M. le président. La parole est à M. Mickaël Vallet, pour le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
M. Mickaël Vallet. Madame la ministre, monsieur le ministre : « Monsieur le président, nous avons affaire à un « salaud » - « C'est un salaud, certes, mais c'est le nôtre ! ». Vous connaissez cette répartie que l'on prête tantôt à Roosevelt, tantôt à Truman, son successeur, pour résumer la façon dont la diplomatie étasunienne distinguait les bons dictateurs des mauvais en Amérique latine.
La question n'a jamais été la morale aux yeux de Washington, mais la loyauté au grand voisin yankee.
Eh bien, ce monde-là est définitivement révolu. Non que la morale ait fini par prévaloir, encore moins le droit. Ce monde est révolu, car même ceux qui ne sont pas des salauds et qui sont de loyaux alliés peuvent se retrouver du jour au lendemain dans le collimateur du président étasunien, celui que son vice-président appelle le « nouveau shérif en ville ».
S'étonner ou rester médusé ne sert à rien ; se contenter de commenter, c'est amuser la galerie, pour pas cher. Tourner autour du pot pour ne pas parler du fond n'honore personne ; c'est pourtant le sentiment que m'ont donné vos prises de parole initiales, madame, monsieur les ministres. (M. le ministre s'en étonne.)
Il est surtout nécessaire de comprendre la diplomatie américaine pour ce qu'elle est de longue date, identifier les ruptures du trumpisme et agir en conséquence, en proposant une nouvelle architecture de diplomatie et de sécurité conforme à l'histoire de la France, à ses intérêts, et propre à pacifier les relations internationales. C'est de cela que le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain souhaite vous entretenir.
Le trumpisme est trop souvent analysé d'une façon binaire et manichéenne. C'est une erreur. La manière de faire étasunienne du moment comporte sa part de tradition comme de rupture.
Côté tradition, on trouve d'abord le mensonge. Dans ce pays de culture puritaine, le mensonge n'est grave en politique que s'il concerne les relations sexuelles d'un président, mais pas s'il se déploie dans les relations internationales.
Les accusations fallacieuses de communisme dans les années 1950, l'incident du golfe du Tonkin dans les années 1960, le mensonge sur les couveuses au Koweït en 1991, la fiole d'anthrax de Colin Powell – honte à lui ! – ou les armes de destruction massive en 2003, tout cela vaut l'argument de la drogue pour faire tomber le président vénézuélien ou celui de la présence militaire russe et chinoise au Groenland pour s'emparer de l'île : c'est un classique pour tout secrétaire d'État américain qui se respecte.
On trouve aussi, du côté de la tradition, le coup de force par l'ingérence interne, au Guatemala, par le fait militaire, hier, au Chili – honneur au président Allende ! – et aujourd'hui au Venezuela.
S'y ajoute l'expansion territoriale par l'argent. Je ne citerai qu'un exemple parmi des dizaines d'autres : l'achat des îles Vierges en 1917, au Danemark, figurez-vous ! La diplomatie étasunienne a le deal capitaliste dans le sang et la mémoire longue.
Citons également, dans cette catégorie, l'économie de prédation : le contrôle du canal de Panama, de tout temps, la United Fruit Company dans toute l'Amérique latine, les mines de cuivre du Chili hier, aujourd'hui le pétrole du Venezuela, les minerais et les terres rares du Groenland et de l'Ukraine.
Enfin, depuis toujours, et encore récemment, les États-Unis d'Amérique savent se comporter en alliés déloyaux. Ils écoutent nos plus hauts dirigeants ; ils retiennent des otages sous couvert de droit extraterritorial – l'affaire Alstom en est un exemple récent – ; ils torpillent des contrats de construction de sous-marins à 50 milliards d'euros. Une petite tape de M. Biden sur la main du Président de la République et c'est reparti comme en 44 ! (M. Bruno Sido s'esclaffe.)
Pour autant, le trumpisme et ses conséquences marquent aussi des ruptures inédites. Ainsi, il n'y a pas de front uni de la part des nations latino-américaines, contrairement à 1989, lors de l'enlèvement de M. Noriega, qui n'était pas une exfiltration.
