E. OBJECTIF « ZERO PROBLÈME AVEC SES VOISINS » : LA POLITIQUE EXTÉRIEURE KAZAKSTANAISE À L'ÉPREUVE DU CHAOS MONDIAL

Depuis l'indépendance du pays, la politique étrangère kazakhstanaise se revendique comme multivectorielle, aspirant à un équilibre entre la Russie qui demeure un partenaire majeur, et les pays occidentaux qui représentent un contrepoids à son influence souvent intrusive ; mais elle n'en est pas moins également ouverte sur la Chine et la Turquie, qui regardent l'Asie centrale avec un intérêt croissant. Outre l'avantage de ne s'aliéner aucun de ses puissants voisins, cette posture permet au Kazakhstan de tirer pleinement parti de sa situation de carrefour logistique.

La diplomatie kazakhstanaise prône le multilatéralisme, la dénucléarisation41(*), et la résolution pacifique des conflits, avec un tropisme onusien affiché : le Kazakhstan a ainsi été le premier pays d'Asie centrale élu membre du Conseil de sécurité de l'ONU (2017-2018) ; le président Tokaiev fut entre 2011 et 2013 vice-secrétaire général de l'Office des Nations unies à Genève ; le pays accueille plus de 20 représentations ou antennes de l'ONU sur son territoire. Il est également membre de l'OMC depuis 2015 et coopère activement à l'OCDE.

Le Kazakhstan est par ailleurs signataire depuis novembre 2025 des Accords d'Abraham42(*) ; il a récemment accepté l'invitation de Donald Trump pour participer au Conseil de la paix pour Gaza43(*).

1. Une relation complexe avec Moscou 

Après l'effondrement de l'espace soviétique, la Russie est demeurée pour le Kazakhstan une partenaire naturelle - pour ne pas dire obligée - et des liens forts se sont tissés entre les deux puissances : le Kazakhstan appartient notamment à l'Union économique eurasiatique (UEE) et à l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), toutes deux sous l'égide de Moscou.

La proximité entre les deux pays est nourrie par une histoire commune sous l'ère soviétique, la présence d'une importante population russophone sur son territoire (20% de sa population totale) ainsi que par de nombreux échanges matériels et culturels entre russes et kazakhs. Leur relation fut rythmée par de fréquentes visites de haut niveau (jusqu'à 7 visites en 2022).

a) La diplomatie d'Astana dans la tourmente du conflit ukrainien : de la condamnation implicite au soutien explicite

En 2022, l'épisode tragique du « janvier sanglant » kazakhstanais, d'une part, et le déclenchement du conflit ukrainien, d'autre part, sont venus fragiliser l'équilibre précaire recherché par la diplomatie multivectorielle kazakhstanaise, et ont reconfiguré les orientations de la politique étrangère du pays.

En janvier 2022 en effet, le Kazakhstan s'est trouvé confronté à une grave crise politique, suite à un épisode insurrectionnel particulièrement violent. Ce sont les forces de l'OTSC, déployées à la demande du Président Tokaiev, qui ont permis un rapide retour à l'ordre44(*) ; cependant cet appui immédiat et efficace du Kremlin a de facto conféré à la Russie un statut tutélaire sur le pays, au détriment de sa souveraineté, et compromis le fragile équilibre construit par la diplomatie kazakhstanaise.

Toutefois, le Kazakhstan, conscient d'avoir atteint une taille critique à partir de laquelle une certaine indépendance d'appréciation demeure possible, entend bien profiter de sa situation de « poids lourd » de l'Asie centrale pour éviter d'être satellisé par Moscou. Le conflit ukrainien constitue à cet égard un véritable défi pour la diplomatie d'Astana, qui tente d'adopter une position d'équilibre, se prévalant de sa neutralité, cherchant à affirmer sa souveraineté et son indépendance vis-à-vis de Moscou tout en évitant de s'aliéner son puissant voisin.

Il semble cependant qu'au fil du temps le discours kazakhstanais, après avoir quelques temps relayé la position occidentale, ait progressivement basculé vers une rhétorique pro-russe, évolution révélatrice des intimidations du Kremlin.

