequel il n’y a ni paix ni liberté véritable. (Applaudissements sur les travées des groupes RDPI, INDEP, UC et Les Républicains.)

M. le président. La parole est à M. Cédric Perrin, pour le groupe Les Républicains. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Cédric Perrin. Monsieur le président, madame la ministre, monsieur le ministre, mes chers collègues, le 3 janvier 2026, à Caracas, un dictateur est tombé.

Un dictateur qui, pendant plus d’une décennie, aura méthodiquement et brutalement éteint tous les feux de la démocratie.

Un dictateur qui aura fait de son pays, autrefois le plus riche d’Amérique latine, une terre de misère et de famine, fuie par 8 millions de personnes.

Un dictateur qui, à l’image de ses partenaires russes ou iraniens, aura toujours joué la carte de la déstabilisation : en menaçant les terres de son voisin guyanien ; en accordant refuge aux groupes armés qui sapent la sécurité de la Colombie ; en offrant l’impunité aux cartels de narcotrafiquants qui, en Amérique comme en Europe, empoisonnent des sociétés entières.

Personne ne pleurera Nicolas Maduro, hormis peut-être M. Mélenchon. (M. Bruno Sido rit.)

La chute de l’autocrate n’est pas seulement un motif de soulagement et de satisfaction ; c’est aussi un motif d’inquiétude.

D’abord pour la population vénézuélienne : face à un régime chaviste qui conserve les leviers du pouvoir, ni sa sécurité ni sa liberté n’apparaissent assurées ; et face à Washington, qui entend exercer une tutelle d’un autre âge, ce sont sa souveraineté et ses espoirs de prospérité qui s’amenuisent.

L’avenir du Venezuela, comme d’ailleurs ses ressources, n’appartient qu’à lui, et ce qui lui fut confisqué une première fois ne saurait l’être à nouveau. Tout doit donc être entrepris pour favoriser la transition démocratique tant attendue par les Vénézuéliens.

La chute de Maduro suscite également de l’inquiétude en ce que l’opération militaire conduite par les États-Unis en dit long sur l’évolution de ce pays et sur celle du monde. Cette intervention n’est pas qu’une réponse aux attaques hybrides et aux tentatives de déstabilisation qui prolifèrent contre les démocraties ; elle est surtout un coup de force assumé, qui marque une étape supplémentaire dans l’effondrement du droit et dans la réaffirmation de la puissance comme boussole des politiques étrangères.

Dans le nouveau cycle qui s’ouvre sous nos yeux, la souveraineté des États et l’intangibilité des frontières redeviennent des principes secondaires. L’ingérence n’est plus une anomalie : c’est une méthode, un réflexe. Les logiques impériales sont de retour et, avec elles, leurs prés carrés, où seuls comptent les intérêts et les appétits.

À la fois cause et conséquence de ce glissement, l’ordre international apparaît aujourd’hui fragmenté, la démocratie en recul et le système onusien à bout de souffle, de plus en plus souvent bloqué ou dévoyé, de plus en plus souvent ignoré ou contourné.

Face à ce contexte sans doute durablement dégradé, quel rôle la France peut-elle jouer ?

La réponse à cette question doit, bien entendu, rester conforme à notre ADN diplomatique : la volonté de porter une voix libre et indépendante ; l’ambition de s’ériger en trait d’union, en puissance d’équilibre ; le refus des logiques de blocs et de domination ; l’exigence de se tenir aux côtés des défenseurs de la démocratie, des droits fondamentaux et de la souveraineté des peuples ; enfin, la conviction que le principe du multilatéralisme, de ses règles et de ses institutions, reste malgré tout essentiel à la paix et à l’équilibre du monde.

Il est donc plus que jamais nécessaire, pour nous-mêmes comme pour les nations les plus vulnérables, de défendre la prévalence du dialogue multilatéral et du droit international. Véritables acquis civilisationnels, ces principes ne sont pas des naïvetés du passé : parce que ce sont bien les conditions de notre avenir, ne nous résignons pas à les voir s’étioler au gré des tribulations de ce siècle.

Réaffirmer qu’ils constituent le maître étalon de notre diplomatie n’exclut toutefois pas de regarder la réalité en face.

La réalité, c’est que, confrontées aux événements de Caracas, la France et l’Europe sont apparues singulièrement discrètes, hésitantes, presque absentes ; que, en réaction au soulèvement de la population iranienne contre le totalitarisme islamique, elles se sont inquiétées bien avant de condamner, elles ont commenté au lieu d’agir pour aider les Iraniens à se débarrasser enfin de ce régime hostile tant à son peuple qu’à notre civilisation.

