M. le président. La parole est à Mme Annie Le Houerou. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
Mme Annie Le Houerou. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, 87 % du territoire national est sous-doté en médecins. Près de sept millions de nos concitoyens n’ont pas de médecin traitant, dont 600 000 sont atteints d’une maladie chronique. Derrière les numéros de sécurité sociale se trouvent des personnes qui souffrent sans être soignées.
Il a été affirmé que la situation s’améliorerait grâce aux multiples mesures incitatives dont bénéficie la profession et qu’il conviendrait d’attendre les effets des réformes passées. Info ou intox ? Jugez-en à l’aune de ces chiffres.
Selon la Caisse nationale de l’assurance maladie (Cnam), la France a perdu plus de 2 000 généralistes entre 2013 et 2023. Selon Doctolib et la Fondation Jean-Jaurès dans Cartes de France 2026 de l’accès aux soins, les délais d’obtention d’un rendez-vous supérieurs à sept jours en médecine générale progressent de trois points et l’attente s’allonge dans près de la moitié des départements.
Dans les zones les plus touchées, vous attendrez 93 jours pour consulter un gynécologue, 163 pour un cardiologue dans le Gers et 90 pour un dermatologue dans l’Aisne. Par conséquent, les plus aisés et mobiles se tournent vers les métropoles pour consulter un spécialiste, tandis que les autres renoncent à se soigner. Ainsi, 73 % des Français ont déclaré en 2026 avoir renoncé à au moins un acte de soins au cours des cinq dernières années, soit une progression de dix points par rapport aux chiffres de 2024, selon un sondage Ipsos réalisé pour la Fédération hospitalière de France (FHF). En dermatologie, une perte de 15 % des effectifs est attendue d’ici à 2035 et cette spécialité n’est pas la seule à se trouver en difficulté : treize départements n’ont plus de gynécologue. La liste est longue.
Ce constat est incontestable et incontesté. Mes chers collègues, madame la ministre, il s’agit d’une rupture de la promesse républicaine d’égalité ; elle frappe la précieuse sécurité sociale qui nous a été léguée et qui vise à garantir l’accès aux soins pour tous et partout. À Paris, on dénombre quatre fois plus de médecins aux abords de la station Luxembourg qu’autour de la station La Courneuve - 8 Mai 1945 !
Je tiens aussi à mettre en avant la situation des espaces ultramarins, qui cumulent l’insularité et une organisation de l’offre de soins déficiente et inadaptée aux besoins de la population. L’indicateur que nous proposons à l’article 1er bis permettrait de mieux mesurer les nécessités des territoires, en particulier de ceux qui sont éloignés de l’Hexagone. Ces inégalités géographiques sont injustifiables et représentent une entorse au principe d’unité de la République.
Le constat est posé et les propositions de loi s’accumulent, prenant notamment la forme de mesures incitatives. Plusieurs de ces textes suivent actuellement la navette parlementaire. La spécificité de celui que nous examinons aujourd’hui réside dans le fait qu’il a déjà été adopté par l’Assemblée nationale ; son mérite est d’être le fruit d’un travail transpartisan mené depuis 2022.
Je regrette que le Sénat ne parvienne à reproduire ce consensus. En effet, la commission des affaires sociales a choisi de vider le texte de sa substance en reprenant les dispositions de la proposition de loi Mouiller, en attente d’examen à l’Assemblée nationale depuis plus d’un an. C’est la technique du coucou : vous vous êtes nichés dans cette proposition de loi transpartisane pour en changer les mesures, supprimant le régime d’autorisation d’exercer prévu à l’article 1er. C’est pourtant le cœur même de ce texte que de lutter contre les inégalités territoriales en limitant les nouvelles installations au sein des 17 % seulement du territoire qui sont suffisamment dotés.
Mes chers collègues, les mesures incitatives ont montré leurs limites : 100 millions d’euros ont été dépensés pour des résultats jugés « décevants » par la Cour des comptes. Il est urgent de proposer des outils opérationnels à effet immédiat. C’est ce que nous faisons en tâchant d’étendre aux médecins le modèle d’autorisation d’installation déjà applicable à l’ensemble des autres professions de santé. Pourquoi, dans le contexte que je viens de décrire, seraient-ils exonérés de cette contribution à l’intérêt général et, d’abord, à celui des patients ? Nous légiférons, me semble-t-il, pour améliorer la prise en charge de ces derniers.