Ainsi, dès le début du conflit, le gouvernement kazakhstanais a pris publiquement ses distances avec les actes de Moscou - position courageuse, mais trahissant peut-être également la crainte de se trouver un jour dans une situation comparable à celle de l'Ukraine - : en annonçant qu'elle ne reconnaissait pas l'indépendance des territoires séparatistes, et en refusant de cautionner l'invasion de l'Ukraine, Astana s'est clairement démarquée de Moscou.

Dès lors, les tensions avec le Kremlin n'ont fait que s'intensifier : En mars-avril 2022, des manifestations hostiles à la Russie ont rassemblé plusieurs milliers de personnes à  Almaty. Le Kazakhstan a acheminé plusieurs tonnes d'aide alimentaires et médicales vers l'Ukraine par avion via la  Pologne, pays membre de l' OTAN. En mai de la même année, le gouvernement kazakhstanais a décliné l'invitation à participer au défilé militaire de célébration de la fin de la «  Grande Guerre patriotique ». Bien plus, le gouvernement kazakhstanais, en déclarant qu'il ne permettrait pas que son pays soit utilisé pour contourner les  sanctions contre la Russie, a provoqué un refroidissement sans précédent dans les relations russo-kazakhstanaises depuis l'indépendance du pays. Au forum économique de Saint-Pétersbourg  de juin 2022, le président Tokaiev a répété à son homologue russe qu'il ne reconnaîtrait pas l'indépendance des républiques ukrainiennes séparatistes, et signifié que le soutien militaire russe reçu six mois plus tôt ne valait pas pour le Kazakhstan déclaration d'allégeance45(*). Lors d'un entretien avec le président du Conseil européen Charles Michel pendant l'été 2022, le Président Tokaiev exprima sa volonté de voir le Kazakhstan contribuer à l'atténuation de la crise énergétique européenne.

Ces dernières prises de position ont déclenché l'ire du Kremlin, qui réagit en coupant les exportations de pétrole kazakhstanais vers l'Europe via le port russe de  Novorossiïsk, sur la  mer Noire (par lequel transite 80% du pétrole du pays). Le président Tokaiev envisagea alors de nouvelles voies pour exporter son pétrole sans passer par la Russie, ainsi qu'une augmentation de la capacité d'un  oléoduc transportant du pétrole en Chine. Mais force fut de constater qu'aucune de ces solutions ne pouvait être durablement opérationnelle.

Prenant acte de ce rapport de forces, le président Tokaiev en revint alors à une diplomatie plus soucieuse des susceptibilités russes ; de sorte qu'à cette période chaotique et tendue succéda une phase de désescalade dans les relations bilatérales. Le 28 novembre 2022, le président kazakhstanais se rend à Moscou pour sa première visite à l'étranger après sa  réélection, et loue les liens historiques entre son pays et la Russie, tandis que son homologue fait l'éloge du « caractère spécial » des relations entre les deux pays46(*). Un an plus tard, en novembre 2023, Vladimir Poutine se rend à son tour à Astana, où il se félicite à nouveau, dans une conférence commune avec le président Tokaïev, des liens qui unissent leurs pays. La relation entre les deux pays, qui s'engagent à s'abstenir « de toute action susceptible de nuire au partenariat stratégique et aux relations d'alliance entre les deux États »47(*) se renforce et s'apaise officiellement.

Cependant, dans le même temps, les déclarations provocatrices visant l'intégrité territoriale du Kazakhstan se sont multipliées : en 2023, Alexeï Jouravlev, vice-président de la commission de la défense de la Douma russe, a déclaré qu'il faudrait « supprimer le Kazakhstan » ; en 2024, un autre député, Piotr Tolstoï, a déclaré que le Kazakhstan pourrait devenir « le prochain problème » de la Russie après l'Ukraine.

Depuis lors, le discours du président Tokaiev s'est rapproché des positions russes : à titre d'exemple, lors d'une rencontre avec le chancelier allemand Olaf Scholz, le président kazakhstanais a affirmé qu'il considérait la Russie comme « militairement invincible », relayant ainsi le narratif russe selon lequel sa victoire serait inéluctable. Quant à l'aide humanitaire à destination de l'Ukraine, elle est dorénavant réduite à des initiatives privées.

