M. le président. La parole est à Mme Nicole Duranton, pour le groupe Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI.)

Mme Nicole Duranton. Monsieur le président, madame la ministre, monsieur le ministre, mes chers collègues, quarante et un : c'est le nombre de changements de régime en Amérique latine que nous devons imputer aux États-Unis. Alors que l'année 2026 s'ouvre, le Venezuela s'ajoute à cette longue liste.

Les conflits s'accumulent. Le monde d'hier n'est plus. L'Histoire, que certains croyaient achevée, revient au galop. Les appétits des puissances dominantes ne connaissent plus de bornes. La guerre en Ukraine perdure sans issue visible, et le multilatéralisme révèle son impuissance.

Mes chers collègues, il est minuit moins le quart, et nous sommes aujourd'hui à la croisée des chemins. Le monde avance, dicté par les intérêts des puissants. Face à cette réalité, nous ne pouvons pas fermer les yeux. Il est de notre responsabilité d'agir, de définir la vision que nous voulons porter pour la France et pour l'Europe.

Ne soyons pas naïfs : les États-Unis font maintenant cavalier seul. L'opération militaire récente au Venezuela, commandée par un Donald Trump aux ambitions messianiques, en est sûrement l'illustration la plus criante.

Si nous ne pouvons que nous réjouir de la chute du régime sanguinaire de Nicolas Maduro, cette nouvelle intervention américaine, menée au mépris du droit international, soulève de profondes inquiétudes.

Il y a en effet de quoi être inquiet. Avec cette démonstration de force au Venezuela, le président Trump se trouve conforté dans sa toute-puissance, mais aussi définitivement convaincu de notre faiblesse.

Il faut être inquiet, car Donald Trump, comme Poutine, est un grand prédateur qui ne respecte et ne reconnaît que la force. La France et, plus largement, l'Union européenne, enfermée dans une diplomatie trop courtoise, ne lui inspire ni crainte ni respect.

Il faut se rappeler comment, l'été dernier, Trump a convoqué la présidente de l'Union européenne au sortir de sa partie de golf pour lui annoncer qu'il assénait 15 % de droits de douane supplémentaires aux États membres. Or il agite aujourd'hui de nouveau des menaces d'augmentation progressive des tarifs douaniers si nous ne cédons pas à ses ultimatums. Quel mépris envers l'Union européenne !

Chantage, racket, intimidation, humiliation : l'Union européenne doit-elle continuer de considérer un pays qui se comporte ainsi comme un pays allié, comme un pays ami ?

Trump est désormais persuadé qu'il peut nous plier à sa volonté et que nous n'aurons pas le courage de nous y opposer. On a déjà vu, dans l'histoire récente, des manœuvres de cette nature et on sait où cela mène. À ce moment de l'Histoire, et alors que Trump n'est revenu à la Maison-Blanche que depuis un an, il faut être lucide : le Groenland, c'est un nouveau Munich. Il nous faut aussi être courageux, et porter un coup d'arrêt à ce retour de l'expansionnisme américain.

Trump ne s'arrêtera pas au Venezuela. L'Amérique du Sud est déjà un terrain de jeu trop petit. Il nous défie. Il défie l'Europe en voulant annexer le Groenland.

Connaissez-vous l'île d'Aves, mes chers collègues ? Cette île vénézuélienne ne se situe qu'à 250 kilomètres de la Guadeloupe et, donc, des côtes françaises. Que ferions-nous si les États-Unis prenaient le contrôle du Venezuela et menaçaient la zone économique exclusive de nos territoires ultramarins ?

Il est temps de réaffirmer la place essentielle de nos outre-mer et la chance immense qu'ils représentent pour notre pays. Grâce à eux, la France rayonne aux quatre coins du monde et affirme sa présence dans tous les espaces stratégiques où se jouent nos intérêts géopolitiques et nos enjeux d'avenir.

Malgré tout, une certitude s'impose désormais : les États-Unis feront prévaloir leurs intérêts économiques et géostratégiques, quels qu'en soient le prix et les conséquences pour leurs alliés d'hier comme pour leurs adversaires d'aujourd'hui.

L'Europe et ses 500 millions de citoyens se sont trop longtemps reposés sur la protection offerte par le parapluie américain. Ce parapluie s'est subitement refermé et nous devons construire notre indépendance stratégique, vision que porte le Président de la République depuis 2017.