Conformément à la proposition de M. Garot et de ses collègues, les médecins ne seront pas envoyés à l’autre bout de la France, à l’instar des professeurs de l’éducation nationale. L’installation sera automatiquement autorisée dans les zones sous-dotées, soit 83 % du territoire. Dans les zones bien dotées, elle sera conditionnée à la cessation d’activité d’un médecin qui y exerce. Il s’agit de lutter contre la concentration médicale dans les rares zones bien pourvues. Selon la Cour des comptes, « les départements qui ont gagné des praticiens sont ceux qui étaient déjà les plus avantagés : entre 2012 et 2022, […] plusieurs départements déjà bien dotés ont vu la densité de ces praticiens progresser fortement ». Cette dynamique doit cesser.
Faute de rendez-vous médicaux en ville, 23 % des patients se reportent sur les urgences, alors même que ces services sont saturés. Dans le département où je suis élue, que ce soit à Dinan, à Saint-Brieuc ou ailleurs, le personnel des urgences tire la sonnette d’alarme et manifeste, en ce moment même, sa colère.
Madame la ministre, vous envisagez de réduire de moitié les passages qualifiés d’évitables. J’irai dans votre sens à la condition d’apporter des réponses en amont et en aval. Pour l’heure, il n’y en a pas ! Pensez-vous vraiment que les malades choisissent de passer des heures dans les salles d’attente des urgences ? Ces situations résultent des défaillances de la médecine de ville et d’aggravations de symptômes consécutives à des prises en charge trop tardives.
Rappelons que, en 2023, 73 % des conseils départementaux de l’ordre des médecins craignaient un désengagement des praticiens de la PDSA en soirée. Le rétablissement de l’obligation de participation à celle-ci est une réponse indispensable pour éviter la saturation des urgences. C’est pourquoi nous proposons une mesure en ce sens à l’article 4.
Afin de préparer l’avenir et d’assurer un bon ancrage territorial des futurs médecins, l’article 3 a pour objet que la première année des études de santé soit accessible dans chaque département. La moitié des généralistes exercent à proximité de leur commune de naissance et de leur lieu d’internat ; offrir la possibilité de suivre cette année sans devoir s’éloigner lèvera de nombreux freins.
En conclusion, eu égard à la situation intenable de l’offre de soins dans notre pays et pour répondre au cri d’alarme de la population qui nous exhorte chaque jour à légiférer en la matière, mon groupe propose de rétablir la rédaction adoptée par l’Assemblée nationale et de voter conforme le texte, ce qui assurera l’application immédiate de ces mesures d’urgence vitale pour nos concitoyens. Nous leur devons l’accès aux soins partout, pour tous et toutes. (Applaudissements sur les travées des groupes SER et GEST.)
M. le président. La parole est à Mme Silvana Silvani.
Mme Silvana Silvani. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, je remercie le groupe socialiste d’avoir inscrit ce texte à notre ordre du jour. Cette proposition de loi est le fruit d’un travail transpartisan de plusieurs années mené par l’Assemblée nationale afin de faire progresser la régulation de l’installation des médecins. En l’adoptant, nous apporterions notre pierre à l’édifice pour lutter contre les déserts médicaux et garantir à toutes et à tous l’accès à la santé.
Ce texte, largement adopté par les députés, ne saurait constituer à lui seul la réponse à la pénurie de personnel médical dont nous souffrons. Toutefois, face aux difficultés extrêmement importantes que rencontrent nos concitoyennes et nos concitoyens pour accéder aux généralistes et aux spécialistes, nous ne pouvons camper sur nos positions. Il nous faut explorer toutes les pistes. La régulation de l’installation en est une.
La majorité sénatoriale a fait le choix d’expurger en commission le texte de sa mesure principale. De fait, l’article 1er instaurait une part de régulation des installations afin d’améliorer l’équilibre territorial. À nos yeux, c’est une erreur. Nous proposerons donc, comme d’autres collègues, de revenir aux dispositions initiales.
Le mécanisme proposé par les députés constitue un premier pas, qui permettra, au minimum, de stopper la progression des inégalités entre territoires. En effet, cette mesure tend à orienter l’implantation des professionnels de santé vers les zones où l’offre est la moins dense par un aménagement du principe de liberté d’installation, lequel restera la règle sur les 87 % de l’espace national considérés comme désert médical. Il faut savoir que les autres professions de santé sont déjà soumises à régulation : pharmaciens, masseurs-kinésithérapeutes, sages-femmes, infirmiers et, depuis l’année dernière, chirurgiens-dentistes.