En novembre 2025, les deux pays ont signé une Déclaration sur le partenariat stratégique privé afin de renforcer leur coopération bilatérale, et ont évoqué une possible livraison de gaz russe au Kazakhstan48(*).

Il semble ainsi que Moscou, soufflant alternativement le chaud et le froid, soit parvenu à ramener Astana, manifestement réticente initialement au narratif russe, à une diplomatie plus conciliante. Il n'en reste pas moins que cette esquisse de résistance témoigne d'une réelle indépendance d'appréciation de la part de la diplomatie kazakhstanaise et d'une aspiration à une certaine autonomie stratégique, affranchie de la domination du Kremlin.

b) De fait : une forte dépendance vis-à-vis de la Russie

Ø Un développement des échanges à double tranchant

Le Kazakhstan, pays enclavé dépourvu de tout accès maritime, se trouve inévitablement tributaire du territoire et des infrastructures russes pour son commerce extérieur, notamment ses exportations d'hydrocarbures qui transitent par le port russe de  Novorossiïsk sur la  mer Noire (voir A. 2) a) ci-dessus).

Mais cette situation a pris une tournure particulière depuis 2022 - date de la mise en place des sanctions financières à l'encontre de la Russie : le Kazakhstan est alors devenu l'un des principaux partenaires des entreprises russes, assurant ce que l'on appelle les « importations parallèles » - un mécanisme permettant à Moscou d'accéder à des biens soumis à sanctions sans l'autorisation des détenteurs de droits. Le Kremlin cherche à utiliser le Kazakhstan comme plaque tournante logistique, financière et monétaire afin de contourner les sanctions, reconstituer ses réserves de devises, transférer des capitaux et étendre l'influence des entreprises russes dans des secteurs stratégiques.

Cependant, ce rapprochement avec Moscou est plutôt pour le pays une source de coûts socio-économiques importants, telles la hausse de l'inflation, l'instabilité monétaire, la croissance du secteur informel et l'augmentation de la dépendance vis-à-vis de l'économie russe.

En fin de compte, la réexportation ne stimule pas le développement de l'économie kazakhstanaise, mais contribue uniquement à faire du pays un centre logistique de transbordement.

Par ailleurs, la plupart des transactions étant effectuées en roubles, il s'ensuit une fuite des devises hors du Kazakhstan et un affaiblissement significatif du tenge (monnaie nationale). La conséquence en est une inflation ayant atteint 20,3 % en 2022, et qui demeure à un niveau élevé. Bien que le Kazakshtan vise un objectif-cible de 5% dans sa stratégie monétaire, l'inflation se maintient aux alentours de 11% en 2025.

On observe en outre une chute spectaculaire, de l'ordre de 28%, des investissements directs étrangers. Or la note de l'IFRI précitée l'impute à une perte de confiance des investisseurs liée à cette situation globale : « Si les autorités officielles expliquent ce phénomène par des facteurs cycliques - comme l'achèvement du projet du gisement pétrolier de Tengiz -, d'autres éléments révèlent une tendance plus systémique. Une chute aussi brutale des investissements pourrait témoigner de l'inquiétude des partenaires étrangers du Kazakhstan quant à l'instabilité politique et aux perspectives économiques du pays. »

Ø Des forces armées encore tributaires de Moscou, malgré des efforts de diversification

Militairement, le Kazakhstan, historiquement très dépendant des équipements russes, cherche à diversifier son approvisionnement, avec des importations de matériels d'origine notamment européenne et américaine, comme les avions cargo C295 d'AIRBUS, les avions d'entraînement militaire tchèques L-39 Albatros, les hélicoptères Bell-205, et les hélicoptères H145. Il a également acquis des drones Wing Loong chinois.

Il cherche surtout à développer des capacités propres, s'appuyant sur des partenariats diversifiés : tout récemment49(*), il a annoncé la mise en service de nouveaux véhicules blindés comme l'Aibar 4x450(*), le Taimas 8x851(*) et une nouvelle version du Barys52(*).

(c) Novastan

Depuis le début des années 2010, le pays s'appuie sur Kazakhstan Paramount Engineering (KPE), une coentreprise fondée avec le groupe sud-africain Paramount Group, afin de développer une capacité locale de production de véhicules blindés.