La relation transatlantique doit être redéfinie. Les États-Unis restent un partenaire essentiel pour l'Europe, mais celle-ci doit désormais tracer son propre chemin, s'émanciper et défendre ses intérêts. Plutôt que de subir les rapports de force, ouvrons-nous à de nouveaux partenaires et dictons nos priorités.

Il faut que la voix de la France porte de nouveau et que, sortant de cette posture timorée qui nous rend inoffensifs et inaudibles, celle de l'Europe se mette enfin à tonner.

Cette ambition n'a rien de nouveau, mes chers collègues : elle s'enracine dans la tradition singulière de la France sur la scène internationale. Elle nous vient du général de Gaulle, qui a su dire non pour défendre notre souveraineté.

Dans un monde qui se fracture et se déchire, une question essentielle se pose : quelles valeurs entendons-nous porter ? Opterons-nous pour le repli et la soumission ou assumerons-nous l'ambition d'un avenir partagé au service du progrès et de la démocratie ?

Le peuple iranien, lui, semble avoir choisi. Les mobilisations exceptionnelles qui ébranlent le régime iranien depuis maintenant trois semaines expriment une soif profonde de liberté et de dignité.

Ce peuple, nous le connaissons. Nous avons vu ses femmes se lever face à la répression et braver tous les interdits. Face à un régime archaïque qui fait régner la terreur depuis trop longtemps, le temps est maintenant à la révolution. L'Iran mérite un avenir démocratique. C'est cet avenir que son peuple est en train de conquérir.

Je rappelle du reste que le régime des mollahs exerce déjà sa terreur en dehors des frontières iraniennes, en exportant ses drones kamikazes qui ravagent chaque jour le territoire ukrainien.

Les intimidations russes qui touchent l'Europe sont polymorphes. Elles sont militaires, technologiques, énergétiques ou encore cyber.

Ces ingérences touchent notre pays au travers de cyberattaques massives, de survols de sites sensibles par des drones ou de tentatives de déstabilisation de nos institutions.

En agissant ensemble, nous opposons une réponse unie et ferme à la Russie.

Nous ne pouvons pas accepter une paix sacrifiée qui ne garantirait aucune sécurité durable pour l'Ukraine, car tout indique que la Russie ne s'arrêtera pas là. Que ferions-nous si la Moldavie ou les pays baltes étaient menacés à leur tour ? Pouvons-nous tolérer qu'une puissance redessine les frontières d'État européens souverains au gré de ses ambitions ?

Il est maintenant clair que le monde libre est incarné par les Européens. La coalition des volontaires, lancée sur l'initiative du Président de la République, est un outil essentiel pour défendre le monde libre et maîtriser notre avenir. Elle doit traduire notre volonté d'être un acteur majeur sur la scène mondiale, fort des réussites remarquables de l'Europe, qui est parvenue à construire la paix et à assurer le bien-être de ses citoyens en surmontant les drames et les tourments de son passé.

L'Histoire nous regarde, mes chers collègues. Elle jugera notre courage, notre lucidité et notre capacité à transformer l'épreuve en opportunité. Soyons déterminés à défendre avec force notre indépendance, nos intérêts, qu'ils soient nationaux ou européens, mais surtout les valeurs humanistes qui font la grandeur de notre nation. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI. – M. Claude Kern et Mme Sophie Briante Guillemont applaudissent également.)

M. le président. La parole est à Mme Cécile Cukierman, pour le groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste - Kanaky.

Mme Cécile Cukierman. Monsieur le président, madame la ministre, monsieur le ministre, mes chers collègues, je tiens, tout d'abord, à saluer l'organisation de ce débat. Avec mon collègue Stéphane Peu, président du groupe de la Gauche démocrate et républicaine (GDR) de l'Assemblée nationale, nous demandions la tenue d'un tel débat depuis le 5 janvier dernier, car il nous paraissait indispensable que la représentation nationale se saisisse de ces enjeux majeurs.

Ce débat répond à une exigence démocratique fondamentale : ne pas laisser s'installer dans le silence ou dans de fausses évidences des choix stratégiques engageant durablement notre pays, notre continent et les peuples du monde.

