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Egalité des femmes et des hommes dans le sport : comme dans le marathon, ce sont les derniers mètres les plus difficiles

21 juin 2011 : Egalité des femmes et des hommes dans le sport : comme dans le marathon, ce sont les derniers mètres les plus difficiles ( rapport d'information )

ANNEXES DE LA DEUXIÈME PARTIE

Annexe 1 - Comptes rendus des auditions

Annexe 2 - Compte rendu de visite

Annexe 3 - Liste des actions mises en oeuvre par l'Union nationale du sport scolaire (UNSS) pour favoriser la pratique féminine

Annexe 4 - Contribution écrite de l'Association des maires de France (AMF)

Annexe 5 - Blanquefort et parité - Rétrospectives des actions menées depuis 2001

Annexe 6 - Répartition femmes-hommes par fédération pour l'ensemble des sportifs de haut niveau

ANNEXE 1 - COMPTES RENDUS DES AUDITIONS

Audition de Mme Edwige Avice,
vice-présidente du Bureau de prévision économique (BIPE), ancienne filiale de la CDC) et ancien ministre (première femme en charge du portefeuille des sports)

(25 novembre 2010)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente, Je souhaite la bienvenue à Mme Edwige Avice, qui inaugure notre série d'auditions sur les femmes dans le sport. Vous avez été la première femme ministre des sports en France. Je sais, pour vous avoir alors côtoyée comme adjointe aux sports à la mairie de Clermont-Ferrand, que vous avez vécu, alors, quelques moments déconcertants. Je me souviens notamment de la courageuse décision par laquelle vous aviez demandé à la Fédération de rugby de boycotter le championnat qui devait se tenir en Afrique du Sud, et qui avait eu le don d'agacer son président d'alors, Albert Ferrasse, peu enclin à admettre un tel acte d'autorité venant d'une femme. Bien vous en avait pris, pourtant, car il avait su ensuite évoluer et était le premier à se féliciter de la présence de jeunes filles dans les clubs.

Nous souhaiterions connaître votre point de vue, Madame la Ministre, sur la situation, aujourd'hui, des femmes dans le sport, qu'il s'agisse des pratiques ordinaires comme du sport de haut niveau et de leur place dans les fédérations.

Mme Edwige Avice, vice-présidente du Bureau de prévision économique (BIPE), et ancien ministre. - Si j'ai été neuf ans ministre déléguée au temps libre, à la jeunesse et aux sports, je suis ingénieur financier de formation, métier que j'ai continué d'exercer au long de ma vie professionnelle. J'ai ainsi dirigé douze ans une entreprise financière vouée aux investissements dans les domaines de la défense (au niveau des PME), de l'aéronautique et de l'espace. Mes fonctions actuelles au Bureau de prévision économique m'amènent également à travailler sur des sujets pointus, liés aux pôles de compétitivité.

J'ai donc mené de front une activité dans deux domaines, et j'ai à plusieurs reprises été appelée par les ministres en charge pour mener des travaux tantôt sur les questions de défense, avec Alain Richard, tantôt sur les questions sportives avec Marie-George Buffet et Jean-François Lamour. C'est ainsi que j'ai dirigé, par exemple, le Conseil national des activités physiques et sportives et qu'à la demande du président du Comité national olympique et sportif français, Denis Masseglia, reprenant une idée d'Henri Sérandour, son prédécesseur, et d'André Auberger, paraplégique à la suite d'une blessure reçue au cours de la guerre d'Algérie, et qui a dirigé le mouvement handisport, je travaille aujourd'hui à la création d'une Fondation du sport français.

Comme universitaire et grande voyageuse, j'ai côtoyé beaucoup d'étudiants de toutes nationalités, qui ont donné un horizon international à ma vision de la situation, laquelle ne porte pas toujours à l'optimisme. Le rapport 2009 sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement montre assez que nous sommes loin du compte pour ce qui concerne les femmes, notamment en matière de lutte contre les mariages précoces.

Dans les différents métiers que j'ai exercés, j'ai pu constater que les femmes n'étaient guère présentes et que seules les plus pugnaces, comme Annette Roux, vraie porteuse de projet, parvenaient à se faire une place au soleil. Même chose dans le monde politique, où la France est encore montrée du doigt. Le constat vaut aussi pour le monde syndical, qui a perdu Nicole Notat, et le monde associatif - il y a probablement plus de femmes à la tête de fédérations sportives que de grands mouvements associatifs.

François Mitterrand, lorsqu'il était dans l'opposition, avait bâti un contre-cabinet qui comptait une femme, Marie-Thérèse Eyquem, hélas décédée avant qu'il n'arrive au pouvoir. Et c'est ainsi que j'ai été appelée au portefeuille des sports. Je dois reconnaître que le monde politique et les fédérations sportives ont vite oublié mon appartenance au sexe féminin pour s'intéresser avant tout aux projets que je défendais : réforme du statut des clubs - on se souvient des fameuses caisses noires de Saint-Etienne -, reconnaissance des missions de service public, reconnaissance des acquis professionnels et organisation de filières éducatives, toutes choses inscrites dans la loi de 1984, statut, aussi, des athlètes de haut niveau - tant j'avais été frappée par la différence avec ce qui prévalait alors aux États-Unis.

Je n'ai donc pas eu le sentiment que le monde sportif fût allergique à la prise de responsabilité des femmes, qui me semble poser beaucoup plus de problèmes, ainsi que je l'ai dit, dans le monde associatif. A l'entrée en vigueur de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, en 1981, un rapport de l'Insee présentait des chiffres accablants. Il apparaissait ainsi qu'une femme mère de deux enfants engagée dans la vie professionnelle travaillait en moyenne 39 heures de plus par semaine qu'un homme ! Même écart pour les loisirs : lorsque les hommes se livraient à des activités associatives ou sportives, les femmes restaient cantonnées à l'accueil de la famille, des vieux parents, ou à l'accompagnement des enfants au jardin public...

Nous n'en sommes plus là. Et les femmes accèdent aujourd'hui à des responsabilités plus élevées. C'est ainsi que l'on constate, partout dans le monde, que la place des femmes dans l'enseignement, en même temps qu'elle devient moins lourde dans le primaire et le secondaire, progresse à l'université. Dans le domaine sportif, les choses ont évolué au même rythme que la société. Dans le sport de haut niveau, les femmes sont de plus en plus nombreuses. Et cela est important, car elles jouent, pour toutes, un rôle de locomotive, d'autant qu'elles prennent bien souvent, ensuite, des responsabilités fédérales. Je pense notamment à Brigitte Deydier qui fut directrice technique nationale de la Fédération française de judo. De plus en plus, les disciplines olympiques s'organisent pour laisser place aux femmes. Je pense au pentathlon, où elles font merveille, ou à la natation, dans le sillage de Monique Berlioux, devenue directrice du Comité international olympique (CIO).

Outre que les femmes sont de plus en plus nombreuses à mener une vie active - 70 % des 25-55 ans travaillent - en partie grâce à une politique familiale beaucoup plus favorable en France que chez beaucoup de nos voisins européens, dont l'Allemagne, les évolutions démographiques jouent également. L'espérance de vie des femmes est supérieure de sept ans à celle des hommes. Les femmes de plus de 50 ans ont infléchi les pratiques sportives. C'est sous leur influence que se sont ainsi développés les sports de nature. Je recherche d'ailleurs, au sein de l'association de préfiguration de la Fondation du sport, des projets innovants dans le domaine sportif.

Pour avoir travaillé avec l'association « Ni putes ni soumises », je sais que des freins culturels persistent cependant. Brigitte Deydier s'est également penchée sur la question. Les jeunes filles des banlieues ont bien du mal à exercer certains sports... Il faut en avoir conscience... Je le dis pour avoir vu, au Qatar, une déléguée hollandaise vanter devant une assemblée de femmes voilées les mérites de la natation...

Mme Christiane Kammermann. - Au Moyen-Orient, les femmes se baignent tout habillées...

Mme Gisèle Printz. - Un peu comme chez nous, naguère...

Mme Edwige Avice. - En revanche, on trouve de plus en plus de femmes parmi les athlètes de haut niveau. Elles sont plus de 40 % dans les délégations. Là, l'effet d'attraction joue à plein. Voyez notre championne d'escrime, cette jeune antillaise si pugnace, voyez les effets du phénomène Laure Manaudou, pour la natation, comme en son temps Colette Besson, pour l'athlétisme.

Je formulerai une réserve, cependant. Plus cruciale est, pour les femmes, la question de l'entraînement. Un surentraînement peut conduire une femme de moins de 30 ans à l'ostéoporose, qui ne touche en temps normal que les femmes beaucoup plus âgées. Le phénomène de la puberté réclame aussi la plus grande attention. Il n'est pas admissible qu'une jeune athlète se retrouve dix ans plus tard dans l'incapacité d'avoir des enfants, ou qu'elle devienne victime d'obésité dès qu'elle cesse la pratique intensive.

Pour ce qui est de la progression des femmes au sein des appareils, notre vieille culture patriarcale ...

Mme Michèle André, présidente. - Héritée du code Napoléon...

Mme Christiane Kammermann. - N'oublions pas les avancées, toutefois.

Mme Edwige Avice. - ... a longtemps été un frein puissant. Les choses ont beaucoup changé depuis le temps que la femme était considérée en tout comme mineure, mais il faudra encore du temps pour que les choses évoluent : ce sont les personnes qui disposent de temps qui exercent des responsabilités au sein des associations, et donc souvent des personnes qui sont à la retraite. Elles y viennent avec leur âge, et la culture de leur temps... d'où la survivance de certains stéréotypes.

En politique, le nombre compte. Lorsque je suis entrée à l'Assemblée nationale, mon arrivée a multiplié par deux le nombre de femmes dans mon groupe, qui n'en comptait jusqu'alors qu'une seule. Voilà qui ne porte pas à la hardiesse, surtout quand ces messieurs ouvrent ostensiblement leur journal quand vous prenez la parole...

Mme Françoise Laborde. - Vous dites que le monde sportif est moins hermétique. Cela ne tient-il pas au fait que la concurrence n'y est pas la même, puisqu'il existe des disciplines masculines et féminines ?

Mme Edwige Avice. - Les femmes sont nombreuses dans les associations sportives et sociales, mais elles le sont moins si l'on ne regarde que le haut de l'échelle. Auditionnez Françoise Sauvageot, présidente de la Fédération française d'éducation physique et de gymnastique volontaire, et vice-présidente déléguée du Comité national olympique et sportif français : son expérience vous sera très précieuse.

Mme Michèle André, présidente. - C'est Alain Calmat qui, le premier, avait exigé un minimum de femmes dans les conseils d'administration. Je me souviens de l'effarement du comité de pétanque de Clermont-Ferrand découvrant qu'il leur fallait élire au moins une femme. Ce fut la femme du président...

Mme Edwige Avice. - On retrouve là quelque analogie avec la politique...

Un dernier mot sur le sport de haut niveau, pour rappeler que la mixité n'y est pas toujours facile à gérer. On a connu certains problèmes de harcèlement dans les vestiaires... Se pose aussi la question de la difficile relation entre une jeune sportive et son coach : voir la saga Laure Manaudou... Je sais que Roselyne Bachelot enquête sur toutes ces questions, auxquelles sa qualité de membre de l'Observatoire de la parité l'a sensibilisée.

J'en viens au sport de masse, où le rôle des femmes est très important. C'est le cas dans le sport-santé ou le sport de nature, où la présence des femmes a beaucoup aidé à mieux prendre en compte les marginalités - liées au handicap, au chômage, à l'âge, à la vie des banlieues... On a vu naître de nouveaux équipements, des bases de loisir. Les femmes ont imposé des pratiques associant mère et enfants. Les fédérations sportives ont repris des objectifs sociaux issus du mouvement ouvrier catholique, rural ou des mouvements caritatifs ou laïcs. On a vu naître d'importantes innovations, comme celles de la Fédération sportive et culturelle de France, qui, parmi de nombreux projets, aide par exemple une famille à sortir de sa banlieue le temps d'un week-end en proposant à chacun une activité sportive, ou celles de l'Éducation physique dans le monde moderne (EPMM), qui, via l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE), proposait aux chômeurs une formation sportive pour les sortir du repli sur soi.

On a vu également exploser la pratique des sports de nature, notamment la randonnée, qui présente aussi l'avantage de pouvoir s'adapter aux publics spécifiques - personnes handicapées ou milieux défavorisés. Roselyne Bachelot a voulu développer les associations sport-santé, pour une pratique du sport tout au long de la vie. Beaucoup de femmes y sont impliquées, qui sont à l'origine d'initiatives comme celle du Nord-Pas-de-Calais, où une femme qui inscrit son enfant au foot se voit proposer la possibilité de pratiquer un sport. Je pense également à l'association Ciel Bleu qui se rend dans les maisons de retraite et propose des activités aux femmes atteintes de la maladie d'Alzheimer.

On assiste aussi à l'essor de la fitness, mais plus généralement dans des installations privées et payantes, loin d'être accessibles à tous puisque les cotisations y vont de 60 jusqu'à 3 000 euros.

Les choses bougent aussi en Europe, où l'on a vu apparaître dans les statistiques un « indice du bonheur brut », preuve que la notion de bien-être y gagne en faveur. Le ministère de la Défense de Belgique n'a-t-il pas, d'ailleurs, créé en son sein une division du bien-être, qui, pour s'adresser à des hommes - qui représentent la majorité de l'effectif - n'en est pas moins tenue par des femmes.

J'ai travaillé avec des équipes médicales, qui ont mis en évidence le rôle de l'activité musculaire dans le bien-être : l'expérience de personnes handicapées dont les jambes sont stimulées pour actionner les roues d'un vélo montre que les muscles ainsi mis en action envoient au cerveau des signaux et des hormones qui favorisent le bien-être.

Mme Gisèle Printz. - Je ne suis pas une grande sportive. Il faut dire que, de mon temps, nous n'avions guère d'autre activité sportive que la marche... On n'apprenait pas à nager. Il me semble que, si le sport santé nature attire davantage les femmes que le sport de compétition, c'est qu'il est plus familial, et moins astreignant. Son développement me semble une bonne chose.

Mme Edwige Avice. - Pour avoir connu de nombreux sportifs de haut niveau, je n'ai pas constaté une moindre énergie ou moins de volonté de vaincre chez les femmes. Je dirai même qu'au contraire, dans la mesure où l'on a beaucoup cherché à développer l'esprit de compétition chez les filles, elles sont souvent plus combatives que les garçons. Elles en veulent !

Mme Christiane Kammermann. - Vous avez souligné combien le sport est source de mieux-être, c'est important, et je vous remercie pour tout ce que vous nous avez appris.

Mme Edwige Avice. - Une restriction cependant : on oriente encore davantage les filles vers les sports individuels plutôt que vers les sports collectifs, comme le foot.

Mme Christiane Kammermann. - Il est des sports collectifs moins violents que le foot, comme le basket ou le volley-ball.

Mme Edwige Avice. - Les filles savent aussi s'illustrer dans les sports réputés violents. En rugby, les Oursonnes de Tarbes sont légendaires... Les sports collectifs sont aussi une éducation à la vie en société. S'ils étaient plus souvent mixtes, ce serait une bonne chose pour les banlieues.

Mme Christiane Kammermann. - Le sport est important pour les jeunes. Je suis mère de cinq enfants. Mon mari et moi les avons toujours poussés vers les activités sportives qui se pratiquaient dans la ville de bord de mer où nous habitions. La voile, le ski nautique, leur ont heureusement permis d'éviter les écueils sur lesquels s'échouent trop souvent les jeunes de cet âge...

Mme Edwige Avice. - Il est de merveilleuses championnes de voile.

Mme Gisèle Printz. - On ne parle pas assez du sport féminin.

Mme Edwige Avice. -On parle beaucoup du tennis féminin.

Mme Christiane Kammermann. - Il est des sports plus féminins que d'autres. Il faut savoir rester femmes...

Mme Françoise Laborde. - Pour avoir été présidente de club de tennis, j'ai pu constater que les filles ne sont pas toujours encouragées à poursuivre dans le haut niveau. A l'adolescence, les parents s'inquiètent : ils ne veulent pas qu'elles oublient leur féminité...

Mme Edwige Avice. - Les parents se projettent parfois trop dans l'avenir sportif de leurs enfants.

Mme Michèle André, présidente. - Je vous remercie pour votre présentation tout à la fois réaliste et optimiste.

Mme Edwige Avice. - Le milieu du sport n'est pas pire que d'autres.

Mme Michèle André, présidente. - Il est peut-être plus exposé médiatiquement.

Mme Edwige Avice. - Il souffre peut-être, comme je l'ai dit, d'un effet de retard : les structures sont souvent gérées par des personnes d'une autre génération.

Mme Michèle André, présidente. - De même qu'on est élevé par sa grand-mère, dans la mesure où les jeunes mères reproduisent ce qu'elles ont connu. Je rejoins l'observation de Mme Printz. On ne se souciait guère, autrefois, de loisir pour les jeunes filles. Aux garçons, le sport, aux filles, la couture : il s'agissait avant tout de les préparer à leur métier de femmes.

Mme Edwige Avice. - Mon père, lorsque j'étais ministre, avait coutume de me dire : « J'espère que tu auras un jour un métier sérieux. »

Mme Michèle André, présidente. - Merci encore une fois, Madame la Ministre, pour votre présentation souriante et dynamique du sport féminin.

Audition de M. Thierry Terret,
professeur à l'Université de Lyon I, directeur du Centre de recherche et d'innovation sur le sport (CRIS-EA 647),
co-auteur d'une « Histoire du sport féminin »

(25 novembre 2010)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Professeur à Lyon I, M. Thierry Terret dirige le Centre de recherche et d'innovation sur le sport ; il est aussi co-auteur d'une « Histoire du sport féminin ».

Notre délégation a onze ans. Elle veille à l'égalité dans les lois et les décisions. Elle a choisi de travailler, comme chaque année, sur une thématique sur laquelle elle rendra ses conclusions avant l'été. Puisque nous amorçons aujourd'hui ce travail, pouvez-vous nous donner votre vision du sport féminin ?

M. Thierry Terret, directeur du Centre de recherche et d'innovation sur le sport. - « L'Histoire du sport féminin » a plus de douze ans ; j'ai commis une dizaine de livres depuis lors.

L'invention du sport dans le dernier quart du XIXème siècle est une invention masculine, par les hommes, pour les hommes.

Mme Michèle André, présidente. - On s'en doutait...

M. Thierry Terret. - Le principe d'une séparation des sexes dans la société française de cette époque trouvait ainsi à s'exprimer. La défaite de Sedan avait mis à mal la communauté mâle, si je puis dire, et les fils des pères vaincus avaient besoin de se retrouver dans un « entre-soi » pour reconquérir leur virilité. S'y ajoutait la conviction d'une inégalité hommes-femmes.

Deuxième facteur, le sport repose sur une dimension corporelle, donc sexuelle. Les tabous étaient encore plus importants s'agissant des femmes, dont le corps est condamné à l'invisibilité et à l'immobilité alors que celui des hommes est visible et mobile.

La dimension institutionnelle est le troisième facteur. Les premières structures associatives sportives sont le fait d'hommes, et le contraire aurait entraîné un questionnement sur la démocratie et le droit de vote à l'échelon local voire national, une mise en danger des fondements patriarcaux de la IIIème République - L'Union des sociétés françaises des sports athlétiques (USFSA) a été fondée en 1887 et ne laisse pas davantage de place aux femmes.

Viennent ensuite, quatrième facteur, les symboliques associées à la pratique sportive. Ces éléments fondamentaux de la pratique sportive que sont la force, le principe de domination, le progrès, la maîtrise technique et technologique, sont associés à la masculinité hégémonique dans des sociétés occidentales comme la France.

Tout cela justifie que la pratique sportive soit masculine et explique que jusqu'en 1914, on traverse une période de critique, voire de rejet des pionnières. Les premières structures sportives ne délivrent d'ailleurs pas de licence aux femmes. Un tel rejet des sportives se vérifie plus généralement dans les pays qui pratiquent le sport ainsi que dans les structures internationales. Pierre de Coubertin le dira explicitement plus tard : « il n'y aura point d'olympiades femelles ». Absentes de la plupart des structures, soumises à une critique sociale forte et partagée dans la presse comme dans les milieux scientifiques et éducatifs, quelques femmes sportives dérogent pourtant à l'ordre du genre ; elles prennent des risques car elles heurtent les regards (il n'y a pas de stades, le sport doit se pratiquer dans l'espace public). L'on vilipende surtout les cyclistes, la centaine de femmes qui s'adonnent à la bicyclette, cet attribut masculin, synonyme de vitesse, d'ouverture des frontières et de maîtrise technologique. Les médecins dénoncent même leur attitude « vicieuse » sur le vélo, et dangereuse pour la maternité.

En revanche, l'on valorise la dimension hygiénique de la gymnastique, qui n'est pas encore un sport à cette époque. Cette activité est associée à des valeurs de santé et 3 % de ses structures sont ainsi ouvertes aux femmes. Les sportives ne sont tolérées que lorsqu'elles souscrivent à un principe de mise à distance physique ou sociale. En alpinisme, par exemple, le Club alpin français, créé en 1874, accueille des femmes qui représentent déjà 10 % de ses membres dans les années 1880. Elles demeurent en tenue civile, donc féminine, quand elles partent en randonnée, puis passent une tenue plus adaptée, donc plus masculine, une fois le tout dernier refuge atteint, c'est-à-dire loin des regards. C'est aussi parce qu'à 200 mètres de haut on ne les voit pas, que les femmes peuvent pratiquer le ballon dirigeable au sein de la Stella, le premier club féminin. Enfin, une frange très réduite de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie s'adonne au tennis, à la chasse et à l'escrime, dans des lieux écartés, comme les villas des bords de mer.

La Première Guerre mondiale ouvre une seconde étape. Les hommes sont envoyés au front, d'où une division sexuelle de la France. Leur contrôle s'affaiblit et les femmes prennent leur place dans les usines; elles démontrent qu'elles sont capables de le faire, et osent des pratiques jusque-là interdites (athlétisme, football). Les premiers clubs spécifiquement féminins se mettent alors en place, un premier championnat féminin de France d'athlétisme étant organisé en 1917. Si ces structures ont été créées et présidées par des hommes, Alice Milliat, accède en 1918 à la présidence du Femina Club, la structure la plus importante, puis elle crée une fédération multisports, la Fédération des sociétés féminines de France ; elle prend en 1919 l'initiative de rencontrer Pierre de Coubertin pour lui demander d'ouvrir les Jeux olympiques aux femmes et, quand il refuse, elle crée des jeux féminins, sous forme d'une compétition internationale en 1921 - ce sont les journalistes qui parlent alors d'olympiades - puis de véritables « Olympiades féminines » en 1922, 1926, 1930 et 1934. Elle met également en place une sorte de CIO au féminin avec la Fédération sportive féminine internationale. Aussi est-elle mondialement connue, et les étrangers s'étonnent qu'elle n'ait pas de rues ou de collèges à son nom en France.