Nous proposons également de rétablir l’article 1er bis, qui crée un indicateur territorial afin d’évaluer la densité de l’offre de soins médicaux et paramédicaux dans chaque commune et territoire de santé, et de délimiter ainsi les zones concernées par les limitations d’installation.
Faut-il rappeler que nous disposons actuellement du même nombre de médecins qu’en 1970, pour une population qui a augmenté de quinze millions de personnes ? Nous n’avons pas le loisir d’attendre que la fin du numerus clausus produise ses effets. Le droit à la protection de la santé, objectif de valeur constitutionnelle, n’est plus garanti et l’égalité d’accès aux soins est bafouée.
Notre assemblée a examiné cette semaine et voté avec enthousiasme la proposition de loi visant à doter la France d’une stratégie nationale de lutte contre les maladies cardio-neuro-vasculaires. Comment cette bonne initiative pourra-t-elle porter ses fruits si des pans entiers du territoire sont quasi dépourvus de médecins ? Nous nous devons d’être cohérents dans nos votes.
Mes chers collègues, il nous faut agir dès aujourd’hui. Un vote conforme sur ce texte représenterait une avancée majeure dans notre lutte commune pour l’accès à la santé. Les sénateurs et sénatrices du groupe CRCE-K s’opposeront à toute rédaction qui s’écarterait du texte initial. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K. – Mme Annie Le Houerou applaudit également.)
M. le président. La parole est à Mme Anne Souyris. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST. – M. Jean-Luc Fichet applaudit également.)
Mme Anne Souyris. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, nous entendons beaucoup parler de la liberté d’installation des médecins, mais permettez-moi de m’interroger : entre la préservation d’une liberté individuelle et l’accès aux soins de millions de nos concitoyens, notre responsabilité n’est-elle pas de déterminer où placer la priorité ? Je vous laisserai en juger par vous-mêmes.
Les chiffres ont été rappelés : 36 % des Françaises et des Français ont déjà renoncé à se soigner faute de pouvoir obtenir un rendez-vous avec un médecin. De même, 25,9 millions d’entre eux vivent dans un désert médical et 6,4 millions d’assurés n’ont pas de médecin traitant. C’est un constat radical que, si je vous entends bien, mes chers collègues, nous partageons tous.
L’enjeu de notre discussion d’aujourd’hui est fondamental : c’est en effet un droit fondamental qu’il s’agit de protéger, celui de l’accès aux soins, qui est d’ailleurs inscrit dans notre Constitution.
Je me réjouis donc de cette proposition de loi nécessaire et attendue, fruit d’une initiative transpartisane. Je salue et remercie son auteur, M. le député Guillaume Garot, ainsi que le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain, grâce auquel elle a été inscrite à l’ordre du jour de notre assemblée.
En effet, malgré un maigre sursaut, la médecine de ville reste très mal en point. Surtout, les inégalités territoriales d’accès aux soins s’accentuent. Aussi, rétablir l’obligation de participer à la permanence des soins ambulatoires apparaît essentiel ; elle n’aurait d’ailleurs jamais dû disparaître ! La suppression de l’astreinte des gardes a été une erreur que nous payons encore aujourd’hui.
Un rapport sénatorial de 2022, intitulé Rétablir l’équité territoriale en matière d’accès aux soins : agir avant qu’il ne soit trop tard, nous alertait déjà sur la gravité de la situation à laquelle nous faisons face.
Les délais pour obtenir un rendez-vous ne cessent de s’allonger. Ils peuvent atteindre jusqu’à six mois pour une consultation d’ophtalmologie. Nous connaissons pourtant les effets délétères causés par les retards de prise en charge : ils se mesurent en années d’espérance de vie en bonne santé perdues, mais également en pertes budgétaires pour la sécurité sociale.
Quand la gravité des constats ne peut être remise en question, lorsque ces mêmes constats nous appellent à la mise en place d’une véritable politique volontariste, la responsabilité qui nous incombe devrait nous empêcher de reculer.
Nous avons voté ici même la proposition de loi visant à améliorer l’accès aux soins dans les territoires de notre collègue Philippe Mouiller, puis la navette parlementaire s’est arrêtée.