L'absence du Premier ministre ce soir et vos propos liminaires, madame, monsieur les ministres, m'invitent toutefois à douter du caractère partagé de cet objectif. Il ne peut y avoir d'excuse d'agenda : ce débat aurait pu se tenir la semaine dernière comme il pourrait se tenir la semaine prochaine.

Les événements s'accélèrent et les certitudes d'hier, notamment sur le rôle des États-Unis, censés être le garant ultime de la sécurité européenne, se fissurent sous nos yeux.

Ce que nous observons aux États-Unis ne relève pas d'un simple durcissement politique : arrestations de grande ampleur sur les lieux de travail, dans les transports, aux portes des écoles et des hôpitaux, déplacements forcés de populations migrantes, discours ouvertement raciste, déshumanisant, tenu au sommet même de l'État.

Dans les universités, entre le recul massif des financements publics et la réécriture autoritaire du réel, c'est la connaissance elle-même qui est attaquée. Par l'éviction de centaines de termes tels que « femmes », « antiracisme », « équité », « oppression » ou « changement climatique », c'est la liberté académique et scientifique qui est directement visée.

La garde nationale a été déployée à Los Angeles, puis à Washington. Les villes démocrates, les unes après les autres, voient les États-Unis se militariser.

Le spectacle et la violence sont donc devenus le visage du pouvoir américain, et le grotesque, son incarnation. Pas plus tard que ce matin, le président américain récidivait en s'adressant au Premier ministre norvégien : « Étant donné que votre pays a décidé de ne pas me décerner le prix Nobel de la paix pour avoir empêché plus de huit guerres, je ne me sens plus tenu de penser uniquement à la paix, bien qu'elle reste toujours ma priorité. »

Ces propos évoquent en moi cette phrase de Michel Foucault, qui estimait que « le grotesque, c'est l'un des procédés essentiels à la souveraineté arbitraire  ». Ce faisant, l'administration américaine nous habitue à l'anormalité permanente.

L'impérialisme ne constitue certes pas une nouveauté. Depuis 1945, les États-Unis ont exercé une domination militaire globale, de Cuba au Vietnam en passant par l'Amérique latine dans les années 1970 et 1980, puis de l'Irak à l'Afghanistan, au prix de millions de morts et de déstabilisations durables.

Cette domination s'appuie sur une force militaire sans équivalent, reposant sur plus de 700 sites militaires dans près de 80 pays et sur plus de 220 bases permanentes à l'étranger.

Mais aujourd'hui, le vernis craque. Ce que nous observons n'est pas une démonstration de puissance : c'est un aveu de fragilité. L'impérialisme américain est entré dans une crise aiguë : crise de l'accès aux ressources stratégiques, crise géopolitique face à la montée de la Chine, crise d'un modèle fondé sur un mode de vie proclamé non négociable.

La militarisation accrue, la désignation d'ennemis intérieurs et extérieurs, la remise en cause du multilatéralisme s'inscrivent dans une même logique : préparer des guerres de ressources, justifiées par le refus du déclin.

Ce basculement autoritaire n'est pas un accident de l'Histoire : il est le produit d'un système qui, incapable de se réformer, choisit la fuite en avant. (M. Mickaël Vallet acquiesce.) Quand la puissance vacille, elle se crispe, elle désigne des ennemis, elle brutalise le droit et normalise la violence.

La situation du Venezuela en est une illustration éclatante : le président des États-Unis a assumé une politique de déstabilisation directe, allant jusqu'à l'enlèvement du président Maduro. Il s'agit non plus de sanctions ou de pressions diplomatiques, mais d'une atteinte à la souveraineté d'un État, en violation flagrante du droit international.

Ce qui est puni, ce n'est pas un régime ; ce qui est puni, c'est l'indépendance politique d'un pays disposant de ressources énergétiques majeures et refusant l'alignement. En tolérant cet acte, une partie de la communauté internationale accepte donc que la force se substitue au droit.

L'objectif n'est ni d'instaurer la démocratie ni de lutter contre le narcotrafic : il est de mettre la main sur la manne pétrolière vénézuélienne.

La France, qui se réclame du multilatéralisme, ne peut rester silencieuse face à une telle rupture. C'est l'architecture même du droit international qui se trouve fragilisée. Loin de la mascarade de paix vantée par les discours du président Trump, les États-Unis agissent aujourd'hui dans une logique de préemption violente.