Le développement du sport féminin après-guerre passe ainsi par des clubs féminins. Avec l'éclatement de l'USFSA en de multiples fédérations uni-sport entre 1919 et 1920. Plusieurs de celles-ci s'ouvrent aussitôt aux femmes (natation), d'autres les suivent dans les années 1930 souvent sous la pression des fédérations internationales. En effet, Coubertin parti en 1925, le CIO s'ouvre lentement aux femmes, avec le baron belge Henri de Baillet-Latour de même que la fédération d'athlétisme internationale (IAAF). Les initiatives d'Alice Milliat ne se remettront pas de cette nouvelle attractivité des anciennes structures masculines. Toutefois, ces conquêtes restent limitées par une vision stigmatisante, et le sport féminin reste confronté à un triple défi : celui de la sexualité, avec le soupçon d'homosexualité et le thème si courant de la dégénérescence ; celui de la morale, la professionnalisation étant associée à des valeurs négatives ; celui de l'esthétique, car la spécialisation et la fatigue sont jugées non-conformes à la féminité et peu adaptées à la bonne épouse ou à la bonne mère...

Mme Gisèle Printz. - Famille, patrie...

M. Thierry Terret. - Scientifiques et journalistes ont été très attentifs à l'athlétisme lors des Jeux olympiques d'Amsterdam en 1928 : fallait-il laisser les femmes courir le 800 mètres et un tel effort était-il compatible avec la féminité ? La chute d'une concurrente à l'arrivée suscite un tel scandale que le 800 mètres ne figure plus dans le programme féminin jusque dans les années 1960...

Les fédérations masculines adaptent les règlements à la fragilité supposée des femmes : on réduit le terrain, on prend des poids moins lourds... Le conservatisme de Vichy ne remet pas en cause cette évolution ; au contraire, toutes les fédérations féminines autonomes sont supprimées par une loi de 1940.

De là jusque dans les années 1960, le sport féminin connaît une évolution continue et sous contrôle, quel que soit le régime. La dynamique reste très importante sous Vichy, pour les femmes comme pour les hommes, et la pratique sportive se développe dans les années 1950 et 1960 : 10 % des Français pratiquent un sport à la fin des années 1950, 30 à 35 % à la fin des années 1960, mais les femmes ne représentent toujours que 6,7 % des licenciés au début des années 1960 et 10 % en 1970 - elles pratiquent de plus en plus, mais essentiellement en dehors des fédérations. L'événement sportif, s'il entre dans la vie quotidienne des Français, reste masculin qu'il s'agisse de la presse, de son lectorat ou encore des principaux sportifs. L'on ne compte que 10 % de femmes dans les délégations aux jeux olympiques et quand Michèle Ostermeyer remporte une médaille d'or de lancer de disque aux jeux de Londres, en 1948, pas un journaliste n'est présent ; la presse ne commence à s'intéresser à elle qu'à ses deuxième et troisième médailles. Le silence, retombé autour d'elle quelques semaines après, reflétait les attentes limitées des lecteurs de l'époque. Si celles-ci augmentent du temps de Kiki Caron, de Colette Besson et des soeurs Goitschel, elles n'ont rien de comparable avec la présence d'un Jean-Claude Killy par exemple. Le discours médiatique, politique et journalistique continue de relayer les anciennes représentations essentialistes et les textes officiels demeurent ceux des années 1920 à l'image du Règlement général d'éducation physique - méthode française, qui explique que « les femmes ne sont point faites pour lutter mais pour procréer ».

Mme Michèle André, présidente. - Pourrez-vous nous le communiquer ?

M. Thierry Terret. - Bien sûr. Il a été rédigé par le colonel Boigey, à Joinville en 1925.

Le discours des journalistes stigmatise les sportives. Moins présentes, elles sont montrées comme « femmes de ... », épouses. Les photographies comme le corps des articles tendent à les sexualiser, par exemple en ne les représentant pas en tenue de sport, mais en robe, en train de se maquiller, et l'on parle plus de celles qui réussissent dans des sports connotés comme féminins.

A la fin des années 1960, nous entrons dans une autre période. La pratique sportive connaît une inflexion vers le haut, en partie sous l'influence de l'école car l'éducation physique devient sportive et le report à 16 ans de l'âge scolaire place les adolescentes, toutes les adolescentes, en situation d'expérience sportive à un âge de construction de leur identité. En 1981, presque autant de femmes que d'hommes pratiquent un sport (43 %). Cela ne semble pas lié à Mai 68, la mouvance féministe n'ayant pas eu plus d'influence à cet égard que les suffragettes de la Belle époque : il n'y a pas de recoupement entre leur engagement et le sport, cette institution masculine ne leur inspirant pas un discours militant. La méta-analyse d'une soixantaine d'études internationales sur le « bodybuilding » révèle d'ailleurs que la moitié des articles y dénoncent une aliénation de la femme, l'autre moitié concluant en sens opposé à une émancipation.

Du football en 1970 à la boxe en 1986, les dernières fédérations récalcitrantes s'ouvrent aux femmes, avec, dans le cas de la Fédération française de foot, le projet d'occuper les tribunes par des matchs féminins avant les grandes rencontres, et l'espoir d'inciter les futures mères à envoyer leurs enfants dans les clubs. Même normalisation dans les programmes : en athlétisme, par exemple, le 400 mètres haies, longtemps soupçonné d'agiter les organes internes, devient féminin en 1976, le marathon en 1980, le 10 000 mètres en 1985, le triple-saut en 1990, le marathon en 1994, le 5 000 mètres en 1995 et le 3 000 mètres steeple en 2000 seulement. Les adolescentes peuvent aujourd'hui s'identifier à des championnes ; Jeannie Longo, Mary Pierce, Laura Flessel, Laure Manaudou ont engrangé un capital de sympathie auprès des jeunes impensable il y a quarante ans.

La médiatisation suscite simultanément des contre-modèles. Ainsi les pays de l'Est, dès les années 1950, ont fait une priorité de la pratique sportive, et leur avance a été telle que leurs représentantes ont raflé les médailles dans les années 1970. Le choc produit est tel que l'on met en place des tests de féminité, et cela à partir de 1966 en athlétisme ; on utilise en 1968 le test des corpuscules de Barr, attestant de la présence des XX, un certificat de féminité étant ensuite remis aux sportives de haut niveau. En 1968, à Grenoble, Erika Schinegger ne réussit pas le test - elle est devenue quelques années plus tard Erik Schinegger. Ce test stigmatisant et fortement critiqué reste utilisé jusqu'à la fin des années 1990 aux Jeux olympiques.

Les femmes pratiquent moins en fédération. Elles s'adonnent aux gymnastiques de tout type, qui visent à l'entretien de soi. La Fédération française d'éducation physique et de gymnastique volontaire, fondée en 1888 sous la forme de la Ligue Girondine d'Éducation Physique, comprenait 95 % d'hommes, elle est désormais à 95 % féminine et le nombre d'adhérentes ayant été multiplié par mille, elles sont en 1980 300 000 à pratiquer la gymnastique. Le phénomène Jane Fonda, les émissions de Véronique et Davina ont soutenu l'extension du marché de la forme pour les femmes.

La marche vers l'égalité n'a toutefois pas modifié les représentations dominantes. Les femmes continuent à pratiquer plutôt à l'intérieur quand les hommes pratiquent davantage à l'extérieur, elles sont moins présentes dans les sports olympiques et dans les fédérations, où elles n'exercent que rarement des responsabilités : il y a un plafond de verre à briser. A la fin des années 1990, l'égalité sociodémographique est réalisée, mais reste l'équité. Il y a moins de femmes licenciées, elles sont moins nombreuses dans les sports de haut niveau, dans les lieux de décision, aux Jeux olympiques : 42 % aux Jeux de Pékin en 2008 (mais seulement 39 % pour la France, dont on pourrait attendre plus) contre 15 % à Munich en 1972. Les femmes sont toujours plus présentes dans des sports connotés comme féminins. Pourtant, le football, qui reste éminemment masculin en France est, aux États-Unis, féminin à 80 %. Les discriminations, auxquelles les médias sont devenus plus attentifs, reconnaissons-le, se font plus subtiles. L'infantilisation et l'essentialisation demeurent. Certaines sportives tournent parfois la sexualisation à leur avantage pour rentabiliser leur image - c'est l'effet Anna Kournikova, du nom de cette championne qui a gagné plus d'argent grâce à son image que sur les courts. Le vocabulaire du sport demeure sexué : on dit un entraîneur, pas une entraîneure, encore moins une entraîneuse... Tous ces blocages maintiennent un plafond de verre.

C'est pourquoi votre Délégation a été mise en place et que des mesures ont été prises pour la parité. Le mouvement sportif l'a compris, à commencer par le Comité international olympique qui, sous la pression des Nord-Américains, organise depuis 1996 des conférences sur les femmes et le sport, et fait pression sur les comités nationaux. En France, des mesures coercitives comme l'obligation pour les clubs de Ligue 1 d'ouvrir des sections féminines, ont eu des effets sur l'engagement des adolescentes qui ont pu s'identifier à un club comme l'Olympique lyonnais.

L'augmentation du nombre de pratiquantes ne constitue plus vraiment un enjeu majeur, je le dis tranquillement, même si le ministère des sports pense sans doute le contraire. Il y a certes moins de licenciées que de licenciés, mais cette problématique pourrait être inversée : pourquoi les hommes ne sont-ils pas plus présents dans les pratiques d'entretien ? Cela relève d'un choix. Les trois défis majeurs me semblent plutôt tenir à la division sexuelle des fonctions dirigeantes, au fait que les enceintes sportives sont des lieux privilégiés de développement et de dissimulation des violences sexuelles, et au traitement différent dont les sportifs et les sportives sont l'objet dans les médias.

Mme Michèle André, présidente. - Je vous remercie de cet exposé brillant. Ancienne adjointe aux sports de Clermont-Ferrand puis ministre, j'ai appris des choses passionnantes sur la société française. Comme souvent, les femmes exclues ont développé des organisations parallèles. Votre réflexion recoupe des débats que l'on a eus sur le droit de vote. Il est difficile de parler de ce qui touche à la sexualité. Je ne pensais pas que l'on avait attendu l'an 2000 pour ouvrir le 3 000 mètres aux femmes - ce que vous avez dit du 400 mètres haies est très drôle car pour les hommes aussi l'exercice est délicat... Quand j'étais ministre des droits des femmes, j'avais été invitée à France Inter avec Mme le Général André. Le journaliste lui ayant demandé s'il fallait dire le général ou la générale, elle a répondu « le général » car, avait-elle ajouté, « la générale gagne ses galons dans le lit du général ». Officier du service de santé, elle avait fait partie des dernières troupes à sauter sur Dien Bien Phu et elle racontait que, lors de son premier entraînement de parachutisme, son instructeur avait hésité à lui passer les harnais du parachute ; quand elle l'avait interrogé sur cette hésitation, il lui avait demandé, en désignant sa poitrine, si elle n'allait pas être gênée à cet endroit ... ; elle avait répliqué en lui demandant si les harnais ne dérangeaient pas aussi les hommes, plus bas...

M. Thierry Terret. - Je n'ai pas évoqué le travail de Marie-Thérèse Eyquem qui a rédigé le document officiel sur la femme et le sport publié sous Vichy, en 1944. On y trouve tous les stéréotypes : c'est ainsi que les femmes pratiqueront plutôt le basket, sport sans contact, et où les mouvements vers le haut et l'esthétique, améliorent la respiration et la grâce. Issue de la Fédération sportive catholique, elle se retrouvera ensuite aux côtés de François Mitterrand.

Mme Michèle André, présidente. - D'autres l'ont remplacée et il y a eu des évolutions...

Mme Gisèle Printz. - Vous m'avez appris beaucoup de choses. C'est pire que ce que je croyais ! Vous avez renforcé ma détermination à lutter contre ces inégalités. Je constate néanmoins que les progrès sont parfois liés à des développements commerciaux pour l'habillement ou les équipements sportifs. Des progrès, il en reste à accomplir au Sénat aussi, où certaines collègues veulent toujours être appelées « Mme le Sénateur ». La situation est-elle différente dans les autres pays ?

M. Thierry Terret. - On constate une corrélation assez forte entre la diminution du temps consacré aux tâches domestiques, la présence des femmes sur le marché du travail et la pratiques sportive ; cela se vérifie dans les pays scandinaves, en Angleterre et en Amérique. La France, qui se situait dans une position intermédiaire, tend à rejoindre le haut du tableau grâce à des initiatives politiques. L'Asie, avec sa culture patriarcale, reste à la traîne, de même que l'Afrique noire, où règne la culture machiste...

Mme Gisèle Printz. - Est-ce la religion ?

M. Thierry Terret. - L'animisme ne joue guère dans les relations hommes-femmes.

Mme Michèle André, présidente. - Je vous remercie pour cette communication.

Audition de M. William Gasparini,
professeur des universités en STAPS, directeur de l'équipe de recherche en Sciences sociales du sport (EA 1342), Université de Strasbourg

en présence d'une délégation de huit femmes parlementaires de pays du Sud (Mauritanie, Burundi, Djibouti, Tunisie, Maroc, Algérie) qui était accueillie dans le cadre d'un séminaire de travail organisé par le PNUD
et qui ont participé au débat

(2 décembre 2010)

Présidence de Mme Michèle André, présidente,
puis de Mme Christiane Kammermann, vice-présidente

Mme Michèle André, présidente, La délégation a choisi cette année de se pencher sur le thème « femmes et sports ». Pierre de Coubertin n'était pas un féministe... Comment les femmes peuvent-elles conquérir une place dans ce monde ?

M. William Gasparini, professeur des universités en STAPS, directeur de l'Équipe de recherche en Sciences sociales du sport (EA 1342), Université de Strasbourg. - Merci de m'avoir invité, comme chercheur mais aussi comme homme, alors qu'en sociologie il est plutôt de tradition que ce soient des femmes qui abordent ces questions sous l'angle des gender studies. Je signale aussi en préambule que je ne suis peut-être pas le plus compétent sur la question du sport et du genre car mes collègues universitaires Catherine Louveau et Christine Menesson ont développé de nombreuses recherches très intéressantes dans ce domaine.

Mme Michèle André, présidente. - Nous avons prévu d'auditionner Mme Louveau la semaine prochaine.

M. William Gasparini. - Par contre, dans mes travaux sur les organisations sportives, le sport dans les quartiers et l'intégration par le sport, j'ai rencontré à mainte reprise les rapports sociaux de sexe, la domination masculine et les discriminations sexuelles dans l'accès aux activités sportives, et notamment à l'échelle européenne. Par ailleurs, je connais assez bien les pays du Sud, pour avoir travaillé au Maroc comme professeur d'éducation physique et sportive (EPS) il y a une vingtaine d'années, et je pars en mission très prochainement à l'université Saint Joseph de Beyrouth dans le cadre de l'Agence universitaire de la francophonie pour travailler avec des collègues libanais sur la question du sport et des communautés religieuses : nous avons tout intérêt à travailler avec nos collègues du Sud afin d'échanger nos pratiques et comparer nos recherches.

Le sport est un miroir de la société et façonne nos représentations. Les médias véhiculent une division sexuée : hommes et femmes ont chacun leurs compétitions. Je viens de codiriger un ouvrage collectif intitulé « Sport et discrimination en Europe » aux éditions du Conseil de l'Europe, qui traite de la discrimination subie dans l'accès au sport par les personnes handicapées, les minorités ethnoculturelles et les femmes, notamment dans les quartiers dits populaires, et dont souffrent surtout les femmes adultes et seniors. Mais les discriminations sexuelles dans l'accès aux pratiques physiques (sportives ou d'entretien) peuvent aussi relever de l'auto-exclusion, en raison de représentations, stéréotypes et poids des normes religieuses.

M. Thierry Terret, que vous avez auditionné la semaine dernière, a sans doute retracé le contexte historique de l'accès des femmes au sport. Pierre de Coubertin estimait que la compétition sportive devait être réservée aux « adultes mâles » : les sports de compétition modernes, souvent nés en Angleterre, se caractérisent en effet par la domination masculine. Malgré son féminin, l'institution sportive est de genre masculin. Si les activités de loisir se sont féminisées, le pouvoir, l'argent et la médiatisation des sports de compétition en perpétuent l'image andro-centrée.

Depuis les années 1970-1980, la pratique féminine s'est développée dans un contexte de démocratisation de l'accès au sport et d'émancipation des femmes. Les femmes qui travaillent rentrent dans un découpage entre temps de travail et temps de loisir ; elles ont paradoxalement plus d'activité de loisir que celles qui restent à la maison. En outre, la sociabilité professionnelle se prolonge dans le cadre des loisirs.

En France, l'EPS est obligatoire à l'école. La gymnastique a été rendue obligatoire dans le primaire en 1880 : cette culture gymnique participe du projet républicain de diffusion d'une éducation corporelle commune ainsi que d'une l'hygiène de vie. Le sport de compétition à l'anglo-saxonne, réservé à la jeunesse masculine, est en revanche longtemps resté le privilège des lycées bourgeois, où l'on estimait qu'il formait le caractère, le self government, l'esprit d'initiative pour les futurs capitaines d'industrie.

Une précision tout d'abord : en France, les cours d'EPS sont mixtes, même si cela suppose de renoncer à certaines disciplines « trop viriles » et de privilégier souvent des disciplines « neutres » ou « asexuées ». En Allemagne, en revanche, on pratique plutôt la coéducation : filles et garçons sont séparés à certains moments, au motif que la mixité renforcerait les stéréotypes de genre : au contact des filles, les garçons adoptent un comportement « de garçons », et vice-versa. Mais les pratiques varient selon les Länder ; filles et garçons peuvent par exemple être séparés pour le football, mais ensemble pour des disciplines plus neutres comme le volley. Je revendique pour ma part la mixité, qui prépare garçons et filles à vivre ensemble dans une société paritaire et respectueuse des spécificités de chacun. Cette conception fait aujourd'hui débat, sous l'influence de chercheurs et pédagogues anglo-saxons : les filles étant plus performantes à l'école, les garçons seraient dominés... il s'agirait alors de les séparer pour éviter cette confrontation. Ces revendications s'inscrivent dans un processus européen et traduisent un souci différentialiste qui est éloigné de notre tradition républicaine.

Je vais maintenant aborder la première dimension des inégalités sexuelles dans le sport à partir de mes travaux sur les quartiers et les processus d'intégration par le sport.

Les données objectives sur la pratique sportive des filles dans les quartiers populaires sont rares. J'ai réalisé une enquête sur le sport dans les zones urbaines sensibles (ZUS) de l'agglomération strasbourgeoise ; mon collègue Gilles Vieille Marchiset, sur la banlieue de Besançon. Notre ouvrage « Le sport dans les quartiers » souligne que seulement 32 % des filles en ZEP pratiquent un sport en club. Dans les classes moyennes et supérieures, ce taux est de 80 % ! Les filles ne sont pas davantage présentes dans les city-stades, espaces publics ouverts de pratique sportive auto-organisée, à moins d'avoir un très bon niveau ; si elles sont présentes, elles sont aussi souvent reléguées au rôle de supportrices des garçons.

M. Yannick Bodin. - De « pom-pom girls » !

M. William Gasparini. - Une doctorante en STAPS de Paris Orsay (Charlotte Parmantier) a observé dans son enquête de terrain qu'un nombre croissant de filles d'origine maghrébine pratique le football, jusqu'en équipe de France. Idem pour la boxe. En revanche, plus la pratique est esthétisée, érotisée, par exemple dans le cas de la gymnastique ou de la natation, plus elles se font rares. Le football se pratique d'ailleurs souvent avec pantalon et manches longues.

Concernant les politiques d'intégration par le sport mises en place dans les années 1990, j'ai aussi remarqué dans mes enquêtes qu'elles s'adressaient prioritairement aux garçons, qu'il fallait occuper tout en leur inculquant les règles de la citoyenneté. On en a oublié les filles, disparues de la scène publique. Même dans le haut niveau, les filles et femmes issues de l'immigration qui réussissent sont souvent des « gloires discrètes », à la différence des jeunes hommes.

Mme Michèle André, présidente. - Cette politique n'est-elle pas antérieure aux années 1990 ?

M. William Gasparini. - Les premières émeutes aux Minguettes remontent au début des années 1980 ; les premiers dispositifs socio-sportifs ont en effet été mis en place sous François Mitterrand.

Mme Michèle André, présidente. - Je l'ai fait à la mairie de Clermont-Ferrand.

M. William Gasparini. - Mais c'est depuis 1990 que les ministères de la Ville et des Sports travaillent de concert pour redynamiser et pacifier les banlieues. On a multiplié les animations, ouvert les gymnases en soirée, sur un modèle américain, mais toujours pour les garçons. Il reste beaucoup à faire pour féminiser la politique de la ville : féminisation de l'encadrement, activités d'expression et de loisir destinées aux filles, accompagnement des filles de leur immeuble à la salle de gym...

J'en viens maintenant à la deuxième partie de mon exposé, qui traite d'un autre aspect des inégalités entre les hommes et les femmes dans le monde sportif : celui de la place des femmes dans les organisations sportives. Du côté des pratiques, les femmes ne représentent qu'un tiers des licenciés en club ; elles pratiquent davantage à domicile, en salles de fitness, pendant les vacances... Pas ou peu de femmes dans les grandes administrations du sport, les services des sports des collectivités, les conseils d'administration de Nike, Reebok ou Adidas, au CIO ou à la tête des fédérations : le « plafond de verre » y est encore plus bas qu'ailleurs ! Plus on monte dans la hiérarchie, moins on trouve de femmes : une étude réalisée par Caroline Chimot en 2003 nous révèle qu'elles représentent 5 % des 153 présidents de fédération, 10 % des entraîneurs nationaux ; 25 % des titulaires du brevet d'État d'éducateur sportif premier degré, 15 % pour le brevet d'État second degré. C'est un monde très masculin, y compris dans les sports féminins : les sportives sont « entraînées » par des hommes, qui perpétuent un modèle masculin de l'entraînement.