Malgré le blackout imposé par les mollahs, il ne fait désormais plus de doute que la répression qui s’est abattue sur les manifestants a pris l’ampleur d’un véritable massacre, un de plus, un de trop.

La France et ses partenaires européens ne peuvent plus tergiverser ; leur devoir est aujourd’hui d’intensifier par tous les moyens la pression sur ce pouvoir sanguinaire et d’apporter un soutien résolu à ceux qui, à l’intérieur de ses frontières comme au-dehors, luttent pour la liberté de l’Iran.

Notre inaction constituerait une faute, mais aussi une confirmation : notre continent s’enfonce dans l’insignifiance stratégique. Admettons-le : peu à peu, nous devenons inaudibles sur la scène internationale.

Ne nous voilons pas la face : si l’histoire du monde risque désormais de s’écrire sans nous, c’est parce que nous avons oublié que, pour peser sur le cours des événements, il faut être fort, que pour défendre le droit, il faut être fort, que pour demeurer libres de nos paroles comme de nos actes, il faut être fort. La retenue européenne concernant le Venezuela en apporte l’illustration.

Si elle puise à plusieurs sources, elle plonge principalement ses racines en Ukraine, là où la menace est la plus prégnante pour nous, où le vertige de notre solitude stratégique nous tétanise le plus.

De fait, trois jours après la capture de Maduro, les États-Unis confirmaient leur contribution aux garanties de sécurité qu’il conviendra d’apporter à Kiev une fois que les armes se seront tues. Quelle que soit l’appréciation que l’on porte sur la solidité de cet engagement, c’est bien celui-ci qui a enfin permis d’afficher des résultats tangibles sur un sujet crucial, discuté depuis des mois entre Européens.

Nous devons tirer les enseignements de cette séquence, lesquels nous conduiront sans doute à conclure qu’il est désormais temps, non pas de tourner abruptement le dos à nos relations avec les États-Unis, mais de les repenser et, en quelque sorte, de les « dérisquer ».

Pour cela, il est nécessaire de nous défaire de nos dépendances stratégiques les plus prégnantes. Vis-à-vis de Washington, celles-ci sont économiques, financières, énergétiques et technologiques, mais, avant tout, militaires.

Nous devrons inévitablement adopter cette inflexion, et sans doute plus rapidement que nous ne le pensions, car l’Europe a déjà encaissé une série de chocs : le mépris du discours de Munich, le camouflet d’une mise à l’écart des discussions sur le conflit ukrainien assortie d’une reprise du narratif russe, l’humiliation d’un accord léonin sur les tarifs douaniers, les injonctions de la nouvelle stratégie américaine de sécurité ou encore les ingérences dans notre souveraineté numérique.

Aujourd’hui, la pression est encore montée d’un cran : des territoires se trouvent dans la ligne de mire, avec des menaces renouvelées et précises sur le Groenland.

Il était donc indispensable que certains pays européens, dont la France, affirment des positions résolues en soutien à la souveraineté du Danemark, qu’ils posent des actes, certes modestes, mais essentiels, afin d’adresser aux États-Unis un signal stratégique clair.

Le fait que ces démarches n’aient rassemblé qu’une poignée d’entre eux illustre cependant une réalité : la réponse collective des Européens en cas de concrétisation des ambitions américaines reste, à ce stade, bien nébuleuse.

Si les États-Unis devaient franchir le pas et, comme ils l’ont laissé entendre, faire usage de la force armée pour parvenir à leurs objectifs, cela emporterait la fin soudaine de l’Otan et l’effondrement définitif de l’architecture européenne de sécurité telle que nous la connaissons. Notre continent n’est pas préparé à une telle perspective.

Si nous n’en sommes pas encore là, Donald Trump vient néanmoins de franchir une première étape en dégainant son arme favorite : les sanctions commerciales.

En choisissant de réprimander les pays qui ont eu l’outrecuidance de ne pas lui céder sur-le-champ et l’arrogance de réaffirmer leurs principes ainsi que la solidité de leurs alliances, le président américain souligne que l’heure des choix a incontestablement sonné pour les Européens.

À cette nouvelle poussée de fièvre de la relation transatlantique, ces derniers devront répondre par le pragmatisme et savoir faire la part des choses, sans jamais dévier de la solidarité qui fonde le projet européen ni se départir de l’unité et de la détermination indispensables pour éviter un nouvel affaissement collectif.