Le Groenland est, à lui seul, un révélateur. Depuis plusieurs années, les États-Unis affichent leur volonté de contrôler ce territoire : déclarations sur un possible rachat, pressions diplomatiques, présence militaire accrue. Pourquoi ? Parce que le Groenland concentre des ressources stratégiques majeures, et que la fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes et de nouvelles possibilités d'extraction.

Nous sommes donc face à une logique de prédation : loin d'être combattu, le dérèglement climatique est exploité. Le Groenland n'est pourtant pas une terre vide : c'est un territoire avec un peuple, des droits et une souveraineté. Le Groenland relève du Danemark et, donc, de l'Union européenne, mais en acceptant que la loi du plus fort l'emporte sur le droit, l'Europe renonce, de fait, à défendre le principe même d'autodétermination des peuples.

La situation en Ukraine appelle enfin à la même lucidité. L'Union européenne a fait le choix de déléguer l'essentiel de sa stratégie politique et sécuritaire aux États-Unis, acceptant une dépendance stratégique profonde. Comment prétendre défendre la souveraineté de l'Ukraine tout en envisageant de confier la garantie d'un cessez-le-feu aux États-Unis, dont les dirigeants discutent directement avec Vladimir Poutine, hors de tout cadre multilatéral et sans mandat européen ?

Cette situation est intenable. Nous ne pouvons pas être les spectateurs de discussions qui engagent notre avenir. Si l'Europe veut réellement défendre la paix, elle doit redevenir un acteur politique autonome, en se fondant sur le droit international et la préservation de la sécurité collective.

La question posée à la France est claire. : acceptons-nous cette politique de la force ou choisissons-nous la voie d'une indépendance nouvelle ? Acceptons-nous l'alignement atlantiste ou une autre construction européenne réellement souveraine, laquelle implique notamment, à nos yeux, la sortie de l'Otan ? Combien de temps allons-nous garder le silence sur la diffusion, en Europe et en France, d'une révolution culturelle réactionnaire importée des États-Unis et qui nous menace un peu plus chaque jour ?

Le Premier ministre aime régulièrement à souligner son attachement au gaullisme. Permettez-moi de rappeler que la force de la France du général de Gaulle fut sa capacité à prendre toute sa place au sein de l'ONU, s'émancipant même de la logique « bloc contre bloc » qui prévalait à l'époque.

En 2026, la France demeure le seul pays de l'Union européenne à être membre du Conseil de sécurité des Nations unies et le seul pays de l'Union européenne à posséder ce qui, plus que jamais, doit rester une arme de dissuasion, à savoir l'arme nucléaire.

Notre parole ou nos silences ne sont donc pas neutres. En Iran, en Ukraine, au Groenland comme au Venezuela, notre voix doit être celle non pas des compromis conclus au nom d'intérêts politiciens, mais celle de la paix.

Madame la ministre, monsieur le ministre, mes chers collègues, face aux logiques de domination, d'exclusion et de violence, il nous faut résister. Aujourd'hui comme hier, cela signifie refuser la soumission, défendre l'humanité commune et choisir le courage, quand d'autres choisissent la peur. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K.)

M. le président. La parole est à Mme Sophie Briante Guillemont, pour le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE.)

Mme Sophie Briante Guillemont. Monsieur le président, madame la ministre, monsieur le ministre, mes chers collègues, en médecine, une crise désigne un ensemble de phénomènes pathologiques se manifestant de façon brusque et intense, et ce pendant une période limitée, laissant augurer un changement généralement décisif, en bien ou en mal, dans l'évolution d'une maladie.

Appliquée aux relations internationales, la première question qui vient à l'esprit est de savoir si le mot « crise », qui a été retenu dans le cadre de ce débat à la suite de l'intervention étasunienne au Venezuela, est adapté.

L'intervention en cause s'est effectivement distinguée par sa brutalité et son intensité. On a également l'intuition d'être à l'aube d'un bouleversement décisif. En revanche, le critère de « période limitée » dans le temps semble plus que jamais ne pas être respecté.

La fréquence des crises que nous vivons est désormais telle que cela est devenu un état permanent. Chaque période de calme entre deux épisodes violents ne laisse plus persister qu'un seul doute, celui de la date à laquelle se produira le prochain événement : quelle sera la crise suivante ? quand aura-t-elle lieu ?