Dans les entreprises et administrations du secteur sportif, les cadres, du public comme du privé, sont majoritairement des hommes. En 2004, j'avais enquêté en Alsace auprès de 200 magasins d'articles de sport. Plus de 85 % des dirigeants ou gérants étaient des hommes. En revanche, à l'intérieur des boutiques, les femmes occupaient les postes de caissières et de vendeuses. Ils expliquaient préférer des femmes pour les secteurs à connotation féminine - fitness, vêtements - et celles-ci étaient tenues « d'avoir un beau physique pour attirer les hommes ». Mais tout ce qui était technique - en particulier les secteurs du cyclisme ou de la montagne - était le domaine exclusif des hommes. Ce qui revient à considérer qu'il y a des compétences féminines spécifiques ou « naturelles ». Les femmes qui disent avoir été recrutées dans certains postes parce qu'elles ont davantage de douceur et de doigté reconnaissent aussi parfois cette spécificité des « qualités féminines » et elles ont intériorisé le discours que les hommes tiennent sur les femmes.

Il reste donc beaucoup à faire, la « domination masculine » - pour reprendre les termes de Bourdieu - est sans cesse réaffirmée. Mais on note quand même des résistances et des évolutions : il y a désormais des arbitres femmes pour les matchs masculins de foot ou de handball.

Mme Michèle André, présidente. - Il y a même une arbitre féminine, excellente, pour la lutte.

M. William Gasparini. - Déjà pour un homme le métier d'arbitre est difficile mais, en plus, les femmes se font insulter de façon spécifique.

Les femmes entrent même dans un bastion jusqu'ici uniquement masculin : le corps des guides de haute montagne ; mais là encore, elles sont souvent reléguées à l'encadrement des femmes ou des familles.

Je ne suis pas pessimiste. Je suis convaincu que l'avenir du sport passe par sa féminisation. Mais une politique volontariste est indispensable.

Mme Michèle André, présidente. - Je me souviens encore de la stupéfaction du mouvement sportif local lorsque j'ai été nommée adjointe aux sports à la mairie de Clermont-Ferrand. J'ai cru qu'ils ne s'en remettraient pas. J'ai vite fait de découvrir les mêmes stéréotypes et réflexions que ceux des débats du Sénat sur le droit de vote des femmes entre les deux guerres : les femmes ont un rôle et une place dans la société, et toute tentative pour en sortir est à condamner.

M. Yannick Bodin. - Je salue votre délégation de parlementaires des pays du sud. Il m'est agréable de voir parmi vous une représentante de l'Algérie où j'ai enseigné il y a quarante ans. Dans les années soixante-dix, il m'est arrivé d'y donner au collège des cours mixtes d'éducation physique. Les collèges de l'époque étaient mixtes.

Mme Ouardia Aït Merar, vice-présidente de la Commission de la santé, des affaires sociales, du travail et de la formation professionnelle de l'Assemblée populaire nationale d'Algérie. - C'est toujours le cas.

M. Yannick Bodin. - Vous avez dit, Monsieur Gasparini, que la gymnastique a été obligatoire dans le primaire à partir de 1880. Mais il faut tenir compte d'un facteur discriminatoire en faveur du sport pour les garçons : c'est leur préparation militaire nécessaire à la reconquête de l'Alsace-Lorraine.

Dans les établissements mixtes où j'enseignais il y a une vingtaine d'années, une des raisons pour lesquelles il y avait beaucoup moins de filles dans les cours d'éducation physique, c'était le grand nombre de dispenses demandées par les parents au médecin de famille ou, plus rarement, par l'infirmière de l'établissement. Ces demandes de dispense concernaient davantage les enfants de milieux populaires et des familles dont la culture et la religion s'opposaient à une pratique mixte du sport. Où en est-on maintenant ?

Mme Anne-Marie Payet. - En matière de moralité, de dopage par exemple, y-a-t-il une différence entre la pratique sportive des hommes et celle des femmes ? Ou bien, comme en politique, la pratique des femmes est-elle plus morale ?

M. William Gasparini. - Il est vrai qu'en 1880 l'éducation physique était aussi liée à la préparation militaire.

Les filles issues de familles immigrées sont l'objet de nombreuses dispenses d'EPS, notamment pour la natation et, en particulier, dans les zones urbaines sensibles et les ZEP, mais il n'y a pas d'enquêtes précises sur le sujet. En revanche, j'ai travaillé à Strasbourg sur les familles turques ; j'ai remarqué que les filles de « l'élite turque » - universitaires, hauts fonctionnaires du Conseil de l'Europe - ne sont pas dispensées de sport. Autrement dit, la raison de ces dispenses est sociale, elle n'est pas culturelle ni religieuse. En France, la dispense pour les filles doit être accordée par un médecin ; en Allemagne, pays non laïque, elle peut être accordée par l'imam. On ne sait pas bien dans quelle mesure ces dispenses sont liées à la religion ou plutôt à la nouvelle dictature des normes esthétiques corporelles, qui produit un effet non négligeable sur les adolescentes.

Des parents demandent aussi que garçons et filles soient séparés pendant les cours de sport, de même que des associations cultuelles réclament, dans les piscines, des créneaux horaires réservés aux femmes. Certaines villes accèdent à ces demandes. C'est le cas de Strasbourg, ville de régime concordataire qui réserve des créneaux pour les femmes juives ou musulmanes. C'est aussi le cas de Lille. Tout dépend du conseil municipal. J'ai aussi observé quelques tentatives de séparatisme sexuel dans les équipements sportifs (interdire les spectateurs masculins dans les compétitions féminines) mais qui ont toutes échouées parce que notre modèle de société est laïque. Certains pays du Conseil de l'Europe de tradition multiculturaliste, la Norvège par exemple, tolèrent beaucoup plus que nous ces séparations et des compétitions féminines sont interdites aux spectateurs hommes.

Mme Michèle André, présidente. - C'est une revanche...

M. William Gasparini. - L'enjeu, c'est le corps de la femme. Pour toutes les religions, la domination du corps féminin est un enjeu de pouvoir. Dans certaines religions, c'est même une proie dont l'homme est le prédateur. Plus elle se découvre, plus on peut s'en emparer. La vigilance s'impose donc.

Des dérives - dopage, corruption, violences dans les stades - sont constatées dans les sports masculins : football, cyclisme. La féminisation de ces sports entraînerait-elle leur moralisation ? Je peux difficilement répondre à cette question. Dans certains quartiers, on s'aperçoit que des filles peuvent être très violentes, y compris dans la pratique sportive. Il n'y a pas de « nature féminine » liée à la douceur. La moralité dans le sport ne semble donc pas liée au genre mais plutôt aux enjeux financiers et à l'éducation et, à cet égard, les fédérations sportives ont une grande part de responsabilité.

Mme Aïcha Mohammed Robleh, secrétaire de la Commission législation et administration générale et vice-présidente de la commission spéciale d'apurement des comptes de l'Assemblée nationale de Djibouti. - Après le décès à 38 ans d'une athlète américaine plusieurs fois médaillée aux Jeux olympiques, Florence Griffith-Joyner, on a appris qu'elle se serait dopée.

M. William Gasparini. - Tous ceux qui pratiquent le culturisme à un haut niveau, hommes comme femmes, ont pris de la créatinine ou des stéroïdes pour augmenter leur masse musculaire.

Mme Aïcha Mohammed Robleh. - Certains entraîneurs auraient demandé à des athlètes femmes de tomber enceinte afin de secréter des hormones dopantes...

M. William Gasparini. - Cela se faisait en Allemagne de l'Est, dans le contexte de rivalité de la guerre froide, mais d'autres pratiques avaient aussi cours dans les pays de l'autre bloc...

Mme Karima El-Korri, coordinatrice de l'initiative du PNUD pour le développement parlementaire dans la région arabe. - La France a eu une femme ministre des sports. Cela a-t-il permis une féminisation du sport ? Et à quoi sert la féminisation du personnel politique ?

M. William Gasparini. - En France, les premiers ministres des sports ont d'abord été des hommes, Borotra, Herzog, Comiti. Elle a ensuite eu plusieurs ministres femmes. La première, Edwige Avice, n'a pas vraiment pris en compte le genre dans la pratique sportive. Sa principale préoccupation était d'élaborer un cadre législatif pour le sport (domaine de compétence de l'État) et d'établir un service public des activités physiques et sportives (APS). Ensuite, ce fut Michèle Alliot-Marie. Mais Marie-George Buffet fut la première à prendre en compte le genre et à pratiquer une politique sportive volontariste à destination des femmes. Les femmes ministres des sports ne sont jamais issues du milieu sportif contrairement à leurs homologues masculins, Alain Calmat, Roger Bambuck, Guy Drut, Jean-François Lamour, Bernard Laporte. Certes Chantal Jouanno a été championne de karaté mais elle était pratiquante, pas dirigeante ou professionnelle du sport.

Mme Michèle André, présidente. - Nous voulons être plus nombreuses au Parlement pour briser le plafond de verre politique et économique et, ainsi, permettre à toutes un choix plus libre. Si nous sommes peu en politique, nous pouvons peu, nous ne bougerons rien. J'ai présidé des séances du Sénat : même si vous défendez la meilleure des idées, si 10 mains seulement se lèvent contre 240, rien ne se passe. J'ai eu la chance de rencontrer Benazir Bhutto. Son crève-coeur était de ne pas disposer dans son Parlement de la majorité des deux-tiers nécessaire pour modifier la scélérate loi Zia-ul-Haq selon laquelle, en justice, la parole d'une femme ne valait que la moitié d'une parole d'homme. Cela montre bien la nécessité d'être plus nombreuses en politique. Si un jour nous parvenons à être 40 % au Parlement, les questions se poseront différemment, on jugera les femmes non plus sur leurs « caractéristiques féminines » mais sur leurs compétences. Il nous faut donc être plus nombreuses mais, en outre, il nous faut être plus conscientes et c'est ce à quoi travaille notre délégation.

Lorsque Edwige Avice est arrivée aux Sports, cela a provoqué un choc. Dès le départ, elle a eu une position très politique, celle d'interdire à notre équipe de rugby d'aller jouer en Afrique du Sud. Le président Ferrasse était fou de rage : il invoquait sa liberté. Mais Edwige Avice est restée ferme : l'équipe de France représentait la France, il s'agissait de faire prendre conscience de l'apartheid. Certaines femmes sont pionnières, car plus intransigeantes.

Mme Boutayna Iraqui Houssaini, membre de la Commission des finances et du développement économique de la Chambre des représentants du Maroc. - Je suis championne marocaine de course de jet-ski. Lorsque j'ai voulu m'inscrire au championnat, on m'a dit : « Ce n'est pas pour les femmes, il n'y a pas de catégorie « Femmes » en jet-ski ! ». Je suis donc revenue avec les statuts du championnat et ai fait remarquer qu'il n'y était nulle part inscrit qu'il était interdit aux femmes et je me suis donc inscrite dans la catégorie « Hommes ». Et j'ai gagné !

Cela m'a servi en politique lorsque j'ai été candidate aux législatives. A la dernière ligne de mon CV, j'ai écrit : « Championne de jet-ski, catégorie Hommes ». Dès lors, toutes les discussions ont porté sur ce seul point, on ne me croyait pas, on parlait d'erreur. J'ai beau diriger l'Association marocaine des femmes chefs d'entreprise, on ne m'a jamais interrogée sur mes compétences managériales. Je n'ai jamais été médiatisée que pour cette question de jet-ski. Pourtant, avec les femmes chefs d'entreprise, nous avions réalisé des exploits, récolté 1,5 million en trois ans, monté des incubateurs, créé 57 entreprises, formé des chômeuses et d'anciennes prostituées jusqu'à leur faire obtenir des CDI. Pour tout cela, je ne suis jamais passée à la télévision. Au Parlement, j'ai travaillé sur la réforme des médias ; cela ne m'a valu que quelques lignes dans la presse. Seule ma victoire au championnat de jet-ski intéresse les journalistes.

C'est pourquoi je vois dans le sport une manière d'avancer vers la parité, d'une manière intelligente et détournée car nous ne pouvons le faire de façon trop frontale. Au Maghreb, le football est très populaire mais, malheureusement, il est aussi le symbole de l'argent. Je déplore cette image que donne le sport. La Coupe du monde a poussé les gens à changer leur télévision - mon mari le premier - mais elle n'a pas développé en eux l'amour du sport.

Mme Kadiata Malik Diallo, présidente de la Commission des relations extérieures de l'Assemblée nationale de Mauritanie. - Compte tenu de leurs qualités physiques différentes, peut-on vraiment parler d'égalité entre les hommes et les femmes et ne vaut-il pas mieux préconiser des sports différents pour les uns et les unes ?

M. William Gasparini. - Bien sûr les données physiques sont différentes et, en rugby par exemple, une pratique mixte peut être dangereuse pour les filles et femmes face à des hommes. De même pour le football ou les combats de boxe. Au volley-ball, c'est plus facile. Mais on peut pratiquer un rugby purement féminin. Au niveau des performances, les différences ne sont pas très grandes et, si depuis un siècle les femmes avaient pratiqué l'athlétisme comme les hommes, les performances tendraient sans doute à se rejoindre.

Mme Ouardia Aït Merar. - Nous ne sommes pas très nombreuses au parlement algérien mais cela ne reflète pas l'importante participation des femmes dans les autres secteurs, à tous les niveaux de responsabilité. Les secteurs de la santé, de l'éducation ou de la justice sont très féminisés.

Y-a-t-il, dans votre Sénat, une commission chargée de la jeunesse et des sports ?

Mme Muguette Dini, présidente de la commission des affaires sociales. - La commission de la culture est chargée de l'éducation, des sports et des médias. Les problèmes de la jeunesse sont répartis entre cette commission de la culture et, pour ce qui est de la santé, celle des affaires sociales.

Mme Françoise Laborde. - La commission de la culture, de l'éducation et de la communication ne traite pas beaucoup du sport. Il existe certes un groupe d'études « sport » mais ce qui concerne le sport est rattaché à d'autres domaines de compétence, le dopage ou les jeux en ligne par exemple.

M. Yannick Bodin. - Nous traitons du sport essentiellement sous l'aspect de la lutte contre le dopage et des relations entre le budget de l'État et les fédérations sportives.

Mme Ouardia Aït Merar. - Le Sénat prépare-t-il une loi pour promouvoir le sport féminin ? Et votre délégation travaille-t-elle avec cette commission de la culture ?

En Algérie les femmes sont parfois dissuadées de faire du sport ou de voir des matchs à cause de la violence dans les stades. Nous avons beaucoup de sportives d'élite - Hassiba Boulmerka par exemple. Dans les sports de combat, les femmes s'entraînent - peut-être pour se protéger - dans des conditions déplorables mais cela ne les décourage pas. Nous avons un championnat national de football féminin. La violence des supporters ne diminue pas, ni les agressions contre les joueurs ou les arbitres parce que nous n'avons pas de culture sportive, pas le sens du fair-play. Avez-vous des solutions ?

M. William Gasparini. - En France, le sport est de la compétence de l'État mais celui-ci délègue une partie de ses pouvoirs aux fédérations. Celles-ci doivent prendre à leur compte la volonté de féminisation et d'égalité dans le sport. Quant à l'État, il a le devoir de mettre en place des lois sur la parité.

En France les violences sur les stades relèvent de mesures prises par les collectivités locales. En outre, nous appliquons une convention du Conseil de l'Europe contre ces violences et qui concerne surtout le football. Par exemple dans toutes les compétitions de haut niveau, les places assises sont obligatoires, pour éviter les mouvements de foule. Et il y a désormais des « stadiers », vêtus de gilets colorés, qui tournent le dos au terrain pour faire face aux supporters. Cette convention a été adoptée par les 47 pays du Conseil de l'Europe après le drame du Heysel. Une autre convention porte sur le dopage. Mais vous avez raison, venir en famille aux matchs de football, dans les compétitions nationales ou européennes, peut comporter un risque.

Mme Christiane Kammermann, présidente. - La commission de la culture avait établi un rapport sur la violence des supporters.

M. Yannick Bodin. - Nous avons travaillé directement avec les clubs sportifs pour voir dans quelle mesure la présence policière ou l'éducation pouvaient diminuer les faits de violence.

Mme Muguette Dini. - Le travail de la délégation aux droits des femmes est de tenter de comprendre ce qu'il en est, puis de faire des recommandations au ministère. Si celui-ci ne réagit pas, alors nous pouvons déposer une proposition de loi.

Mme Mentata Mint Heddeid, présidente de la commission des Finances de l'Assemblée nationale de Mauritanie. - La pratique sportive doit tenir compte des besoins et spécificités des femmes. Il vaudrait donc mieux parler de complémentarité plutôt que d'égalité. Dans mon pays le ministre de la culture et des sports est une femme : cela n'a amené aucune avancée. Pour les filles la dispense d'éducation physique est presque automatique, pour des raisons religieuses. Notre combat est le même que le vôtre. Ici comme chez nous une femme doit prouver sa compétence davantage qu'un homme. Nous allons réfléchir à la création d'une « délégation » analogue à la vôtre au sein de notre assemblée. M. Gasparini a dit que l'avenir du sport passera par sa féminisation. On dit aussi que « la femme est l'avenir de l'homme ». On ne progresse pas beaucoup pour autant... Il faut grignoter par un combat quotidien.

Mme Christiane Kammermann, présidente. - Que fait votre ministre si elle ne s'occupe pas de cette question ?

Mme Mentata Mint Heddeid. - La structure formelle ne suffit pas. Il existe d'autres contraintes, religieuses, culturelles. Il faudrait commencer à l'école.

M. William Gasparini. - En France les femmes pratiquent maintenant tous les sports, et tous les métiers, même ceux du bâtiment ou les travaux de force.

Mme Bariza Khiari. - De tous temps, les hommes ont tenté d'asseoir leur pouvoir sur les femmes et les religions ont toujours été les outils de ce dessein. Le corps de la femme est un enjeu. Et cela continue. Car nous avions un maître et si nous nous en sommes débarrassées, nous l'avons remplacé par un autre : la norme esthétique de la minceur, véhiculée par les médias. Le corps de la femme est à nouveau réifié. Dans ma circonscription, des femmes obèses demandent un créneau horaire spécial pour la piscine. Nous ne l'avons pas accordé car cela aurait ouvert la porte à d'autres demandes de créneau réservé pour des raisons cultuelles. Cela prouve que si la femme a obtenu sa libération, elle n'a pas encore obtenu sa liberté. Et certaines cumulent les obstacles religieux, culturels et physiques.

Sport et santé publique vont désormais de pair : on le voit avec les campagnes d'affichage prônant les bienfaits de la marche. Avec l'allongement de la vie, la pratique sportive devient un impératif. Pourquoi ne pas inciter les médias à montrer des personnes en surpoids en train de pratiquer un sport ? Le corps reste une entrave pour nombre de femmes.

M. William Gasparini. - En effet, l'activité physique ne se limite pas au sport de compétition. Désormais, les campagnes de santé publique sur l'activité physique ne s'adressent plus uniquement aux sportifs.

L'obésité est une maladie, qui touche surtout les couches les plus populaires, mais de plus en plus de femmes n'osent plus pratiquer de sport faute de se conformer au modèle filiforme promu par les médias. Je me suis penché sur ce problème des « exclus du sport » : les enfants en surpoids ne vont pas en club, ou restent sur le banc de touche. Je consacre un chapitre de mon livre Sport et discrimination en Europe au rôle des médias dans la lutte contre la discrimination. En la matière, il faut être incitatif.

Mme Bariza Khiari. - Il ne s'agit pas seulement d'obésité : même un léger surpoids devient discriminant. Quelle est la part du culturel et celle de la norme esthétique quand les filles demandent à être dispensées de natation ? Les garçons ne sont pas épargnés : aux États-Unis, de jeunes adolescents prennent de la créatine et s'adonnent à la musculation pour afficher une musculature digne des footballeurs qu'ils admirent !

M. Alain Gournac. - Les mannequins sont des gosses de quinze ou seize ans, que l'on déguise en femmes...

Mme Aicha Mohammed Robleh. - Le sport, on aime, ou on n'aime pas. À Djibouti, la religion n'a jamais interdit aux filles de pratiquer le sport, mais dans certaines familles, on ne se découvre pas devant les hommes : or il fallait porter des shorts, nous tirions dessus pour les rallonger... Pour ma part, je n'aimais pas le sport, et mes camarades et moi nous en faisions dispenser - à l'insu de nos parents. Mon professeur de sport me disait : « si je lâche un lion derrière toi, tu courras ! » Rien à faire... (Sourires) Les performances des Éthiopiennes ou des Kenyanes en athlétisme, et notamment en course de fond, montrent bien que le problème n'est pas culturel.

Enfin, je ne pense pas qu'il faille avoir été champion pour être ministre des sports, d'autant que l'on ne peut être champion dans toutes les disciplines !

Mme Christiane Kammermann, présidente. - Merci. Ces échanges ont été fort intéressants.

Audition de Mme Brigitte Deydier,
championne du monde de judo,
présidente en 2004 du groupe de travail « Femmes et sports »,
installé par le ministre des sports, Jean-François Lamour

(9 décembre 2010)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente, Cette année, notre délégation a choisi comme sujet d'étude « Femmes et sports ». Quelles particularités ? Quels freins ? Comment aller vers plus d'égalité ?

Mme Brigitte Deydier, championne du monde de judo, présidente en 2004 du groupe de travail « Femmes et sports ». - Le sujet est vaste, les progrès se font à tout petits pas : il faut sensibiliser le monde sportif.

Originaire de Montauban, j'ai passé dix ans en équipe de France de judo, été championne du monde et d'Europe, tout en obtenant un diplôme de l'École supérieure de commerce de Toulouse. Un pied dans le sport, un autre dans la vie professionnelle : ce double parcours a été indispensable à mon équilibre. Engagée dans le monde associatif, j'ai longtemps été vice-présidente de la fédération de judo, notamment en charge de la politique de la ville. J'ai été directrice technique nationale de la fédération française de judo lors des dernières olympiades : nous étions deux femmes, sur environ soixante-dix fédérations ! Aujourd'hui, dans une autre fédération, le golf, je milite pour que la France accueille la Ryder Cup en 2018...

Le groupe de travail « Femmes et sports » mis en place par le ministre Jean-François Lamour en 2004, composé d'une trentaine de membres, s'est penché d'une part sur l'accès des femmes aux postes à responsabilité dans le monde sportif, d'autre part sur la pratique sportive des femmes et des adolescentes dans les quartiers sensibles.