Cependant, malgré ces efforts récents, en 2024, plus de 90 % du matériel militaire du Kazakhstan provient encore de sources ex-soviétiques ou russes. Le pays dépend entièrement de la Russie, notamment, pour sa défense aérienne, son artillerie, et ses chars de combat.

Les liens doctrinaux entre les dirigeants militaires et politiques de la Russie et du Kazakhstan restent solides : les hauts responsables militaires kazakhstanais, y compris les ministres de la Défense et des officiers de haut rang, suivent régulièrement des formations dans des établissements militaires russes. Dans l'ensemble, environ 90 % des militaires kazakhstanais suivant une formation à l'étranger le font dans des universités militaires russes.

S'agissant du Cosmodrome de Baikonour53(*), gravement et sans doute définitivement endommagé après le tir du 27 novembre dernier, les auditions ont permis de confirmer qu'il n'était plus opérationnel.

(c)Serguey Khvorostov / AFP

Enfin, si le Kazakhstan participe à tous les exercices militaires de l'OTSC, sa participation aux exercices conduits dans le cadre de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) a cessé après 2020.

c) La promotion de l'identité kazakhstanaise contre l'influence russe

Ø Les russes kazakhstanais : une intégration réussie

Le Kazakhstan, comme c'est le cas dans plusieurs ex-républiques soviétiques, distingue au sein de sa nation 130 ethnies, parmi lesquelles notamment les ethnies kazakhe (actuellement 71%) et russe (15 %).

Historiquement, l'Union soviétique a provoqué d'importants mouvements de populations ayant conduit à placer les kazakhs ethniques en situation minoritaire au moment de l'indépendance du pays en 1991. Depuis lors, au fil des migrations, très fluides au sein de la CEI, et des mélanges de populations, l'ethnie kazakhe y est redevenue largement prédominante. Depuis le début du conflit ukrainien par ailleurs, près de 100 000 ressortissants russes, fuyant notamment la conscription, ont trouvé refuge au Kazakhstan.

Cette population russe est intégrée de façon harmonieuse, et même si très ponctuellement certaines régions du Nord du pays (Petropavlosk) font l'objet de déclarations « séparatistes », elles ne manifestent pas ou peu de nostalgie russe ou soviétique - notamment du fait que, comme le soulignait l'une des personnes lors de son audition par la rapporteure, « on vit mieux au Kazakhstan qu'en Russie » : Contrairement à la situation dans d'autres ex-républiques soviétiques, il n'existe pas de communauté russe entretenant un lien avec la Russie ; il n'est donc pas pertinent de parler de « diaspora russe »,54(*), mais simplement d'une « minorité d'ascendance slave », qui cohabite globalement sans heurts avec les kazakhes et les autres ethnies kazakhstanaises.

Ø La reconquête de la langue kazakhe

La politique linguistique soviétique (usage du russe obligatoire) a conduit à faire reculer l'usage de la langue nationale. En 1991, le kazakh était parlé par moins de la moitié des kazakhs ethniques. Au moment de l'indépendance du pays, il obtenu le statut de langue d'État, et le russe de langue officielle.

L'usage du kazakh, vecteur d'identité nationale, est aujourd'hui en nette progression, et la langue nationale est désormais maitrisée par 80 % de la population, contre 83 % pour le russe, qui reste une langue de communication interethnique largement utilisée dans les milieux professionnels.

La langue khazakhe est utilisée majoritairement sur les deux tiers du territoire, le russe demeurant prépondérant au Nord du pays :

Ø La carte de la culture kazakhe, contre les influences extérieures

Même en l'absence de différend entre le Kazakhstan et la Russie, « la guerre déclenchée par la Russie contre l'Ukraine [...] a servi d'avertissement implicite, illustrant le coût élevé que peuvent payer les voisins « désobéïssants » écrivent Vera Grantseva et Rakhimbek Abdrakhmano dans la note de l'IFRI précitée ; la diplomatie multivectorielle conduite par le Kazakhstan, conciliante par rapport à Moscou, vise manifestement à éviter de subir le même sort que l'Ukraine.

