II. AUDITION DU GÉNÉRAL D'ARMÉE AÉRIENNE FABIEN MANDON, CHEF D'ÉTAT-MAJOR DES ARMÉES (13 MAI 2026)
Réunie le mercredi 13 mai 2026 sous la présidence de M. Claude Raynal, président, la commission des finances a entendu le général d'armée aérienne Fabien Mandon, chef d'état-major des Armées, dans le cadre de l'examen du projet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 et portant diverses dispositions intéressant la défense
M. Claude Raynal, président. - Mon général, nous sommes très heureux de vous recevoir cet après-midi dans le cadre de l'examen du projet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 et portant diverses dispositions intéressant la défense.
Je veux d'abord vous remercier d'avoir accepté cette audition. Comme vous le savez, il est assez rare que la commission des finances ait l'occasion d'entendre le chef d'état-major des armées.
Toutefois, il nous a semblé particulièrement utile, dans le contexte actuel, de pouvoir vous entendre directement. Le poids croissant des dépenses de défense dans le budget de l'État, l'effort budgétaire demandé dans le projet de loi dont nous sommes saisis, par contraste avec la maîtrise des dépenses qu'exige la dégradation des finances publiques, ainsi que les questions très concrètes qu'il soulève sur l'adéquation entre les ambitions affichées, les moyens proposés et les besoins effectifs des armées, justifient pleinement cette audition devant la commission des finances.
Votre venue me paraît d'autant plus précieuse qu'elle intervient à la suite de l'audition, ce matin, de Mme la présidente Carine Camby, membre du Haut Conseil des finances publiques (HCFP), consacrée à l'avis rendu par ce dernier sur ce texte. Cette première séquence nous a permis d'évaluer le projet de loi à l'aune de sa soutenabilité macro-budgétaire, de la contrainte qu'il fait porter sur le reste des finances publiques, ainsi que des interrogations liées aux reports de charges et aux restes à payer.
Avec vous, nous souhaitons à présent compléter cette lecture par une appréciation de nature différente : celle du commandement militaire, c'est-à-dire de celui qui est placé au coeur de l'emploi des forces, de la préparation opérationnelle et de l'appréciation des besoins réels des armées.
Sous l'autorité du Président de la République et du Gouvernement, vous êtes responsable de l'emploi des forces, vous assurez le commandement des opérations militaires et vous êtes le conseiller militaire du Gouvernement. À ce titre, vous êtes évidemment un interlocuteur essentiel pour apprécier ce que cette actualisation change réellement pour les armées en matière de préparation à la haute intensité, de priorités capacitaires, mais aussi de ressources humaines, de soutien et de cohérence d'ensemble du modèle d'armée.
Vous suivez par ailleurs de près les sujets budgétaires, puisque vous êtes responsable du programme relatif à la préparation et à l'emploi des forces et co-responsable, avec le délégué général à l'armement, de celui qui est relatif aux équipements.
Cette audition nous est précieuse, d'autant que le rapporteur spécial Dominique de Legge nous présentera très prochainement ses analyses détaillées sur le projet de loi, dans son rapport pour avis.
Mon général, vous avez la parole pour un propos introductif, avant d'entamer la discussion avec le rapporteur, le rapporteur général et les commissaires qui souhaiteront vous interroger.
Général d'armée aérienne Fabien Mandon, chef d'état-major des armées. - C'est pour moi un grand honneur d'avoir ce moment d'échange avec vous. J'essaierai d'être concis, même si une description initiale me paraît importante pour nourrir nos échanges.
Je distinguerai deux aspects, qui sont très liés : le point de vue des responsabilités du budget de l'État et du vote du budget, et celui des raisons qui justifient les efforts prévus par l'actualisation de la loi de programmation militaire (LPM).
J'observe une évolution rapide de la dégradation de notre environnement. Des changements majeurs s'opèrent, que le Président de la République avait décrits dans son discours prononcé le 13 juillet dernier à l'hôtel de Brienne, à l'occasion duquel il avait annoncé son intention d'augmenter les marches pour le budget de la défense dans les prochaines années. Mais depuis cette date, la situation s'est encore dégradée. Nous le vivons tous, dans notre actualité. Je sens dans notre population une conscience assez aiguë de cette dégradation, compte tenu de l'impact direct de celle-ci sur le quotidien des Français.
Je reviens sur les derniers mois qui se sont écoulés.
La guerre se poursuit en Ukraine. À l'occasion de la réouverture de la cathédrale Notre-Dame de Paris, nous avons reçu Donald Trump et le président Zelensky. Nous espérions alors beaucoup que les États-Unis pèseraient de tout leur poids dans les négociations pour mettre fin à la guerre. Mais cette guerre est encore ouverte, il n'y a pas de perspective à court terme. Cela fait plus de quatre ans que cette guerre est en cours sur notre continent.
Une opération éclair menée au Venezuela par les Américains, après avoir été préparée pendant des mois, a conduit à modifier la tête de l'État vénézuélien par la force.
Nous avons envoyé des troupes au Groenland en moins d'une semaine. La France a réagi très vite, en déployant des commandos montagne en moins de quelques jours. Il faisait moins 40 degrés. Ce n'était pas facile à organiser. En outre, nous avons contribué, aux côtés du Danemark, à projeter des moyens aériens dans cette partie très nordique du monde. Un bâtiment de la marine a également rejoint rapidement les eaux groenlandaises, pour marquer la présence européenne.
Par ailleurs, des opérations israéliennes se poursuivent à Gaza et en Cisjordanie. On n'en parle plus dans l'actualité, mais elles se poursuivent, assorties d'un drame humanitaire. Les conséquences de cette situation sur les prochaines décennies sont majeures : Israël ne sera pas en paix dans un environnement dans lequel des générations vont grandir en rêvant de se venger. La crise avec l'Iran ne va pas améliorer la situation à court terme. Cette zone crisogène pourrait donc le rester dans les prochaines années.
La crise s'est étendue au-delà de Gaza et de la Cisjordanie, du fait des différents épisodes militaires survenus entre Israël et les États-Unis, d'un côté, et l'Iran, de l'autre. Les objectifs de guerre initiaux n'ont pas été atteints et cette situation va nous affecter tous durablement.
Je vais vous présenter un aperçu des engagements français au Proche et au Moyen-Orient, alors que près de 30 000 militaires français sont engagés partout dans le monde. Au Proche et au Moyen-Orient, nous avons déployé près de 2 400 militaires, en vertu des accords de défense que nous avons passés avec le Qatar, les Émirats arabes unis et le Koweït, en réponse aux sollicitations de l'Arabie saoudite, du Bahreïn, ainsi qu'en Jordanie et à Djibouti. Ces militaires français assurent principalement des missions de défense anti-aérienne, notamment à l'aide de missiles sol-air d'interception des drones et missiles tirés par l'Iran, mais aussi d'avions et d'hélicoptères adaptés pour lutter contre les drones de type « Shahed ». Un dispositif naval est en outre chargé de sécuriser Chypre, qui a été ciblé par des milices proches de l'Iran.