Deux directrices techniques nationales, une présidente de fédération, alors que 45 % des sportifs sont des femmes : cela montre le mal qu'ont les femmes à accéder aux postes à responsabilités. Le Comité international olympique exige que les comités nationaux comptent 30 % de femmes - nous en sommes loin... Le CIO mène des actions en faveur de la parité, et insiste sur la participation des femmes aux Jeux olympiques.

Mme Michèle André, présidente. - Combien de femmes au comité national olympique et sportif français ?

Mme Brigitte Deydier. - Je l'ignore, mais on manque de candidates ! Les femmes ne représentent que 15 % des cadres des fédérations. Les entraîneurs femmes ont pourtant une approche intéressante, et favorisent la mixité.

Les femmes, a fortiori les mères de famille, manquent aussi de temps pour assumer des responsabilités dans les institutions sportives, sachant que les réunions, souvent longues, se tiennent généralement le soir ou le week-end. Dans les comités directeurs des associations, elles occupent souvent des postes en retrait - secrétaire, trésorière - où elles ne risquent pas de faire d'ombre à quiconque ! Il faut les encourager à oser. Nous avions ainsi proposé de parrainer les femmes qui souhaitaient prendre des responsabilités dans les associations. Le problème, c'est le manque de volontaires ! Pourtant, une fois entrées, elles se révèlent pragmatiques, et leur engagement associatif est plus long que celui des hommes.

La mixité est importante, car les femmes jettent une autre lumière sur les attentes des adolescentes. En effet, celles-ci sont moins attirées par les sports classiques de compétition, davantage par l'aspect ludique. Or les éducateurs, formés à une pratique intense, manquent de patience ! La direction technique nationale du tennis mène une réflexion sur l'entraînement des jeunes filles : même au Pôle Espoirs, les filles aiment papoter sur le banc, quand les garçons tapent dans la balle pendant des heures ! Il faut former des éducateurs, et étudier les attentes des jeunes filles. Aucune étude spécifique n'existe sur ce sujet, et il est difficile de trouver des chiffres...

Autre frein à la pratique féminine, les équipements sportifs sont saturés, et concernent les sports « traditionnels ». En outre, les créneaux horaires sont déjà occupés par les équipes masculines : à Dreux, de jeunes footballeuses avaient obtenu un terrain... de 20 heures 30 à 22 heures ! On fait aujourd'hui des équipements tellement fonctionnels qu'on en oublie la convivialité, le plaisir. Pourquoi ne pas développer les pratiques croisées, familiales, en organisant par exemple des cours de gym pour les mères pendant l'entraînement des enfants ? Certaines collectivités mettent en place des dispositifs intéressants, qui mériteraient d'être cités en exemple. La créativité des associations est impressionnante !

Je suis favorable à l'instauration de quotas dans les fédérations, non par philosophie mais par pragmatisme : il faut que les femmes prennent toute leur place, et convainquent par l'exemple. Nous avons besoin de tutorat, de quotas, de contrôle. Le ministère des sports pousse d'ailleurs les fédérations dans cette direction - mais où placer le curseur ? Il manque enfin un réseau d'entraide de femmes dirigeantes.

Dans certaines banlieues sensibles, le communautarisme fait reculer la pratique sportive des femmes. Les rares études statistiques montrent que les adolescentes des quartiers ne pratiquent guère. On s'est aperçu que les crédits consacrés à la politique sportive bénéficiaient en quasi totalité aux sections masculines. S'il n'y a pas de quotas, seuls des garçons s'inscriront à un stage multisports organisé pendant l'été...

Le sport, c'est l'épanouissement personnel, l'apprentissage de la sociabilité, l'appropriation des valeurs de la société. Le sport prend toute sa dimension quand il est pratiqué à plusieurs ! Dans cette microsociété, on apprend la tolérance, la coopération. Il faut favoriser la pratique des jeunes filles, par exemple en facilitant le transport, mais je suis hostile à une pratique exclusivement féminine, aux créneaux réservés dans les piscines : c'est tout le contraire du sport comme lien social !

Il reste encore beaucoup à faire, à inventer, qu'il s'agisse du sport en famille, du sport mixte ou des nouvelles pratiques.

Mme Michèle André, présidente. - Vous déplorez que les attentes des femmes soient mal connues. Votre étude n'est pas allée au-delà de ce constat ?

Mme Brigitte Deydier. - Non. L'Union nationale du sport scolaire (UNSS) en revanche y réfléchit, et se montre assez créative.

Reste le problème de l'encadrement et des équipements.

Mme Michèle André, présidente. - Les équipements sont presque tous saturés. Adjointe aux sports à la mairie de Clermont-Ferrand, j'avais imposé que l'on réserve des horaires d'entraînement convenables aux femmes.

Les femmes ont peu de temps à consacrer aux loisirs après les tâches professionnelles et ménagères : est-ce là le problème principal ?

Mme Brigitte Deydier. - C'est une spécificité française. Dans les pays nordiques, par exemple, on sort plus tôt du bureau, ce qui libère du temps pour la pratique sportive ! Les clubs privés de gym répondent à un besoin en offrant des cours de trois quarts d'heure, quand un entraînement de football, axé vers la compétition, dure deux heures. Les collectivités veulent des équipes qui gagnent, or les filles n'ont pas toutes envie d'être tenues à des résultats ! D'où la priorité donnée aux garçons.

Mme Michèle André, présidente. - Vous pensez qu'une femme entraîneur comprend mieux les aspirations des adolescentes ?

Mme Brigitte Deydier. - Il faut former les entraîneurs, afin qu'ils acceptent que le sport puisse être autre chose que la performance. On risque sinon d'exclure les filles qui, à un moment donné, ont envie d'autre chose. Aujourd'hui, les jeunes « zappent », s'essaient à différents sports. Il faut que l'éducateur se remette en cause.

Mme Michèle André, présidente. - Les éducateurs sportifs sont-ils imprégnés par le côté plus « carré » de la pratique de haut niveau ?

Mme Brigitte Deydier. - N'oublions pas que les premiers éducateurs sportifs étaient des militaires : on n'était pas là pour s'amuser !

Les entraîneurs accusent souvent les jeunes sportives d'être indisciplinées, or c'est seulement qu'elles ne fonctionnement pas de la même façon que les garçons, elles ont besoin d'adhérer aux décisions de l'entraîneur, leurs groupes sont plus décontractés !

Le rapport du groupe de travail ne traite pas du sport de haut niveau. Grâce au CIO, au ministère, les choses se sont améliorées, et le niveau des femmes est aujourd'hui équivalent à celui des hommes. Face à l'indifférence des médias, il est important de mettre en avant les exploits des sportives, de leur accorder la même reconnaissance officielle qu'aux hommes. C'est l'intérêt de la télévision pour le tennis féminin qui a permis aux championnes d'obtenir les mêmes dotations que les hommes. Dans les sports où il n'y a pas d'argent, comme l'escrime ou le judo, une championne n'obtiendra qu'une demi-page dans L'Équipe, contre une page entière pour son homologue masculin... Mais les choses vont s'améliorant : il y a de plus en plus de femmes journalistes spécialisées.

Mme Michèle André, présidente. - Elles ne sont pas nombreuses. En revanche, on voit davantage de commentatrices sportives à la télévision.

Mme Brigitte Deydier. - Des consultantes, oui ; des journalistes de télévision, moins. Un journaliste sportif m'expliquait récemment qu'il n'interviewerait pas une gymnaste qui ne serait pas jolie ! Espérons que les choses vont évoluer... Aux sportives aussi d'aller au contact de médias, pour exister dans l'espace médiatique !

Mme Michèle André, présidente. - On est encore dans une phase de conquête.

Mme Brigitte Deydier. - La baisse du nombre de médaillées françaises aux Jeux olympiques de Pékin a fait polémique ; c'est l'aléa de la compétition... Il est toujours délicat de faire des prévisions de médailles, d'autant qu'il y a eu la contreperformance de Laure Manaudou...

Les sportives de haut niveau se préoccupent souvent plus que les hommes de l'après-carrière. Elles ne peuvent se permettre les mêmes débordements que les hommes !

Mme Michèle André, présidente. - C'est la même chose en politique !

Mme Brigitte Deydier. - Il faut former les entraîneurs à gérer les fortes personnalités. L'approche médicale ne peut être ignorée, mais ce n'est pas la seule. On perd des talents, faute d'encadrement adapté.

Mme Françoise Cartron. - Les sportives de haut niveau sont davantage préoccupées par l'après-carrière professionnelle, avez-vous dit. Le sont-elles également par leur vie personnelle ?

Mme Brigitte Deydier. - L'athlète de haut niveau est très égocentrique durant la période de compétition. Cette caractéristique est difficilement compatible avec une vie personnelle d'autant que nous essayons déjà de garder un pied dans les études et la vie professionnelle. La maternité, parce qu'elle décentre, complique mais n'empêche pas le retour à la compétition à laquelle participer est possible maintenant jusqu'à 30, voire 35 ans. Entre parenthèses, la présidente de la fédération française de course d'orientation, un sport mixte, a eu la bonne idée d'organiser des crèches au départ des courses pour inciter les femmes à y participer au lieu d'être chargées de garder les enfants. Un petit pas, mais qui va dans le bon sens ! De même, l'Institut national des sports et de l'éducation physique a ouvert une crèche pour les entraîneures et les athlètes femmes.

Mme Françoise Cartron. - Une question sur le sport des filles dans les quartiers. Les municipalités sont souvent confrontées à des demandes de construction d'équipements sportifs publics, correspondant à des sports très masculins, comme le skateboard, ensuite squattés par les garçons...

Mme Brigitte Deydier. - ... et complètement désertés par les filles. Le constat est général ! Plus le sport requiert un engagement physique, moins l'on verra de filles en faire. Raison pour laquelle je crois le sport encadré plus approprié dans les banlieues que le sport en liberté qui est accaparé par les bandes. Plutôt que ces équipements, qui accentuent l'écart entre femmes et hommes dans le sport, je défends plutôt une approche ludique du sport à l'école, une approche pour donner le goût du sport.

Mme Michèle André, présidente. - Hélas, l'Union nationale du sport scolaire manque d'effectifs. On y fait surtout appel dans des situations catastrophiques.

Mme Brigitte Deydier. - Cette disparité freine le développement d'une véritable politique du sport.

Mme Françoise Cartron. - En outre, les clubs hors du temps scolaire travaillent dans un esprit de compétition, contraire à notre démarche. Il faudrait les former.

Mme Brigitte Deydier. - Cela est nécessaire, les clubs doivent travailler avec l'école et les collectivités. De nombreuses mairies gèrent aujourd'hui des clubs et peuvent proposer ces relations.

Mme Michèle André, présidente. - Vaste chantier ! Dans une zone d'éducation prioritaire, nous avions développé la pratique encadrée du sport d'escalade, un sport très mixte. Les femmes ont disparu dès lors qu'on a supprimé leur créneau horaire. L'ethnie, la communauté, joue contre le sport féminin.

Mme Françoise Cartron. - Les élus ont insuffisamment conscience de cette difficulté.

Mme Brigitte Deydier. - Il faudrait, dès la construction de l'équipement public, fixer les conditions de son utilisation. Inspirons-nous des exemples de réussite : un club de judo, installé dans une zone très sensible, a créé, à l'initiative d'une femme professeur de judo, un système d'accompagnement scolaire, un esprit de famille, un lien social d'entraide. Cela suppose la présence d'un éducateur qui a envie de faire... En fait, il faudrait former des jeunes filles des quartiers difficiles au métier d'éducateur sportif : non seulement il y a du travail, mais cela changerait l'image de la femme sportive.

Mme Michèle André, présidente. - Effectivement ! Les fondamentaux de la politique de la ville sont fragilisés par des financements de bouts de chandelle...

Mme Brigitte Deydier. - Il y a de l'argent, mais par à-coups.

Mme Michèle André, présidente. - Le Sénat fait une analyse très sévère de notre politique du sport : elle repose actuellement sur les seules volontés individuelles. Ce n'est pas ainsi que nous atteindrons la mixité sociale ! L'école publique est une bonne piste : les cours de piscine y sont obligatoires.

Mme Brigitte Deydier. - Mais il faudrait connaître le nombre de demandes de dispense...

Mme Michèle André, présidente. - Elles sont plus nombreuses pour les filles...

Mme Françoise Cartron ... surtout des quartiers.

Mme Brigitte Deydier. - Ne lâchons pas du lest !

Mme Michèle André, présidente. - Merci de votre venue. Nous ferons le meilleur usage de votre rapport. Nous publierons nos conclusions au printemps prochain. A cette occasion nous évoquerons aussi le conflit que nous avons eu avec la fédération internationale de foot (FIFA) qui avait autorisé l'équipe féminine iranienne à jouer avec un couvre-chef aux Jeux olympiques de la jeunesse à Singapour. C'est un déni absolu de l'esprit olympique !

Mme Brigitte Deydier. - La question se pose également au CIO. Il faut dire que certains ont une politique très active. Aux championnats d'Asie, une judoka est entrée voilée sur le tatami. Le président n'est pas intervenu, les arbitres ont mis du temps à réagir... J'ai une autre image terrible en tête : il y dix ans, l'équipe de volleyball égyptienne jouait en short court et en maillot comme les autres, aujourd'hui elle porte le voile...

Mme Michèle André, présidente. - Compte tenu de la gravité du problème, nous devons reprendre ce problème avec le CIO : on ne peut pas faire deux poids, deux mesures. Car, à terme, si on ne fait rien, vous devrez bientôt, vous aussi, combattre voilée dans les compétitions de judo.

Mme Françoise Cartron. - ... et les demandes de dispense d'activité sportive des jeunes filles se multiplieront !

Mme Michèle André, présidente. - Une explication qui ne justifie rien : l'éducation physique pour les filles est récente en France. Dans les années 1950, le sport était enseigné de manière très inégale entre filles et garçons, tout au moins en zone rurale. Cette culture se diffuse avec l'urbanisation.

Mme Françoise Cartron. - Nous en revenons à la question du rapport au corps...

Audition de Mme Catherine Louveau,
professeure à l'université de Paris Sud 11, sociologue

(9 décembre 2010)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente, a accueilli l'intervenante.

Mme Catherine Louveau, professeure à l'université Paris Sud 11, sociologue. - Pour observer depuis longtemps les inégalités de genre dans le sport, voire les discriminations, je me réjouis de voir votre délégation s'intéresser à ce sujet.

Le sport est un terrain privilégié pour observer les inégalités entre sexes, les rapports sociaux de sexe et la catégorisation de la féminité et de la masculinité. Omniprésent dans la vie quotidienne, c'est une pratique sociale et culturelle dotée d'enjeux importants. Ce que j'appelle « la preuve Jeannie Longo », soit l'existence de quelques femmes sportives fortement médiatisées, comme Amélie Moresmo et Marie-José Perec, dont certaines sont devenues ministres, telle Chantal Jouanno, donne l'impression trompeuse d'une égalité. De fait, bien qu'il n'existe plus d'obstacles réglementaires, la proportion de femmes par rapport aux hommes, habituellement de 52 pour 48, tombe à 35 femmes pour les licenciés et les sportifs de haut niveau. En outre, elles représentent seulement 14 % des conseillers techniques, 10 % des entraîneurs nationaux, 5 à 10 % des journalistes sportifs et 30 % des étudiants de la filière universitaire « Sciences et techniques des activités physiques et sportives », chiffre en décroissance. Enfin, sur les 144 présidents de fédération, on compte quelques femmes. Le sport est un monde où la sous-représentation des femmes est persistante, plus encore qu'en politique ou dans le monde du travail parce qu'il implique l'engagement du corps, et donc la sexuation ; c'est un lieu de la culture masculine, de la formation des hommes et du masculin. Depuis les années 1980, le sport féminin s'est développé, tout particulièrement les pratiques de loisir, d'entretien et d'esthétisation. De plus en plus de femmes pratiquent, mais pas toutes : plus de 90 % des femmes cadres pratiquent un sport, contre seulement deux tiers des ouvrières. Cela tient à une question de rapport au temps et au corps, plus que de temps disponible. En outre, plus le sport est codifié, encadré, moins il y a de femmes. Sur 100 compétiteurs en France, on compte 25 femmes, un invariant depuis vingt ans. La part des femmes dans les licenciés montre une division horizontale du travail sportif : elles sont seulement 2 % dans le foot, le rugby et la boxe. En fait, les seules disciplines où elles soient représentées à proportion sont les sports de glace, les sports équestres, la gymnastique et la natation. Alors qu'elles peuvent tout faire, demeurent des sports dits « féminisants », d'autres dits « virilisants ».

Pourquoi cette durable sexuation ? Il faut se référer à la division sexuelle horizontale de toutes les formes de travail. Les métiers ont un sexe, le travail domestique aussi. Plus un sport (de même un métier) requiert de l'engagement physique, de la force, du travail dans les grands espaces, une prise de risque, l'utilisation d'un moteur, plus il sera virilisant parce que s'y construit symboliquement la masculinité. La sexuation du sport est également liée à la représentation de la féminité et des catégories du féminin et du masculin. Certains sports sont donnés comme incompatibles avec le modèle de la féminité, par exemple le rugby. Le spectre de la virilisation, de la femme virile, qui a hanté autrefois la venue des femmes dans de nombreux métiers de l'espace public, habite encore le sport. D'où l'étiquetage d'homosexualité pour celles qui transgressent l'ordre social de genre ; les commentaires sur leur apparence - trop musclées, trop performantes, trop grosses ; pas assez ceci, pas assez cela - et la suspicion jetée sur leur identité sexuée. Le test de féminité, utilisé pour la première fois dans les années 1960 et jusque dans les années 2000, continue d'être pratiqué : dernier exemple en date, la sportive Caster Semenya en 2009. Or, en quarante ans, jamais un cas d'homme déguisé n'a été détecté !

La vraie question est celle, douloureuse et très complexe, des intersexués. Si les sportives de haut niveau sont peu féministes, l'affirmation de leur pratique dans des sports réputés masculins participe, « à l'insu de leur plein gré », à la reconnaissance de féminités plurielles. Est ainsi mis en question « l'éternel féminin » de la femme gracieuse, esthétique... Les médias entretiennent cette durable sexuation : on y fait peu d'espace au sport féminin, sinon pour montrer les patineuses et les gymnastes quand le cyclisme, le football, la moto et le rugby masculin occupent l'espace du sport sur les chaînes gratuites. Les journalistes mettent en avant l'apparence plutôt que la performance des sportives quand ils parlent, pour les hommes, de ce qu'ils font et non de ce qu'ils sont. Depuis la fin des années 1970, on nous sert le même argument : « le sport féminin se vend mal » - comprendre : les minutes publicitaires. Les sportives peinent à résister à cette tendance lourde à la sexualisation de leur image. Poses glamour et tenues moulantes sont devenues indispensables pour se vendre. Au niveau international, des joueuses de basketball ont été sanctionnées pour avoir voulu porter des tenues confortables comme les hommes, et non des tenues moulantes ! Autre cause, la forte résistance des institutions et de l'encadrement. Un joueur de rugby me disait récemment ne pas comprendre qu'une femme puisse pratiquer ce sport. Les arbitres féminines de foot masculin sont rarissimes. La part des femmes dans les comités directeurs est, pour le moins, réduite. Les objectifs fixés par le CIO et le comité national olympique et sportif français ne sont pas atteints. Le volontarisme imposé est peu actif en la matière.

La place des femmes dans le sport se mesure à l'aune de leur place dans une société. Les pays du Golfe, l'Iran ou l'Arabie saoudite sont des pays sans femmes sportives dans les délégations olympiques ; pays qui connaissent une ségrégation des sexes pour la pratique sportive. Le CIO a cautionné la tenue des Jeux panislamiques, ce qui me semble problématique.

Y a-t-il des changements intergénérationnels ? Moins que ne le croient les jeunes. Vers sept ans, les petits garçons suivent des cours de judo, les filles de danse. Le coût de la transgression de l'ordre social de genre est d'ailleurs plus élevé pour les garçons. La dernière enquête sur les jeunes et le sport, publiée en 2003, montre que les filles abandonnent la pratique sportive ; j'observe que cela se produit en même temps qu'elles se détournent des matières techniques et scientifiques... En terminale, seules 10 % des filles sont licenciées et pratiquent la compétition. Le poids de la position sociale des familles joue : plus les enfants sont issus de familles où le capital scolaire est élevé, plus ils pratiquent le sport. Cela joue en faveur des filles ; à l'opposé les moins sportives sont les filles de LEP et sont d'origine populaire le plus souvent.

Quels sont les leviers d'action ? « Il faut attendre un changement des mentalités, on n'y peut rien », entend-on souvent dire. Je crois, au contraire, que les actions volontaristes ont prouvé leur efficacité. Laisser faire le temps, la culture, c'est favoriser la reproduction. S'agissant du rapport au monde, la socialisation sexuée est toujours très opérante. Voyez les jouets : on offre aux petits garçons des jeux roulants, des camions de pompiers, des grues ; aux petites filles des jouets statiques qui les préparent à leur futur rôle de mères au foyer. Tout se passe comme si le message était le suivant : aux garçons, partez découvrir le monde ; aux filles, restez à la maison auprès de vos mères dans la sécurité. Il faut former les enseignants à la dimension sexuée de la scolarité et des activités sportives. Il ne suffit pas de vouloir, comme l'affirme la ministre dans le film « La Journée de la jupe ». Encourager les enfants à pratiquer une activité habituellement dévolue à l'autre sexe améliore les représentations sexuées, de même que montrer des modèles atypiques. J'avais lancé le défi de montrer des joueuses de rugby et de foot au Sportel de Monaco. Hélas, il n'a pas été relevé ; or, rendre visibles des femmes sportives, des femmes politiques ou ingénieurs, les nommer, c'est montrer que l'accès à ces activités est possible pour les femmes.

Pour conclure, je veux signaler d'autres obstacles insidieux, par exemple la rebiologisation du social comme « effet pervers » des recherches par les imageries par résonance magnétique, la discrimination positive et l'apartheid dans les clubs de sport - les clubs « lady fitness » ou les horaires réservés - au prétexte d'un meilleur confort des femmes dans le sport.

Mme Michèle André, présidente. - Merci. Nous partageons très largement votre analyse très ferme, qui pourrait être transposée au monde politique. Qu'entendez-vous au juste par rebiologisation du social ?

