compte rendu intégral

Présidence de M. Alain Marc

vice-président

M. le président. La séance est ouverte.

(La séance est ouverte à seize heures trente.)

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Secours en montagne

Débat organisé à la demande du groupe Les Républicains

M. le président. L’ordre du jour appelle, à la demande du groupe Les Républicains, le débat sur les secours en montagne.

Je vous rappelle que, dans ce débat, le Gouvernement aura la faculté, s’il le juge nécessaire, de prendre la parole immédiatement après chaque orateur pour une durée de deux minutes ; l’orateur disposera alors à son tour du droit de repartie, pour une minute.

Monsieur le ministre, vous pourrez donc, si vous le souhaitez, répondre après chaque orateur, une fois que celui-ci aura retrouvé une place dans l’hémicycle.

Dans le débat, la parole est à M. Bruno Belin, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UC et INDEP.)

M. Bruno Belin, pour le groupe Les Républicains. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, je suis très heureux d’ouvrir ce débat sur les secours en montagne.

Il vient à point nommé, car il traite d’une politique publique certes visible et souvent médiatisée, mais finalement peu connue.

À la suite du récent rapport de la Cour des comptes demandé par la commission des finances, mon collègue Jean Pierre Vogel, que je remercie de son implication, et moi-même avons mené plusieurs auditions et effectué un déplacement au peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Chamonix.

Plusieurs constats s’imposent au moment d’ouvrir ce débat.

Disons-le d’abord une fois pour toutes : en France, le dispositif de secours en montagne fonctionne. Il mobilise 1 100 personnes – 750 secouristes, 230 pilotes et mécaniciens, 130 médecins –, dont nous avons pu vérifier sur place la grande compétence et l’entier dévouement.

Il faut leur rendre hommage, comme il faut rendre hommage aux 69 gendarmes et aux 44 membres des compagnies républicaines de sécurité (CRS), qui sont décédés en exercice depuis 70 ans.

En France, une intervention a lieu toutes les quarante-neuf minutes, et ce quelles que soient les conditions météorologiques.

Sur la question de savoir si la pluralité des acteurs – gendarmes, CRS, pompiers – constitue un frein ou engendre de l’inertie, nous avons constaté, au contraire, que chacun savait à quel moment et comment il doit intervenir.

À cet égard, la circulaire du 6 juin 2011 relative aux orientations générales pour la mise en œuvre des moyens publics concourant au secours en montagne et sa formalisation dans le cadre d’une disposition spécifique Orsec (organisation de la réponse de sécurité civile) a permis de clarifier les positions des uns et des autres.

Deuxième constat, les secours sont de plus en plus sollicités, et ce pour de nombreuses raisons. La première d’entre elles est le développement de l’activité en montagne.

Les communes de montagne ont en effet compris qu’elles ne pouvaient plus vivre toute l’année sur les deux ou trois mois d’hiver, d’où le développement d’activités estivales, qui se sont par ailleurs diversifiées. Ainsi, à la randonnée classique est venu s’ajouter, par exemple, le trail ou le VTT de descente.

Tout cela a conduit, évidemment, à l’apparition de nouveaux risques et à de nouvelles difficultés donnant lieu à des interventions plus nombreuses.

Parallèlement, nous constatons une banalisation du risque : chacun peut croire aujourd’hui qu’il est capable de gravir le mont Blanc, parfois en baskets ou en t-shirt, selon un phénomène malheureusement accru par les réseaux sociaux.

Le dérèglement climatique joue également un rôle : il modifie les terrains, ce qui crée de nouvelles difficultés, et donc de nouveaux risques.

Enfin, comme nous l’avons vu en Italie ces dernières semaines, les jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver de 2030 dans les Alpes françaises susciteront de nouvelles vocations et de nouvelles envies. Nous devons donc nous préparer à une nouvelle augmentation du nombre des interventions.

À ce stade du débat, nous devons avoir en tête que le ski hors-piste en haute montagne, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas la cause principale des interventions. Au contraire, 51 % d’entre elles sont liées à de simples randonnées. C’est un point qui, dans notre débat, devra faire l’objet d’une attention particulière.