Nos militaires ont également pour missions de sécuriser la zone de la mer Méditerranée orientale, de préparer d'éventuelles évacuations de ressortissants et de sécuriser le trafic en mer Rouge même si, pour l'instant, les Houthis restent à l'écart du conflit. Par ailleurs, le groupe aéronaval (GAN) français se trouve au large de Djibouti. Nous nous efforçons d'agréger le groupe des nations qui sont prêtes à agir avec nous pour essayer de rétablir une libre circulation dans le détroit d'Ormuz.
L'engagement des forces françaises se fait donc à 360 degrés sur le globe, en réponse à la multiplicité des crises. C'est une spécificité, rendue notamment possible par nos territoires d'outre-mer et nos points d'appui stratégiques.
Dans cette accélération de la dégradation de notre environnement, ce qui marque les échanges militaires avec mes homologues, c'est la simultanéité des crises. Nos modèles de défense étaient construits ces dernières années pour gérer plutôt une menace de type terroriste. Or nous observons aujourd'hui des États qui entrent par la force dans des territoires pour les conquérir et au seul motif de la défense de leurs intérêts. Des engagements majeurs sont en cours au Proche et au Moyen-Orient, tandis qu'une guerre se poursuit sur notre propre continent.
Aujourd'hui, les souverainetés sont contestées par la force ou par l'usage d'approches hybrides. Dans les outre-mer, les flottilles d'états compétiteurs ne sont pas dans nos zones économiques exclusives, en raison de la protection apportée par la France et ses armées. Si nous retirons des moyens militaires de ces zones, vous pouvez être certains qu'elles seront pillées. La cartographie de notre présence militaire en découle.
Quelques constantes apparaissent dans ce contexte. Tout d'abord, le principal risque actuel - mais ce n'est pas le seul -, c'est la menace russe sur notre continent. Cela reste ma préoccupation première, pour la préparation des armées françaises. Les Ukrainiens tiennent, depuis quatre ans, de manière héroïque. Leur bravoure et leur résilience forcent l'admiration, et ils font preuve d'une grande capacité d'innovation. Nous avons beaucoup à apprendre de leur réactivité et de leur capacité à innover.
La mobilisation des Européens leur permet de tenir. Au début du conflit, l'industrie ukrainienne représentait 3 % des matériels consommés pour la guerre, aujourd'hui elle produit 50 % de ces équipements. Les Ukrainiens ont donc su s'adapter, en pleine guerre, pour maîtriser davantage leur outil de défense. Mais ils restent très dépendants pour certains moyens difficiles à produire, en particulier les missiles et tous les matériels qui contribuent à la défense aérienne. Nous avons tous entendu parler du missile « Patriot » ; les Européens produisent pour leur part le système sol-air moyenne portée-terrestre (SAMP/T). Ce système est extrêmement efficace. Mais il ne fonctionne qu'à l'aide de missiles complexes, long à produire. Les temps et coûts de production font partie des difficultés que nous avons à résoudre pour disposer d'un modèle de défense soutenable.
Les Russes sont en train de changer leur organisation interne de défense. Ils protègent en priorité leurs grands centres urbains, suivant une logique de bastion, mais développent leur défense à une taille qui leur permettra de challenger l'Otan en 2030. Aujourd'hui, la Russie compte 1,3 million de soldats. En 2030, ils seront 1,9 million. Le nombre de chars lourds devrait s'élever à 7 000 en 2030, contre 4 000 aujourd'hui. Pour l'aviation de combat, le nombre d'avions devrait s'élever à 1 500 en 2030, contre 1 200 aujourd'hui. Quant à la marine, elle devrait rester plutôt stable, avec environ 240 bâtiments de combat. Des efforts très importants sont déployés dans le domaine spatial, les Russes ayant perçu en Ukraine qu'ils étaient en retard en la matière. Ils restent évidemment actifs dans le domaine cyber et dans les nouveaux domaines de conflictualité.
Une deuxième constante est celle d'un recours désinhibé à la force. Les groupes terroristes restent une menace importante pour notre société. Nous ne sommes pas à l'abri d'attentats. Nous voyons se développer des têtes de réseau d'Al-Qaïda et de Daech en Afrique. Dans certaines zones, plus de 6 000 combattants de Daech évoluent. Al-Qaïda, filière d'origine de ce groupe, a failli faire basculer la junte militaire au pouvoir au Mali il y a quelques semaines et menace certains États de la sous-région. Cette expansion géographique importante s'appuie souvent sur des tensions ethniques. Au Sahel, les trois États de l'Alliance des États du Sahel (AES) - le Mali, le Niger et le Burkina Faso -, sont très fragiles. Des groupes terroristes sont par ailleurs en train de croître dans la Corne Est de l'Afrique.
Cette brutalité est aussi celle des grands États. Nous ne sommes pas surpris quand elle provient de la Russie. En revanche, la situation est plus délicate quand d'autres membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies commencent à intervenir en dehors de tout cadre légal international. Or cela inspire beaucoup d'autres pays. Tous les appétits s'aiguisent, car les barrières tombent, et l'ONU devient, malheureusement pour nous, impuissante à réguler les tensions -. Ce cadre était la garantie de maintien de la paix et de notre capacité à dialoguer. Il est en train de vaciller et les crises se développent, sans régulateur.
La troisième constante est la nécessité, pour les Européens, de développer la défense européenne de manière plus déterminée et pragmatique. Nous sommes dans un moment de bascule. Dans les discussions que je peux avoir au niveau militaire, le chef d'état-major des armées américaines me dit qu'en raison de la simultanéité des crises, la priorité revient, pour son pays, à son continent. Cela va de l'Arctique, où il se préoccupe des activités des Chinois et des Russes, à l'Amérique du Sud où nous avons déjà vu de premiers épisodes. Ensuite, il y a l'Asie, puis viennent le Proche et le Moyen-Orient. Il exprime qu'il ne pourrait pas nécessairement nous aider, non par manque de volonté ni par dogmatisme, mais parce que les crises sont trop nombreuses et qu'il leur faut prioriser. Les Européens se trouvent donc dans un moment de bascule. Depuis la Seconde Guerre mondiale, ils vivaient en acceptant une dépendance américaine pour leur protection. Or ils voient les Américains se désengager, et cela ne date pas de Donald Trump. En tout cas, ils ne peuvent plus assurer leur présence à la hauteur de nos espérances. Malheureusement, une guerre est en cours sur le continent. L'Allemagne développe sa défense sur une hypothèse de guerre à l'horizon 2030. Nous avons effectivement une défense à renforcer à cet horizon.