Aussi, il me semble que personne, ni le politique accompli ni le chercheur forcené, ne peut prétendre savoir aujourd'hui prévenir ou résoudre ce que nous ne faisons que subir pour le moment, non seulement en France, mais dans le monde entier.

Par conséquent, le premier élément qu'il me semble primordial de verser à ce débat est l'humilité.

Au cours des derniers jours, des dernières semaines et même des derniers mois, beaucoup de nos certitudes sur ce que nous pensions être la réalité d'un monde, laquelle ne cesse de nous surprendre par son imprévisibilité, ont été remises en cause.

S'agit-il d'une stratégie délibérée de la part de certains dirigeants désirant redéfinir le concept de « maîtrise du monde » ou d'un nouveau soubresaut de l'Histoire, qui rejouerait une partition en partie connue ?

Il est difficile de répondre à cette question, même si je rejoins Dominique de Villepin lorsqu'il déclare que la nouvelle arme atomique, c'est la sidération.

La sidération, pour en revenir aux définitions médicales, est la suspension brusque des fonctions vitales.

Or, par bien des aspects, chaque nouvel acte belliqueux ou « prébelliqueux » de Donald Trump a pour effet de nous laisser sans voix : il faut souvent plusieurs heures pour que notre cerveau assimile l'information. C'est en tout cas ce que nous sommes assez nombreux, me semble-t-il, à avoir ressenti ce samedi 3 janvier 2026.

Il y a deux semaines, en effet, le président des États-Unis d'Amérique ordonnait et obtenait la capture d'un chef d'État en exercice, Nicolas Maduro. Ce dernier va devenir le premier président jugé selon les lois d'un pays étranger…

Or, en droit international, le principe de souveraineté n'autorise pas un État à intervenir militairement sur le territoire d'un autre État en vue d'en changer le système politique, quand bien même le régime de Nicolas Maduro se serait rendu coupable de fraude électorale ou de violations des droits humains – M. le ministre l'a rappelé.

Pourquoi ? Parce que nous avons mis en place des instruments internationaux – et la France a toujours joué un rôle pionnier dans ce domaine – pour qu'aucun État ne puisse, seul, brandir en permanence la menace de déclencher une guerre avec d'autres pays.

Sauf que Donald Trump l'a fait : c'est une première sidération.

Quelle a alors été la réponse de la France ? Notre Président de la République s'est-il empressé de rappeler l'importance du droit international ? Non, il a écrit un tweet commençant par : « Le peuple vénézuélien est aujourd'hui débarrassé de la dictature de Nicolas Maduro et ne peut que s'en réjouir. » C'est une seconde sidération. (M. Mickaël Vallet acquiesce.)

Non seulement nous sommes loin du non à la guerre en Irak de 2003, mais, surtout, en un instant, la France est revenue, sans prévenir et sans débat, sur ce qui était pourtant devenu l'une de nos doctrines : la condamnation de toute intervention unilatérale par la force.

M. Mickaël Vallet. Exactement !

Mme Sophie Briante Guillemont. Monsieur le ministre, votre réaction, certes plus appropriée, n'y change malheureusement pas grand-chose.

M. Jean-Noël Barrot, ministre. C'est gentil… (Sourires.)

Mme Sophie Briante Guillemont. C'est évidemment la déclaration du Président de la République que la communauté internationale a retenue et que Donald Trump lui-même s'est empressé de relayer.

Si l'on peut débattre de la pertinence des deux niveaux de réponse, on ne peut pas nier que les deux diplomates français demeurant encore au Venezuela ont failli être expulsés en raison de cette déclaration d'Emmanuel Macron.

Aussi, pour mon groupe, le rôle premier de la France dans un contexte de crise est de rappeler le droit international. Le rappeler, en effet, revient tout simplement à continuer à le défendre.

Ce que nous aurions souhaité entendre il y a deux semaines, c'est précisément le rappel que l'intervention armée sur le territoire vénézuélien constitue une violation de la Charte des Nations unies, puisque cette charte dispose, dans son article 2, que « les membres de l'organisation s'abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l'emploi de la force, soit contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations unies ».