Inédit, également, ce rapport binaire entre suzerain et vassal selon lequel les alliances sont une soumission à la puissance avec un grand T, celui de Trump. Il s'agit non plus seulement d'une actualisation de la doctrine Monroe en « doctrine Donroe », mais d'une évolution qui va jusqu'à faire de l'Otan une alliance potentiellement non plus défensive, mais vassalisante, comme l'était le pacte de Varsovie en vertu de la doctrine Brejnev. L'inédit se trouve donc, en réalité, dans le risque de passage de la doctrine Monroe à une doctrine « Trejnev », comme le soulignent, à raison, certains analystes.
Inédite, toujours, l'ivresse de la puissance qui s'affranchit des formes, autrefois préservées. Même Dick Cheney, le salopard en chef de l'époque, avait cherché à habiller les horreurs de Guantanamo des oripeaux du droit.
Inédite, enfin, l'apparition du continent numérique que Trump veut arrimer entièrement à ce qu'il appelle l'hémisphère occidental. Hier, Lénine vantait « les soviets plus l'électricité » ; aujourd'hui le trumpisme, c'est le vieil America first ! plus les Gafam – pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft –, vendus à l'extrême droite libertarienne la plus crasse.
Le plus étonnant est que nous nous en étonnions, alors que tout était annoncé, comme M. le président de la commission l'a très justement évoqué. Le discours de Vance à Munich était aussi clair qu'insultant et la nouvelle stratégie nationale publiée en 2025 est du même tonneau.
Il existe pourtant une singularité française. Ce n'est pas faire preuve de chauvinisme que de rappeler les mots prononcés par Philippe Séguin en 1992 à la tribune de l'Assemblée nationale : « La France n'est pas le Dakota du Sud. » Le rappel est utile, tant notre classe politique et certains médias cultivent une fascination morbide pour Washington. Notre longue histoire et les attentes qu'elle crée encore nous obligent.
Notre première obligation est de ne jamais transiger sur le droit international et de dire les choses telles qu'elles sont. On peut avancer ce que l'on veut au sujet de Maduro, qui est un sombre imbécile, mais ce qui s'est produit au Venezuela est un coup d'État. Le contestez-vous, monsieur le ministre ? Il en irait de même si le Groenland devenait étasunien. À ce titre, la réaction du Président de la République a été affligeante.
De même, l'attaque ordonnée par le gouvernement israélien d'extrême droite au Qatar constituait une violation du droit international, et les États-Unis eux-mêmes l'ont reconnu.
De même, Gaza a vu mourir des milliers de ses habitants victimes de crimes de guerre.
De même l'invasion de l'Ukraine est injustifiable.
De même, les organisations islamistes au Sahel sont des criminels.
Il nous faut affirmer le droit international en toutes circonstances, sous peine de perdre notre crédibilité la plus élémentaire.
Les Russes savent désormais que, pour Trump, l'article 5 du traité de l'Otan n'a plus la signification sacrée que les atlantistes lui conféraient ; les Chinois, de leur côté, savourent à l'avance la nécessité pour l'Europe de se détourner du commerce étasunien. Notre autre obligation est donc d'entraîner nos partenaires dans un mouvement de fond vers une architecture nouvelle en prenant acte du fait que nous ne retournerons pas à la situation ex ante.
Un signal fort est nécessaire et cette nouvelle architecture passe pour la France par deux chemins.
Le premier est celui du Sud. Ironie de l'Histoire, le symbole de l'Otan est une boussole. Nous affirmons que celle de la France doit indiquer le Sud, dans la fidélité à une vieille tradition : de Gaulle a dénoncé à Phnom Penh l'absurdité de l'impérialisme étasunien, Mitterrand a salué à Mexico les fils de la révolution mexicaine.
L'Inde, le Brésil, une bonne partie de l'Amérique latine comptent sur la capacité de la France à entendre à nouveau leurs préoccupations pour ne pas laisser ce Sud en tête-à-tête avec la Chine. Le format des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) n'existe que parce que nous avons délaissé ces relations en restant sclérosés dans des formats périmés issus du G7 et de l'Otan, qu'il nous faudra profondément modifier.