Une grande partie des Européens comprend le mouvement et est curieuse de travailler avec la France pour renforcer la défense européenne. Mais une autre est dans le déni et plaide pour que nous augmentions nos achats auprès des États-Unis pour leur montrer que nous sommes un partenaire fiable.
La quatrième constante, c'est la révolution technologique qui se joue. Nous parlons du numérique depuis des années. Mais nous voyons aussi à présent la dronisation. Nous avons mis du temps à nous y mettre mais prenons résolument le virage des drones. Cela fait partie des efforts du projet de loi actualisant la loi de programmation. Nous sommes au début d'une aventure centrée sur les drones, la robotisation, le numérique et d'autres technologies d'innovation dans lesquelles nous devons absolument investir.
Concernant le modèle d'armée, l'effort qui est proposé dans le projet de loi d'actualisation consiste à renforcer notre défense de manière visible, selon quelques grands principes. D'abord, nous conservons un modèle d'armée complet : nous sommes les seuls en Europe. Nous pouvons intervenir au Groenland par moins 40 degrés mais avons aussi des forces qui s'entraînent et opèrent dans le désert ou au large de Djibouti par plus de 45 degrés. D'autres qui sont en Asie. Nous connaissons donc tous les climats, toutes les latitudes, et agissons dans tous les milieux, dont le spatial. Ceci est permis par ce modèle d'armée complet. Nous avons choisi de ne pas faire des impasses au risque de ne pas pouvoir investir plus fortement dans certains domaines. Je pense que ce choix de la cohérence est bon pour un pays désireux de garantir sa défense sous tous les horizons et dont l'empreinte est aussi large sur la planète.
Par ailleurs, les orientations annoncées dans le domaine de la dissuasion vont être mises en oeuvre, conformément au discours prononcé par le Président de la République à l'Île Longue, dans un esprit de souveraineté. Le Président a annoncé que nous allions renforcer nos armements nucléaires. Cette démarche est engagée, et la loi de programmation actualisée permettra d'y parvenir. En matière d'autonomie stratégique, nous prenons date. Les tirs de missiles balistiques sont détectés dans le monde et suivis en temps réel. C'est important, d'autant que l'Iran dispose de missiles très longue portée. Il est donc vital que nous soyons capables de détecter le départ de tels missiles, d'alerter la population et nos autorités pour assurer la sauvegarde de tous. En complément des moyens actuels partagés avec l'OTAN, l'actualisation de la LPM nous permettra de disposer de moyens supplémentaires en matière de satellites et de systèmes de radar au niveau européen. L'Allemagne contribuera à ce projet, baptisé Jewel (Joint early warning for a european lookout).
Nous ouvrons également la page du service national, c'est pour moi l'élément transformant de notre modèle. Je pourrai revenir avec vous sur cet élément, si vous le souhaitez, qui est à mes yeux le plus important pour notre défense, au-delà des équipements.
Les 36 milliards d'euros supplémentaires prévus dans l'actualisation de la LPM visent à avancer en 2027 l'objectif de dépenses militaires initialement fixé en 2030, pour faire face à l'accélération de la dégradation de notre environnement. J'ai grandi pendant la fin de la guerre froide. J'ai donc connu des réductions budgétaires et des lois de programmation qui n'ont pas été tenues. Cela ne crée pas la confiance. Mais, depuis dix ans, j'observe un doublement du budget de la défense et des lois de programmation qui sont respectées. C'est la réalité !
Est-ce suffisant ? Si je regarde l'effort consenti par les Français pour rendre cela possible, je pense que les choix d'actualisation qui ont été posés sont les bons : maintien de la cohérence, renforcement de l'épaisseur de notre modèle. Toutefois, dans le contexte actuel, nous ne pourrons pas nous arrêter à cela. Nous devons assumer un historique, dans lequel nous étions descendus très bas par rapport aux autres pays européens, et nous ne sommes pas encore revenus au niveau nécessaire pour pleinement répondre aux enjeux à venir.
L'étude de l'évolution des budgets de la défense en Europe nous montre que la France a anticipé en 2017 en étant la première à affirmer qu'il fallait inverser la tendance, qui était à la réduction des budgets, pour repartir à la hausse. Les Européens ont mis un peu plus de temps à s'inscrire dans ce mouvement, mais ils redémarrent maintenant très fort. L'Allemagne a ainsi augmenté son budget de la défense de 32 %. En 2029, son budget s'élèvera à plus de 160 milliards d'euros, sans dissuasion. Cela signifie donc que l'Allemagne pourrait investir annuellement environ trois fois plus que la France sur le plan conventionnel dans les années à venir.
L'Allemagne déclare par ailleurs publiquement qu'elle sera la première puissance en Europe. Les Polonais disent la même chose. Leur budget de défense représente 4,5 % du PIB. Ils achètent massivement des équipements. Cette démarche ne construit pas une défense robuste tout de suite, mais elle produit forcément des résultats si elle se répète pendant des années.
Je ne serai pas beaucoup plus long sur ce point ; j'avais prévu de vous exposer la logique qui a présidé à la construction de l'actualisation de la loi de programmation ainsi que les domaines sur lesquels nous avons misé en priorité, mais nous pourrons y revenir au fil de vos questions.
Cette actualisation est cohérente avec ce que nous avions déjà décidé pour la loi de programmation initiale. Nous ne l'avons pas déconstruite, nous avons simplement renforcé certaines fonctions qui le requéraient, même si ces fonctions sont moins « visibles » qu'un Rafale, un satellite, une frégate ou un char. Il s'agit notamment de logistique, des moyens du génie, de protection de NRBC de nos soldats ou encore de guerre électro-magnétique dont les retours d'expérience témoignent de l'importance. Nous consoliderons donc ces éléments, peu visibles, sans le renforcement desquels nous ne pourrions soutenir un choc.
Notre défense s'appuie sur deux moteurs. Le premier, ce sont les ressources humaines. Ces dernières sont confrontées à un défi lié à l'évolution des mentalités et aux trajectoires démographiques en décroissance. La défense recrute 27 000 jeunes par an et rend le même nombre de personnes dans le monde du travail chaque année. Je ne sais pas si les jeunes seront nombreux à faire une carrière entière dans les armées dans trente ans. Même s'ils sont très heureux de servir, ils peuvent rapidement choisir d'autres voies. Toutefois, comme le montre le sujet de la réserve, les armées attirent et nous ne pouvons pas actuellement accueillir tous les volontaires. Nous ne voulons pas le faire sans les moyens associés. Il serait inutile de faire entrer des gens qui n'auraient pas les moyens d'exprimer leur volonté d'engagement.