Troisième constat, qui dit accroissement des interventions dit accroissement des budgets. Le coût complet du secours en montagne s’élève à près de 107 millions d’euros, soit 11 000 euros en moyenne par intervention ; il est en hausse de 55 % par rapport à 2012.

Au moment où nous parlons d’économies, ces chiffres méritent d’être examinés avec attention. Faut-il, dès lors, facturer ou envisager la facturation de l’intervention ?

À titre personnel – j’ouvre le débat, monsieur le ministre –, je n’y suis pas favorable, d’une part, parce qu’il existe une tradition de gratuité des secours en France, d’autre part, parce que nous aurons du mal à définir le périmètre d’intervention ou le risque assurantiel.

En effet, je le répète, 51 % des interventions de secours en montagne sont liées à la randonnée et le dispositif concerne dix-neuf départements, qui vont du Massif central au sud-est de la France, en passant par les Pyrénées et les Alpes.

Enfin, le troisième paramètre qui joue selon moi en défaveur de l’idée d’une facturation de l’intervention est son aspect contre-productif : avant d’appeler les secours, la personne blessée attendra peut-être, en espérant que son état s’améliore ou qu’une solution se présente. Le risque serait alors une aggravation de la situation.

Monsieur le ministre, dans ces conditions, il convient de se demander comment nous pouvons renforcer la pédagogie, la prévention, la formation et l’utilisation des outils issus des nouvelles technologies. Nous pensons tous désormais à l’intelligence artificielle, qui permet d’anticiper la météo ou les difficultés du terrain.

Le quatrième et dernier constat que nous faisons est que 91 % des interventions s’effectuent par hélicoptère. Comme nous l’avons vu sur place, ce dernier est indispensable au secours en montagne. Il en est même indissociable.

Nous en arrivons, monsieur le ministre, à une véritable difficulté qui fera l’objet de ma deuxième ouverture : je veux parler du nécessaire renouvellement de la flotte, dont l’obsolescence saute aux yeux.

Des engins de type Écureuil sont encore en service et l’intervention à laquelle nous avons participé avec mon collègue Jean Pierre Vogel a bien montré la limite d’intervention de l’hélicoptère. (M. Loïc Hervé acquiesce.)

Quand vous êtes à 3 800 mètres d’altitude et à 5 mètres de la muraille des Grandes Jorasses, quand l’hélicoptère peine à se maintenir en vol avec cinq personnes à bord, vous pouvez vous poser des questions sur la mise en danger de l’équipage.

Je profite de l’occasion pour dire mon total soutien aux forces de gendarmerie, CRS et pompiers engagés dans ces opérations de secours. Ils se donnent chaque jour, tout au long de l’année – une intervention toutes les quarante-neuf minutes ! –, une obligation de moyen.

À nous de trouver, à l’issue de ce débat, les moyens de les accompagner dans leur engagement. (Applaudissements.)

M. le président. La parole est à M. le ministre délégué.

M. Jean-Didier Berger, ministre délégué auprès du ministre de lintérieur. Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, monsieur le sénateur Belin, notre première pensée doit aller, me semble-t-il, à tous ces hommes et à toutes ces femmes qui s’engagent, qui se démènent pour faire en sorte de sauver celles et ceux qui, à un moment donné, rencontrent une difficulté en montagne.

La montagne fascine, elle attire, elle « gagne » les envies de chacune et de chacun, mais, parfois, elle piège aussi, elle blesse et, même, elle tue. L’engagement de ces personnes mérite donc d’être salué et respecté.

Sur cette question du secours en montagne, qui est soulevée de nouveau par le Sénat, ainsi que par la Cour des comptes, le Gouvernement entend d’abord souligner, comme à chaque fois, l’efficacité de notre système.

Vous l’avez dit, monsieur le sénateur, c’est un système qui fonctionne. Il mérite peut-être d’être amendé et renforcé, mais, je le répète, il fonctionne.