Rappelons que le dernier projet de revue nationale stratégique française ne comportait aucune référence à l'Amérique latine. Puisque nous n'éviterons pas un changement de modèle, autant en prendre l'initiative. Plutôt que de fantasmer sur un partage hérétique de notre siège au Conseil de sécurité avec des Européens encore trop américanocentrés, nous devons militer pour l'ouverture de cet organe au Sud.
La France est présente sur toutes les mers du monde, vous l'avez dit, madame la ministre. Elle est un pays du Sud ; elle doit mettre cet atout au service du multilatéralisme, avec plus d'audace et plus d'inventivité.
Le second chemin est celui de l'Europe, mais de la vraie, de celle que nous désignons comme l'alter-Europe, différente de celle de Mme von der Leyen, qui s'est comportée davantage en proconsule de Washington qu'en présidente de la Commission européenne.
L'accord honteux sur les droits de douane est mort, enterrons-le une bonne fois pour toutes dans son terrain de golf écossais. L'Otan, telle que nous l'avons connue, a montré ses limites. Je rappelle au passage que les socialistes avaient déposé une motion de censure en 2008 pour s'opposer au retour de la France dans le commandement intégré. Ce n'est pas si loin, et pourtant il s'agit d'un tout autre monde.
Nous avons désormais d'autres questions à trancher, et il faudra les affronter. Que signifierait étendre la capacité de défense nucléaire de la France à des partenaires en demande en Europe ? Quels avantages notre industrie de défense en retirerait-elle ? Voulons-nous saisir l'occasion de sortir du carcan de l'interopérabilité selon les exigences du Pentagone ? Êtes-vous prêts, madame et monsieur les ministres, à trancher dans ces questions précises ?
Enfin, les choix faits par les Européens et par la France ces dernières heures doivent être soutenus avec force : le refus du chantage, l'évocation du mécanisme anticoercition, la remise en cause de l'accord douanier, l'envoi symbolique d'officiers au Groenland. Pour autant, sans changement structurel par la suite, ces mesures resteraient au stade de l'agitation.
Je souhaite conclure ce propos par une mise en garde collective.
Supposons que notre diplomatie trouve l'audace d'opérer ces mouvements de fond, rien ne se fera sans douleur. La question qu'il faudra trancher concerne la répartition de ces efforts et l'implication des peuples et des opinions publiques.
Les droits de douane sont une arme sérieuse contre notre cohésion nationale. Compliquer ainsi la vie de nos agriculteurs, de nos chercheurs, mettre à mal ce qu'il nous reste d'industrie reviendra à exercer une pression forte sur des catégories sciemment choisies, dans le but de nous diviser. Se posera alors la question de la solidarité nationale pour soutenir les victimes de cette guerre commerciale, et le Gouvernement se trouvera de nouveau confronté à la nécessité de faire participer ceux qui en ont les moyens.
Il se trouve que certains d'entre ceux-ci étaient présents à l'investiture de Trump. Un léger doute flotte, dès lors, quant à leur patriotisme en cas de crise. Les puissances d'argent en 1870 ou en 1940 ont peu brillé par leur résistance à l'agression extérieure. Le Gouvernement aura-t-il la décence et la volonté politique de les contraindre à la solidarité ?
D'autres menaces se feront jour. Le chantage à la baisse du flux de renseignements en provenance des agences étasuniennes sera mis en œuvre, il s'agit d'un élément fondamental dont nous ne parlons jamais. Disposons-nous d'un plan d'action ou admettons-nous par avance notre dépendance en la matière ?
Nous subirons également des ingérences politiques. Trump ne s'en cache pas, c'est un putschiste, et Vance claironne qu'ils revendiquent le procédé. Sur ce point, nous pourrons compter sur le « parti de l'étranger » pour profiter de nos divisions. Derrière les condamnations de façade, dans ses vœux à la presse, Jordan Bardella a eu une phrase d'un fatalisme affligeant en évoquant le Groenland. Je veux le citer, ce que je ne fais pas souvent : « Là encore, l'intérêt stratégique et commercial s'impose pour les États-Unis d'Amérique et nous devons en prendre acte. » La résistance à l'agresseur attendra et l'extrême droite aura vite fait de choisir son camp. « Gross malheur ! »
Les opinions publiques, les peuples, sont des acteurs fondamentaux des relations internationales. Quand de Gaulle parle à Bucarest, à Mexico ou à Québec, c'est aux peuples qu'il s'adresse.