À l’Assemblée nationale, c’est la proposition de loi dite Garot, du nom de son auteur, qui a été examinée. C’est elle qui nous est soumise aujourd’hui.
La commission des affaires sociales a décidé de modifier le texte qui nous a été transmis pour nous en proposer une version moins-disante. Quel dommage ! (Mme Élisabeth Doineau s’exclame.)
Je m’étonne que nous ne suivions pas nos propres recommandations. En effet, le rapport sénatorial que je viens d’évoquer recommandait de « conditionner, dans les zones sur-dotées, l’installation à la cessation d’activité d’un médecin exerçant la même spécialité pour une meilleure répartition territoriale ». Et voilà que le texte de la commission permet aux spécialistes d’y déroger en exerçant à temps partiel en zone sous-dotée !
Je ne m’attarderai pas sur l’amendement visant à restreindre cet engagement à cinq années d’exercice, qui sera très probablement adopté par la majorité sénatoriale, dans une logique de « toujours moins »…
Étant d’un optimisme inébranlable, je défendrai des amendements visant à revenir à la version élaborée de manière transpartisane à l’Assemblée nationale, qui prévoit une répartition de l’offre de soins beaucoup plus efficace que la version floue adoptée par notre commission.
Nous sommes en effet confrontés à une réalité médicale, sociale et territoriale qui laisse certaines populations, en particulier les personnes âgées résidant dans la ruralité, dans les quartiers populaires ou dans les outre-mer, mourir littéralement sans soins.
M. le président. Il faut conclure, ma chère collègue !
Mme Anne Souyris. Il faut donc agir, mes chers collègues. En attendant que de nouveaux médecins soient formés, la régulation s’impose ! (Applaudissements sur des travées du groupe SER.)
M. le président. La parole est à M. Michel Masset.
M. Michel Masset. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, lorsque je suis devenu sénateur, en 2023, la lutte contre la désertification médicale figurait déjà en bonne place dans les demandes exprimées par nos électeurs.
Trois ans après, convenons-en ensemble, mes chers collègues, nous n’avons pas réussi à suffisamment changer la donne.
Il y a bien eu quelques mesurettes, qui constituent certes des avancées, mais le constat demeure implacable : des patients sans médecin traitant ; des rendez-vous reportés indéfiniment ; des services d’urgence saturés ; enfin, on observe un phénomène de renoncements aux soins.
Dans mon département de Lot-et-Garonne, il manque, au bas mot, une centaine de médecins généralistes, sans même parler des spécialistes. Cette situation résulte de plusieurs décennies d’attentisme, qui ont abouti au renforcement des inégalités territoriales.
Dans le même temps, le vieillissement de la population, l’augmentation des maladies chroniques et l’évolution des modes d’exercice ont accru les besoins de soins, et je ne vous surprendrai pas en vous disant que cela ne s’arrangera pas de sitôt !
Conscient de cette incurie, le Parlement débat très régulièrement de la question des déserts médicaux, mais en vain. Je salue donc cette nouvelle initiative prise par nos collègues socialistes.
Parallèlement, les collectivités locales tentent de pallier le manque de médecins, en les salariant ou en développant des services médicaux itinérants ou des politiques d’attractivité pour les professionnels de santé. Mon département a ainsi mis en place le dispositif « Bienvenue docteur ! », qui fait ses preuves.
Toutefois, l’État ne doit pas rester en retrait. Il doit garantir un accès égal aux soins sur l’ensemble du territoire national.
Des mesures ont été prises en ce qui concerne la formation des futurs professionnels de santé. Je pense notamment à l’ouverture, dans chaque département, d’une première année du cycle d’études de médecine.
Malheureusement, dans mon territoire, trop de jeunes renoncent encore à ces études en raison de l’éloignement géographique, du coût de la mobilité ou de difficultés matérielles.
Territorialiser davantage les formations, c’est favoriser l’égalité des chances. C’est aussi préserver l’avenir, car, nous le savons, les lieux de formation deviendront les lieux d’installation des futurs professionnels de santé.
Néanmoins, tout cela ne suffira pas face à la falaise des besoins. Ainsi, toujours dans mon département, nous avons obtenu l’arrivée de vingt-huit médecins juniors. Il convient certes de rappeler que ces praticiens sont à temps partiel, alors que nous avons besoin de médecins exerçant à temps complet ; mais c’est un très bon début.
L’examen de ce texte d’origine transpartisane constitue donc une occasion d’envoyer un message clair à nos concitoyens et à nos territoires.