Mme Catherine Louveau. - Il s'agit de la renaturalisation des différences de genre. Prenons l'exemple de l'imagerie par résonance magnétique (IRM), par laquelle on perçoit les zones cérébrales mobilisées lors de l'exécution d'une tâche ; cette technologie, dont la médecine tire grand parti, a des effets pervers. C'est ainsi que l'on ressuscite les vieilles lunes de la psychologie différentielle : le cerveau gauche rationnel et le droit émotionnel, des facultés cognitives différentes qui expliquent que les femmes ne sachent pas lire les cartes routières, etc. Mais si certaines femmes rencontrent des difficultés pour lire les cartes, c'est qu'elles n'ont pas été en situation d'apprendre à les déchiffrer ! Certains parlent aussi d'un « post-féminisme »... La neurobiologiste Catherine Vidal s'intéresse à ces questions sur le « sexe du cerveau ». Tout est affaire d'éducation et de socialisation. L'histoire du sport le montre : on disait que les femmes étaient trop faibles pour pratiquer certains sports, mais c'est qu'elles n'avaient pas l'occasion de s'entraîner !

Mme Françoise Cartron. - Votre exposé fort intéressant a montré que, dans le domaine du sport comme en politique, « laisser faire le temps », c'est autoriser la reproduction du même. Il faut faire preuve de volontarisme. Vous êtes-vous penchée sur la question du sport féminin dans les quartiers sensibles ?

Mme Catherine Louveau. - William Gasparini connaît mieux que moi ce sujet : il a travaillé sur le rôle du sport dans l'intégration sociale. J'indiquerai seulement que la politique volontariste du ministère des sports dans les années 1990, consistant notamment à créer des terrains de proximité, a eu pour effet involontaire d'exclure les filles, les garçons se réservant le football de rue et l'usage des « playgrounds ». La question du rapport entre les hommes et les femmes a trop longtemps été ignorée par les décideurs.

Mme Michèle André, présidente. - Ces années ont été marquées par l'idée des « loisirs pour tous », mais j'ai en effet constaté à Clermont-Ferrand que les terrains étaient surtout construits pour occuper les garçons et éviter les désordres, sans que les filles soient prises en compte. L'espace public ne leur a pas été ouvert.

Mme Françoise Cartron. - Il leur a même été fermé.

Mme Catherine Louveau. - En effet. La fédération de basket-ball, par exemple, compte de nombreuses femmes parmi ses adhérentes, alors que les terrains publics sont occupés par les garçons.

Mme Michèle André, présidente. - Comme le disait Mme Brigitte Deydier, lorsqu'une pratique sportive n'est pas encadrée, les femmes en sont exclues.

Mme Catherine Louveau. - Je n'irai pas jusque là. Le mouvement sportif a tendance à croire qu'il n'y a de sport qu'encadré...

Mme Michèle André, présidente. - La remarque de Mme Brigitte Deydier portait sur les quartiers difficiles.

Mme Catherine Louveau. - Le volontarisme de la fédération de football n'a pas suffi : il n'y a encore que 2 % de licenciées. Les résistances sont fortes, plus encore qu'en politique : qu'une fille joue au foot, au rugby, pratique le cyclisme ou la boxe, c'est une transgression de l'ordre social du genre. Car en sport, le corps est en jeu, qui est le premier marqueur des identités sexuelles : on dit qu'une femme est féminine ou non, on pratique des tests de féminité, alors qu'il n'y a jamais eu de tests de masculinité...

Mme Michèle André, présidente. - Bref, les choses n'avancent pas.

Mme Catherine Louveau. - La sociologue que je suis voit ce qui change, mais aussi ce qui se reproduit. Ne nous laissons pas leurrer par des réussites ponctuelles.

Mme Françoise Cartron. - Faisons passer le message auprès des élus, qui financent les équipements sportifs : si les fédérations se montrent trop timorées, les collectivités peuvent configurer l'espace urbain pour donner leur place aux femmes.

Mme Catherine Louveau. - Aujourd'hui se tiendra la première Nuit du sport féminin. Des démonstrations auront lieu, ainsi que des conférences et la promotion du livre « Le Sport féminin 2010 ». La compagnie Mabel-Octobre, emmenée par Judith Depaule, donnera un spectacle.

Mme Michèle André, présidente. - J'étais allée voir l'un de ses spectacles, intitulé « Corps de femme », sur une athlète de l'ex-RDA, dopée à l'excès et morte à 29 ans : c'était très instructif et émouvant. Il doit être repris bientôt au Nouveau théâtre de Montreuil.

Je reviens sur la nécessité du volontarisme politique. Mme Brigitte Deydier nous a parlé d'une judoka entrée voilée sur le tatami, qui n'a été exclue qu'après de longues hésitations. Je me souviens aussi d'un combat de lutte à Clermont-Ferrand : il s'agit d'un sport resté très masculin, mais en l'occurrence l'arbitre était une femme ; or, l'un des deux lutteurs, venu du Moyen-Orient, a refusé de lui serrer la main, c'est-à-dire d'exprimer sa soumission à son arbitrage. J'ai tenu à remettre moi-même les trophées et je suis intervenue auprès de la fédération internationale, afin que de tels incidents ne se reproduisissent pas à Atlanta. En la matière, il faut être intransigeant.

Merci encore des informations que vous nous avez communiquées : elles nous seront très utiles pour le rapport.

Audition de Mme Françoise Sauvageot,
présidente de la Fédération française d'éducation physique et de gymnastique volontaire (FFEPGV), vice-présidente au Comité national olympique et sportif français (CNOSF)

(13 janvier 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Merci, Madame, d'être venue jusqu'à nous. Vous êtes en quelque sorte une pionnière dans la marche vers la féminisation des responsabilités. Présidente de la Fédération française d'éducation physique et de gymnastique volontaire (FFEPGV), vous êtes aussi la seule femme membre du bureau exécutif du comité olympique. C'est dire votre responsabilité. Notre délégation, qui veille à l'égalité hommes-femmes dans la législation, est convenue de préparer cette année un rapport sur les femmes et le sport, un monde auquel je me suis frottée pour avoir été douze années durant adjointe aux sports à la mairie de Clermont-Ferrand - j'avais commencé en 1983 -, et qui m'a laissé outre des souvenirs, une certaine accoutumance aux objections que savent nous opposer, à nous autres femmes, les fédérations et leurs présidents. Les auditions que nous avons engagées montrent que le monde du sport est un reflet assez fidèle de la société dans son ensemble, dont il force même parfois les traits, au point de les rendre mieux visibles, ce qui peut nous aider à les dénoncer afin de faire bouger les lignes...

La fédération que vous présidez, créée en 1888, et à l'origine masculine à 95 %, est aujourd'hui féminine à 95 %. Vous êtes l'une des très rares femmes ayant accédé à ces fonctions. Quelle est votre analyse de la pratique sportive féminine, à quels freins culturels et sociaux se heurte-t-elle, comment la développer, la rendre plus attractive et assurer la mixité des pratiques ? Quel bilan faites-vous de l'accès des femmes aux responsabilités dans le sport et aux professions d'encadrement sportif ? Une question, enfin, que l'on a trop tendance à ne poser qu'aux femmes : comment se passent, au sein du comité olympique où vous vous trouvez bien seule, vos relations avec vos homologues masculins ?

Mme Françoise Sauvageot, présidente de la Fédération française d'éducation physique et de gymnastique volontaire. - La Fédération française d'éducation physique et de gymnastique volontaire, qui compte aujourd'hui 540 000 licenciés, se classe parmi les poids lourds, au cinquième rang des fédérations françaises. Nous étions naguère au troisième, mais l'équitation est passée devant et nous venons juste de nous faire rattraper par le judo. Visant essentiellement l'entretien physique, la fédération, qui se définit comme non compétitive, est aussi la plus féminisée, puisqu'elle compte 94 % de femmes.

Cette fédération, aujourd'hui la plus féminisée, était il y a un siècle masculine, hygiéniste, marquée par quelques accents militaires, bien que fondée par un médecin, le docteur Philippe Tissié, qui poursuivait déjà un objectif, fondamental, de remise en santé de la population. La gymnastique volontaire est venue après un contact avec la Suède de Pehr Henrik Ling, avec les lendits, le collectif, les mouvements cadencés. En raison de fusions entre fédérations, la dénomination actuelle s'est imposée en 1972.

La féminisation s'est poursuivie après guerre, et l'équilibre a été atteint dès les années 1950. De cette époque aux années 1970, la femme s'est émancipée : elle dispose d'un carnet de chèque et a accès à la banque. Au cours de la première moitié des années 1970, les directions départementales de la Jeunesse et des Sports ont reçu mission de créer des clubs. Les « conseillers de secteurs » hommes s'orientaient plutôt vers le foot, qui disposait déjà d'une fédération emblématique et permettait d'offrir une activité physique de proximité aux jeunes garçons, leurs homologues femmes étaient naturellement plus enclines à préférer la gymnastique d'entretien. C'est ainsi que l'institutrice que j'étais est entrée à la fédération, riche d'un encadrement féminin déjà très présent sur le territoire, pour y devenir très vite animatrice.

De 1975 à 1980, nous sommes passés à 80 % de recrutement féminin, à la suite du choix fédéral de privilégier la formation des pratiquantes en interne pour devenir animatrices. Quelques hommes se hasardaient dans mes cours, attirés par la promesse d'un match de basket ou de volley, après la séance de gymnastique. Nous avons ainsi atteint des taux de féminisation de 97 %. Même si la féminisation paraît irréversible, je défends en effet la mixité en même temps que l'objectif d'offrir dans un esprit convivial une activité de sport santé accessible à tous.

Si le souci de la forme, du bien être et de l'entretien est d'abord féminin - ce n'est qu'après 50 ans que les hommes, davantage portés au défoulement et à la compétition, en viennent à ce souci de soi -, il est clair, à la lumière de mon expérience, que le sexe des encadrants a une influence sur le recrutement des pratiquants. Aujourd'hui, la majorité des animateurs sont des femmes, mais la tendance est en train de s'inverser chez les formateurs, où se pressent désormais, le marché du travail étant devenu ce qu'il est, les candidatures de jeunes hommes diplômés en STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives). Notre pyramide des âges veut que nous recrutions beaucoup, ce qui tend à infléchir l'équilibre au profit des hommes. Je serai attentive aux évolutions. Ce changement d'équilibre aura-t-il une influence sur celui des pratiquants ? Nous ne le saurons que dans une dizaine d'années. Mais il me semble dès à présent que l'influence de l'encadrement est profonde, et que l'animateur est un modèle auquel on s'identifie.

Notre fédération a longtemps été dirigée par des hommes. La première femme à accéder à la présidence fut Nicole Dechavanne, qui disposait d'une grande expérience tant nationale qu'internationale. Les femmes n'ont depuis refait leur apparition aux postes à responsabilité qu'il y a six ans, alors même que la fédération comptait depuis longtemps plus de 90 % de femmes. Aujourd'hui, une femme est présidente. Et paradoxalement, le premier dossier que j'ai eu à traiter portait sur la mixité des effectifs dirigeants. Une application stricte de la loi du 6 juillet 2000 sur le sport et du décret du 7 janvier 2004 garantissant aux femmes une proportionnalité entre le nombre de licenciées et le nombre de sièges dans les instances de direction des fédérations aurait abouti à ce que nous n'ayons qu'un homme au comité directeur. Il me semble, et je crois avoir convaincu, qu'un meilleur équilibre au sein des instances représentatives est souhaitable au sein d'une fédération qui n'est pas par essence féminine. Un homme, aussi fort soit-il, ne saurait représenter à lui seul toutes les aspirations des hommes. J'ai présenté ma position au ministère, engagé la discussion au sein de la FFEPGV en proposant un compromis à 30 %, car seul un groupe peut représenter une minorité. J'ai obtenu 20 %, le pourcentage qui prévaut au Comité international olympique, soit cinq hommes sur vingt-trois. Cela me paraît essentiel pour que les hommes puissent enrichir la réflexion en apportant leur point de vue. Mme Chantal Jouannot, ministre des sports, m'a fait observer malicieusement qu'aucune fédération majoritairement masculine n'était venue lui présenter une telle requête en faveur de la présence de femmes. J'ai saisi la balle au bond en lui suggérant de la leur soumettre. Car l'objectif de la loi n'est certes pas, à l'inverse, de placer quelques femmes-alibi pour solde de tout compte.

Mme Michèle André, présidente. - Cela était de mode il y a vingt ans. Je me souviens de l'émotion de la Fédération française de pétanque et de jeu provençal, qui réunissait son assemblée générale à Clermont-Ferrand. Comment trouver la perle rare, s'inquiétaient ces messieurs, auxquels j'ai fait observer que des femmes aimaient assez leur sport pour être présentes à cette réunion. Ils sont ensuite, heureusement, bien revenus de leur appréhension, et ont compris tous les bénéfices que peut apporter la mixité. Depuis, cet objectif a été hélas perdu de vue, et le flambeau n'a guère été repris...

Mme Françoise Sauvageot. - De fait, nous progressons vers la parité par étapes. Les femmes qui le souhaitent doivent pouvoir investir des responsabilités. Les premières assises sur les femmes et le sport, sous le ministère de Mme Marie-George Buffet, en 1999-2000, furent à cet égard un moment très fort. Au-delà d'une présence symbolique au sein des fédérations, il faut que les femmes puissent y faire valoir leur point de vue, et travailler à faire avancer les choses.

Mme Michèle André, présidente. - Pas des potiches !

Mme Françoise Sauvageot. - L'égal accès aux pratiques sportives passe par une évolution du système, aujourd'hui fait par les hommes, pour les hommes. Sous la pression des assises, l'idée d'ouvrir les exécutifs des fédérations aux femmes dans les disciplines qui restent trop exclusivement masculines a fait son chemin. Après ceux de Myriam Chomaz dans la boxe, l'on ne peut que se réjouir des succès de notre équipe de foot féminine, que je suivrai en juillet en Allemagne. Le sport au féminin progresse et ne pourra continuer de le faire que si des femmes sont présentes au sein des instances dirigeantes, pour défendre l'équité et proposer des aménagements au système. Voyez par exemple quels problèmes se posent lorsque deux équipes de foot, l'une féminine, l'autre masculine, entrent en compétition pour accéder à une division supérieure : le choix, d'ailleurs largement financier, est fait d'avance. Les fédérations envisagent désormais le problème sous l'angle du développement, et c'est une bonne chose. Alors que les effectifs masculins de la fédération de football commencent à stagner, les femmes représentent pour elles un vivier intéressant. Même si l'on peut discuter des choix de médiatisation, souhaitons que le développement du football féminin amène une forme d'équilibre.

Demeure cependant le problème de la médiatisation du sport féminin de haut niveau. L'on ne va pas investir dans quelque chose qui ne rapporte pas. Sans médiatisation, pas d'image ! Les enjeux financiers sont tels que les clubs préfèrent promouvoir une image masculine du football. Ne l'oublions pas, les présidents de fédérations sont aujourd'hui amenés à travailler comme des chefs d'entreprise.

On ne pourra assurer la pérennité des pratiques sans une mixité des instances dirigeantes. Or, l'accès aux postes à responsabilité n'est pas encore acquis. J'observe qu'au sein du comité directeur de ma fédération, sur dix-sept femmes, treize sont passées par l'animation sportive et toutes ont pris des responsabilités au niveau départemental ou régional avant de franchir le pas. Tout se passe comme si les femmes avaient besoin de se prouver à elles-mêmes leur compétence. C'est à partir de cette prise de conscience qu'elles peuvent tenter l'expérience...

Mme Michèle André, présidente. - Quand on les sollicite...

Mme Françoise Sauvageot. - Quand nous accompagnons celles qui sont en position d'être élues. Nous avions tenté avec une autre femme qui, comme moi, affichait clairement ses ambitions, l'expérience d'accompagner des femmes susceptibles d'endosser des responsabilités, en leur proposant des formations pour les sécuriser. Avec des résultats. L'une d'elles est devenue présidente de ligue dans une fédération importante. Les femmes n'osent pas, il faut les y aider.

En ce qui me concerne, j'étais depuis longtemps investie dans la fédération : il ne m'a pas été difficile de franchir le pas. Mais il n'en a pas été de même au Comité olympique, et les vieux réflexes sont revenus. Son président, qui voulait promouvoir la mixité et souhaitait intégrer le représentant d'une grande fédération, a mis un mois pour me convaincre. Et convaincre également, au reste, ses pairs, car ma fédération n'étant pas olympique, il a fallu rappeler que le Comité national olympique et sportif français était autant sportif qu'olympique...

Mais si le premier obstacle à l'accès aux responsabilités vient des femmes elles-mêmes, il n'est pas non plus facile, ensuite, de vivre au quotidien dans un milieu majoritairement masculin. Nous restons bien minoritaires. Il faut persévérer, et participer aux évolutions quotidiennes. La possibilité d'avoir recours au scrutin de liste pour les élections fédérales m'est un espoir. Avec le scrutin uninominal, les femmes craignent trop d'aller seules à l'échec.

Mme Sylvie Goy-Chavent. - Où qu'on les y pousse...

Mme Françoise Sauvageot. - Il est long de construire une équipe dirigeante. Or, nous devons être opérationnels très vite, comme une entreprise. C'est pourquoi le scrutin de liste, dans lequel les femmes se sentent mieux encadrées, me paraît une bonne solution.

Mme Michèle André, présidente. - On connaît cela en politique. Le scrutin de liste proportionnel est le moyen de faire entrer les femmes en politique. Reste ensuite à être en mesure d'agir pour créer du nouveau. Les partis ont d'abord retenu une interprétation curieuse de la loi : trois hommes en tête, trois femmes derrière... Il a fallu y revenir, pour imposer une alternance stricte de candidats de chaque sexe. Allez directement sans état d'âme au une pour un.

Mme Françoise Sauvageot. - Au comité olympique, il faut remonter au temps de Nelson Paillou pour trouver une femme, Nicole Dechavanne, qui y a siégé dix-huit mois. Sept femmes sont aujourd'hui membres du conseil d'administration, c'est un progrès. Reste le problème des fédérations olympiques, dont pas une, sur les trente-deux, n'est présidée par une femme. Nous avançons cependant, puisque onze femmes président des fédérations unisports non olympiques ou affinitaires et multisports, et au conseil d'administration du CNOSF sont apparues quelques vice-présidentes ; et d'ailleurs une femme préside la commission scolaire et universitaire.

La présence des femmes aux responsabilités est particulièrement importante pour le développement des pratiques multisports et d'entretien physique, devenues essentielles dans une société où l'obésité, notamment, progresse - même si nous avons réussi, grâce au plan national nutrition-santé, auquel je participe, à faire légèrement reculer l'obésité infantile. Dans la prise de conscience des fédérations, les femmes ont un rôle essentiel à jouer.

Mme Michèle André, présidente. - Je vous remercie d'avoir dressé ce tableau complet, qui laisse des raisons d'espérer. Je vous suis lorsque vous relevez qu'il est difficile d'agir seule. Il faut être deux ou trois pour faire bouger les choses et cela vaut dans bien des situations. Je l'ai constaté dans mon métier : on n'intègre jamais seul un enfant sourd en milieu ordinaire.

Mme Françoise Sauvageot. - Le président du Comité olympique en est parfaitement conscient. Le Comité fonctionne avec des structures emboîtées, typiquement masculines... Au « bureau exécutif », qui se réunit parfois plusieurs fois par semaine, je suis la seule femme. Un second niveau de Bureau compte deux vice-présidents supplémentaires et se réunit de manière plus aléatoire, je puis compter sur une autre femme, Isabelle Severino, avec laquelle j'ai immédiatement noué une complicité. Le « bureau élargi », enfin, qui se réunit une fois par mois, compte encore une autre femme. Nous y sommes donc trois, sur une vingtaine de membres, et le courant passe admirablement, ce qui nous aide à progresser.

Si les charges sont difficiles, elles offrent aussi des rencontres et des découvertes extraordinaires. Nous pouvons apporter beaucoup au monde du sport, qui reflète largement, ainsi que vous l'avez dit, Madame la Présidente, la société dans son ensemble. Cela requiert cependant bien des sacrifices, bien des déplacements, notamment, qui se concilient mal avec la vie familiale.

Mme Gisèle Gautier. - Vous avez tracé un schéma que nous connaissons bien dans les milieux professionnel et politique. Les femmes, nous avez-vous dit, n'ont pas le même esprit de compétition que les hommes. S'ajoute à cela le fait que lorsque les femmes deviennent majoritaires dans une activité, les hommes ont tendance à se retirer, estimant peut-être qu'elle est dévalorisée. Troisième constat, les femmes ne savent pas se mettre en avant - et je puis le confirmer, car lorsque l'on m'a proposé de devenir conseillère municipale, j'ai commencé par refuser. Tandis que les hommes, de leur côté, sont généralement assez nombreux pour se coopter.

Je m'en tiendrai à une question. Comment expliquer la féminisation de votre fédération, alors même qu'existent sur le marché des salles de sport ou de musculation où règne une véritable mixité ?

Mme Françoise Sauvageot. - Il est vrai que la pratique de l'entretien physique n'est guère valorisante aux yeux des hommes, qui nous laissent volontiers la place dans les instances départementales. Mais dès le niveau régional, l'attrait du pouvoir l'emporte. Je ne parle même pas du niveau fédéral, où il a fallu, par exemple, un vote très clair pour écarter un président qui briguait un quatrième mandat. A mon tour, quatre ans plus tard, je n'ai eu qu'un adversaire quand je me suis présentée, un homme qui s'est comporté, je dois le dire, de façon si peu courtoise à mon égard que l'assemblée générale l'a même écarté du comité directeur. Le pouvoir l'aveuglait... Plus modestement, j'avais préparé un travail d'équipe, participatif : je propose, nous discutons, décidons, nous faisons et on évalue. Je ne sais travailler qu'avec une équipe rapprochée partageant un engagement.

Vous m'interrogez sur les pratiques auto-organisées et le secteur commercial. Il est vrai qu'existent de nombreuses salles de mise en forme. Toute la différence tient à leur coût : il y a là un clivage social. J'ajoute que l'assiduité y est moins grande. Il n'est pas rare de voir abandonner la pratique au bout de trois mois quand l'abonnement a été pris pour six grâce à des offres de lancement alléchantes. Alors que ceux qui pratiquent dans les clubs relevant de notre fédération sont plus assidus. A quoi cela tient-il ? Au lien social : c'est l'appel du collectif qui entretient la motivation sur le long terme et cela sert l'éducation physique parce que la personne se sent bien, qu'elle sait pourquoi : on n'est pas sur un vélo, avec pour seul programme affiché de perdre 100 grammes ! Voyez le jogging, pratique assez souple pour ne pas déplaire aux femmes, mais à laquelle il manque pourtant quelque chose. Nous en avons fait l'expérience, en créant des groupes animés par des éducateurs. Cela motive énormément : 10 % de pratiquants ont rejoint nos clubs, par goût de cet accompagnement fait de convivialité et de conseils. Les femmes ne se satisfont des pratiques isolées que lorsqu'elles ne peuvent pas faire autrement.