Ne commettons pas l'erreur de faire différemment et parlons aux peuples, à tous les peuples, à commencer par le peuple américain et avec une pensée particulière, ce soir, pour le peuple iranien. Ayons toujours en tête que ce que nous changerons au sein de l'architecture internationale, nous le ferons dans l'intérêt des peuples qui, mieux que toutes les élites réunies, savent parfaitement ce qui se joue. (Applaudissements sur les travées des groupes SER, CRCE-K et GEST.)
M. le président. La parole est à M. Olivier Cadic, pour le groupe Union Centriste. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)
M. Olivier Cadic. Monsieur le président, madame la ministre, monsieur le ministre, mes chers collègues, depuis un an, nous vivons au rythme d'une diplomatie que nous pourrions qualifier de spectaculaire, tant elle se nourrit de coups d'éclat, d'annonces fracassantes et de mises en scène permanentes.
Chaque semaine semble désormais apporter son nouveau foyer de tension, son image choc et sa déclaration de rupture. Les quatre dernières en offrent une illustration saisissante : l'encerclement militaire croissant de Taïwan par la Chine, l'arrestation de Nicolas Maduro au Venezuela, la révolution en Iran et, enfin, les déclarations tonitruantes du président Trump sur le Groenland, nous rappelant que, même entre alliés, la menace peut redevenir un langage politique.
Nous ne vivons pas dans un monde d'illusions.
Nous sommes entrés dans une ère où la force, la coercition et la pression stratégique tendent à s'imposer comme des instruments ordinaires de la diplomatie. Si le droit n'a pas disparu, il est contesté, contourné, parfois méprisé. Victor Hugo considérait que, si la force fait les vainqueurs, le droit fait les nations. Or c'est précisément ce droit qui vacille aujourd'hui.
Toutefois, ce chaos n'est pas désordonné ; il est structuré. Il traduit une lutte pour le leadership mondial, principalement entre les États-Unis et la Chine, affrontement dans lequel la Russie et l'Iran jouent un rôle de puissances de déstabilisation.
Ces acteurs testent les lignes rouges, exploitent les failles du multilatéralisme et misent sur l'usure des démocraties. La question est donc non pas seulement de savoir ce qui se passe dans le monde, mais de déterminer dans quel monde nous souhaitons vivre et quelle place la France et l'Europe entendent y occuper.
Le Venezuela est devenu l'un des symboles les plus tragiques de cet effondrement des normes. L'arrestation de Nicolas Maduro a confirmé ce que de nombreux rapports internationaux, comme nos propres travaux parlementaires, avaient établi : ce pays s'est transformé en un narco-État où le pouvoir politique est étroitement lié à des réseaux criminels transnationaux.
Depuis plus de dix ans, la répression, la corruption et la violence ont étouffé toute alternance démocratique. Huit millions de Vénézuéliens ont fui leur pays, laissant derrière eux une société fracturée et exsangue.
Maria Corina Machado, largement victorieuse des primaires de l'opposition, a été empêchée de se présenter. Pourtant, lorsque le peuple a pu s'exprimer, il l'a fait massivement : Edmundo Gonzalez Urrutia a été élu avec plus de 70 % des suffrages. Ce résultat aurait dû ouvrir une transition démocratique ; il a été nié. Détentions arbitraires, tortures, assassinats : ces crimes sont documentés, ils relèvent non plus de l'accusation politique, mais bien du constat. (L'orateur se tourne vers M. Mickaël Vallet.) M. Maduro n'était pas qu'un imbécile !
Le devenir du pays est étroitement imbriqué dans des réseaux d'influence et d'ingérence associant des États comme l'Iran, la Russie et la Chine, mais aussi des acteurs non étatiques tels que le Hezbollah, des groupes paramilitaires et des organisations criminelles opérant en toute impunité.