Seule la régulation de l’installation, en bonne intelligence avec les conseils de l’ordre des médecins, permettra de recréer des oasis de soins.
La commission a cependant choisi une solution qui ne permettra pas d’embellie pérenne. Le modèle libéral ne permet pas, en l’état, de répondre aux enjeux de couverture médicale. Tôt ou tard, il faudra réguler pour déconcentrer l’offre, à l’instar de ce qui se pratique pour d’autres professions de santé, et surtout pour faire en sorte que les médecins consacrent tout leur temps à faire de la médecine.
Pour le reste, nous approuvons la suppression de la pénalité financière appliquée aux patients qui ne parviennent pas à trouver un médecin traitant. Pourquoi, cependant, limiter cette dérogation à cinq ans ?
M. Bernard Jomier. C’est vrai !
M. Michel Masset. Enfin, il faut évoquer les tensions qui pèsent sur les urgences hospitalières, comme c’est le cas à l’hôpital de Marmande ; elles rendent indispensable une meilleure organisation des soins non programmés sur l’ensemble des territoires.
En conclusion, mes chers collègues, je veux insister sur le fait que les Françaises et les Français nous regardent et nous attendent. Nous ne pouvons pas nous résoudre à l’impuissance en matière de politique publique. Nous croulons sous les rapports qui nous invitent à l’action et au courage.
Vous l’aurez compris, le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen réserve son vote pour le moment.
M. le président. La parole est à Mme Anne-Sophie Romagny. (Applaudissements sur les travées du groupe UC. – Mme la rapporteure applaudit également.)
Mme Anne-Sophie Romagny. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, 73 % des Français déclarent avoir renoncé à au moins un soin au cours des cinq dernières années. Ce chiffre, révélé récemment par un baromètre de la Fédération hospitalière de France, traduit l’ampleur de la crise que traverse aujourd’hui notre système de santé.
Derrière cette statistique, il y a des rendez-vous impossibles à obtenir, des délais devenus déraisonnables, des patients sans médecin traitant et, parfois, des soins tout simplement abandonnés.
Personne, dans cet hémicycle, ne nie la réalité des déserts médicaux : on sait que 75,7 % de la population vit désormais dans des territoires considérés comme sous-dotés médicalement et 6,4 millions d’assurés sont aujourd’hui sans médecin traitant.
Face à cette situation, il est de notre responsabilité collective d’agir, mais encore faut-il le faire avec lucidité et pragmatisme !
Le texte initial de la proposition de loi comportait des dispositions profondément déséquilibrées.
Je pense notamment à son article 1er, qui instaurait une régulation coercitive de l’installation des médecins. Cette approche reposait sur une logique de contrainte ne répondant ni à la réalité démographique médicale ni aux attentes des professionnels de santé.
En effet, notre pays souffre avant tout d’une pénurie globale de médecins. Or répartir une pénurie ne permet pas de la résoudre.
Entre 2000 et 2021, la densité de médecins généralistes a diminué de 18 % à l’échelle nationale. Dans ces conditions, instaurer un mécanisme de régulation de l’installation des médecins libéraux et salariés, soumis à l’autorisation préalable des agences régionales de santé, risquait de se révéler contre-productif.
Enfin, je souhaite revenir sur quelques contre-vérités que j’ai entendues en commission et que l’on risque d’entendre de nouveau dans l’hémicycle.
Non, on ne choisit pas de devenir médecin parce que les consultations sont remboursées ! Le remboursement des consultations médicales est un choix politique assumé et ne relève pas d’une volonté particulière des médecins. (Mme Élisabeth Doineau applaudit.)
Non, la gratuité des études ne constitue pas un privilège propre à la médecine, puisqu’elle concerne l’ensemble des filières universitaires. Cessons de considérer que les médecins, plus que les autres, sont redevables à notre société.
Devenir médecin, c’est accepter des études longues, exigeantes, éprouvantes. Ce n’est pas en imposant des contraintes administratives et territoriales supplémentaires que nous redonnerons l’envie d’exercer.
Pour toutes ces raisons, nous ne pouvions soutenir un dispositif qui risquait d’aggraver encore les difficultés d’attractivité de l’exercice médical.