Ceci explique que depuis 2022, le Kazakhstan ne ménage pas ses efforts pour tenir à distance Moscou et promouvoir l'identité kazakhstanaise par le biais de l'éducation, de la culture, de la langue, de l'alphabet55(*), stratégie révélatrice d'une volonté d'éviter de perdre le contrôle de ses ressortissants russes et de désamorcer le potentiel risque que pourrait représenter l'influence de Moscou. Le pays conduit ainsi avec détermination une politique de « décolonisation symbolique », visant à rétablir les traditions et la toponymie nationales au détriment des héritages russes ou soviétiques.

Tout en encourageant l'usage du kazakh, le gouvernement kazakhstanais affiche cependant à l'égard de la langue russe un réel pragmatisme et ne pratique aucune politique discriminatoire à l'égard des russophones ; les résultats positifs obtenus sont le fruit de ce parti pris évitant toute conflictualité.

En même temps, la promotion de la culture traditionnelle constitue également un rampart efficace contre une islamisation radicale de la société - par contagion notamment du proche Afghanistan - que le gouvernement kazakhstanais souhaite éviter à tout prix. Il encourage la pratique d'un islam très modéré, et notamment le port de costumes traditionnels kazakhes au lieu du voile56(*).

(c)Reddit.com

2. Le contrepoids occidental

Au sein de la diplomatie dite « multivectorielle » conduite par Astana, l'Occident constitue l'un des principaux contrepoids à la domination russe. Aussi le pays cultive-t-il avec soin les différents vecteurs de cette relation.

a) Pour l'Union européenne : un partenaire stratégique prometteur

Le Kazakhstan et le premier pays de la région avec lequel l'Union européenne a conclu dès 1995 un accord de partenariat et de coopération, étendu en 2015 par la signature d'un accord de partenariat et de coopération renforcé. L'Union européenne, premier partenaire commercial et investisseur étranger, avec un volume total d'échange de biens de 45 milliards d'euros en 2024, soit 37% du commerce extérieur total du Kazakhstan, est un partenaire économique majeur pour le pays.

En juin 2019 l'Union Européenne a adopté sa « Nouvelle stratégie pour l'Asie centrale »57(*), reposant sur trois priorités : la résilience, la prospérité et la croissance économique, et la coopération politique, affichant ainsi l'importance grandissante à ses yeux de cette région.

En 2022, dans le contexte de l'invasion russe en Ukraine et du plan « RePower EU » un protocole d'accord a été signé entre la Commission et le Kazakhstan dans le domaine des matériaux stratégiques58(*), des batteries et de l'hydrogène vert.

Le sommet UE/Asie centrale qui s'est tenu le 4 avril 2024 à Samarcande a donné lieu à l'établissement d'un partenariat stratégique entre l'Union européenne et l'Asie centrale.

Le Kazakhstan est, par ailleurs, le premier pays d'Asie centrale avec lequel l'Union européenne a engagé, en 2025, une négociation concernant la facilitation de la délivrance des visas et la réadmission des personnes (Voir IV.C. ci-après) - ce qui correspond à une demande de longue date de la Partie kazakhstanaise.

Si le Kazakhstan et l'Union européenne apparaissent avoir noué une relation privilégiée59(*), il reste au partenaire européen à mettre à profit les opportunités présentes, dans un environnement particulièrement concurrentiel du fait de la forte présence chinoise.

b) Avec l'OTAN : une coopération en demi-teinte - qui a le mérite d'exister

Les relations entre l'OTAN et le Kazakhstan ont débuté en 1992, au lendemain de l'indépendance du pays, lorsque le pays a adhéré au Conseil de coopération nord-atlantique. Le pays a adhéré en 1994 au Partenariat pour la paix (PPP) ; il dispose avec l'OTAN d'un partenariat limité, signé en 1994, sous forme d'un programme de partenariat individualisé, portant principalement sur la formation et l'interopérabilité. Depuis 2007, il bénéficie notamment du Programme de renforcement de la formation « défense » (DEEP)60(*).

La relation est positive et régulière, bien que peu approfondie ; le Kazakhstan n'envisage pas d'adhérer à l'OTAN. Depuis le déclenchement du conflit ukrainien, le partenariat s'est quelque peu distendu, et le Kazakhstan ne participe plus notamment aux exercices conjoints.

Cette relation est suivie de près par Moscou : récemment, la décision d'Astana de fabriquer certaines munitions au format OTAN a entrainé des vives réactions en Russie.