Si nous saluons le dévouement des CRS Montagne, des pelotons de gendarmerie de haute montagne, des groupes montagne des sapeurs-pompiers (GMSP), des médecins urgentistes et des pilotes, nous devons aussi avoir le courage d’affronter les questions qui se posent quant à l’efficience de ce système, même si, selon nous, cela ne doit pas se faire au détriment de l’efficacité, qui reste l’objectif numéro un. Tel est l’engagement clair et constant que le Gouvernement entend rappeler.

Nous abordons donc le débat qui s’ouvre avec l’intention de répondre sans tabou à toutes les questions qui ont été soulevées, notamment dans le rapport de la Cour des comptes, mais également, monsieur le sénateur, dans celui que vous avez rédigé avec M. le sénateur Vogel.

M. le président. Dans la suite du débat, la parole est à M. Daniel Salmon. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)

M. Daniel Salmon. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, l’air de la montagne a un parfum de liberté.

Se déplacer librement et gratuitement dans nos massifs pour en découvrir les paysages, la faune et la flore est un plaisir simple qui attire de plus en plus de Français.

Le corollaire de cette liberté, c’est la gratuité des secours, sanctuarisée par la loi du 9 janvier 1985 relative au développement et à la protection de la montagne, dite loi Montagne.

Le paradigme est simple : tout le monde a le droit d’aller en montagne et d’y être sauvé si nécessaire.

Si les activités encadrées par des guides, des moniteurs ou des accompagnateurs sont souvent peu accidentogènes, la méconnaissance de la montagne ou la volonté de dépassement de certains poussent parfois à des prises de risque exagérées.

Or la montagne est dangereuse. Avec le changement climatique, les avalanches, éboulements et glissements de terrain se multiplient.

De tels phénomènes sont parfois si violents qu’ils détruisent un village entier, comme le hameau de La Bérarde, en Isère, emporté par une crue il y a deux ans.

Je veux ici rendre hommage au courage de nos sauveteurs de montagne, dont le sang-froid et le professionnalisme ont permis d’éviter des morts lors de ce drame.

Malheureusement, ce sont parfois les sauveteurs et sauveteuses qui perdent la vie en montagne, et je souhaite, au nom de notre groupe, adresser à leurs proches nos plus sincères condoléances.

Les membres des PGHM, des CRS de montagne ou des services départementaux d’incendie et de secours (Sdis) réalisent un travail admirable dans des conditions souvent très difficiles.

Le nombre des interventions qu’ils effectuent augmente chaque année – de 18 % depuis 2018 – et leur coût a bondi de 54 % en quinze ans. Il est aujourd’hui de 10 800 euros en moyenne pour chacune d’entre elles, en raison du recours fréquent aux hélicoptères.

Il était donc légitime que la Cour des comptes se penche sur ce sujet. Mais, je dois le dire, nous ne partageons pas le prisme comptable de ses propositions.

Oui, sur le papier, avoir trois services de secours en montagne peut paraître absurde. La circulaire Kihl de 2011 a toutefois déjà résolu les problèmes de coordination, en plaçant ces trois forces sous l’autorité du préfet.

Récemment auditionné en commission, Louis Laugier, préfet de l’Isère lors de la catastrophe de La Bérarde, rappelait d’ailleurs que « si nous avons réussi cette opération […], c’est grâce à l’expertise cumulée des différentes forces […] ». Ces différents savoir-faire sont donc un atout à conserver.

Oui, sur le papier, les secours de montagne semblent être en sureffectif. Mais rappelons que la plupart des pompiers qui interviennent sont des volontaires.

Si, comme la Cour des comptes le propose, les Sdis n’étaient plus chargés des secours de montagne, il faudrait verser des salaires, et non de simples indemnités, pour les remplacer. Pas sûr que l’opération soit pertinente sur le plan financier…

Pour faire des économies, la Cour a également proposé de rompre avec la gratuité de ces secours. Bien sûr, certaines personnes prennent parfois des risques inconsidérés, et il faut les responsabiliser. La loi Montagne prévoit d’ailleurs que les communes volontaires puissent faire payer les secours dans des cas particuliers, sans qu’aucune étude ait toutefois démontré le caractère dissuasif de telles sanctions financières.