La réunion des ambassadeurs qui s’est tenue hier a esquissé une volonté qui doit désormais se concrétiser au plus haut niveau, dans une posture européenne dépourvue d’ambiguïté et prête à mobiliser, si nécessaire, les outils dont dispose l’Union pour répondre à la coercition américaine.

L’enjeu est clair : soit nous assumons notre souveraineté ainsi que nos intérêts et la volonté de les défendre, soit nous nous résignons à ce que notre lien d’alliance se mue définitivement en lien de vassalité. Plus largement, soit nous acceptons les rapports de force imposés par nos différents compétiteurs, qu’ils soient russes, chinois ou américains ou autres, soit nous nous résolvons à sortir de l’Histoire.

Il n’est plus temps de se lamenter ou de gloser : il faut agir en matière stratégique, avec calme, rapidité et détermination.

Nous devons agir de façon collective, d’abord, en conduisant des coopérations militaires certes respectueuses des souverainetés nationales, mais nécessairement toujours plus étroites avec nos partenaires européens, aux niveaux industriel ou institutionnel, au niveau de l’analyse stratégique comme de la coordination tactique. Beaucoup reste à faire et à inventer, ce qui est une raison de plus pour accélérer.

Agir de façon individuelle, ensuite, car il n’y aura pas d’Europe puissante sans une France forte, résolue à renforcer tant ses engagements que ses capacités. Comment, sinon, assumer le rôle prépondérant qui nous revient dans la sécurité du continent ? Comment défendre l’autonomie stratégique de notre continent ou l’approfondissement de l’indispensable préférence européenne ?

Au cours des trente dernières années, nos forces armées ont été portées à un niveau d’éreintement sans précédent. Regardons la réalité en face : malgré leurs qualités unanimement reconnues, malgré les améliorations réelles apportées à la programmation militaire actuelle, elles restent sous-dimensionnées pour faire face aux exigences d’un engagement majeur. Leur remontée en puissance est non plus une option, mais une impérative nécessité.

Il était donc plus que temps que l’interminable séquence budgétaire parvienne à son terme. Son épilogue doit permettre aux moyens de nos armées de croître à un rythme plus compatible avec la nouvelle donne stratégique – cela sera sans doute l’un de ses rares aspects positifs. Le Gouvernement a exprimé l’ambition de prolonger cette nouvelle trajectoire dans les années à venir ; nous y sommes, par principe, favorables.

Permettez-moi toutefois de souligner que le renforcement de notre souveraineté stratégique serait dénué de sens s’il devait se faire au prix de notre souveraineté financière, également garante de notre liberté d’action et de décision. Parmi les nombreux chantiers à lancer en urgence pour rompre avec le déclassement de notre pays, la remise en ordre de nos comptes publics apparaît donc comme prioritaire ; elle exigera d’aller à rebours de ce que nous avons connu durant au moins une génération et impliquera d’accepter que, demain, d’autres politiques publiques soient directement mises à contribution pour financer notre sécurité.

Cette remise en ordre devra procéder du réarmement moral sans lequel notre réarmement matériel resterait partiel et fragile, car le durcissement de notre effort de défense reposera fondamentalement sur l’engagement de tous, notamment de nos forces vives et de notre jeunesse, bien plus désireuses de servir qu’on ne le pense parfois, mais avant tout sur celui des femmes et des hommes qui servent sous nos drapeaux.

Nous réarmer moralement revient à nous inspirer de leur exemple. Eux savent, bien mieux que nous, bien mieux que certains extrêmes toujours en avance d’une polémique, ce qu’est la réalité de la guerre et du sacrifice – une réalité que certains chercheront peut-être, demain, à nous imposer.

Pour peu qu’ils se décident à les mobiliser, notre pays et notre continent disposent de tous les atouts et de toutes les forces nécessaires pour conjurer ce spectre et jouer, demain, un rôle utile et de premier plan dans le monde tel qu’il se dessine.

Madame la ministre, monsieur le ministre, mes chers collègues, à l’heure où les équilibres géopolitiques se recomposent à une vitesse parfois déconcertante, à l’heure où nos repères stratégiques se troublent, à l’heure où les périls semblent s’accumuler sans fin, notre message doit être simple et clair : n’ayons pas peur ; ne nous complaisons pas dans les lamentations, dans l’autoflagellation et dans le défaitisme ; nous devons être déterminés ; nous devons faire ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains et sur des travées du groupe INDEP. – Mme Solanges Nadille applaudit également.)