Le deuxième moteur, c'est l'industrie.
Les armées tiendront le premier choc, le temps que les deux moteurs, ressources humaines et industrie, se mettent en marche sur un mode de guerre.
En matière industrielle, nous n'y sommes pas. L'Occident n'y est pas. Je vous ai présenté l'évolution du format de l'armée russe attendue entre 2025 et 2030. Or si nous fixions des objectifs de production semblables à nos industriels, ils ne pourraient y parvenir sans changement de modèle.
Nous avons en France des entreprises remarquables, je suis admiratif de ce que nous faisons. Je suis un combattant qui a toujours eu confiance dans son matériel, et qui est extrêmement fier qu'il soit français. Ce que font les Français est du plus haut niveau mondial, malgré la taille de notre pays et le niveau d'investissements que nous pouvons consentir. Mais ce modèle de grande qualité n'est pas adapté, en temps et en coût de production, pour faire face au volume de la menace : tous les soirs, 200 drones attaquent l'Ukraine. Au Proche et au Moyen-Orient, dans les premières semaines du conflit, nous avons tiré plus de missiles de défense sol-air de haute technologie qu'en quatre ans de guerre en Ukraine.
Dans des périodes où les budgets de défense étaient faibles, nous avons demandé à nos entreprises de produire peu et de faire de la très haute technologie pour préserver notre appareil industriel souverain. Notre défense n'existe de manière souveraine que si nos entreprises exportent. Mais, pour exporter, il faut être compétitif, donc très performant.
Nos entreprises savent faire des choses remarquables, de très haute technologie, mais ne savent pas produire vite et low cost. Or c'est ce dont nous avons besoin à présent, tout en conservant des domaines de très haute technologie. Nous pouvons être fiers de ce que nous savons faire. Certains de nos missiles sont, en effet, le fruit de dizaines d'années d'investissement et d'intelligence française.
Il reste que nous ne sommes pas dans le bon modèle. Nous avons de l'orfèvrerie, de l'artisanal, alors que les armées ont besoin de prêt-à-porter. Pour faire face au niveau de menace auquel nous sommes confrontés, il faut du prêt-à-porter, et réserver la haute couture à quelques éléments clés.
Pour revenir à la question clé des ressources humaines, l'essentiel, dans nos armées, ce sont les hommes et les femmes.
Je vous remercie des choix qui ont été faits ayant permis la remise à niveau des soldes des militaires du rang, des sous-officiers et des officiers. Cette remise à niveau de la grille indiciaire aurait dû avoir lieu depuis des décennies. Cela produit des effets, notamment en matière de fidélisation. Plus de 15 % de nos sous-officiers qui avaient prévu de quitter l'armée sont finalement restés. Au-delà des soldats, il y a leurs familles. De très bonnes études conduites par le Haut Comité d'évaluation de la condition militaire (HCECM) montrent que, dans 75 % des couples de cadres dans les armées, les deux personnes travaillent. La mobilité et le mode de vie des militaires entraînent toutefois de plus en plus de célibat géographique. De plus en plus de personnes quittent l'armée, parce qu'elles ne s'y retrouvent pas, même si elles apprécient leur métier et leur engagement. Les mesures de fidélisation prises ont donc été très positives.
Nous ne changeons pas notre objectif de recrutement, fixé à 275 000 soldats, ni notre objectif de recrutement de réservistes, fixé à un personnel de réserve pour deux personnels d'active, soit 80 000 réservistes.
L'élément nouveau de l'actualisation de la loi de programmation, c'est le service national, auquel un budget est consacré, principalement pour financer des infrastructures. C'est pour moi une priorité absolue : nous devons accueillir les jeunes correctement, leur assurer une formation satisfaisante, dans laquelle ils pourront côtoyer des milieux qu'ils n'auraient pas fréquentés autrement et participer à des missions intéressantes.
M. Dominique de Legge, rapporteur spécial de la mission « Défense ». - Mon général, merci d'avoir répondu à notre invitation. L'actualisation de la loi de programmation militaire ne prévoit pas d'augmenter le format de nos armées. Pourtant, elle a également vocation à nous préparer à un conflit de haute intensité. Vous avez cité des chiffres préoccupants concernant la Russie, que vous avez vous-même désignée comme la principale menace pour notre continent.
Sans changer de format, serons-nous capables de faire face à cette menace, que vous avez fixée à 2030 ? Et nous n'atteindrons tous les objectifs de l'actualisation, sans changement de format, qu'en 2035. Comment convaincre les Russes de ne pas bouger avant cette date ?
Par ailleurs, je souhaiterais vous interroger sur un sujet sensible, pour ne pas dire tabou. Je ne remets nullement en cause le modèle d'armée complet. Toutefois, comme le montrent les chiffres que vous nous avez communiqués concernant l'Allemagne, l'effort de défense de nos alliés européens augmente plus vite que le nôtre. Ils n'ont pas un modèle d'armée complet, et ils arrivent pourtant à un budget supérieur au nôtre. Comment pouvons-nous maintenir un tel format avec un budget sensiblement inférieur à celui de nos partenaires ? Au vu de ces mêmes efforts, ne craignez-vous pas que nous assistions à un décrochage de l'armée française par rapport à nos alliés ? Cela soulève de nouveau la question de la place de la France en Europe, sur le sujet de la défense européenne.
Enfin, il est nécessaire que le ministère des armées et le Parlement avancent en bonne intelligence. Je profite de votre présence pour remercier pour leur disponibilité, leur compétence et leur compréhension les responsables - qui dépendent de votre autorité - que je vois souvent.
Toutefois, depuis trois ans, plusieurs indicateurs dont nous disposions publiquement jusqu'à une période récente sont désormais classés « diffusion restreinte spécial France », à l'image de la disponibilité de nos équipements et du niveau d'activité des armées. Certes, j'y ai, comme certains collègues, personnellement accès, mais pas le Parlement en général. Or, plus le ministère nous demandera de crédits, que nous essaierons de dégager, plus il faudra les justifier. Vous le faites cet après-midi, et je vous en remercie. Mais je n'en insiste pas moins sur ce point. Il est d'autant plus facile pour le rapporteur spécial que je suis de convaincre ses collègues quand il peut leur donner des informations précises sur les besoins de nos armées.
M. Jean-François Husson, rapporteur général. - Cela vous surprendra peut-être, mais je voudrais avoir une approche un peu différente, en faisant comme s'il n'y avait pas de problème budgétaire.