Deux exceptions sont prévues : la première tient à l'existence d'une action conforme à une décision du Conseil de sécurité de l'ONU – dans le cas d'espèce, il n'y en avait pas – ; la seconde concerne la légitime défense. Dans ce dernier cas, considérer que le trafic de drogue relève de la légitime défense reviendrait à justifier des interventions dans les trois quarts des pays d'Amérique latine et des Caraïbes, mais aussi, pourquoi pas, au Maghreb ou dans les Balkans…

Condamner la violation du droit international et en rappeler l'importance, ce n'est pas renoncer à sa capacité d'adaptation, refuser la réalité ou devenir un commentateur impuissant. La parole, en particulier lorsqu'elle est forte, est toujours un acte performatif.

Condamner la violation de ce droit et en rappeler l'importance, c'est simplement continuer à être nous-mêmes, à savoir les architectes d'un ordre mondial qui s'est reconstruit sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale. C'est aussi le meilleur moyen de prévenir de nouvelles crises : il me semble que l'exemple du Groenland en est une excellente illustration. Le droit reste notre meilleure arme contre l'arbitraire et l'irrationnel.

En parallèle, il nous faut bien sûr nous préparer, avec nos voisins européens, car une réponse forte et crédible ne pourra être qu'européenne. C'est le sens de l'effort qui a été engagé, en particulier en faveur des dépenses en matière de défense.

Dans le contexte actuel, l'effort doit également porter sur la diplomatie et ses instruments, qui sont tout de même notre principal investissement dans la prévention des conflits. Je pense évidemment au rôle de nos ambassadeurs, de nos agents et à leurs méthodes de travail, mais aussi aux leviers de notre soft power et du temps long que sont l'éducation et les lycées français, le maniement politique de la francophonie, ou encore le déploiement de l'aide publique au développement, dont la mission consiste également à renforcer la stabilité mondiale.

On ne peut pas, dans le même temps, refuser la logique de puissance fondée sur la force prônée par les États-Unis, la Russie et la Chine et affaiblir l'un des principaux outils de prévention de l'instabilité, de consolidation des États fragiles et d'aide aux populations vulnérables.

Or le choix politique actuel n'est pas celui de préserver ces instruments. Bien au contraire, les budgets qui leur sont consacrés continuent de diminuer, avec le risque, à terme, qu'ils disparaissent.

Enfin, le dernier point qu'il me semble essentiel d'aborder lorsque l'on parle de crise internationale concerne évidemment la sécurité des Français établis hors de France.

Aujourd'hui, le système des îlotiers, qui assure un maillage sécuritaire au profit des Français résidant partout dans le monde, n'est pas du tout opérationnel et demeure même dysfonctionnel dans certains pays, comme si nous vivions encore dans un monde où la guerre n'existait pas. Aussi découvrons-nous, à chaque nouvelle crise, les failles de ce système au lieu d'agir de manière préventive.

De même, le travail accompli par le centre de crise et de soutien (CDCS), dont nous sommes particulièrement fiers, est la plupart du temps remarquable (M. le ministre acquiesce.), mais le CDCS a été conçu à l'origine, même si ses moyens ont été augmentés depuis lors, pour répondre à deux crises simultanément, et pas davantage… Or tout porte à croire qu'à l'avenir nous aurons à gérer plus de deux crises à la fois.

Là encore, il nous faut être prêts, et si la plupart des évacuations de Français se sont bien passées, la dernière, depuis Israël, pendant la guerre avec l'Iran, a démontré qu'il existait des marges d'amélioration importantes.

Voici les quelques pistes de réflexion pour améliorer la prévention et la résolution des crises internationales que le groupe du RDSE souhaitait porter à votre attention. Les membres de notre groupe font ces propositions sans oublier de douter et en ayant conscience qu'ils marchent sur des sables mouvants, mais aussi en gardant plus particulièrement à l'esprit ce qui doit rester notre boussole : le droit. (Applaudissements sur les travées des groupes RDSE et SER.)

M. le président. La parole est à M. Guillaume Gontard, pour le groupe Écologiste – Solidarité et Territoires. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)

M. Guillaume Gontard. Monsieur le président, madame la ministre, monsieur le ministre, mes chers collègues, à la tête de la première puissance mondiale, un apprenti dictateur, doté du surmoi d'un enfant de cinq ans, tente d'instaurer un nouvel ordre fasciste, un ordre mondial fondé sur la prédation, le racket, la brutalité !