Mme Gisèle Gautier. - Les hommes ne se sentent-ils pas aussi un peu seuls au milieu d'une majorité de femmes ?

Mme Françoise Sauvageot. - Mon mari, passé cinquante-cinq ans, est venu me rejoindre dans mon club. Il était le seul homme. J'ai craint sa défection, mais non. Il se trouve que sa présence régulière a attiré d'autres maris. Ils sont aujourd'hui huit, et les choses se passent fort bien. Il est vrai qu'au-delà de 80 % de femmes, les choses deviennent difficiles. C'est pourquoi nous créons aujourd'hui des associations masculines pour faire remonter nos effectifs.

Mme Gisèle Gautier. - Ce n'est pas la mixité.

Mme Françoise Sauvageot. - Elle passe par là.

M. Yannick Bodin. - L'on peut être minoritaire, l'on peut même être le seul homme au sein de cette délégation, et se sentir très bien. Un élément culturel incite à l'optimisme : les hommes se préoccupent de plus en plus de leur propre corps ; vous devriez tirer bénéfice de cette tendance.

Il faut lutter contre certaines attitudes, comme nous le faisons ici. Après tout, Marie de Médicis, qui a fait construire ce palais, n'avait rien à envier aux hommes de pouvoir, Indira Gandhi ou Mme Thatcher non plus. Dans la candidature à la candidature pour le renouvellement de la moitié du Sénat, les femmes ne sont pas en retard sur les hommes. Il fallait autrefois que je décroche mon téléphone pour susciter des vocations, on en est plutôt à départager les candidates.

Avec la politique des médias, les femmes subissent la double peine. Les enjeux financiers de l'audiovisuel sont énormes : plus vous avez de spectateurs, plus le public est large, et plus vous passez à la télévision. Le trois-quarts aile des All Blacks court 100 mètres en 11 secondes malgré ses 110 kilos : voilà un spectacle avec lequel il est difficile de rivaliser. En revanche, j'ai suivi avec intérêt le match entre les équipes féminines de rugby de France et du Canada. De même, les femmes brillent aux Jeux olympiques dans les sports nordiques, le ski alpin, la gymnastique synchronisée, la gymnastique et l'athlétisme. C'est à travers les médias et par le sponsoring que cela se joue. Les grands sports collectifs donnent du spectaculaire, un peu comme un western - mais les Calamity Jane sont rares... Vous êtes victimes de la télévision, voilà ce contre quoi il faut lutter jusqu'à ce qu'on voie des retransmissions de matchs féminins de basket ou de handball.

Mme Françoise Sauvageot. - La médiatisation influe sur la richesse des clubs, en référence à la pratique de haut niveau. Mme Danièle Salva, présidente de l'association Femmes Mixité Sports, que vous auditionnez bientôt, reviendra sur ces questions, mais je peux vous dire que pour obtenir 30 secondes d'image sur Stade 2, il faut qu'une femme dispute un titre européen ou mondial alors qu'on retransmet tous les matchs de la coupe de France de football. Atteindre un niveau exceptionnel ne suffit pas toujours : on a très peu parlé de la qualification de l'équipe féminine de football à la coupe du monde.

Le spectacle tennistique de filles est un bon spectacle, aussi Roland-Garros a-t-il été le premier tournoi à donner aux femmes les mêmes primes qu'aux hommes. De même, j'étais dans la tribune du public à Troyes lors du match entre l'équipe de France féminine de football et la Serbie, et j'ai entendu des spectateurs s'étonner de la qualité de leur jeu, de la précision de leurs gestes (particulièrement bien entraînée, cette équipe a atteint un haut niveau tactique et technique) ; un de mes voisins s'est même promis de retourner à des matchs féminins. Pourtant, les enjeux financiers continuent de peser sur le beau spectacle qu'est le sport féminin et l'on n'est plus dans la réalité. Le président du CNOSF a souhaité que nous travaillions à la création d'une chaîne spécialisée qui retransmettrait tous les sports, quels qu'en soient les pratiquants. Nous avons ouvert le dossier et un appel d'offres vient d'être lancé. J'y crois aussi parce que l'on diffusera ainsi une image à laquelle pourront s'identifier les petites filles.

Mme Gisèle Gautier. - L'audimat ! Sans public suffisant, pas de publicité !

Mme Michèle André, présidente. - L'équipe masculine de football en a involontairement apporté la démonstration, si l'on n'est pas exemplaire, les sponsors finissent par considérer que leur argent est mal placé : ils recherchent d'autres opportunités. Lorsque l'équipe de France féminine a obtenu sa qualification, j'ai salué sa performance par un communiqué qui a été repris par les journaux, parfois sur le mode humoristique : le Sénat félicitait l'équipe de France... féminine. Des gens ont découvert à cette occasion qu'il y avait une équipe féminine de football. Le respect des règles est bien supérieur chez les filles, qui n'ont pas de mauvais gestes, mais construisent un jeu splendide. Montrons des matchs féminins, ouvrons-leur les stades, comme je l'ai fait à Clermont, et les spectateurs en verront bien la qualité.

M. Yannick Bodin. - Les mentalités évoluent. A Melun, après le match France-Canada, des hommes ont dit que le spectacle leur avait plu, même si ça manquait de « castagne » pour certains.

Mme Sylvie Goy-Chavent. - Précisément, pour fournir ce spectacle et atteindre cette puissance physique, les femmes ne seront-elles pas tentées, y compris dans le tennis, de consommer certaines substances ?

Mme Françoise Sauvageot. - Il s'agit moins de genre que de savoir jusqu'où l'on cherche à aller dans la performance au-delà de l'humain. Le « mésusage des médicaments », le dopage pour l'appeler par son nom, est lié à la médiatisation et au sponsoring. Dès lors que c'est la recherche de la performance qui est en cause, les femmes seront malheureusement aussi touchées, comme elles l'ont été dans un autre domaine par l'usage du tabac.

Mme Sylvie Goy-Chavent. - Votre exposé confirme que le sport est le miroir de la société. Vous avez évoqué une masculinisation de l'encadrement. Faut-il en chercher la cause dans la formation ou dans la disponibilité ?

Mme Françoise Sauvageot. - La masculinisation se situe au niveau des formateurs de formateurs. Le directeur technique national (DTN) de la FFEPGV est entouré de sept personnes et accompagné dans les régions des conseillers pédagogiques (en tout 13 cadres d'État et une trentaine de fédéraux) en charge de la formation. Actuellement, le renouvellement de ces cadres nécessite un ou deux recrutements l'an. Les diplômés des STAPS cherchent des débouchés ; ils arrivent avec un master 2 et joignent, à ce niveau d'études assez impressionnant, une volonté telle que je suis obligée de recommander au DTN de penser à conserver un équilibre entre les genres dans le recrutement. Nous avons certes besoin de jeunes compétents, mais l'on ne doit pas recruter que des hommes. Or les femmes s'orientent moins vers ce type d'emploi parce qu'on y voyage beaucoup et qu'on multiplie les formations délocalisées, ce qui est peu compatible avec une vie de famille. Les hommes s'y adaptent mieux. J'essaie de préserver une forme d'équilibre mais, pour ne pas avoir que des femmes célibataires, nous devrions concevoir des modalités de travail moins déstructurées.

Mme Gisèle Gautier. - Qu'en est-il de la différence physiologique entre les sexes ?

Mme Françoise Sauvageot. - Nous avons le même cerveau...

Mme Gisèle Gautier. - Le même Q.I.

Mme Françoise Sauvageot. - Au niveau musculaire, aucun sport n'est interdit aux femmes, ni le saut à la perche, ni la lutte. Si les performances diffèrent et qu'on ne peut organiser une course d'athlétisme mixte, il n'y a, pour le reste, pas de différence génétique. Il incombe aux femmes de remporter la compétition de l'image. Cette conquête se heurte à un obstacle : comme on ne peut pas continuer de multiplier le nombre des délégations aux Jeux olympiques, le CIO n'accueille une nouvelle discipline qu'en en retirant une autre ; or les hommes ne sont pas prêts à renoncer à une spécialité masculine au sein d'une discipline pour faire place à une nouvelle spécialité féminine...

Mme Michèle André, présidente. - Je vous remercie, Madame, de cette présentation passionnante, enrichissante et efficace au quotidien. Puissiez-vous ne pas rester seule au CNOSF, car l'on avance mieux à plusieurs. Nous sommes maintenant 23 % au Sénat...

Mme Gisèle Gautier. - Nous sommes passées de 6 à 12 puis à 18 et aujourd'hui 23 % !

Mme Michèle André, présidente. - ... contre 18 % à l'Assemblée nationale. Il y a eu une évolution, mais le plafond de verre est à 35 %.

Audition de Mme Annie Sugier,
cofondatrice et présidente du Comité Atlanta + pour la représentation des femmes dans toutes les délégations des Jeux olympiques
et de la Ligue du droit international des femmes (LDIF)
accompagnée de Mme Linda Weil-Curiel,
cofondatrice du Comité Atlanta + et secrétaire générale de la LDIF

(20 janvier 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - La Délégation aux droits des femmes est très heureuse d'accueillir Mme Annie Sugier, cofondatrice et présidente du Comité Atlanta + pour la représentation des femmes dans toutes les délégations des Jeux olympiques et de la Ligue du droit international des femmes (LDIF). Elle est accompagnée de Mme Linda Weil-Curiel, cofondatrice du Comité Atlanta + et secrétaire générale de la LDIF.

Notre délégation, qui existe depuis 1999, comprend 36 parlementaires, dont quelques hommes. Elle a pour objectif de tenter de parvenir à une réelle égalité des droits entre hommes et femmes, égalité inscrite dans la Constitution mais bien négligée depuis. Notre thème annuel de réflexion « Femmes et sports » fera l'objet d'un rapport final.

Mme Annie Sugier, cofondatrice et présidente du Comité Atlanta + et de la Ligue du droit international des femmes. - Je suis très heureuse que cette audition se déroule au Sénat car celui-ci a joué un rôle important lors de la création de notre association Atlanta +.

La LDIF, créée en 1983 avec Simone de Beauvoir pour première présidente, est apparue dans un contexte géopolitique caractérisé par les premières émergences du relativisme culturel. C'était l'époque des premières manifestations féministes en Iran après la prise de pouvoir de Khomeiny et des militantes de la Ligue étaient allées à Téhéran avec un groupe de féministes de différentes nationalités pour les soutenir. Simone de Beauvoir a participé activement à l'organisation de cette mission. A l'époque, à l'extrême gauche, certains se réjouissaient de l'arrivée d'un système « alternatif au système matérialiste occidental » sans vouloir prendre conscience que les femmes allaient en pâtir... On assistait en fait au retour en force du religieux qui allait justifier la remise en cause de la notion d'universalité des droits au nom du respect des traditions culturelles et religieuses. L'objectif de la LDIF était justement de dénoncer cette dérive dont les femmes étaient les principales victimes, comme si la notion d'universalité des droits ne s'appliquait pas à elles.

Comment en sommes-nous venues, dans ce contexte, à nous intéresser au sport ? Le monde des féministes et celui des sportives ne se parlent pas beaucoup. Quel déclic a bien pu nous faire basculer dans ce deuxième monde ? Ce déclic, ce sont les Jeux olympiques de Barcelone, en 1992, quand toute la presse se réjouit du retour de l'Afrique du Sud, jusqu'alors exclue pour cause d'apartheid. A l'époque, ça a changé depuis, je ne m'intéressais pas particulièrement au sport. Je regarde comme tout le monde la cérémonie d'ouverture ; je ne vois que des hommes dans les délégations de l'Arabie saoudite, du Koweït ou du Yémen. Au total 35 délégations sont uniquement masculines. Ce sont celles de deux catégories de pays : d'abord les pays trop pauvres pour envoyer des femmes dans leur maigre délégation et, ensuite, des pays islamistes, qui, loin d'être pauvres, ont une société construite sur la ségrégation. Nous saisissons alors la ministre des sports en France, j'en parle au sénateur Charles Descours, si bien que plusieurs sénateurs se retrouvent en première ligne et que notre première réunion publique se tient en 1995 salle Gaston Monnerville. Du New-York Times à la BBC, les médias du monde entier sont là : nous avions soulevé un lièvre.

Mme Michèle André, présidente. - Ils sont tous là...

Mme Annie Sugier. - Comme Mandela l'avait compris, le Stade Olympique est le lieu le plus médiatisé au monde. Or la Charte Olympique, qui est la loi unique qui régit le Mouvement olympique, sous la responsabilité du Comité International Olympique (CIO), affirme des principes d'universalité et son principe n° 5 rejette toute forme de discrimination, y compris fondée sur le sexe ou la race. C'est explicitement énoncé, et c'est d'ailleurs sur la base de ce principe n° 5 que l'Afrique du Sud avait été exclue des JO. Pourquoi donc ce principe s'appliquerait-il aux noirs et pas aux femmes ? A Barcelone, l'Iran avait exigé, et obtenu, des organisateurs espagnols que ce ne soit pas une jeune espagnole qui précède la délégation avec la bannière indiquant le nom du pays auquel appartenaient les athlètes, comme pour toutes les autres délégations, mais que ce soit un garçon. Voilà l'une des raisons qui nous ont fait décider qu'à Atlanta, nous allions nous en prendre à l'Iran.

Le bras droit du président Samaranch, Fékrou Kidanen, dans une tribune du journal du CIO, s'indigna qu'on « ose comparer l'odieux apartheid avec la situation des femmes dans le sport ». C'était « insulter Mandela, le peuple sud-africain et les noirs en général !  ». Les Comités olympiques, les nationaux et l'international étaient en rage. On nous a accusés d'attaquer une religion ! Entre temps, notre réseau international s'était étendu et nous manifestons à Atlanta, occupons l'hôtel où réside Samaranch dont le staff finit par nous accorder une entrevue. Nous demandons que le CIO subventionne spécifiquement à travers les fonds de la solidarité olympique, des programmes de développement du sport pour les femmes. Et nous demandons que le CIO exclue les délégations qui excluent les femmes. Celui-ci ne veut pas exclure mais souhaite inciter. Nous pensions avoir gagné parce que, à la dernière minute, l'Iran accepte d'envoyer une sportive. Mais celle-ci est voilée. En réalité nous commençons à perdre la partie mais, à ce moment là, nous n'en avons pas conscience. Autre scandale, l'Iran organise des jeux séparés pour les femmes musulmanes tous les quatre ans. Nous l'apprenons en consultant un magnifique livre diffusé par les Ambassades d'Iran, sur les photos duquel vous pouvez constater combien ces femmes, voilées de la tête au pied, sont heureuses au moment de recevoir leurs médailles.... Les médias et les hommes ne sont pas autorisés à être présents pendant les compétitions. Ce sont les Jeux de la ségrégation. Or le CIO leur apporte sa caution en envoyant des observatrices elles-mêmes voilées !

Au moment des jeux de Sidney en 2000, les talibans sont en Afghanistan et le CIO, anticipant sur la défaite de l'Alliance du Nord, suspend le CNO afghan et, dans un premier temps, accepte d'inviter des observateurs talibans. Devant le scandale, et nous sommes en pointe dans la dénonciation de cette situation, le CIO accepte de revenir sur cette invitation. Évidemment, nous manifestons à Sydney cette fois-ci avec une délégation de jeunes sportifs mixte afghane et, pour la première fois nous obtenons de négocier avec le CIO, pendant cinq heures ! Dans un procès-verbal signé par le CIO, nous-mêmes et les jeunes, le CIO reconnait la qualité de notre combat, s'engage à reconstituer les sports en Afghanistan avec des hommes et des femmes, lorsque la situation le permettra. Ils tiennent parole puisqu'à Athènes ce pays envoie une délégation de deux hommes et de deux femmes - la soeur de l'une d'entre elles, journaliste en vue, sera assassinée.

Le voile s'invite aux Jeux olympiques. On le réalise à Athènes, lors de la cérémonie de clôture : sous le drapeau olympique, tout près du président du CIO on voit une ancienne championne égyptienne de natation, entièrement voilée. Elle vient d'être élue à la Commission des athlètes du CIO et elle est présentée par le CIO comme un modèle pour la jeunesse sportive ! A ce moment là on se dit qu'on a perdu la partie ! Ce qui va nous sauver, c'est la décision des athlètes français de porter un badge à Pékin.

Mme Michèle André, présidente. - Le Tibet !

Mme Annie Sugier. - Le président du CIO a déclaré qu'il n'était pas question de porter ce genre d'insigne, invoquant la règle 51 de la Charte Olympique qui interdit toute expression politique ou religieuse dans les sites olympiques. Pourtant, le badge des athlètes français était vraiment très neutre : il se contentait de reprendre une formule de la Charte Olympique, « pour un monde meilleur ». Pour nous l'essentiel était d'avoir compris que nous pouvions nous servir de l'article 51 pour contester le port du voile islamique. Avec Élisabeth Badinter, nous avons écrit une lettre ouverte dénonçant le double langage du CIO : comment interdire le port de ce badge qui ne fait que reprendre un slogan de la charte et, en même temps, permettre le port du voile islamique, signe politique et religieux s'il en est ? Le président du CIO a répondu : « ce n'est pas la même chose, le port du voile est un choix individuel ». Double absurdité : le port du voile n'est pas un choix, il est imposé ; et il est imposé à toutes les Iraniennes par la loi. Ensuite, à supposer même que ce soit un choix individuel, il n'en demeurerait pas moins un signe religieux. Aux JO de Pékin, 14 délégations ont des femmes voilées. Alors qu'on était parti de zéro ! La seule réaction des journalistes à cette photo d'une sportive du Barhein voilée en plein effort ce fut : « elle doit avoir chaud ! »...

Nous demandons l'application de toute la charte, rien que la charte.

Aux Jeux de la jeunesse de Singapour en août 2010, la FIFA a radié la délégation de footballeuses iraniennes parce que Téhéran exigeait qu'elles soient voilées. Nous avons commencé par applaudir dans Libération le courage de la FIFA. Hélas, trois jours après, Téhéran menaçait le président de la Fédération de manifestations islamistes à Singapour. Du coup on a écrit une nouvelle tribune dans Libération pour dénoncer cette reculade alors que la FIFA doit respecter l'équivalent de la règle 51 (la Loi 4). Pour toute réponse la FIFA a déclaré avoir trouvé un « compromis » : les joueuses demeuraient voilées, mais leur cou était visible... Il n'y a qu'à regarder les vidéos de Singapour pour constater à quel point elles sont visiblement voilées.

A ces mêmes Jeux de la jeunesse, en août 2010, pour la première fois une saoudienne, entraînée à ses propres frais, a gagné la médaille de bronze d'équitation dans une épreuve mixte. Elle dit avoir fait cela pour toutes les femmes d'Arabie saoudite. Oui, les femmes veulent faire du sport. A cette occasion, elle a serré la main des deux autres médaillés, des hommes !

Pour les Jeux de Londres, que demandons-nous ? Nous préparons une brochure listant sept revendications. Les trois premières sont d'exclure ceux qui excluent les femmes de leurs délégations, d'interdire le port de signes politiques et religieux conformément à l'article 51 de la charte et de refuser la caution du CIO aux Jeux séparés pour les femmes. Nous demandons aussi une vraie parité dans les disciplines et épreuves et pas seulement dans le nombre de sports. Depuis Alice Milliat, première dirigeante sportive française, on est passé de 4 à 28 sports pratiqués par les femmes et présents aux JO, soit le même nombre que pour les hommes. Mais la différence réside dans le nombre d'épreuves. Ce qui apparaît dans le nombre de médailles attribuées. Celles-ci remportent moins de médailles que les hommes - 127 contre quelque 165. Autre revendication, celle-ci porte sur la place des femmes dans les postes de dirigeantes : en 1997, le CIO avait décidé que les postes de dirigeants du mouvement olympique comporteraient un minimum de 10 % de femmes en 2000 et de 20 % en 2005. Or, par exemple, le comité organisateur des Jeux de Londres comprend... une femme, la princesse Anne d'Angleterre... Nous dénonçons aussi le fait que les responsables des grands événements sportifs « ferment les yeux » sur l'organisation de la prostitution autour des sites sportifs.

Enfin, j'aimerais que votre délégation, ou le Sénat, parraine notre dernière revendication, très symbolique. Avant la cérémonie de clôture, la seule médaille d'or remise personnellement par le président du CIO, l'est au vainqueur du Marathon. Et la marathonienne ? Lors des premiers Jeux modernes, à Athènes en 1896, une Grecque, Stamatha Revithi qu'on appelait Melpomène, se vit refuser le droit de participer au Marathon simplement parce qu'elle était une femme. Elle s'obstina, fit sa course en solitaire en un temps honorable et entra dans la légende. Il serait symboliquement souhaitable que, pour la première fois, le président du CIO remette leur médaille au marathonien comme à la marathonienne. Ce serait un geste pour la parité comme pour l'Histoire. Car de tout temps il s'est trouvé une femme pour se lever et dire : « pourquoi pas moi ? ».

Mme Michèle André, présidente. - Merci pour ce tableau précis d'une situation que j'ai eu à connaître dans ma vie politique. Nous étions ensemble en 1995 pour demander de faire défiler les délégations indifféremment derrière un garçon ou derrière une fille...

Mais, plus personnellement, j'ai apporté ma petite pierre à Atlanta +. J'ai été adjointe aux sports de la ville de Clermont-Ferrand pendant douze ans. Cette ville organise traditionnellement un championnat du monde de lutte. Il est d'usage que les lutteurs se présentent à l'arbitre et lui serrent la main. Cette année-là, l'arbitre était une femme et un des lutteurs iraniens refuse de le faire. Comme il remporte la compétition, je m'arrange pour que cela soit à moi de lui remettre sa médaille d'or.

J'ai bien l'intention de lui donner l'accolade lorsqu'il s'inclinera devant moi pour que je lui remette la médaille autour du cou. Mais il se débat, fait de grands gestes pour m'expliquer que cela n'est pas possible. Je ne cède pas et garde la médaille à distance devant lui durant un bon moment. Voyant sa mauvaise volonté, le public l'a sifflé. A la fin, je lui ai remis la médaille mais en lui serrant cependant la main : il en était malade. Quand je suis remontée à la tribune, les officiels de la Fédération n'étaient pas fiers d'eux-mêmes. Le délégué iranien est ensuite venu me trouver pour m'expliquer qu'il fallait faire preuve de compréhension, car c'était une question de religion.