3. Avec la Chine : un partenariat essentiellement commercial et logistique

La Chine est un partenaire clé du Kazakhstan, qu'elle place au coeur de stratégie de ses Nouvelles routes de la soie. Elle investit massivement dans le pays : plus de 6000 entreprises chinoises opèrent au Kazakhstan, dans des secteurs tels les hydrocarbures, l'énergie, le transport et la logistique. La Chine constitue son deuxième importateur ainsi que son deuxième client, avec, en 2023, des échanges atteignant 30 milliards de dollars.

Les Nouvelles Routes de la Soie sont venues renforcer la position du Kazakhstan, par ailleurs membre de l'Organisation de la coopération de Shanghai, comme plaque tournante du transit eurasien, avec la montée en puissance du « Corridor central » : ainsi, le volume transporté via cet itinéraire est passé de 444 000 tonnes en 2021 à 4 165 000 tonnes en 2023, (x 9,4 en seulement deux ans). Cependant, le développement de la coopération économique avec la Chine reflète davantage le rôle croissant du Kazakhstan comme pays de transit que l'approfondissement de leurs relations bilatérales.

De plus, à partir de 2022, la route kazakhstanaise s'est vue utilisée pour l'exportation, à grande ampleur, de produits chinois à double usage à destination de la Russie61(*), ce qui a valu à certaines entreprises kazakhstanaises impliquées dans ce transit (« Kazstanex », « KBR-Technology », « Defence Engineering», etc.) d'être soumises à des sanctions secondaires des États-Unis.

La Chine dispose par ailleurs de coopérations au plan sécuritaire avec les autorités kazakhstanaises, liées notamment au voisinage entre le Kazakhstan et le territoire ouïghour de Xinjiang.

Fin août 2025, le président Tokaiev s'est rendu en Chine pour participer à la réunion de l`Organisation de coopération de Shangaï, à laquelle appartient le Kazakhstan, et à la huitième réunion du Conseil commercial bilatéral. Ce voyage fut pour lui l'occasion d'approfondir le partenariat stratégique entre les deux pays.

Certaines tensions persistent entre les deux pays, liées notamment à la détention en Chine de ressortissants chinois d'ethnie kazakhe. La question ouïghoure est également sensible. D'une manière générale, une certaine sinophobie ambiante demeure perceptible au Kazakhstan, qui s'est exprimée à plusieurs reprises par des manifestations hostiles, notamment en septembre 201962(*).

4. Une présence turque relativement modeste

Le Kazakhstan entretient avec la Turquie d'importantes relations diplomatiques, au plan politique, commercial et culturel. La Turquie est très présente dans les secteurs de la consommation et du BTP ; la coopération en matière de défense et d'armement a également connu une progression depuis 2022 (acquisitions de drones Bayraktar).

Cependant, malgré la proximité linguistique, la participation du Kazakhstan à l'Organisation des États turcs (OET)63(*) et la popularité dans l'opinion publique kazakhstanaise du Grand Turan64(*), le partenariat avec la Turquie demeure relativement en retrait65(*). La Turquie reste principalement une destination d'émigration (travail, études).


* 41 Le Kazakhstan est notamment signataire du Traité de Semipalatinsk (2009) et du Traité de l'interdiction de l'arme atomique (2017).

* 42 Processus lancé en 2020 par Donald Trump, en vue d'encourager les pays arabes notamment à normaliser leurs relations avec Israël.

* 43 Instance créée le 14 janvier 2026 par Donald Trump en vue de vise à faire respecter la phase 2 du plan de paix à Gaza.

* 44 Ces événements, connus sous le nom de Kandy kantar (« janvier sanglant ») se sont déroulés au cours de la première semaine de janvier 2022 : un mouvement de protestation socio-économique, dont l'élément déclencheur fut la hausse du prix du gaz naturel liquéfié, a entraîné dans plusieurs villes du pays et notamment à Almaty des émeutes d'une intensité et d'un degré de violence inusités, que le pouvoir en place qualifia de « tentative de coup d'Etat ». Débordé par cette situation, le Président Tokaiev demanda l'aide du Président Poutine, de sorte que dès le lendemain fut déployée dans le pays une force de 3000 à 4000 soldats de l'OTSC dont près de la moitié était constituée par des militaires russes de la 45ème brigade spéciale aéroportée. En quelques jours la situation redevint sous contrôle, l'état d'urgence put être levé et les troupes de l'OTSC se retirèrent.