À la suite de l'intervention des États-Unis, une libération massive de prisonniers politiques a été annoncée. Pour l'heure, il ne s'agit que d'effets d'annonce : une cinquantaine de prisonniers seulement ont été libérés, sur près de huit cents responsables politiques, militaires et leaders sociaux encore détenus arbitrairement. La vice-présidente chaviste a succédé à Maduro, tandis que le peuple vénézuélien voit le retour de la démocratie s'éloigner.
Face à cette situation, que faisons-nous, Français et Européens ? La France, seule puissance européenne durablement présente en Amérique latine, ne peut se contenter de commenter ; elle a un devoir de clarté et de responsabilité pour accompagner une transition démocratique crédible.
Le Venezuela n'est pas une exception ; il est un révélateur des régimes pour lesquels la répression devient un mode de gouvernement, à l'image de l'Iran.
Au Moyen-Orient, le conflit entre Israël et l'Iran a franchi un seuil inédit. Affaibli, mais toujours dangereux, ce dernier État poursuit une stratégie de guerre indirecte en mobilisant ses « proxys » à Gaza, au Liban, en Syrie, en Irak et en mer Rouge. Les risques d'escalade sont réels, notamment en cas d'attaque contre des infrastructures énergétiques ou maritimes.
La semaine dernière, le monde était suspendu à la décision du président américain de bombarder ou non le régime iranien pour mettre un terme à une répression qui aurait fait, selon les sources, entre 3 400 et 20 000 morts. Le président Trump a finalement reculé, au prétexte que l'Iran aurait annulé huit cents exécutions. Qui ira vérifier ?
Au même moment, une nouvelle proposition a surgi dans le tumulte diplomatique : le président Trump a évoqué la création d'une charte du « Conseil de la paix », composée de volontaires choisis par lui-même.
L'intention peut sembler louable, mais le cadre interroge : pour en être membre, il faudrait s'acquitter de 1 milliard de dollars, véritable droit d'entrée pour participer à la gouvernance de la paix mondiale. Ce conseil aurait pour mission de superviser la deuxième phase du plan Trump visant à mettre fin à la guerre à Gaza, après le cessez-le-feu fragile obtenu sous la pression de Washington.
Monsieur le ministre, le président Trump a-t-il invité la France à participer à ce Conseil de la paix ? Si tel est le cas, quelle est la réponse de notre pays ? Avez-vous prévu d'ajouter 1 milliard d'euros au budget ?... (M. le ministre s'en amuse.)
En Europe, la guerre en Ukraine est entrée dans une phase d'attrition prolongée. La Russie n'a pas gagné, mais elle n'a pas renoncé ; elle bombarde les infrastructures civiles et parie sur l'usure des sociétés européennes.
Face à cela, l'Union européenne a su répondre avec une détermination nouvelle. La coalition des volontaires, initiée par le Premier ministre britannique et le Président de la République aux côtés du président Zelensky, constitue une véritable réussite stratégique. Elle démontre que l'Europe peut agir lorsqu'elle assume collectivement sa responsabilité historique.
Cependant, cette réussite reste fragile. Elle suppose une constance politique, un effort de long terme et une unité sans faille. Défendre l'Ukraine, ce n'est pas seulement défendre un territoire, c'est défendre un principe fondamental : l'inviolabilité des frontières.
Lors du sommet de sécurité de Shangri-La, qui s'est tenu à Singapour en mai dernier, le Président de la République a mis en garde contre les répercussions potentielles de l'agression russe sur la situation à Taïwan : « Si nous considérons que la Russie peut s'emparer d'une partie du territoire ukrainien sans restriction, sans contrainte, sans réaction de l'ordre mondial, que dira-t-on au sujet de ce qui pourrait se passer à Taïwan ? »
La Chine accroît massivement ses capacités militaires et elle exerce une pression constante sur ses voisins. En assimilant Taïwan à une province rebelle, elle nie l'Histoire et le droit. Une attaque contre l'île aurait des conséquences économiques majeures pour l'Union européenne : rupture des chaînes d'approvisionnement, choc industriel, dépendance technologique accrue. L'adoption, lors de l'examen de la loi du 1er août 2023 relative à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030, de l'amendement n° 120 rectifié impose que nous garantissions la liberté de circulation dans le détroit de Taïwan.