Pourquoi ? La raison en est simple : cela s'explique par la cupidité sans fin de Donald Trump et des oligarques américains.

Par quel moyen ? L'extorsion des adversaires, mais aussi des alliés.

Rien ne doit entraver l'accumulation boulimique de richesses. Ni l'Histoire, ni le droit, ni la géopolitique, ni l'état déplorable du climat et du vivant !

Comme je le disais à cette tribune l'an dernier, « au mieux, Washington n'est plus notre allié ; au pire, l'Amérique nous sera hostile ». Moins d'un an plus tard, Donald Trump menace un territoire européen, un territoire de l'Otan. Pourtant, il n'y a aucun peuple opprimé à libérer.

Entre-temps, le président américain a humilié l'Ukraine, tenté de pactiser avec la Russie, soutenu toutes les initiatives belliqueuses d'Israël et violé la souveraineté du Venezuela.

Dans ce dernier pays, Donald Trump se moque totalement de la transition démocratique : il n'est intervenu que pour extorquer les ressources pétrolières à un gouvernement fantoche.

Extorquer toujours : extorquer les terres rares de l'Ukraine ; extorquer aussi via les droits de douane, notamment ceux de 15 % qui ont été imposés à l'Union européenne, une menace devant laquelle nous nous sommes lamentablement couchés…

Nous en sommes d'ailleurs récompensés aujourd'hui, puisqu'une hausse supplémentaire de 10 % a été annoncée… Quand on cède à un caïd, il ne cesse pas son racket !

Affirmer que l'on aurait la solution au chantage de Trump serait prétentieux. Du soutien à l'Ukraine à l'interdépendance de nos économies en passant par notre difficulté à nous passer des armes étasuniennes, rien n'est simple.

Nous en avons conscience, mais nous avons une certitude : l'Europe peut et doit riposter.

L'Union européenne est la deuxième puissance économique mondiale. Surtout, elle est un modèle de coopération entre nations, qui repose sur le droit et les échanges commerciaux, un modèle de démocratie, certes toujours perfectible, un modèle de liberté.

La menace russe et le risque d'abandon de l'Ukraine par Washington ne doivent plus nous paralyser. Nous devons résister collectivement et avons commencé à le faire en envoyant – symboliquement – des soldats au Groenland. C'était nécessaire !

Nous accueillons favorablement la proposition du Président de la République et du chancelier allemand de riposter au chantage douanier dans un cadre européen, une riposte qui pourrait aller jusqu'au recours à des instruments anticoercition.

Nous le voyons, la réponse ne peut être qu'européenne. Aussi, il faut s'interroger sur les termes de notre débat. Ce dernier devrait porter non pas sur « le rôle de la France », mais sur celui de l'Europe. À ce titre, il est tout à fait dommageable que la présidence Macron ait entraîné un tel recul de l'influence française en Europe.

Résister collectivement, en Européens, est pourtant un impératif. Certes, concilier les points de vue de Brest à Tallinn en passant par les agents doubles à Rome, à Budapest et à Bratislava n'est pas simple. Mais la menace sur le Groenland et, donc, sur l'Otan fait bouger les lignes de nos partenaires d'Europe orientale.

À ce titre, notre solidarité vis-à-vis du Danemark doit demeurer sans faille. Avec l'accord du peuple groenlandais, nous devons renforcer notre présence militaire, étendre le périmètre de l'article 42, alinéa 7, du traité sur l'Union européenne au territoire du Groenland et tenir notre prochain Conseil européen à Nuuk, sa capitale.

Notre solidarité militaire et logistique vis-à-vis de l'Ukraine doit être encore accrue. Les frappes russes sur les infrastructures énergétiques privent actuellement des centaines de milliers d'Ukrainiens de chauffage, alors que la température atteint parfois moins vingt degrés. Nous leur devons assistance !

Après le cessez-le-feu, nous soutenons la proposition franco-britannique d'une « coalition des volontaires » pour créer une force de dissuasion européenne autonome en Ukraine. Il s'agirait d'une étape majeure pour renforcer l'indépassable horizon de la défense européenne.

Pour cela, il nous faudra rassurer nos partenaires d'Europe de l'Est et du Nord sur le fait que les garanties de sécurité proposées pour l'Ukraine valent pour tous les membres de l'Union européenne.