Comme je l'ai dit à plusieurs reprises, notamment lors du dernier comité d'alerte sur les finances publiques, la situation géopolitique se caractérise par la simultanéité des crises. Lorsque j'ai démarré ma vie professionnelle, mon employeur, qui avait été secrétaire d'État à la défense, disait que le budget de la défense ne devait pas être inférieur à 3 % du PIB.
Puis nous avons connu la chute du mur de Berlin, nous allions entrer dans un monde de paix, il y a eu la fin de la conscription. Je ne le remets pas en cause, personne ne pouvait contester ce cycle.
Je vous remercie d'avoir dépeint la situation géopolitique actuelle. Nous le voyons : quarante ans plus tard, bien des choses ont changé. Je pense notamment qu'il faut que la Grande Muette s'exprime, non pas pour entrer en rébellion, mais pour peser sur le destin et la souveraineté du pays.
En France, nous ne prenons pas assez conscience de ce qui est en train de se passer. C'est un problème culturel. Dans l'est de la France, dont je suis originaire, il existe des cimetières militaires dans beaucoup de communes. La sensibilité y est donc plus forte. Il y a deux ans, lors de la période des voeux, j'ai constaté dans de nombreuses communes que l'on s'inquiétait d'un possible retour de la guerre. Les personnes âgées de 90 ans en ont gardé le souvenir. C'est pourquoi je voulais qu'on s'extraie pour partie des seuls chiffres.
Que faudrait-il aux armées françaises pour répondre, au bon niveau, au contexte stratégique actuel ? Faudrait-il changer le format de nos armées, nos capacités structurantes ? Faudrait-il plus d'effectifs, ou combler les manques ? Le modèle qui est le nôtre est-il tenable ?
L'histoire nous montre que la France, dans les conflits, ne s'en est jamais sortie toute seule. Elle a toujours eu des alliés. Face aux menaces actuelles et au retrait des Américains, ne sommes-nous pas conduits à rechercher davantage de coopération avec nos alliés, notamment européens ? Vous avez parlé d'Europe de la défense.
Quel format vous paraît le plus réaliste et le plus efficace ? Les coopérations doivent-elles être resserrées sur quelques pays, qui disposent déjà de capacités comparables aux nôtres, ou faut-il envisager des formats européens plus larges ? Qu'en est-il des Américains, dont la place semble plutôt appelée à se restreindre ? La question des alliances et des synergies n'est-elle pas au moins aussi importante que le sujet budgétaire des surmarches de la loi de programmation militaire ?
Nous n'arriverons pas à tout faire, compte tenu de la dégradation très avancée de nos comptes publics.
J'ai été frappé ce matin, lors de l'audition de Carine Camby, par la douche froide qu'a représentée, pour plusieurs de nos collègues, l'avis du Haut Conseil des finances publiques sur l'actualisation de la loi de programmation militaire. Nous pouvons demander toujours davantage, mais à un moment donné, nous risquons de parvenir à une impasse.
M. Thierry Cozic. - Alors que la guerre de demain se jouera dans l'espace et que l'industrie spatiale est déjà confrontée à des défis majeurs, la réponse apportée aujourd'hui par le Gouvernement se fait essentiellement sur le plan budgétaire. La loi de programmation militaire prévoit une enveloppe de 3,9 milliards d'euros consacrés aux capacités spatiales, en hausse de plus de moitié par rapport aux prévisions initiales.
Pourtant, comme la Cour des comptes l'a rappelé dernièrement, le commandement de l'espace, créé il y a six ans dans le cadre de la mise en oeuvre de la stratégie spatiale de défense, ne dispose pas encore des capacités nécessaires à l'exercice effectif de ses missions. Plusieurs programmes majeurs connaissent donc des retards significatifs.
Alors que le Président de la République déclarait le 12 novembre dernier à Toulouse que l'espace est devenu un champ de bataille, les moyens mis en oeuvre aujourd'hui ne sont-ils pas insuffisants ? Quelles mesures pourriez-vous recommander pour renforcer l'efficacité du secteur, alors même que notre position dominante historique en Europe se trouve chaque jour menacée ?
M. Marc Laménie. - Vous avez parlé de la question des ressources humaines, en particulier du problème de la fidélisation. En effet, la question est financière, mais aussi humaine. Autrefois, les militaires faisaient toute leur carrière dans l'armée. Désormais, nous formons des jeunes qui n'exercent que quelques années. Selon moi, c'est le problème essentiel.
Le rapporteur général a évoqué le devoir de mémoire et de transmission. La mission « Monde combattant, mémoire et liens avec la Nation » n'est dotée que de moins de 2 milliards d'euros, mais elle se double d'une valeur hautement symbolique. Certains de ses crédits sont attribués à la Journée défense et citoyenneté (JDC), d'autres au service militaire volontaire (SMV), qui concerne 1 300 jeunes, ou au service national, annoncé par le Président de la République. Vous avez également cité les 80 000 réservistes de l'armée, financés par la mission « Défense ».
Comment s'articulent ces politiques et ces différents acteurs ? Chaque département compte un service départemental de l'Office national des combattants et des victimes de guerre (ONaCVG). Le maillage du territoire est important. Pour susciter les vocations chez les jeunes, l'éducation nationale a aussi un rôle à jouer. Comment ce lien est-il assuré ?
Mme Marie-Claire Carrère-Gée. - Vous insistez sur l'effort réalisé depuis dix ans. Cependant, j'étais secrétaire générale adjointe de l'Élysée sous la présidence de Jacques Chirac : entre 2002 et 2007, et alors que les menaces qui pesaient sur notre pays étaient d'un tout autre niveau qu'aujourd'hui, la hausse du budget de la défense a été plus que soutenue, que ce soit en euros courants, constants, en pourcentage du budget ou du PIB !
Vous soulignez que, pour exporter, l'industrie de défense doit être compétitive. Il lui faut aussi disposer d'une base nationale et de marchés nationaux. L'armée française est-elle une bonne cliente de notre industrie de défense ?
Vous insistez sur la nécessité de développer le prêt-à-porter. Comment cela se traduit-il dans les commandes ?
Quelles leçons avez-vous tirées des difficultés rencontrées dans le cadre du programme Eurodrone ?
Le journal Les Échos fait état d'une compétition entre, d'une part, Safran et MBDA et, d'autre part, ArianeGroup et Thales sur le futur système de frappe longue portée des forces terrestres, destiné à remplacer le lance-roquettes unitaire (LRU). Selon ce journal, le recours à des solutions coréennes, américaines ou israéliennes serait envisagé. Le confirmez-vous ?
L'effort supplémentaire sur les munitions s'élève à 8,5 milliards d'euros dans le projet de loi actualisant la LPM, soit un montant considérable. La création de la plateforme France Munitions est aussi révélatrice du caractère industriel de ce défi. Quelle est votre appréciation des délais réels de montée en cadence de notre base industrielle et technologique de défense (BITD) sur ces segments prioritaires ?