Surtout, la remise en cause de la gratuité des secours présenterait un véritable risque : que des personnes hésitent à contacter les secours et qu’il soit trop tard quand elles se décident à le faire.

Le général Arviset a également rappelé en audition que la montagne était « un espace de pleine liberté ». Il ajoutait : « Il paraît très difficile de facturer un usager qui aurait emprunté un sentier secondaire puisqu’il n’est pas obligatoire de suivre des sentiers. »

Plutôt que de facturer les secours, peut-être faut-il réfléchir à mieux encadrer certaines pratiques accidentogènes comme le VTT de montagne.

Grâce au travail exceptionnel des guides, accompagnateurs et moniteurs, les activités supervisées, comme l’alpinisme, permettent en effet de réduire les risques.

D’autres améliorations peuvent être apportées à nos secours de montagne. Je pense à la centralisation des appels par le 112 et les centres opérationnels départementaux d’incendie et de secours (Codis) pour garantir la réponse la plus rapide et la plus adaptée, au renforcement de la prévention des risques ou encore à une coopération par massif plutôt que par département.

Enfin, comme cela a été dit, le matériel doit aussi être remis à niveau : il faut remplacer les hélicoptères vieillissants de la gendarmerie, dont le coût d’entretien ne cesse d’augmenter.

Il y a urgence : trois bases de la gendarmerie ont dû fermer durant un mois en 2025 et en 2026, faute d’hélicoptère. Espérons que les livraisons attendues en 2028 ne connaissent pas de retard.

Oui, mes chers collègues, nos secours en montagne méritent quelques améliorations, mais les fondamentaux de la gratuité et de la coopération entre services ont fait leurs preuves.

La gratuité des secours à la personne a été mise en place – excusez du peu ! – par une ordonnance de Louis XV prise le 11 mars 1733.

N’abîmons pas un système qui fonctionne. Comme en montagne, restons prudents : à force de reculer, on tombe rapidement dans le ravin ! (Sourires et applaudissements sur les travées du groupe GEST.)

M. le président. La parole est à Mme Maryse Carrère. (Applaudissements sur les travées des groupes RDSE et INDEP. – Mme Marion Canalès ainsi que MM. Bernard Buis et Loïc Hervé applaudissent également.)

Mme Maryse Carrère. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, je remercie tout d’abord le groupe Les Républicains d’avoir demandé la tenue de ce débat sur un sujet essentiel pour nos territoires de montagne, auxquels je suis particulièrement attachée en tant que sénatrice des Hautes-Pyrénées.

Je veux également saluer le travail de nos collègues Bruno Belin et Jean Pierre Vogel, dont les conclusions figurent dans le rapport qu’ils ont consacré dernièrement au dispositif de secours en montagne.

Mercredi dernier, dans les Hautes-Pyrénées, nous commémorions, avec la gendarmerie nationale et le PGHM de Pierrefitte-Nestalas, le crash du Vignemale, un drame qui, il y a dix ans, ôta la vie à quatre gendarmes engagés dans une mission de sécurisation.

Leur bravoure leur a coûté la vie ; leur mémoire nous oblige aujourd’hui.

Il y a un an à peine, le brigadier-chef Olivier Mariande, affecté à la CRS 29 de Lannemezan, dans les Hautes-Pyrénées, disparaissait en service alors qu’il accomplissait, lui aussi, cette mission essentielle.

Ces drames rappellent une réalité simple : lorsque nous parlons du secours en montagne, nous parlons avant tout de vies humaines, de femmes et d’hommes qui mettent en jeu la leur, au quotidien, pour sauver celle des autres.

Dans son rapport de février 2026, la Cour des comptes reconnaît très clairement l’efficacité du modèle français et le très haut niveau de professionnalisme des unités spécialisées. On retrouve, d’ailleurs, la même analyse dans le rapport de nos collègues.

Le secours en montagne repose sur une organisation complémentaire, associant les pelotons de gendarmerie de haute montagne, les CRS Montagne, les groupes spécialisés des services départementaux d’incendie et de secours, les Samu, ainsi que les moyens aériens de la gendarmerie et de la sécurité civile.