Je lui ai répondu qu'il était d'usage en France de faire remettre les médailles par un élu, et d'accompagner cette remise d'une accolade. C'est une façon de célébrer l'exploit sportif dans laquelle la question du sexe de l'un ou de l'autre n'entre pas en considération. Quant à la religion, elle n'avait pas en France à s'immiscer dans ce genre de choses, et il convenait de respecter les usages du pays dans lequel on se trouvait. Ainsi, lorsque je suis allée à Lahore avec le président Mitterrand, j'ai enlevé mes chaussures avant de pénétrer dans la mosquée parce que c'est la règle là-bas. Je lui ai donc demandé de prévenir ses athlètes que je donnerai l'accolade à tous les champions. Il en est resté coi. J'ai expliqué au président de la Fédération internationale qu'il avait un moyen de se rattraper, à Atlanta - sous peine de ne plus remettre les pieds à Clermont-Ferrand - en permettant aux filles de porter les drapeaux devant les délégations. Et c'est effectivement la Fédération internationale de lutte qui a mené ce combat.

Mais nos élus ne saisissent pas toujours ce genre de situation. Un homme n'aurait pas vu que le lutteur refusait de serrer la main de l'arbitre. Et quand on ne voit pas, on n'agit pas. Je compare souvent la lutte des femmes à un marathon : les derniers 500 mètres sont les plus durs... je suis persuadée que nos collègues nous suivront pour qu'à Londres le président du CIO remette sa médaille à la marathonienne. Je rappelle que le Comité d'organisation compte une femme sur 18 membres... Quoiqu'il en soit, la sortie de notre rapport jouera un rôle positif - je n'ai aucun doute là-dessus.

Mme Annie Sugier. - Nous avons envoyé des courriers en fin d'année 2010 au CIO, au Comité national olympique et sportif français (CNOSF) et au niveau européen ainsi qu'aux Nations Unies ; nous mènerons des actions énergiques en Grande-Bretagne. On reproche souvent aux Français d'être arrogants et de se glorifier d'avoir inventé les droits de l'homme. Là, nous avons l'occasion d'invoquer des principes universels et dans un domaine inventé par les Anglais, le sport moderne, qui se caractérise par l'uniformité des règles. Le CIO nous a répondu que « le pourcentage de femmes ne cesse d'augmenter aux Jeux olympiques ». Aurait-il osé opposer à Mandela qu'il devait se satisfaire du nombre croissant de Noirs des autres pays africains participant aux JO alors que l'apartheid se poursuivait en Afrique du Sud ? Quant au président du CNOSF, il nous a écrit le 14 décembre dernier que nos requêtes « dépassent ses prérogatives ». Pourtant, en 1958, c'est le président du CNO de Norvège qui, le premier, a demandé l'exclusion de l'Afrique du Sud. Les Noirs ont bien compris l'importance du sport dans leur lutte. Des sportives nous disent : « je ne suis pas féministes ». Mais les Noirs qui levaient le poing sur leur podium affirmaient bien, eux, « Nous sommes des Black Panthers ». Le monde des féministes et celui des sportives doivent se rencontrer davantage. Le mot « vainqueur » n'a pas encore de féminin...

Mme Michèle André, présidente. - Lorsqu'Edwige Avice a interdit à l'équipe de France de rugby d'aller jouer en Afrique du sud, le président Ferrasse était fou de rage. A l'époque, sur les 400 invités à une réunion de la Fédération, j'étais la seule femme... Elle a pris la bonne décision : comme au rugby, le bon ballon au bon moment.

Mme Linda Weil-Curiel. - Dans les années soixante-dix, des amis sud-africains m'expliquaient qu'un pays peut toujours s'arranger avec des sanctions économiques en les contournant, et que c'était le boycott sportif qui leur faisait le plus de mal.

Mme Michèle André, présidente. - J'interviendrai auprès de notre Comité olympique national. J'avais interpelé la FIFA sur les footballeuses iraniennes : c'était inadmissible. N'en viendra-t-on pas à obliger nos joueuses à mettre le voile pour jouer en Iran ?

Mme Annie Sugier. - Les Allemandes l'ont déjà fait.

Mme Michèle André, présidente. -Vous pouvez compter sur notre appui à 100 %. Songez que dans les années 1980, l'article 6 du règlement du Tour de France interdisait la présence de femmes dans les voitures suiveuses ! J'ai contribué à l'abrogation de cette disposition ridicule. Notre rapport paraîtra au printemps et vous pourrez prendre appui sur lui.

Mme Annie Sugier. - Nous ferons une action en avril, à l'occasion du Marathon de Paris.

Mme Michèle André, présidente. - Au festival international de folklore de Gannat dans l'Allier, festival de haut niveau, les Indonésiennes étaient toutes voilées, alors qu'il y a deux ans, le foulard était exceptionnel.

Mme Annie Sugier. - On ne veut pas voir qu'en acceptant le voile islamique dans le stade, on condamne à mort les sportives qui ne sont pas voilées et qui ne pourront plus dire à ceux qui font pression sur elles : je respecte les règlements !

Mme Michèle André, présidente. - En tant que femmes et en tant que parlementaires, nous demeurons vigilantes.

Audition de M. Bertrand Jarrige,
directeur des sports au ministère des sports,
accompagné de Mme Sylvie Mouyon-Porte, chargée des politiques sportives dans les territoires, M. Franck Escoffier, chargé du sport de haut niveau, M. Renaud de Vezins, chargé du pôle ressource national, installé au CREPS d'Aix-en-Provence, et
Mme Monique Amiaud, chargée de mission pour le sport féminin à l'INSEP

(20 janvier 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Composée de femmes et d'hommes, notre délégation veille au respect de la parité dans la loi tout en contrôlant l'action du gouvernement ; tous les ans, elle travaille un thème qui donne lieu à un rapport et, après la parité puis la situation des femmes dans les espaces privatifs de liberté, elle a choisi celui des femmes et du sport, parce qu'elle pense que le sport est un miroir grossissant des problèmes qui se posent dans la société. Comment voyez-vous la situation, qu'il s'agisse du sport pour tous ou du sport de haut niveau, et quelles sont les perspectives ?

M. Bertrand Jarrige, directeur des sports au ministère des sports. - Nous sommes heureux d'être ici, et heureux que vous ayez choisi cette thématique. J'imagine que vous recevrez la ministre.

Mme Michèle André, présidente. - Absolument !

M. Bertrand Jarrige. - Hier encore, elle a dit que la pratique féminine, notamment dans les quartiers en difficulté, était une priorité.

Notre délégation est assez nombreuse et presque paritaire : je suis accompagné de deux hommes et de deux femmes et s'il n'y a qu'un directeur des sports, mon prédécesseur était une femme. Nous travaillons sous l'autorité de la ministre des sports : Mme Sylvie Mouyon-Porte s'occupe des politiques sportives dans les territoires, M. Franck Escoffier du sport de haut niveau ; M. de Vezins du pôle ressource national, installé au CREPS d'Aix-en-Provence, et Mme Monique Amiaud, en fonction à l'INSEP, de l'animation du réseau national du sport de haut niveau.

La ministre l'a rappelé lors de la nuit du sport féminin, le 9 décembre dernier, la vocation du sport est de rassembler par-delà les différences de sexe, d'origine, de territoire. Il constitue un outil de cohésion sociale. Or, comme vous l'avez noté, les femmes n'ont sans doute pas encore toute la place qui leur reviendrait. Le ministère mène donc une politique volontariste pour faciliter leur accès à la pratique du sport comme aux responsabilités. Cela passe par un dispositif législatif et réglementaire avec notamment l'inscription de dispositions dans le code du sport et par une organisation spécifique avec la mise en place en 2006 d'un pôle ressources national.

Le sport féminin est né au tout début du XXe siècle, à l'occasion des Jeux de Paris - quant à savoir si Pierre de Coubertin en a été satisfait...

Mme Michèle André, président. - Il y était très hostile.

M. Bertrand Jarrige. - Si les femmes ont alors commencé à manifester leur volonté de participer, il a fallu attendre 1994 pour que des décideurs consacrent à Brighton une conférence internationale aux femmes dans le sport. C'est à partir de là qu'on a pris conscience de cette problématique et elle est restée au centre des préoccupations avec la création de l'Observatoire de la parité en 1995 et la loi sur l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives en 2000. Le ministère a pris sa part avec les assises nationales Femmes et sport en 1999. La loi du 6 juillet 2000 dorénavant intégrée dans le code du sport a réaffirmé la nécessité d'un égal accès des hommes et des femmes à la pratique sportive et à tous les niveaux de responsabilité dans les associations sportives. L'on a incité celles-ci à reprendre dans leurs statuts l'objectif d'égal accès des femmes et de hommes tant dans la pratique des activités physiques et sportives qu'à tous les niveaux de responsabilités au sein des associations sportives. C'est aussi à ce moment que le sport féminin de haut niveau a été pris en compte, après les jeux d'Atlanta où nos sportives avaient brillé. Cela s'applique de manière indistincte et non discriminatoire au niveau des aides.

Le mouvement sportif a été incité à proposer des actions pour promouvoir l'égalité et, vaste chantier, à favoriser la prise de responsabilités dans les instances dirigeantes. Le ministère a débloqué des aides pour la mise en place de formations, pour la communication et la promotion ainsi que pour le développement de la recherche sur la performance féminine.

Entre 2002 et 2004, la France a présidé le réseau européen Femmes et sports. En 2004, un groupe de travail national présidé par Mme Brigitte Deydier, vice-présidente de la fédération française de judo, a remis un rapport lors de la sixième conférence du réseau.

De 2005 à 2009, ont été organisés les concours Femmes et sports, dont le prix national et les trophées régionaux donnaient de la visibilité à des initiatives : sur 2 780 projets, 500 ont été récompensés, dont 350 en faveur des jeunes filles et les femmes dans les quartiers. Après cinq éditions, nous avons constaté un manque de nouveaux projets. Ceux-ci devenaient récurrents et quand des initiatives ont été récompensées pour la seconde fois, nous nous sommes dit qu'il fallait réfléchir à l'évolution d'une action qui donne encore lieu cependant à des concours dans des régions particulièrement investies sur ce sujet.

En 2006, le ministère a créé le pôle ressources national aujourd'hui dénommé Sport, éducation, mixités, citoyenneté, implanté au CREPS d'Aix, pour être un lieu d'expertise, de formation et de conseil au service de la politique sportive en direction des publics prioritaires, parmi lesquels le public féminin.

Le code du sport, dans ses premiers articles, nous fixe pour objectif la réduction des inégalités sociales et sexuées. Même si le sport est exemplaire, la pratique féminine ne représentait encore en 2009 que 36 % des licences ; si nous étions à 9 % en 1968, nous devrions être autour de 50 %. C'est le cas dans les fédérations multisports, mais les femmes ne sont que 30 % dans les fédérations unisport olympiques et 26 % dans les fédérations unisport non olympiques. Certaines fédérations sont très féminisées : la danse (90 %), l'éducation physique et la gymnastique volontaire (94 %) et la gymnastique (79 %), le twing bâton (92 %) et l'équitation (79 %). En revanche le football (3,3 %) l'aéromodélisme (3,3 %) - l'accès à la technique ! - le rugby (4,1 %), le billard (5,1 %) le motocyclisme (5,4 %) ou encore le hockey sur glace (9,3 %) figurent parmi les 18 fédérations comptant moins de 10 % de licenciées.

Selon une récente enquête, 87 % des femmes déclarent pratiquer une activité physique ou sportive en dehors des clubs ; marche de loisir (58 %) et natation de loisir (25 %) sont des activités plutôt ludiques...

Mme Michèle André, présidente. - De bien-être...

M. Bertrand Jarrige. - Les inégalités sociales affectent la pratique du sport : les femmes sont les premières à en souffrir, notamment dans les quartiers sensibles car lorsque le revenu familial est inférieur à 1 830 euros, 45 % des filles pratiquent une activité sportive, contre les trois-quarts des garçons. A l'adolescence, le décrochage est beaucoup plus brutal chez les filles que chez les garçons, ce qui affecte le sport de haut niveau.

Mêmes disparités dans les choix et les engagements : les femmes privilégiant le bien-être et la convivialité, elles sont de moins en moins nombreuses au fur et à mesure que l'on s'élève dans les niveaux de pratique. Le mouvement sportif ne facilite pas toujours les choses et l'absence de solution pour garder les enfants gêne la pratique féminine.

Nous agissons lors de la négociation des conventions d'objectifs avec les fédérations. Elles bénéficient de subventions spécifiques pour des actions d'accompagnement des dirigeantes et entraîneures, pour l'accès des jeunes filles à la performance, ainsi que pour la sensibilisation et la communication. En 2010, nous y avons consacré 5,4 millions, soit 7 % du montant des conventions d'objectifs, contre 400 000 euros en 2004. La ministre souhaite que nous poursuivions dans cette voie. La part territoriale du Centre national pour le développement du sport, notre bras séculier, reçoit des crédits spécifiques, à hauteur de 6,4 millions en 2010, soit un doublement par rapport à 2004. Outre ces 12 millions, le pôle fait circuler les initiatives des institutions partenaires, et anime un réseau national de référents.

Nous avons aidé les fédérations sportives menant des politiques significatives en matière de sport féminin, et avons consolidé 6 emplois STAPS dans les fédérations de football, de roller, de handball, de basket-ball, et de cyclisme. Lorsque nous présentons le budget des sports, deux indicateurs de performance sont le taux de licences féminines (18,5 % en 2009) et les moyens du CNDS consacrés à des actions en direction des femmes et des jeunes filles.

L'accès des femmes aux responsabilités s'amenuise au fur et à mesure que l'on s'élève dans les fédérations.

Mme Michèle André, présidente. - C'est valable partout...

M. Bertrand Jarrige. - Si seulement 11 fédérations sont présidées par une femme, le taux de femmes présidentes est passé de 6 % en 2005 à 9 % en 2009, mais aucune femme ne préside une fédération olympique. La progression est nette dans les comités directeurs (25 %) et les bureaux (21 %) des fédérations. Les femmes sont 16 % au conseil d'administration du CNOSF, dont une au bureau exécutif. Elles étaient 4 en 2005, les voici 7. Nous avons progressé grâce à des mesures contraignantes. Les statuts des fédérations doivent garantir aux femmes un nombre de sièges proportionnel à celui des licenciées. Nous persévérons malgré les réticences : j'ai parfois quelques entretiens avec des présidents de fédérations et le Conseil d'État a refusé les statuts d'une association reconnue d'utilité publique. Le mouvement se poursuivra lors du renouvellement des instances dirigeantes qui interviendra après les jeux de Londres.

En termes de politique, le ministère a réaffirmé ses priorités dans les directives nationales d'orientation adressées aux directions régionales : valoriser l'engagement des femmes, améliorer les connaissances et communiquer sur les progrès enregistrés ; oeuvrer pour la féminisation des postes à responsabilité au sein des instances du mouvement sportif et favoriser la pratique sportive des jeunes filles et des femmes dans les quartiers sensibles. Le pôle national ressources réalise depuis 2006 des rapports annuels sur la féminisation du sport ; il accompagne les fédérations dans la production de plans de féminisation ; il mène des actions de communication, développe le brevet professionnel « activités physiques pour tous - développement du sport féminin », met en place un cursus facilitant l'accès des femmes au diplôme d'État supérieur de directeur de structure sportive ; il établit des outils pédagogiques tels que les frises « Femme, éducation, citoyenneté, toute une histoire », destinées à lutter contre les stéréotypes ; il a consacré un numéro de ses Cahiers à « Sport et maternité ».

Depuis 1900, les femmes ont pris place au sein des compétitions internationales. Honneur soit rendu à Marguerite Brodequis, première championne olympique à Stockholm, en 1912. Après cette pionnière, 31 autres ont conquis une médaille d'or jusqu'à Anne-Caroline Chausson, à Pékin en 2008. Les jeux de Vancouver se sont bien passés, avec 45 % de médailles pour les skieuses et biathlètes, comme à Salt-Lake City en 2002, mais avec une représentation féminine plus importante (36 % de la délégation contre 23 %). Malheureusement, à Pékin, les femmes qui représentaient 39 % de l'effectif, n'ont remporté que 17 % des médailles. Cela a été une vraie déception, car nous pensions qu'Athènes avait marqué un déclic. Nous ne sommes que la 22e nation olympique pour les disciplines féminines. Nous ne réussirons à conserver notre 5e rang mondial que si nous développons le sport féminin. D'ailleurs, la Chine a réussi sa prise de leadership mondial en misant particulièrement sur les collectifs féminins qui deviennent plus performants que ceux masculins ; il en est de même pour l'Australie ; les États-Unis ont une parité parfaite de médailles féminines et masculines ; l'écart est de 8 médailles en faveur des hommes pour la Russie et la Grande Bretagne ; chez nous, il est de 34.

Mme Michèle André, présidente. - Il y a en effet quelque chose à faire...

M. Bertrand Jarrige. - Bien que la variabilité des résultats soit très grande, on ne peut pas tout expliquer par les circonstances. D'une part les délégations sont de plus en plus féminines, d'autre part la proportion des finalistes non médaillés est plus grande chez les sportives (41 à 55 %) que chez les sportifs (20 à 39 %). Enfin, le pourcentage de médaillés par rapport à la délégation est plus fort chez hommes (14 à 23 %) que chez les femmes (9 à 15 %). C'est dire que nous devons aider celles-ci à décrocher un podium, sinon un incident de préparation a un impact direct, comme on l'a vu à Pékin avec Laure Manaudou ou avec les escrimeuses. Il faut, dans la perspective de Londres, s'atteler à ce problème de densité.

La relève féminine tarde à venir. Les directeurs techniques nationaux ont du mal à faire émerger de nouvelles championnes. Jeannie Longo et Laura Flessel étaient championnes en 1996, et Christine Arron s'était qualifiée pour les jeux d'Atlanta ; elles étaient toutes trois en compétition à Pékin et n'ont pas abandonné tout espoir de participer à ceux de Londres.

Il faudrait en faire un peu plus pour les femmes. Nous savons en effet que les filles se détournent plus tôt du sport que les garçons. Sans parler de discrimination positive...

Mme Michèle André, présidente. - Une attention particulière ?

M. Bertrand Jarrige. - L'on veut donner aux femmes les mêmes chances de succès. Cependant, il y a toujours plus d'épreuves masculines.

Les femmes représentent 36 % de la liste ministérielle des sports de haut niveau. Leur nombre reste d'environ 2 500, bien que le nombre d'inscriptions masculines recule. Plus de la moitié des sportifs de haut niveau sont des femmes dans 3 fédérations sur 58, la gymnastique (55 %), la nage avec palmes, le volley-ball (52 %), et 20 fédérations comptent entre 40 et 50 % de sportives de haut niveau. Si la part des sportives sur cette liste correspond au taux de femmes licenciées, celles-ci représentent 1,5 % des membres de la fédération de boxe, mais 38 % des sportifs de haut niveau ; il en est de même pour le foot avec respectivement 3 % et 30 % ; inversement les femmes représentent 80 % des effectifs des sports de glace et de l'équitation mais 45 % des sportifs de haut niveau.

Il en résulte qu'il n'y a pas un lien direct entre le nombre de pratiquants et celui des sportifs de haut niveau : la conception pyramidale de Coubertin n'est plus de mise, et il convient de miser sur des collectifs restreints dotés d'une volonté et d'un potentiel, puis de les accompagner. Le hockey sur glace a fait cette expérience afin d'avoir une équipe féminine pour les jeux d'Annecy voire de Sotchi. Ils ont repéré de jeunes joueuses dans les clubs.

Mme Michèle André, présidente. - Combien y en a-t-il ?

M. Franck Escoffier, adjoint au chef du bureau du sport de haut niveau, des filières et des établissements nationaux. - Une grosse dizaine en championnat (Précisions : 3 clubs sur le championnat de France Elite et 11 clubs sur le championnat de France Excellence Féminins).

M. Bertrand Jarrige. - On a créé un pôle France à Chambéry et constitué une équipe qui joue en championnat masculin avec une catégorie d'âge de différence (championnat de France de moins de 18 ans Excellence masculin). Et elle progresse ! Je parie que nous aurons une équipe brillante. Il faut se donner les moyens.

Cela vaut aussi pour l'encadrement : encore faut-il que les entraîneurs n'aient pas un sentiment d'infériorité. Ils sont rares ceux qui comme Philippe Lucas ont construit leur réputation sur l'entraînement de sportives. L'entraîneur de l'équipe féminine ne doit pas être celui qui n'a pas pu l'être de l'équipe masculine. Seulement 12 % des entraîneurs sont des femmes, et 6 % des DTN, soit 3 femmes pour 55 hommes - je pense à Mme Deydier. On retrouve ici les stéréotypes et les contraintes que j'ai déjà signalés.

Même si certaines sportives sont devenues des icônes, n'oublions pas, enfin, l'écart dans le traitement médiatique. L'on n'a compté que 9 femmes parmi les sportifs de l'année que L'Équipe désigne chaque année depuis 1946, et comme Pérec et Manaudou l'ont été deux fois, cela ne laisse pas beaucoup de place aux autres... La sportive est jugée sur son image plus que sur sa performance : là aussi, il y a des caricatures à combattre.

Face à ce constat, nous travaillons à améliorer la compétitivité de notre pays au niveau du sport féminin. Nous avons dressé le bilan des jeux olympiques et préparé un plan d'action afin d'accompagner au mieux les sportives médaillables, traiter de la relève, renforcer les collectifs féminins. Nous réunissons les entraîneurs, lesquels ont des primes de médaille...

Mme Michèle André, présidente. - C'est le serpent qui se mord la queue.

M. Bertrand Jarrige. - L'égalité réelle passe par des recettes.

Mme Monique Amiaud, chargée de mission pour le sport féminin à l'INSEP. - Il y a des échanges d'expérience.

M. Bertrand Jarrige. - Nous voulons également exploiter les niches de performance qui pourraient exister. Ainsi, nous avons plus de chance d'avoir à Rio une équipe féminine de rugby à sept performante qu'un collectif masculin dans la même discipline. Il s'agit de développer des outils, des bonnes pratiques. Nous voudrions retrouver à Londres un niveau proche de celui des jeux d'Atlanta en 1996.