Enfin, quelles sont vos priorités en matière de recrutement ?
M. Olivier Paccaud. - Certes, nous vivons dans un monde compliqué. Mais n'était-ce pas déjà le cas autrefois ? J'ai grandi sous un président qui disait que le pacifisme est à l'Ouest, les missiles à l'Est. Certes, le monde est moins binaire désormais, mais il a toujours été dangereux.
Néanmoins, notre défense a beaucoup évolué. Le rapporteur général a évoqué les cimetières militaires sur son territoire. Surtout, les départements de l'est de la France comptaient énormément de casernes : dans l'Oise, il y en avait à Beauvais, à Noyon, à Senlis ou encore à Compiègne. Aujourd'hui, la délégation militaire départementale (DMD) dispose d'un ergastule à Beauvais, une partie de l'école est demeurée à Compiègne et Creil accueille une base.
En tant que chef d'état-major des armées, intégrez-vous une logique territoriale à votre réflexion ? L'armée est aimée des Français : nous l'avons encore constaté à l'occasion du 8 mai. Nous commémorions la fin de la guerre de 1945, mais beaucoup de maires ont eu un mot pour les Français récemment tombés sous les drapeaux.
Par ailleurs, vous insistez sur l'importance du service national. Son rôle doit-il être militaire ou social ? Qu'en attendez-vous ?
Mme Vanina Paoli-Gagin. - Je m'interroge sur l'accélération des moyens mis en oeuvre pour assurer la résilience des territoires, en lien avec le pouvoir déconcentré, les collectivités territoriales et les élus locaux. La résilience consiste à assurer la robustesse de l'arrière et passe notamment par l'autonomie alimentaire, énergétique et numérique, en s'appuyant sur des schémas précis.
Quel est l'état de nos dépendances technologiques sur nos moyens d'attaque et de défense ? On entend souvent parler du « kill switch » : si les géants du numérique coupaient notre accès à des logiciels reliés à nos forces, quelle part de nos moyens serait neutralisée ?
J'en viens à l'accélération du transfert d'innovation de nos start-ups à la BITD. À Grenoble, l'entreprise de batteries innovantes Limatech s'est retrouvée en grande difficulté à la suite d'un retard de remboursement du crédit d'impôt recherche (CIR). Certes, l'entreprise avait des problèmes de trésorerie, mais elle recevait des commandes d'Airbus et de l'armée. En tant qu'élus, on comprend mal pourquoi la commande publique ne permet pas de pérenniser de telles pépites.
M. Vincent Capo-Canellas. - Vous avez évoqué l'hypothèse d'un conflit avec la Russie en 2030. Sur quels aspects serons-nous prêts ? Quelles questions sont réglées par l'actualisation de la LPM ? Lesquelles restent en suspens ?
Vous appelez à produire vite et low cost - on ne peut que vous rejoindre. Cependant, l'industrie a besoin de visibilité et de commandes fermes pour engager des chaînes de sous-traitants et construire des usines. Comment franchir cette étape avec les industriels ? Qu'attendriez-vous du Parlement sur ce point ?
Où en est la France sur le système de combat aérien du futur (Scaf) ? Estimez-vous qu'il s'agit d'une réponse pertinente à l'état de la menace que vous nous avez présenté ?
M. Vincent Éblé. - Vous avez présenté l'évolution de l'effort militaire en pourcentages. Mais nous voudrions connaître les valeurs absolues ! Les pourcentages ne nous disent pas tout de la réalité de l'effort consacré.
Da ns le monde actuel, il apparaît nécessaire de renforcer notre défense. Cependant, le contexte dégradé de nos dépenses publiques nous impose de faire preuve de responsabilité et de nous interroger sur les marges d'efficience. Sans remettre en cause le renforcement des capacités opérationnelles, avez-vous identifié des pistes de rationalisation, de simplification ou de priorisation dans le fonctionnement de nos armées ?
M. Vincent Delahaye. - Les efforts plus importants consentis par plusieurs autres pays sont sans doute liés à leur situation financière, qui est bien meilleure que la nôtre.
Dans ces conditions, le modèle complet de l'armée française est-il tenable ? Ne devrions-nous pas plutôt viser l'excellence sur des domaines précis ?
J'ai lu que nous disposions d'un stock de munitions qui nous permettrait de tenir quinze jours. Quel sera l'état de ce stock en 2030 ? Ne serait-il pas préférable de nous donner les moyens de produire rapidement en cas de conflit ?
Le service national s'adressera à 3 000 jeunes en 2026. Est-ce suffisant ?
M. Raphaël Daubet. - Le réarmement ne dépend pas seulement des crédits votés, mais aussi de la capacité industrielle à produire, recruter, former et tenir les cadences.
Quels sont les goulets d'étranglement industriels que vous identifiez dans les territoires ? Comment les armées peuvent-elles mieux faire remonter leurs besoins ? Avez-vous une attente particulière en matière d'action publique pour accélérer le développement de notre capacité industrielle ?
Enfin, le principal risque qui pèse sur l'exécution de la loi de programmation militaire et de son actualisation est-il industriel, financier ou humain ?
Mme Isabelle Briquet. - Avant d'être nommé chef d'état-major des armées, vous avez notamment exercé la fonction de pilote de chasse. Selon vous, pouvons-nous encore croire à l'avion de chasse de sixième génération qui doit succéder au Rafale dans le cadre du projet franco-allemand Scaf ? Quel serait le coût, pour la France, d'un développement autonome d'un successeur du Rafale ?
M. Emmanuel Capus. - Le conflit en Ukraine est révélateur de l'évolution de la nature de la guerre. Les armements dont nous disposons sont complètement dépassés ! Désormais, ce sont les drones, terrestres ou aériens, qui sont efficaces.
Très concrètement, qu'attendez-vous de la BITD française ? Faut-il construire des armements à bas coûts, ou vous orientez-vous vers l'achat de matériel sur étagère ? Est-il préférable d'attendre ? La situation évolue si vite que les équipements dont la production a été lancée il y a deux ans sont déjà souvent obsolètes !
Général d'armée aérienne Fabien Mandon, chef d'état-major des armées. - Vous m'avez interrogé sur le format de notre armée. En réalité, nous ne serons jamais totalement prêts à la guerre, car l'effort demandé à la Nation serait hors de portée. Notre objectif est de tenir jusqu'à ce que les moteurs s'enclenchent.