Ce sont ainsi plus de 1 000 professionnels qui concourent, chaque jour, à la sécurité et aux sauvetages dans nos massifs.

Alors oui, ce système représente un coût important, estimé à environ 107 millions d’euros par an. Mais derrière ces chiffres, il y a des vies en jeu, des familles qui attendent, et des secouristes qui affrontent des conditions que peu d’entre nous supporteraient.

C’est pourquoi je refuse, à la suite des auteurs des deux rapports précités, de réduire ce débat à une logique purement comptable.

M. Loïc Hervé. Très bien !

Mme Maryse Carrère. Bien sûr, des améliorations sont possibles : renforcer la prévention, moderniser certains outils, optimiser encore la coordination opérationnelle.

Toutefois, le modèle actuel fonctionne parce qu’il s’est construit progressivement, au contact du terrain, et grâce à l’expérience des secouristes eux-mêmes.

S’il faut le faire évoluer, les améliorations devront être non pas imposées par une logique technocratique ou budgétaire, mais pensées avec les services eux-mêmes, avec les hommes et les femmes qui les composent.

Les véritables experts du secours en montagne, ce sont en effet celles et ceux qui, chaque jour, embarquent dans les hélicoptères, affrontent les éléments, la neige, le froid, escaladent les massifs pour sauver des vies, tout en confiant également la leur entre les mains de leurs collègues.

La solidarité nationale ne peut pas être conditionnelle et le secours d’urgence ne devra jamais dépendre des moyens financiers de celui qui appelle à l’aide.

Aussi, monsieur le ministre, j’ai trois questions à vous poser.

La première porte, bien sûr, sur la gratuité du secours en montagne : le Gouvernement entend-il remettre en question ce principe, ce qui pourrait rapidement créer de l’injustice ? Quelles seraient les conditions du secours ? Qui paierait ? Comment et selon quels critères de tarification ?

Ma deuxième question concerne un point plus spécifique, à savoir les nouvelles technologies que l’on peut mettre au service des secouristes et des victimes.

Je pense notamment au dispositif Lifeseeker, qui transforme le téléphone portable en balise de détresse et qui peut ainsi guider des équipes de secours vers une localisation précise.

Quelles études sont aujourd’hui conduites pour équiper nos secouristes de nouvelles technologies de ce type, permettant d’optimiser concrètement les délais et les modalités d’intervention ? Quand pouvons-nous espérer en être équipés sur le massif pyrénéen ? Le Gouvernement envisage-t-il des adaptations législatives pour permettre l’utilisation pleine et entière du Lifeseeker par les secouristes ?

Je conclurai sur le sujet de la prévention. Monsieur le ministre, si vous venez dans les Hautes-Pyrénées, vous découvrirez une initiative du conseil départemental, qui s’appuie sur toutes les forces de secours pour mener, chaque été, des actions de prévention montagne au pied des massifs.

Ces actions portent leurs fruits et guident nos touristes, qui sont parfois un peu perdus et ne savent pas sur quel terrain de jeu ils s’aventurent.

La prévention, c’est aussi des actions et des politiques menées dans les territoires. Je vous invite à venir les découvrir. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE et sur des travées du groupe Les Républicains. – Mmes Marion Canalès et Évelyne Perrot ainsi que M. Bernard Buis applaudissent également.)

M. le président. La parole est à M. le ministre délégué.

M. Jean-Didier Berger, ministre délégué auprès du ministre de lintérieur. Madame la sénatrice, vous avez raison, la question de la gratuité est essentielle, et le Gouvernement n’entend pas remettre en cause ce principe général.

En revanche, lorsque, dans un certain nombre de cas, des excès ou des imprudences majeures sont commis, parfois même répétés, au péril de la vie des secouristes, la question de la facturation doit évidemment être abordée – elle l’est aussi bien par la Cour des comptes que dans le rapport sénatorial –, et ce sans tabou, mais, je le répète, sans que ce principe général de gratuité soit remis en cause.