Nos collègues sénateurs américains s'interrogent sur la relation liant Airbus et une entreprise chinoise qui est un acteur majeur du complexe militaro-industriel chinois. Cette interrogation n'est pas anodine : elle traduit une préoccupation croissante de nos partenaires quant au risque de transferts technologiques, même indirects, vers des capacités militaires susceptibles d'être utilisées dans un contexte de confrontation.
Airbus a indiqué être disposé à coopérer avec la commission spéciale du Sénat américain chargée de mener l'enquête. Comme chacun le sait, le gouvernement français exerce toutefois un contrôle strict sur les informations stratégiques pouvant être communiquées à des gouvernements étrangers.
Cette situation soulève une question légitime, madame la ministre des armées : quelles garanties concrètes pouvons-nous apporter quant au fait que les installations d'Airbus en Chine ne contribuent pas, même indirectement, au renforcement des capacités et du potentiel de l'armée chinoise ?
Alors que la Chine accroît rapidement ses capacités militaires et remet en cause l'équilibre stratégique dans la zone indopacifique, cette question dépasse le seul cadre industriel ; elle engage notre crédibilité stratégique, notre cohérence diplomatique et notre capacité à concilier souveraineté industrielle, alliance internationale et exigences de sécurité collective.
Quelle action internationale de la France et de l'Union européenne est susceptible de dissuader le parti communiste chinois de rompre le statu quo, et, partant, de nous éviter de revivre demain à Taïwan ce que nous vivons aujourd'hui en Ukraine ?
Le Groenland est devenu un symbole de cette nouvelle ère. Ses autorités ont rappelé que leur territoire n'était pas à vendre, et que sa sécurité relevait de l'Otan. Des menaces de coercition économique ont toutefois été proférées à l'encontre de certains pays européens, dont la France, par le président américain.
L'emploi d'un tel langage, entre alliés, constitue un signal d'alarme. Lorsque la Chine a tenté de punir la Lituanie pour ses choix souverains, l'Union européenne a répondu collectivement. Elle doit faire preuve de la même fermeté face à toute coercition économique.
Une réponse cohérente devrait du reste également être apportée quant au Somaliland. Depuis 1991, cet État de la Corne de l'Afrique a fait le choix de la stabilité, de l'État de droit et d'élections régulières. Comment justifier que certaines sécessions, comme celles de la République tchèque et de la Slovaquie, soient reconnues en Europe, et que d'autres sécessions intervenues la même année, pourtant pacifiques, démocratiques et exemplaires comme celle du Somaliland, soient ignorées ?
La France ne peut pas être spectatrice. La diplomatie est à la défense ce que la justice est à la sécurité intérieure : un pilier indispensable. Il nous faut défendre les démocraties là où elles sont menacées, aider les peuples à se libérer des régimes indignes, défendre le droit contre la force et la souveraineté contre la coercition et ne jamais se réfugier dans l'indignation, mais toujours agir.
Ce qui se joue aujourd'hui au Venezuela, en Iran, en Ukraine, à Taïwan, au Groenland et au Somaliland relève d'un même combat, dont l'issue déterminera si, au XXIe siècle, les frontières et les souverainetés se décident par la force ou par le droit. C'est à cette question que la France et l'Europe doivent répondre. (Applaudissements sur les travées du groupe UC et sur des travées du groupe INDEP. – Mme Nicole Duranton applaudit également.)
M. le président. La parole est à M. Claude Malhuret, pour le groupe Les Indépendants – République et Territoires. (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP.)
M. Claude Malhuret. Monsieur le président, madame, monsieur les ministres, mes chers collègues, un monde nouveau est en train de naître sous nos yeux et nous peinons à le comprendre.
La première puissance de la planète, garante de l'ordre actuel, est devenue celle qui le conteste. Elle était notre alliée ; elle est aujourd'hui notre adversaire, avant, peut-être, de devenir notre ennemi demain. Elle était un rempart contre les dictatures, elle semble sur le point d'en devenir une.