Parmi ces moteurs, j'insiste sur les ressources humaines. C'est pour cela que je crois au service national et à la réserve. Après une première expérience assez brève au sein de l'armée, nos réservistes et anciens du service national sauront agir si la Nation est en danger : ils auront des bases suffisantes pour jouer un rôle utile après une rapide formation. Le scénario le plus plausible, ce ne sont pas des chars qui entrent dans Paris. Il faut plutôt s'attendre à ce que les mécanismes de solidarité s'activent, si la Russie venait à s'aventurer dans un pays balte. Il y aurait alors des rétroactions sur notre territoire, et nous devrions soutenir cet effort - et la réserve et le service national sont très utiles dans ce cadre.
Les volumes du service national sont encore modestes : 3 000 jeunes seront concernés cet été. Aucun témoin ne peut encore en parler, car le service national n'est plus celui d'autrefois. Nous devons mettre en place la mécanique. La première année sera un véritable défi.
Dans les pays nordiques, les jeunes se battent pour entrer au service national. En Suède, seuls 10 % des candidats sont retenus ! Ils sont très fiers de défendre leur pays.
Un chef militaire vous répondra toujours que le format actuel de nos armées est insuffisant. Cependant, j'ai le devoir d'utiliser de la meilleure manière possible les deniers publics. Cela nous oblige et j'y suis attentif. Certes, nous pouvons toujours nous améliorer et il faut poursuivre nos efforts. Mais à la veille d'un 100 mètres, on ne demande pas à un sprinteur de faire un régime !
Je peux néanmoins vous donner des pistes d'amélioration. Nous travaillons sur les marges d'efficience. C'est un devoir moral. Cette année encore, je transforme nos structures pour gagner en efficacité. Nous cherchons à faire des économies, mais aussi à réduire les lenteurs administratives et l'absence de prise de risque auxquelles nous sommes parfois confrontés.
Dès lors, comment maintenir un format d'armée complet au regard des contraintes budgétaires ? Le format d'armée complet doit rester un principe de base : ne le remettons surtout pas en question. Il y a quelques années, des experts annonçaient la fin de l'artillerie, eu égard à la place prépondérante du cyber. Parlez-en donc aux Ukrainiens ! Chaque conflit est différent, et les vieux outils seront toujours utiles. Nous devons savoir opérer dans le chaos, quand rien ne marche. L'actualisation de la LPM, c'est aussi de la logistique, des camions, des citernes.
Vous m'avez interrogé sur le risque de décrochage par rapport à nos alliés. Aujourd'hui, notre continent connaît la guerre et nous savons que la Russie est capable de s'aventurer au-delà de l'Ukraine. La présence américaine, par ailleurs, se réduit. Nous devons donc être plus forts collectivement. Nous travaillons donc pour développer ces capacités aujourd'hui détenues par les Américains.
C'est en cela que le discours de l'Île Longue du Président de la République a joué un rôle majeur : pour la première fois, il nous appelle à réfléchir ensemble à notre défense. La dissuasion nucléaire fait partie de l'équation de défense de l'Europe. Quand nous élaborons la loi de programmation militaire ou son actualisation, nous dialoguons très peu avec nos alliés. Nous devons davantage communiquer : lorsque les Allemands projettent de fabriquer certains types de missiles puissants, cela concerne aussi la France. Nous devons donc réfléchir aux éléments constitutifs de notre défense. Il est inquiétant que la revue stratégique récemment publiée par l'Allemagne ne mentionne pas une seule fois la France.
Le décrochage est possible. Si l'Allemagne continue à ce rythme, dans cinq ans, l'argument selon lequel nous bénéficions d'une expérience opérationnelle et d'une certaine culture ne tiendra plus. Pour les Américains, la référence européenne devient peu à peu l'Allemagne. Les Allemands prévoient de dépenser trois fois plus que la France chaque année. Au bout de cinq ans, le différentiel sera frappant !
Vous appelez l'armée à justifier ses dépenses. Cela va de soi. Je suis d'ailleurs honoré d'être auditionné par votre commission. Il est fondamental que nos concitoyens comprennent pourquoi de tels efforts leur sont demandés et comment ce budget est employé.
Vous me demandez si l'armée française doit combler ses manques ou renforcer ses effectifs pour répondre aux défis. Le Premier ministre, alors ministre des armées, avait utilisé l'image du poids de forme, en évoquant un budget de l'ordre de 100 milliards d'euros par an. Nous n'y sommes pas : nous consacrons moins de 2,5 % de notre PIB à la défense. Mais c'est ce vers quoi nous tendons.
J'aurais aimé investir davantage dans le domaine spatial. Les avancées des Chinois et des Américains sont immenses, alors que la France avait toujours été en avance dans ce secteur. Mais nous avons dû faire des choix, et les menaces actuelles nous imposaient d'autres priorités telles que la logistique, le génie ou la guerre électronique. J'espère cependant que l'espace sera l'objet de nos efforts à l'avenir.
J'en viens au cyber. Nous tirons beaucoup d'enseignements de ce domaine, en renseignement et en capacité d'action. Le défi est de conserver des compétences. Souvent, après une première expérience dans les armées, les professionnels concernés sont fortement demandés ailleurs et quittent le milieu militaire.
Les partenariats européens sont indispensables. La France fait des choix dans l'actualisation de la loi de programmation. Nos investissements dans la guerre électronique, le génie, la logistique ou la défense sol-air nous permettront d'agréger plus facilement une coalition en tant que nation cadre. Très peu de pays, en Europe, ont ces capacités. Dans le domaine terrestre, les corps d'armée fonctionnent comme une « multiprise » permettant d'agréger les contributions d'autres pays. Cela exige un certain savoir-faire, que la France entretient et développe. C'est cela qui nous donnera la force d'entraînement nécessaire demain en Europe.
La coalition des volontaires illustre l'importance des partenariats. Cette coalition est une garantie de sécurité pour l'Ukraine. Une fois que la paix ou qu'un cessez-le-feu aura été conclu, des mesures militaires permettront de rétablir la circulation maritime pour le commerce, la circulation aérienne pour les échanges et de se prémunir d'autres tentatives d'incursion de la Russie. Trente-trois pays nous ont rejoints. Une vingtaine travaillent à Paris, sans la présence des États-Unis.
Nous avons également lancé l'initiative d'Ormuz impliquant quarante-quatre pays. Quand la France lance une initiative, elle jouit d'une certaine crédibilité, grâce à son savoir-faire. Elle peut agréger de nombreux pays, en Europe et au-delà, puisque des pays comme l'Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande et la Corée du Sud nous ont rejoints, et seront bientôt suivis par d'autres.
La priorité de notre défense, c'est donc la solidarité. Seule, la France ne pèse pas suffisamment par rapport aux plus grandes puissances. Tous les pays en Europe sont dans ce cas. Mais la Russie ne pèse rien face à une Europe solidaire !