Le bilan officiel de ces événements est de 238 morts et un millier de blessés ; 5800 personnes ont par ailleurs été arrêtées.

C'est à la suite de cet épisode sanglant que le Président Tokaiev a lancé une série de réformes visant à moderniser les institutions politiques et économiques du pays. Des élections anticipées se sont tenues en novembre 2022, à l'issue desquelles le Président Tokaiev a été réélu dès le premier tour avec 81% des voix.

* 45 Il a notamment affirmé, faisant référence à l'intervention de l'OTSC, que la Russie « ne devrait pas essayer de s'attribuer le rôle de sauveur, car personne ne va servir et se prosterner ».

* 46 S'agissant du conflit russo-ukrainien toutefois, tout en adoptant un ton moins critique envers la Russie, il se borne à faire part de sa tristesse en déclarant : « Nous ne devons pas permettre aux peuples fraternels russe et ukrainien de se séparer pour des dizaines, voire des centaines d'années avec des rancunes qui ne cicatrisent pas ».

* 47 Document en 37 points signé à l'occasion du 30ème anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre les deux pays.

* 48 Cf https://www.aa.com.tr/fr/monde/la-russie-et-le-kazakhstan-signent-une-déclaration-historique-pour-renforcer-leur-coopération-bilatérale/3742144

* 49 Source : Novastan, Avec de nouveaux blindés, le Kazakhstan fait évoluer son armement pour une diversification prudente, 6 janvier 2026.

* 50 Véhicule blindé léger développé à partir de la plateforme turque Cobra II d'Otokar, ce véhicule multirôle est le fruit d'une coopération industrielle entre ingénieurs kazakhs et turcs, illustrant la montée en puissance progressive d'un savoir-faire local adossé à des partenaires étrangers.

* 51 Le Taimas 8×8 repose sur le châssis de l' Otokar Arma turc, confirmant la solidité du partenariat avec Ankara, tout en y associant une tourelle d'origine chinoise. Le Taimas 8×8 marque pour le Kazakhstan l'ambition de ne plus se limiter à l'assemblage de plateformes étrangères, mais de structurer une capacité industrielle plus autonome et technologiquement intégrée.

* 52 Le Terrex Barys-A 8×8 met l'accent sur la modularité, la protection de l'équipage et l'intégration de systèmes numériques avancés. Le 6 décembre 2024, KPE a signé un accord de coopération stratégique avec le groupe singapourien ST ENGINEERING, marquant une inflexion notable dans l'orientation industrielle du pays. Cette collaboration a abouti, le 5 avril 2025, à la présentation du premier prototype du Terrex Barys-A 8×8, dérivé de la plateforme singapourienne Terrex 2, déjà en service au sein des forces armées de Singapour. Elle marque également les premiers pas d'Astana dans le développement d'une industrie de défense non alignée sur les sphères russe ou turque.

* 53 Le centre spatial de Baikonour a été construit par l' Union soviétique et inauguré en 1955. Les lancements commencent en 1957 avec les tirs de la fusée R7, lanceur du premier satellite Spoutnik 1. Puis ce fut le vol de Youri Gagarine dans l'espace.

Sa position fut un certain temps inconnue, maquillée par l'URSS.

Le site, d'une superficie de 6 717 km2 est actuellement loué et administré par la Fédération de Russie en tant qu'enclave jusqu'en 2050.

* 54 La doctrine russe définit, comme au temps de l'Empire puis de l'Union soviétique, la catégorie hybride des « compatriotes » (sootetchestvennik) russes, la « citoyenneté » relevant de l'État et la « nationalité » conçue comme une identité ethnique et inaliénable.

Une loi votée en 2010 par la Fédération de Russie a légitimé la notion de « compatriote » pour désigner des citoyens russes, ainsi que leurs descendants, pouvant vivre à l'étranger mais conservant un « lien spirituel sinon quasi génétique » avec leur pays d'origine. Cette loi vise tout particulièrement les populations qui, historiquement - l'impérialisme russe ayant connu, au fil des siècles, des avatars divers -, ont permis la colonisation par la Russie ou l'URSS de différents territoires.