Si nous peinons à comprendre, c'est d'abord parce que le trumpisme est une incohérence, une doctrine simpliste assortie d'actes qui ne cessent de la démentir.
L'isolationnisme est en effet revendiqué et appliqué au travers du relèvement des droits de douane ou de la traque des étrangers, alors que jamais aucun président n'a commis autant d'ingérences.
En un an, il a effectué autant de frappes aériennes que Biden durant tout son mandat : guerre Israël-Hamas, bombardements de l'Iran, frappes au Nigéria, en Somalie, au Yémen, en Syrie, au Venezuela.
Il se proclame président de la paix et candidat au prix Nobel, tout en menaçant de nouvelles interventions Canada, Groenland, Cambodge, Cuba, Colombie et Mexique.
Le seul pays dont il se désengage, c'est l'Ukraine. Et les pourparlers qui traînent, les concessions à Poutine, le lâchage des Européens sont tels qu'ils finissent par rendre crédibles ceux qui l'accusent d'être Krasnov, cet agent russe recruté dans les années 1990 et objet d'un kompromat.
La deuxième absurdité est l'absence totale de persévérance dans l'action. Trump se targue d'avoir arrêté huit guerres en un an. Ce n'est le cas pour aucune d'elles. Il n'a obtenu, au mieux, que des cessez-le-feu fragiles ; dans le pire des cas, les combats continuent. En tout état de cause, aucun traité de paix n'a été signé. L'important est non pas le résultat, mais les bonnes images diffusées à la télévision. Trois petits tours et puis s'en va…
Sa politique extérieure est celle d'un enfant de quatre ans qui pleure pour obtenir le baigneur vu dans la vitrine et qui le jette trois jours plus tard dans une malle après lui avoir arraché une jambe.
Incompréhensible est la volonté de casser le système international mis en place par les États-Unis depuis quarante-cinq ans, que, dans un délire paranoïaque, les trumpistes interprètent comme un complot du monde entier contre leur pays.
Incompréhensible, en dehors d'une hypothèse psychiatrique, est la condamnation obsessionnelle de tout ce qu'ont fait avant lui tous ses prédécesseurs.
Incompréhensibles sont l'attaque de ses alliés séculaires visant à reprendre langue avec des dictateurs en guerre contre l'ordre occidental, le mépris du droit international au profit de ce qu'il appelle sa morale personnelle, la destruction du multilatéralisme et le retrait de dizaines d'institutions qui donnaient aux États-Unis une influence mondiale, pour se replier sur leur pré carré, dont il ne sort que pour lâcher quelques bombes.
Pis encore, incompréhensible est enfin le renforcement du crédit de la Chine, seule rivale crédible aujourd'hui et premier danger pour les démocraties. La Chine totalitaire, gagnante dans l'affaire des droits de douane, apparaît aux yeux du monde comme une puissance stabilisatrice, face à un monstre militaire et technologique frappant au gré des humeurs de son président, avant de se désintéresser du chaos qu'il vient de créer.
Voilà où en sont les États-Unis en 2026.
Pour l'Europe, cette situation est tragique. Son principal allié est devenu un adversaire, l'Otan est au bord du gouffre, des menaces planent sur l'un de ses territoires, la guerre commerciale fait rage et l'Ukraine a fait l'objet d'un lâchage que nous peinons à compenser.
Tout cela est de plus aggravé par les leçons de morale du génie des Appalaches, un vice-président aux manières de rottweiler, venu avec l'air condescendant des imbéciles nous sauver de nous-mêmes et nous sommer d'adopter la morale de sa bigoterie conservatrice.
Ce constat, chacun le connaît. Il reste à l'interpréter. Pourquoi Trump est-il prêt à s'essuyer les pieds sur l'Europe au Groenland ? Pourquoi Poutine a-t-il cru qu'il pourrait envahir l'Ukraine sans réaction ? Pourquoi les Chinois inondent-ils l'Europe de leurs produits en trouvant toujours une porte d'entrée complaisante ? Pourquoi l'Europe, dont le PIB est comparable à celui des États-Unis ou de la Chine, et dix fois supérieur à celui de la Russie, est-elle traitée comme quantité négligeable ?