Vous évoquez les retards des satellites de renseignement. Nous disposons de plus de moyens qu'il y a cinq ans et nous prenons toutes les mesures nécessaires pour combler certains retards. Là encore, nous avons besoin que le tissu industriel soit préparé. Il est normal de ne pas tout avoir en temps de paix. Il n'est pas utile d'avoir des stocks de munitions qui se périment. L'essentiel est de disposer d'un stock suffisant le temps que la production arrive. Pour l'heure, plusieurs années peuvent être nécessaires pour certaines munitions : c'est trop. Le changement est donc à l'oeuvre. Nous nous rapprochons des industries, notamment habituées à produire en masse. L'approche doit changer, dès la conception.
Les armées, naturellement, demandent toujours plus et mieux. Prenons l'exemple des missiles. Nous avons récemment élaboré un cahier des charges très simple, qui tient en une page, pour demander, d'ici à 2030, la production d'un nouveau type de missile. L'ère des cahiers des charges de centaines de pages, élaborés durant plusieurs mois, est révolue.
Vous m'avez interrogé sur l'articulation des armées avec l'éducation nationale. Depuis ma prise de fonction, le 1er septembre 2025, j'ai rencontré le ministre de l'éducation nationale à trois reprises : il est très attentif à nos démarches. Nous avons notamment échangé sur les classes de défense pour les élèves de seconde. Tout le montage du service national s'est fait aussi en lien avec le ministère de l'enseignement supérieur.
Concernant le prêt-à-porter, j'ai évoqué l'exemple du missile. Certains autres programmes comme Eurodrone sont représentatifs des complexités que nous ne souhaitons plus. Un programme à fortes contraintes, trop lent et qui, à la fin, revient très cher et se révèle totalement dépassé. Si ce programme avait rapidement donné des résultats, il aurait été très utile. Mais depuis, il y a eu une révolution ! Le décalage entre le coût et l'efficacité de ce programme est trop important.
Vous m'interrogez sur le lance-roquettes unitaire. Je suis un utilisateur : si je comprends les préoccupations politiques relatives à la souveraineté, j'ai besoin d'un nouveau système opérationnel dès 2027, car en cas de conflit, nous en aurions besoin. Par souci d'efficacité de la dépense publique, également, je prends ce qui est prêt, peu cher et répond aux besoins.
J'ai beaucoup d'admiration pour nos entreprises, mais des pistes d'amélioration existent. Certaines ont fait des efforts colossaux, mais je refuse la notion invoquée de manque de visibilité dans les commandes. Il y a des besoins partout ! Je le constate lors de mes déplacements. Des équipements comme le SAMP/T et l'artillerie Caesar sont hautement réclamés. Mais sans commande, produire serait impossible ? C'est donc un chantier majeur qui nous attend pour éviter que les armées françaises ne soient impactées par le manque de prise de risque de certains industriels.
J'en viens à la question du recrutement. Actuellement, nous arrivons à embaucher suffisamment, mais la situation reste sous surveillance. Il nous faut beaucoup d'efforts pour attirer chaque année 27 000 recrues. C'est la raison pour laquelle les mesures de fidélisation, qui passent par l'accompagnement du personnel et l'attention portée aux familles, sont essentielles ; sans cela, nous créons des flux supplémentaires.
Nous mesurons à quel point la logique territoriale est importante. Une forme de dilemme persiste : il est important que les armées soient implantées dans les territoires, tout en cherchant à optimiser la dépense. En Afghanistan, j'ai opéré sur une base de 10 000 soldats. Le coût de la piste était donc rentabilisé. Les régiments échantillonnaires, en France, sont utiles, mais les dépenses de fonctionnement sont élevées. Il faut trouver un équilibre.
Vous avez évoqué les dépendances technologiques. En raison de notre culture de dissuasion, nous avons acquis une base technologique qui nous garantit la souveraineté sur les segments fondamentaux. Mais nous découvrons chaque jour de nouvelles dépendances dans d'autres secteurs. Le volume de demandes et la compétition induite font également apparaître de nouvelles vulnérabilités que nous cherchons à réduire.
Concernant les fragilités des start-ups et des petites et moyennes entreprises (PME), nous avons l'immense chance de compter de nombreux entrepreneurs sur le territoire, mais le passage à l'échelle supérieure est souvent difficile. La direction générale de l'armement (DGA) fait des efforts importants pour y parvenir. C'était aussi la vocation de l'Agence de l'innovation de défense (AID). Beaucoup d'entreprises ne passeront pas à l'échelle, car il y a beaucoup d'offres, mais nous n'avons pas les moyens de toutes les développer. La DGA essaye de les aider au mieux. Avec la DGA nous tentons d'opérer une révolution capacitaire, afin de ne pas gérer un petit programme numérique requérant de la réactivité comme un programme de sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) qui s'étend sur des dizaines d'années.
J'en viens au Scaf. Depuis huit ans environ, une équipe d'officiers experts dans l'aéronautique de combat de l'Allemagne, de la France et de l'Espagne, accompagnée par des ingénieurs de ces trois pays, travaille à Paris. Tout le monde s'accorde sur les besoins techniques. Malheureusement, d'un point de vue industriel, les choses sont plus complexes. Actuellement, la loi de programmation prévoit la réussite du Scaf. J'y vois un objectif stratégique : nous ne sommes pas en compétition avec nos voisins européens. Nous avons besoin de souveraineté. Notre dissuasion doit s'appuyer sur une composante aéroportée. Nous devons fabriquer nos avions. Pour les vendre, il faut les exporter et donc rester compétitifs face à des pays comme la Chine. Or le défilé du 3 septembre 2025 à Pékin a montré que la Chine produisait désormais des avions et des drones de très haut niveau. Les chances européennes s'amoindrissent si nous ne rassemblons pas le meilleur des entreprises européennes. Fabriquer un avion à plusieurs coûte plus cher que si nous l'avions construit seul. Mais ensemble, nous sommes plus forts. J'espère donc que nous réussirons à mener à bien le Scaf.
Enfin, monsieur Capus, notre armement n'est pas dépassé. Je suis critique sur le modèle de notre industrie de défense. Cependant, je reste très admiratif à l'égard de nos ingénieurs. La France a l'habitude d'anticiper et de s'interroger sur l'avenir. En revanche, nous devons investir dans de nouveaux domaines, notamment les drones. La dronisation de nos armées, dans toutes ses dimensions, est essentielle. Nous accusons un certain retard : c'est bien normal, car nous avons la chance d'être en paix. Les Ukrainiens, en guerre, innovent tous les jours : des drones récupèrent désormais les blessés sur des civières.
M. Claude Raynal, président. - Mon général, je vous remercie de votre intervention.