Or, dans le discours poutinien, l'appartenance ethnique prime souvent sur la nationalité juridique. Cette vision des choses permet en outre de légitimer des interventions dans les pays accueillant ces « compatriotes ».

La langue constitue à cet égard un marqueur central de cette notion hybride, ce qui fait de la russophonie un enjeu géopolitique majeur. Pour le Kremlin en effet, ces russes de l'étranger constituent les soldats potentiels de la guerre d'influence qu'il conduit notamment dans les anciennes républiques soviétiques, et constituent les bases de ses nouvelles « sphères d'influence ».

La télévision par câble et par satellite constitue un vecteur privilégié pour renouer le contact avec ces communautés, ciblées par une propagande jouant sans vergogne sur l'émotion pour aviver un sentiment national d'autant plus puissant qu'il s'appuie sur la nostalgie d'un passé souvent fantasmatique et sur un sentiment identitaire qui, quelle que soit la réussite d'une intégration, demeure fort.

* 55 Voir notamment le reportage https://www.arte.tv/fr/videos/129256-000-A/kazakhstan-se-derussifier-a-tout-prix/.

* 56 Le voile intégral est interdit au Kazakhstan.

* 57 Cette approche a été renforcée, en septembre 2022, avec l'objectif du « Global Gateway », présenté par la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, lors de son discours sur l'état de l'UE, visant à renforcer l'interconnexion de l'UE avec le reste du monde.

Il s'agit d'une stratégie de plus de 40 milliards d'euros de dépenses en technologie et en infrastructures, considérée comme une réponse aux « Nouvelles routes de la Soie ».

* 58 Le Kazakhstan produit 19 des matières premières essentielles à l'économie de l'Union européenne ; le président Tokaiev a déclaré que son pays pouvait « devenir un fournisseur fiable pour l'industrie de l'Union européenne ».

* 59 Cf https://euractiv.fr/news/lue-reflechit-a-sa-strategie-alors-que-le-kazakhstan-renforce-son-partenariat-avec-la-chine/

* 60 Cf https://www.nato.int/fr/what-we-do/partnerships-and-cooperation/relations-with-kazakhstan.

* 61 La note de l'IFRI précitée recense les faits suivants : Depuis 2021, « la Chine a quadruplé ses livraisons de voitures au Kazakhstan (61 400 unités), doublé celles d'ordinateurs (6 millions d'unités) et augmenté de 10 % celles de matières plastiques et de produits en plastique. Les livraisons de tracteurs au Kazakhstan ont été multipliées par trente, passant de 20 800 unités en 2021 à 623 300 unités en 202330. Les importations de camions ont été multipliées par dix, passant de 127 000 unités en 2021 à 1,3 million d'unités en 2023. Les livraisons de voitures particulières ont été multipliées par huit, passant de 103 400 unités (2021) à 835 300 unités (2023). Les importations de machines à laver ont été multipliées par six au cours de la même période, passant de 13 600 unités à 82 400 unités. Les livraisons de générateurs électriques ont été multipliées par six, passant de 25 600 unités à 150 000 unités. Les électrodes et les balais de charbon ont commencé à être importés en quantités beaucoup plus importantes, passant de 16 700 unités les années précédentes à 69 600 unités. Les livraisons de chauffe-eau et de radiateurs électriques ont presque doublé, passant de 58 700 unités à 108 000 unités. »

* 62 Voir notamment : Courrier international, 12 septembre 2019 : Au Kazakhstan, la Chine conspuée.

* 63 L'OET est une organisation internationale regroupant les États de langues turciques. Elle vise à promouvoir le développement fraternel entre ces pays, dans les domaines économique, énergétique et culturel.

* 64 Le « Grand Turan » est un projet, initialement promu par le Parti des Jeunes Turcs au début du XXème siècle, visant l'union centrale asiatique des nations turciques.

* 65 A titre de comparaison, en 2023, le commerce extérieur du Kazakhstan avec la Turquie atteignait à peine 6 milliards de dollars, contre 27 milliards de dollars avec la Russie. De même, les investissements russes dans le pays dépassent 50 milliards de dollars, contre seulement 4,6 milliards de dollars pour la Turquie.

Partager cette page