Cela donne tout son intérêt au travail qui a été mené en commission. Je tiens à en remercier notre rapporteure, Corinne Imbert. Grâce aux échanges entre les différents groupes et à l’écoute des professionnels de santé, qui étaient parfois hostiles au texte initial, plusieurs dispositions ont été rééquilibrées afin de mieux prendre en compte les réalités du terrain.
Nous avons ainsi fait le choix d’une approche plus réaliste et fondée plus sur la responsabilité territoriale que sur la contrainte administrative.
Nous avons, par exemple, substitué à la contrainte un mécanisme de solidarité : l’autorisation d’installation en zone sur-dotée sera désormais corrélée à un engagement fort, celui d’exercer à temps partiel dans les territoires sous-médicalisés.
Pour ma part, j’aurais également souhaité que nous supprimions l’article 4 (Mme Anne Souyris proteste.)…
Mme Annie Le Houerou. Tant qu’à faire !
Mme Anne-Sophie Romagny. … qui impose à tous les médecins une participation à la permanence des soins. Selon le Conseil national de l’ordre des médecins (Cnom), 96 % du territoire national est couvert et le nombre de praticiens effectuant des gardes continue d’augmenter. Dans la Marne, mon département, ce dispositif fonctionne à 100 % sans faire l’objet d’une obligation générale. Je profite de cette occasion pour remercier l’ensemble des soignants qui s’y engagent.
Par ailleurs, des dispositions utiles ont été préservées.
Je pense notamment à la suppression des pénalités pour le non-respect du parcours de soins, dont nous avons toutefois prévu qu’elle serait limitée à une période de cinq ans.
Je veux également évoquer la territorialisation des études de santé ; nous l’avons renforcée, puisque de nombreux médecins s’installent près de leur lieu de formation : installer un cursus dans chaque département constitue donc un levier concret pour améliorer l’accès aux soins. Cette mesure, mise en œuvre au plus tard le 1er septembre 2030, permettra de préserver l’excellence de l’enseignement et les investissements pédagogiques des universités, tout en sécurisant leur réorganisation.
Au fond, la commission a réorienté ce texte vers une logique plus pragmatique : il s’agit non pas d’opposer les territoires aux médecins, mais de construire, avec les professionnels, des solutions durables pour renforcer l’accès aux soins.
Nous le savons tous, aucune mesure miracle ne résoudra à elle seule une crise qui résulte de décennies d’erreurs de planification médicale.
Depuis plusieurs années, nous nous employons à rectifier la trajectoire, avec la suppression du numerus clausus, la création des docteurs juniors dans les territoires sous-dotés et la réforme des études de santé, qui n’est pas encore achevée, madame la ministre. Nous ne pouvons pas dire que rien n’est fait.
Toutefois, nous le savons, former un médecin prend du temps.
Aussi, à l’avenir, plusieurs solutions devront encore être renforcées. Il nous faudra dégager plus de temps médical, peut-être au moyen d’une optimisation des actes administratifs. J’ai pris note à cet égard, madame la ministre, de l’augmentation du nombre d’assistants médicaux.
Une meilleure coordination entre les professionnels de santé est également nécessaire. La loi sur la profession d’infirmier, dont j’ai eu l’honneur d’être rapporteure au Sénat et qui est actuellement en train d’être mise en œuvre sur le plan réglementaire, ouvre cette voie en facilitant notamment l’accès direct des patients aux infirmiers.
Nous devrons également poursuivre nos efforts pour développer l’attractivité des territoires ruraux, car l’accès aux soins ne peut être dissocié des enjeux de mobilité, de logement, d’emploi ou de présence des services publics.
Mes chers collègues, le texte qui nous est soumis aujourd’hui n’est plus celui qui avait été initialement proposé.
Mme Annie Le Houerou. C’est vrai, hélas !
Mme Anne-Sophie Romagny. Grâce au travail de la commission, il est devenu plus équilibré, plus respectueux des réalités du terrain. S’il ne règle pas à lui seul la question des déserts médicaux, il apporte des réponses utiles et pragmatiques à une urgence sanitaire que nos concitoyens vivent quotidiennement.
C’est pourquoi le groupe Union Centriste votera en faveur de cette proposition de loi ainsi remaniée. (Applaudissements sur les travées des groupes UC, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)
M. le président. La discussion générale est close.
Mes chers collègues, je tiens à vous rappeler qu’il nous reste 55 minutes seulement pour examiner 47 amendements. J’ai par ailleurs déjà reçu quatre demandes de prise de parole sur l’article 1er.
Rappel au règlement