Les interventions dont nous parlons sont extrêmement onéreuses. Leur coût a grimpé de plus de 50 % ces dernières années, soit le double de l’inflation, pour atteindre 10 000 euros en moyenne.

Dans un contexte d’endettement et d’effort attendu sur les finances publiques, il serait étonnant que nous ne nous posions pas la question nous-mêmes.

Madame la sénatrice, vous avez raison d’insister sur les actions de prévention. Elles représentent 21 % de l’activité des pelotons de gendarmerie de haute montagne. C’est un effort qui doit être mis en avant, même si nous pouvons, évidemment, faire encore davantage.

À cet égard, les nouvelles technologies seront très utiles. Nous sommes en plein déploiement du tracker que vous avez évoqué. Il s’agit de faire en sorte que toutes les équipes puissent intervenir dans les conditions les plus sécurisées possible.

Je ne doute pas que la technologie et l’intelligence artificielle nous offriront des possibilités de renforcer la sécurité de chacune et de chacun.

M. le président. La parole est à M. Loïc Hervé. (Applaudissements sur les travées du groupe UC, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains. – MM. Bernard Buis et Henri Cabanel applaudissent également.)

M. Loïc Hervé. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, des Alpes aux Pyrénées, notre modèle de secours en montagne est reconnu pour une raison simple : il conjugue l’excellence opérationnelle avec un principe auquel nos concitoyens sont profondément attachés : celui de la gratuité des secours d’urgence.

Le sujet qui nous réunit aujourd’hui concerne un territoire que beaucoup d’entre nous connaissent bien, un territoire de vie et de travail, un territoire d’activités sportives et de loisirs également, où se côtoient des pratiques diverses et où la relation entre l’homme et la nature impose des équilibres toujours plus exigeants.

La montagne attire chaque année des millions de Français et d’étrangers, sans compter ceux qui, comme moi, y vivent.

Cette cohabitation remarquable est rendue possible grâce à l’engagement de femmes et d’hommes qui se sont mis au service de la collectivité, dans des missions d’intérêt général, afin de porter secours, en tout lieu et à tout instant, à ceux qui en ont besoin.

En 2024, plus de 1 000 agents ont réalisé près de 10 000 interventions en moyenne et haute montagne, soit une trentaine d’interventions par jour. Une telle activité maintient nos services sous tension permanente, particulièrement lors des vacances et des périodes d’affluence.

Ces chiffres témoignent du succès grandissant de la montagne auprès de nos concitoyens. Mais le revers de la médaille s’observe à moyen terme : depuis 2015, le nombre d’interventions de secours en montagne a augmenté de 44 %.

Comme cela a été rappelé, notre système de secours repose sur un principe fondamental, ancré dans notre droit par une ordonnance de Louis XV et auquel les Français sont attachés : la gratuité universelle des secours.

Chacun, en toute circonstance, partout sur le territoire, sur la route, en mer ou en montagne, doit pouvoir faire appel à l’aide dont il a besoin. Cela a été rappelé par le Conseil d’État en 1984, avec toute la force de la jurisprudence de la juridiction administrative.

Actuellement, disons-le sans ambages, la gratuité sauve. Si la facturation devenait la règle, dans le doute, elle risquerait de tuer.

Permettez-moi, à ce stade, d’adresser un mot de reconnaissance bleu-blanc-rouge à nos gendarmes des PGHM, aux CRS, aux unités de la sécurité civile et des Sdis, mais également aux personnels et médecins des Samu.

Pour en avoir été témoin à de très nombreuses reprises, je peux attester du professionnalisme de ces personnels, qui œuvrent dans un cadre partenarial. Ne comptez donc pas sur moi pour ouvrir une quelconque guerre des périmètres d’intervention ou des compétences des uns et des autres.

Notre système fonctionne ! Je ne rêve nullement d’un monde où ces gens-là seraient remplacés par des sauveteurs privés.

De nombreux pays envient la qualité et les compétences de nos services, notre dispositif de secours en montagne étant unanimement reconnu pour son niveau d’expertise et sa réactivité.