Parce que l'Europe n'est ni un pays, ni une puissance, ni même une confédération. Dépendant énergétiquement de la Russie, militairement des États-Unis et commercialement de la Chine, son contresens historique sur l'histoire des trente dernières années l'amène à s'effacer de l'histoire du monde comme, à la limite de la mer, un visage de sable.
Ses réalisations sont pourtant remarquables : la paix entre d'anciens ennemis, la libre circulation, le marché et la monnaie uniques, la protection des droits fondamentaux, la politique sociale la plus généreuse.
Mais elle n'a pas su répondre à trois problèmes majeurs : garantir sa propre sécurité, produire un système de décision efficace et s'inscrire dans la grande révolution du XXIe siècle, la révolution technologique, cognitive et financière. Si nous ne parvenons pas à relever ces défis, l'alternative sera simple : la vassalisation auprès de nos alliés ou la soumission à nos ennemis.
Les solutions sont parfaitement identifiées : un réarmement qui suppose une réindustrialisation et des investissements massifs pour devenir une Europe puissance militaire ; un saut fédéral, avec, entre autres, l'extension des décisions à la majorité qualifiée, pour devenir une Europe puissance politique ; et enfin la mise en œuvre des rapports de Marion Draghi et d'Enrico Letta pour devenir, ou plutôt redevenir une Europe puissance économique et commerciale.
Tout le monde sait cela, mais rien ne se passe. Depuis 2022, le Président de la République a annoncé que la France et l'Europe entraient en économie de guerre. Quatre ans plus tard, les industriels nous disent que les commandes ne sont pas là. L'Ukraine ravagée par la guerre arrive aujourd'hui à produire suffisamment pour satisfaire 60 % de ses besoins militaires. Nous n'avons, pour notre part, fait aucun saut quantitatif ou qualitatif.
En économie, tout le monde sait que la grande œuvre européenne, le marché unique, est très loin d'atteindre les objectifs de 1993, et que d'immenses barrières restent en place.
Concernant la révolution technologique, nous sommes à des années-lumière de la mise en place des instruments financiers indispensables pour rattraper les États-Unis et la Chine.
Devant le danger qui se rapproche, nous avons commencé à réagir. Des milliards d'euros d'aides à l'Ukraine ont été votés pour pallier la trahison trumpiste. Une coalition des volontaires a été créée pour se soustraire au chantage des complices de Poutine, qui sévissent au sein même de l'Europe.
Nous n'avons toutefois hélas ! pas osé saisir les avoirs russes gelés. Nous avons refusé SkyShield, qui pourrait protéger les femmes et les enfants ukrainiens qui meurent chaque jour sous les bombes du criminel de guerre. Et deux ans après la publication du rapport Draghi, seulement 10 % des préconisations qu'il formulait ont été mises en œuvre.
Les menaces sur le Groenland sont une épreuve de vérité. L'activation de l'instrument anticoercition a été proposée. Tout comme l'exercice Arctic Endurance, cet instrument est adapté à la situation.
Le risque est certes important, mais le risque contraire est plus grand encore. C'est de plus l'occasion ou jamais de prendre l'initiative. Trump n'est pas éternel. Sa cote de popularité s'enfonce chaque jour. À Minneapolis et ailleurs, les Américains relèvent la tête contre les violences de celui dont ils condamnent chaque jour un peu plus le rêve d'un césarisme qui ressemble de plus en plus à un technofascisme.
Trump n'a pas les moyens politiques de mettre ses menaces à exécution. S'il fait l'erreur d'envoyer des troupes, les leaders républicains au Congrès ont indiqué que ce sera le signal de son impeachment. S'il recule, ce sera le signal, pour tous les Américains, que l'on peut arrêter la marche vers l'autocratie.
Pour les Européens, laisser annexer le Groenland signifierait que nous avons accepté la soumission. S'y opposer serait la première marche de notre résistance, puis de notre redressement. Nous savons qu'il en faudra beaucoup d'autres. (Applaudissements sur les travées des groupes INDEP, UC et RDSE.)