L'ordre mondial impérial qui menace l'Europe interroge aussi nos mécanismes d'intégration.

En matière de politique étrangère, le droit de veto d'un seul État pose évidemment problème. Pour gagner en efficacité, la coopération européenne doit tendre davantage vers un modèle fédéral, ce qui implique d'adopter plus de décisions à la majorité qualifiée.

Avec son extrême lucidité, Jean Monnet estimait que « l'Europe se [ferait] dans les crises et [qu']elle [serait] la somme des solutions apportées à ces crises ». De la crise actuelle doit naître une nouvelle étape de la construction européenne.

C'est une nécessité si l'on veut continuer à faire vivre nos valeurs dans un monde où la loi du plus fort cherche à régir de nouveau les relations internationales. Même si c'est difficile, même si cela peut sembler vain, l'Europe doit défendre corps et âme le droit international qui est au fondement de son existence, qui est sa raison d'être.

Cela passe par une rigueur qui ne doit nous faire tolérer aucun double standard, aucune exception. Ni à Gaza, ni en Cisjordanie, ni au Liban, ni en Syrie, ni au Soudan, ni au Somaliland, et pas davantage au Venezuela qu'en Iran ! Justifier la violation du droit international, c'est justifier la loi du plus fort !

Le droit international doit être notre boussole. En Iran, nous ne pouvons accepter un bombardement étasunien pour remplacer les mollahs par le Shah. C'est par le droit que nous devons agir : en qualifiant les crimes contre l'humanité à l'œuvre ; en inscrivant les gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes ; en gelant les avoirs étrangers des dignitaires du régime. Dans ce contexte terrible, j'ai une pensée pour nos otages Cécile Kohler et Jacques Paris, et je salue l'énergie déployée par notre diplomatie pour les rendre à leurs familles.

Parlons de notre diplomatie justement : il faut mettre un terme à l'affaiblissement qui la caractérise depuis les huit dernières années. Celle-ci a également un rôle essentiel à jouer pour recréer un multilatéralisme qui reposerait sur la coopération et la primauté du droit.

L'ONU étant paralysée par les empires qui occupent les trois cinquièmes des sièges du Conseil de sécurité, nous devons bâtir un bloc de pays non alignés, résistant aux logiques impériales, autrement dit un Bandung du XXIe siècle !

Pour conclure, madame la ministre, monsieur le ministre, l'Europe puissance que nous appelons de nos vœux ne pourra advenir sans souveraineté économique. Avec la crise de la covid-19, cette évidence nous avait sauté au visage ; la crise actuelle achève de nous en montrer l'urgence. Reconstruire notre souveraineté, tant pour notre matériel militaire que pour nos médicaments, notre alimentation, nos télécommunications et notre énergie, est indispensable pour que nous restions maîtres de notre destin.

Cela passe par l'affaiblissement du libre-échange, une utilisation intelligente du protectionnisme européen pour défendre nos intérêts et un assouplissement des règles de la concurrence pour préserver les filières européennes stratégiques, notamment via la commande publique.

Nous devons œuvrer à bâtir une Europe qui produit ce qu'elle consomme et consomme ce qu'elle produit.

Commençons par l'énergie. Comme je le répète depuis le premier jour de la guerre en Ukraine, nous ne devons dépendre ni des hydrocarbures russes, ni du gaz de schiste américain, ni de l'uranium enrichi. Les énergies renouvelables et la sobriété sont le moyen de nous en passer. Une programmation énergétique est aussi essentielle que la programmation militaire.

Enfin, reprenons le contrôle de notre espace numérique pour protéger tant notre démocratie que nos enfants. Régulons drastiquement cet espace, et même bannissons les plateformes des nouveaux technofascistes. Face à ces plateformes, élaborons en urgence des plateformes numériques européennes décentralisées, open source et, idéalement, non lucratives. Au vu de la place du numérique dans nos vies, il est primordial que celui-ci devienne européen. Imaginez-vous nos kiosques ne comportant que la presse étasunienne et russe ?

Madame la ministre, monsieur le ministre, voilà les défis existentiels auxquels nous devons faire face. L'Europe a parfaitement les moyens de s'asseoir à la table des puissances pour refuser la logique des empires. Encore faut-il qu'elle le veuille ! (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)