Dans les territoires de montagne comme le mien, il ne s’écoule ainsi que sept minutes entre une alerte et le décollage d’un hélicoptère. C’est dire l’exigence opérationnelle qui pèse sur nos équipes et la performance de notre organisation.

À cet égard, dans la préparation des jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver de 2030, il s’agira d’un point de vigilance particulier, car cet événement mondial attirera l’attention du monde entier sur les Alpes françaises.

Monsieur le ministre, nous serons très vigilants, d’ici là, à ce que la France montre son savoir-faire, notamment aux mois de septembre et d’octobre prochains, quand la Haute-Savoie accueillera le 1er Mondial Secours et Protection, organisé par la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France.

Une telle réactivité est d’autant plus indispensable que le changement climatique nous pousse à adapter nos façons de faire, nous confronte à de nouveaux défis et nous contraint à repenser sans cesse notre mode opératoire.

Le milieu montagnard est particulièrement vulnérable à ces évolutions et chacun dans cet hémicycle peut le constater : jamais les conditions de vie et les paysages n’ont été amenés à évoluer aussi vite.

Comme mes collègues, j’insiste sur la dimension prévention, qui est la plus importante : les pratiquants sont parfois peu informés et insuffisamment préparés.

Il nous faut donc une communication plus offensive et mieux ciblée, qui sache toucher les publics concernés là où ils se trouvent, y compris sur les réseaux sociaux.

La prévention ne peut pas être uniforme ; elle doit être transversale et ciblée, tout en tenant compte de la saisonnalité des pratiques.

En ce sens, je veux insister sur le rôle irremplaçable des élus de montagne, des acteurs locaux, et tout particulièrement des responsables des refuges de haute et de moyenne montagne, dans leur mission quotidienne de sensibilisation. Ce sont eux les premiers maillons d’une chaîne de prévention qui doit être mieux coordonnée et mieux reconnue.

Rien n’interdit non plus d’assumer une politique de régulation, comme celle qui est mise en place pour l’accès au mont Blanc, avec réservation obligatoire dans les refuges et réalisation de contrôles.

Sur le plan opérationnel, je formulerai plusieurs préconisations concrètes.

Tout d’abord, il me paraît nécessaire de mieux prendre en compte le degré d’urgence réelle de chaque intervention, grâce à une grille d’évaluation plus fine et mieux définie, afin d’orienter les moyens de secours de façon plus pertinente.

Cela permettrait également de limiter le recours aux moyens lourds, qui sont aujourd’hui trop sollicités et parfois peu adaptés à la nature même de l’intervention.

Ensuite, nous devons aller beaucoup plus loin dans l’intégration des nouvelles technologies. La généralisation de l’usage des drones, notamment, représente une piste sérieuse pour améliorer la rapidité et la précision des interventions, tout en préservant les équipes, en particulier lors des interventions sur des glaciers. Il s’agit d’une évolution incontournable que nous devons tous accompagner. Sur mon initiative, lors de l’examen de la loi pour une sécurité globale préservant les libertés, dont j’étais rapporteur, des amendements ont été adoptés ici même afin de définir le cadre d’emploi des drones pour les secours en montagne et également en mer – je le dis à l’attention de mes collègues de départements littoraux.

Je tiens aussi à alerter, comme l’a fait Bruno Belin tout à l’heure, sur la situation de la flotte d’hélicoptères, qui est vieillissante. Le renouvellement d’un certain nombre d’appareils a pourtant été programmé. Sur ce point, monsieur le ministre, il serait nécessaire, si je puis m’exprimer ainsi, de passer la deuxième !

Sur tous ces sujets, nous travaillons d’arrache-pied avec le député Xavier Roseren, vice-président de l’Association nationale des élus de la montagne (Anem), une association qui est, comme nous, très vigilante pour défendre ce modèle.

Monsieur le ministre, mes chers collègues, nos services de secours en montagne constituent une fierté nationale. Ils incarnent une certaine idée de la solidarité et du service public. Nous avons le devoir collectif de leur donner les moyens d’assumer, demain comme aujourd’hui, leur mission, qui est essentielle. (Applaudissements sur les travées des groupes UC, Les Républicains et RDSE.)