Mme Michèle André, présidente. - Je vous remercie de toutes ces précisions. Vous avez évoqué les entraîneurs, les DTN, mais la technique d'entraînement ? Peut-on appliquer aux femmes les mêmes méthodes ?

Mme Monique Amiaud. - Il y a des outils de management. De surcroît, les femmes, si elles aiment la rigueur, apprécient aussi que l'on soit à l'écoute.

Mme Michèle André, présidente. - Certains entraîneurs ont un côté rude ; on lit dans la presse qu'ils veulent mettre au pas tel ou tel sportif. Est-ce que cette attitude peut aussi fonctionner avec les sportives ?

Mme Monique Amiaud. - L'important c'est l'équilibre du staff. L'entraîneur peut être rude s'il y a une autre personne capable d'écouter les sportives différemment. Une femme peut jouer ce rôle dans le staff quelle que soit sa fonction. La mixité de l'encadrement est importante. La réussite au niveau international reste contraignante.

Mme Michèle André, présidente. - Mais il ne faut pas aller jusqu'à dégoûter les jeunes sportifs. Et puis, il y a le sport en équipes et le sport individuel, qui ne relèvent pas des mêmes stratégies.

M. Bertrand Jarrige. - Il ne faut pas tomber dans une relation qui permette la maltraitance et supprime toute possibilité de médiation. C'est bénéfique de pouvoir disposer de regards croisés et cela se joue dans la composition du staff : le sportif ne doit pas se trouver sous la coupe d'une seule personne.

Mme Michèle André, présidente. - Une situation qui n'est pas toujours sans ambiguïté...

M. Bertrand Jarrige. - Mme Bachelot a précisément souhaité aborder le sujet de la lutte contre les violences dans le sport. L'on ne doit pas passer de l'entraînement à la maltraitance, puis au harcèlement et enfin à l'abus. Un recours est nécessaire. Nous avons mis en place un numéro d'appel, car en cas de dérapage, il faut le dire tout de suite.

Mme Michèle André, présidente. - Il faut être très attentif aux jeunes sportives car le souci de la performance peut occulter l'esprit critique.

M. Bertrand Jarrige. - Voilà pourquoi on a besoin d'un double projet, la performance et le développement personnel. Sans cela, toute réussite est fragile et éphémère car une sportive qui n'a pas développé d'alternative au sport devient très vulnérable à long terme. Ce repli sur la quête exclusive de la performance sportive peut d'ailleurs affecter tout le groupe familial - je pense à de jeunes championnes de tennis.

Mme Michèle André, présidente. - Si l'exposition médiatique est trop forte, c'est encore pire car leur vie privée s'étale alors dans la presse. Le sport, c'est le corps : il peut y avoir là quelque chose de très intime.

Ce que vous avez dit sur l'absence de relève m'inquiète. Comment pourra-t-on détecter les talents ?

M. Bertrand Jarrige. - J'aimerais avoir davantage de femmes DTN. Je n'en ai que 3 sur 58 ! Le renouvellement passe en effet par la prise de conscience de l'encadrement.

Mme Michèle André, présidente. - Cela n'a pas bougé beaucoup dans les instances fédérales. Il y a une ou deux femmes et pour peu que l'une ou l'autre ait fait preuve de mauvais caractère, cela décourage...

M. Bertrand Jarrige. - Il faut expliquer aux jeunes filles et à leurs familles qu'elles peuvent pratiquer le sport tout en continuant leurs études et en voyant leurs amis, et qu'elles n'auront pas des entraîneurs tyranniques. Il faut noter aussi que la rémunération des sportives est largement inférieure à celle des sportifs. Et quand les DTN distribuent les aides ministérielles, qu'ils n'oublient pas l'accompagnement matériel des sportives !

Mme Michèle André, présidente. - Tout le monde ne s'en sort pas aussi bien que Zidane...

M. Bertrand Jarrige. - Oui, la capitaine de l'équipe féminine de football est très en deçà de cette notoriété ; son équipe n'a pas encore gagné la Coupe du monde mais elle s'est brillamment qualifiée. Il faut trouver autre chose que de les faire paraître dans un calendrier pour renforcer leur image !

Mme Odette Terrade. - Les filles, dites-vous, décrochent du sport après le collège et les garçons après le lycée. Je le vois dans ma ville, les jeunes s'arrêtent à l'adolescence. Quel est le rôle de l'intégrisme religieux dans ce phénomène au sein des quartiers populaires ?

M. Bertrand Jarrige. - Vous avez sans doute raison. Il serait également intéressant de regarder les dispenses d'éducation physique. Les filles n'ont pas tellement envie d'aller à la piscine avec les garçons. On en est arrivé à se poser de difficiles questions. Faut-il supprimer la mixité dans les piscines ou faut-il mieux éduquer les garçons ? Faut-il réserver dans les piscines des créneaux horaires non mixtes ou est-ce céder au communautarisme ?

Le décrochage s'explique aussi par des problèmes psychologiques et physiologiques ; la perception du corps par l'adolescente est différente de celle de l'adolescent. Lorsqu'on distribuait des coupons de sport à des familles modestes pour les pousser à inscrire leurs enfants dans des clubs, c'était quasi systématiquement les garçons qui en bénéficiaient. C'est un travail de long terme. Hier, la ministre a déclaré : « mes priorités : les handicapés, les jeunes filles et femmes des quartiers sensibles et de la ruralité ».

M. Renaud de Vézins, chargé de mission au pôle ressources national - En ZEP, les jeunes filles licenciées à l'UNSS (Union nationale du sport scolaire) sont, en pourcentage, plus nombreuses qu'ailleurs. Elles s'y trouvent en milieu sécurisé dans lequel on travaille sur des pratiques spécifiques, tout en restant dans le cadre scolaire. Nous y avons travaillé avec l'UNSS. On peut avoir une mixité avec des moments privilégiés, en évitant alors les pratiques simultanées.

Mme Michèle André, présidente. - Les piscines ne seront jamais assez grandes. Il faudrait des piscines à étages tant l'attribution des créneaux horaires est un casse-tête. La natation concentre tous les problèmes.

M. Renaud de Vézins - Nous avons étudié le problème de l'accompagnement éducatif après les cours. Nous nous sommes aperçus que lorsque l'offre émanait de clubs, il y avait une forte demande des filles pour pratiquer entre elles, et beaucoup de modules ont été construits sur une pratique spécifique pour les jeunes filles.

Mme Michèle André, présidente. - Je suppose que le ministère des sports travaille main dans la main avec l'Éducation nationale.

M. Bertrand Jarrige. - Le sport a longtemps eu du mal à entrer à l'école. L'accompagnement éducatif lancé par Xavier Darcos nous a aidés, les clubs intervenant en effet à l'initiative des établissements. Des conventions ont été passées entre les fédérations et l'UNSS, et encore récemment en présence de Mme Jouanno et de M. Chatel, qui est aussi ministre de la jeunesse. Les deux ministres entendent mener des actions conjointes. L'aménagement des rythmes scolaires, sur lesquels une décision interviendra bientôt, ne peut se faire avec les seuls équipements d'éducation physique et sportive : il faudra traiter cela avec le mouvement sportif. C'est une chance : on pourra faire progresser les mentalités.

Mme Michèle André, présidente. - Je vous remercie de vos réponses. Les actions pour le sport féminin sont très utiles dans et hors des ZEP.

Audition de Mme Geneviève Fraisse,
philosophe, directrice de recherche au CNRS,
ancienne députée européenne

(27 janvier 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Nous poursuivons nos auditions sur le thème Femmes et Sports. Madame Fraisse, vous avez été députée européenne, mais aussi déléguée interministérielle aux droits des femmes en 1997 et 1998. Les travaux que vous avez menés en ce domaine font de vous une interlocutrice fort intéressante pour nous ! Les femmes ont longtemps été tenues en marge d'un mouvement sportif organisé par les hommes, pour les hommes. Quelques historiens, quelques militantes, se sont penchés sur la question. Nous avons reçu Mme Annie Sugier qui nous a fait partager sa passion pour l'égalité dans l'olympisme.

Mme Geneviève Fraisse, philosophe. - J'ai d'autant plus de plaisir à venir vous voir que les délégations parlementaires aux droits des femmes ont été créées lorsque j'étais déléguée interministérielle aux droits des femmes. L'idée fut lancée par Mme Danièle Pourtaud, qui siégeait au Conseil de l'Europe et avait ainsi connaissance de ce qui se passait ailleurs. Les délégations furent conçues pour étudier sous l'angle des droits des femmes les textes législatifs en navette. Elles ont pris depuis lors beaucoup d'autonomie !

En dehors d'une parenthèse politique de sept années comme déléguée interministérielle puis députée européenne, j'ai mené une activité de chercheuse et mes centres d'intérêt ont concerné l'égalité des sexes.

Au Parlement européen, j'ai présenté un rapport d'initiative sur le spectacle vivant, puis un autre sur les femmes et le sport. La commission de la culture alors animée par M. Michel Rocard ne percevait pas ce que pourrait apporter une telle étude. Quant à l'autre commission dans laquelle je siégeais, celle des femmes, elle était « en plus », comme les commissions de la pêche ou des pétitions... Le gender mainstreaming, ce n'est jamais gagné. Mais enfin, j'étais connue dans ces deux instances, et coordonnatrice de mon groupe : on m'a laissée faire.

J'avais été interpelée par Mmes Catherine Louveau et Annick Davisse, respectivement professeur et inspectrice, qui avaient écrit un livre au début des années quatre-vingt dix - j'ai préfacé la deuxième version, qui sera bientôt rééditée. Elles furent des pionnières sur cette question ! Quant à moi je travaille non pas sur la domination, ni sur les mécanismes d'inégalité, mais sur les arguments de l'égalité et le discours de l'émancipation.

Je me penche sur les discours d'inclusion des femmes dans la démocratie et la République au cours des deux siècles passés : non seulement le droit de vote, mais aussi les droits civils, le droit au savoir... Je m'intéresse donc à la pensée féministe.

Or le sport, intervenant en oblique, vient tout compliquer : on abordait la question sous l'angle de la pensée intellectuelle, des différences de cerveau - question qui revient comme une ritournelle -, et voilà qu'il faut se pencher sur les différences des corps, donc sur la maîtrise de la reproduction, la contraception, ensuite l'avortement. Il est d'ailleurs intéressant de noter que la contraception a fait l'objet d'une approche de type habeas corpus : « our bodies, ourselves », « notre corps nous appartient ». La question des corps passe aussi par l'analyse des violences. Enfin, j'ai entrepris dans les années quatre-vingt-dix de suivre le fil rouge de l'activité physique des filles et des garçons. Que devient la mixité ? L'école est un formidable lieu de possible égalité et de mixité. La différence des corps n'est pas figée : nous ne sommes pas loin de la question des identités sexuées, de la sexualité dans le sport. L'évidence empirique s'impose, d'une différence entre les deux sexes. Les bureaux de la délégation interministérielle étaient situés rue Saint-Dominique, et je discutais souvent avec les fonctionnaires du ministère des armées. Ils me disaient les problèmes posés lors des concours de recrutement : épreuves communes ou concours séparés ? Les pompiers ont les mêmes interrogations.

Faut-il ajuster, ou au contraire gommer les différences ? Personne n'a la solution et nous continuons à nous interroger ! Dans les débats des quarante dernières années, on a systématiquement opposé égalité et différence. Mais ce n'est pas ainsi que cela fonctionne, et il n'y a pas lieu de rapprocher un concept politique, l'égalité, et un concept ontologique, la différence. Le contraire de la différence est l'identité ; l'égalité se conjugue avec la liberté. Affirmer qu'on travaille sur l'émancipation avec les quatre concepts est très polémique par rapport au débat dans lequel on nous avait enfermés. La frontière entre le sport séparé et la mixité peut ensuite être institutionnelle ou personnelle.

Pour ma part, je cherche à évaluer comment ces quatre termes s'organisent et se combinent, par exemple dans le sport - de loisir, de compétition, ou pratiqué à l'école. Mon rapport couvrait les trois domaines. Mais il faut bien sûr commencer par l'école. Les cours d'éducation physique et sportive (EPS) constituent un laboratoire de l'égalité ! Les professeurs d'EPS sont désormais très sensibilisés à la question et lors des EPSiliades de novembre dernier, j'ai rencontré 300 professeurs, hommes et femmes, captivés par le sujet, car ils rencontrent des problèmes très concrets et réfléchissent beaucoup !

On propose régulièrement de séparer filles et garçons pour améliorer les résultats scolaires. En EPS, on a fait des expériences de suspension temporaires de la mixité : en sixième, marathon commun pour les filles et les garçons, en cinquième marathons séparés... Lorsque garçons et filles courent séparément, le moins bon des garçons sera plus humilié, car il passera effectivement la ligne le dernier ; en sens inverse, une fille arrivera première, ce qu'elle n'aurait pas cru possible. Il n'y a pas de solution parfaite pour tendre vers l'égalité !

Mon travail ne porte pas sur les stéréotypes, mais sur le fonctionnement de la mixité dans le laboratoire de l'EPS. Mme Cathy Patinet, dans sa thèse sur le sujet, invite les professeurs à passer de l'attention à la vigilance, à la conscience qu'ils ne posséderont jamais la solution. La question de la puberté vient se greffer sur celle de la mixité ; les filles peuvent vivre mal cette période de transformation, lorsque par exemple elles sont montrées du doigt parce qu'elles se font dispenser de piscine...

Mme Marie-George Buffet, comme ministre des sports, a fait beaucoup sur le sujet qui nous occupe ce matin. On se souvient de l'appel lancé avant les Jeux olympiques de 2004 pour que la délégation afghane intègre des athlètes femmes. Et ce, en plein débat sur le port du foulard à l'école !

Le sport est un lieu d'émancipation des femmes, en ce qu'il produit une nouvelle donne scolaire - ce qui est valable aussi pour les garçons. Les filles qui réalisent de bonnes performances en sport franchissent des étapes dans les autres disciplines scolaires ! Les municipalités hélas ont de leur côté des politiques parfois désastreuses, privilégiant les infrastructures utilisées majoritairement par les garçons. Pour le formuler à gros trait, l'école est le lieu de l'égalité des chances, mais celle-ci est cassée par l'action des municipalités.

J'ai souligné, dans les discussions qui avaient eu lieu lors du vote de la loi, que le port du foulard interdisait les pratiques sportives, les cours de piscine par exemple, autrement dit qu'il supprimait une opportunité d'émancipation. Je ne me suis pas placée sur le terrain religieux mais matérialiste, car l'émancipation ne se fait pas seulement par les mathématiques. Comme en réponse à mon argument, on a créé en 2009 de l'autre côté de la Méditerranée le « birkini » qui couvre tout le corps...

Mme Michèle André, présidente. - Un intégral...

Mme Geneviève Fraisse. - C'était une réponse politique.

Je me réjouis de ne plus être décisionnaire, car je ne vois pas de solution, sauf sans doute dans la valorisation des enseignants d'EPS qui jouent un rôle fondamental. Durant leurs cours, des choses sont exprimées, qui ne se disent pas ailleurs.

Dans le rapport que j'avais remis au Parlement européen, j'avais abordé le rôle de l'école, mais aussi celui des espaces sportifs publics, où les déficiences sont terribles : dans les écoles de sport municipales, aucune tentative pour penser la question ! Or les conformismes l'emportent souvent. Achetez une corde à sauter à votre fils : que le père d'un autre élève s'écrie « c'est un jeu de filles » et la corde à sauter, même vantée par l'institutrice, valorisée par la mère, ne reparaîtra pas : quoique minoritaire, la sentence est tombée. Pourtant, à entendre Nicole Abar parler de son expérience d'entraîneur de football au Plessis-Robinson, à voir le spectacle de Judith Depaule sur les joueuses de l'Athletic club de rugby de Bobigny, on découvre des parcours de filles et de femmes incroyables...

Quant au sport de haut niveau, une députée européenne libérale, ancienne championne de voile d'un pays nordique, me disait l'importance du modèle, de l'exemple. « Je l'ai fait, d'autres peuvent le faire ». Hélas, les images ne sont pas suffisamment nombreuses. La télévision fait quelques efforts, mais le sport féminin ne rapporte pas, donc il ne vaut rien... Quoi qu'il en soit, depuis dix ans, je vérifie sans cesse à quel point ma collègue européenne avait raison !

Mme Michèle André, présidente. - La présence d'une femme dans une grande compétition marque les esprits. Isabelle Autissier, en faisant le tour du monde, a accompli plus qu'un exploit. Son bateau portait les couleurs du ministère des droits des femmes. Je le voulais, comme une affirmation : « c'est possible ». Marraine du premier bateau d'Isabelle, je devais donc le baptiser au champagne. Le préfet m'avait mise en garde sur la difficulté de l'exercice - « un ministre de la mer, un jour, a dû s'y reprendre à sept fois ! » - et sur l'angoisse, diffuse mais persistant chez les marins, souvent superstitieux, lorsque la bouteille ne se cassait pas. A tous les journalistes qui me guettaient, j'ai affirmé crânement que mon expérience de la pétanque me rendait parfaitement confiante. J'ai projeté vivement la bouteille, qui a fort heureusement explosé en mille bulles. Isabelle Autissier a gardé l'image de cette gerbe de champagne.

D'autres femmes sont venues ensuite dans les sports de la mer, comme Helen McArthur. Mais quelle que soit la discipline sportive, le nom de la première femme championne est inscrit à jamais dans les mémoires.

Mme Geneviève Fraisse. - L'image est décisive. Je connais une bouchère qui a laissé son mari seul derrière son étal, pour arpenter le marché en distribuant des tracts. Si Ségolène Royal le faisait, elle pouvait le faire.

Mon rapport, que je vous laisse à cause de l'exposé des motifs, portait aussi sur le sport de haut niveau, dont j'ai découvert combien il détruisait les corps, celui des sportifs comme celui des sportives, d'ailleurs. Lors de réunions au sein du réseau européen Femmes et sport, nous avons entendu des horreurs, ménopause à vingt-cinq ans, ostéoporose - je vous épargnerai les détails, cauchemardesques. Notre travail a visé à mettre en lumière ce que l'Europe a rendu possible, depuis la déclaration de Nice en 2000.

Mme Françoise Laborde . - Le sport est un lieu d'émancipation pour les filles comme pour les garçons, avez-vous dit.

Mme Geneviève Fraisse. - Pas « comme pour les garçons » ! Mais il est vrai que c'est un lieu de performance scolaire, qui valorise la réussite, des garçons et des filles : si j'ai 18 en sport, je peux réussir à l'école.

Mme Françoise Laborde. - Je crois également qu'il faut valoriser davantage les professeurs d'éducation physique, car leurs cours sont aussi des moments de dialogue. Que pensez-vous des expériences d'abandon temporaire de la mixité ? Et que préconisez-vous comme structures pour les filles dans les municipalités ? La mienne est assez ouverte. Les garçons s'approprient plus massivement les équipements tels que les city parks. Chez moi, nous avons réagi en créant un parcours de santé : on les y voit moins, c'est plutôt pour les filles !

Mme Gisèle Printz. - Je ne comprends pas votre remarque sur les équipements sportifs des communes, car tous les sports peuvent être pratiqués par les filles comme par les garçons. Il demeure que les équipes ne sont jamais mixtes : ne peut-on concevoir de telles équipes, mixtes ? N'est-ce pas cela qui manque ?

M. Roland Courteau. - Et que manque-t-il comme équipements ? Que peut-on faire pour favoriser la pratique sportive française ?

Mme Geneviève Fraisse. - L'école est un laboratoire. J'ai cité l'exemple du marathon mixte en sixième, séparé en cinquième. J'ajoute que si le choix est laissé aux élèves, en quatrième, ceux-ci s'interrogent, énoncent avantages et inconvénients, verbalisent ! La question exprime un fait de départ ; elle ne se pose pas de façon identique dans le sport et les mathématiques. Mais qu'on le nie, le minimise ou le surligne, dans tous les cas il est dit. Les professeurs d'EPS ne l'esquivent pas, ils y apportent des réponses pragmatiques et changeantes, discrimination positive, puis rééquilibrage, etc.

L'éducation sexuelle a été abandonnée faute de moyens. Mais le cours d'EPS est aussi le lieu où la sexualité est la plus perceptible ; d'autant qu'aujourd'hui il est plus facile que dans le passé de penser les homosexualités et les identités sexuelles. Je donne beaucoup d'importance à l'éducation physique et sportive dans l'espace scolaire, car l'école républicaine constitue un support fantastique.

J'ai été un peu provocatrice sur les espaces municipaux. Dans vos fonctions locales, vous êtes souvent pris entre la force des stéréotypes et la matérialité d'une pensée égalitaire dans l'espace de vos communes. Il n'y a pas d'égalité sans contrainte. Je l'ai dit à propos de la parité, laquelle est à mes yeux un outil, un habit de l'égalité. Pour promouvoir l'égalité, qui ne pousse pas comme l'herbe verte, il faut dans un cas une discrimination positive, dans un autre, une modification de la Constitution, dans un troisième, une image ou un modèle... C'est pourquoi je suis partisane d'un observatoire de l'égalité dans les municipalités et le pays sur ce sujet.

Mme Françoise Laborde. - Les stéréotypes l'emportent, dites-vous.

Mme Geneviève Fraisse. - Le rouleau du dominant est à l'oeuvre ! Pour que les choses prennent un autre chemin, il faut une intervention du politique, un énoncé, une volonté. A l'école, beaucoup de choses se disent. Dans la ville, l'on ne parle pas et l'on ne pense pas véritablement cette question.

Mme Gisèle Printz. - Voulez-vous dire que l'un des deux sexes peut se trouver exclu d'une certaine discipline ?

Mme Geneviève Fraisse. - Les plus nombreux ont le pouvoir ! Ils sont là avant, ils se tiennent du bon côté de l'histoire. Le sport est à l'évidence un lieu de reproduction des inégalités.

Mme Gisèle Printz. - Jamais une équipe de football ne comprendra des filles et des garçons ?

Mme Geneviève Fraisse. - Dans le spectacle sur le club de Bobigny, on voit que les filles jouent au rugby avec les garçons avant la puberté. Les stéréotypes fusent, bien sûr. Mais quand on cesse de porter des oeillères, il se passe des choses passionnantes ! Quand on n'a pas d'hier, beaucoup de choses peuvent arriver. Ici, une fille jouera au rugby comme son frère, là elle sera seule, ailleurs la pratique se transmet de mère en fille, tandis que les garçons n'y jouent pas...

On entend les témoignages de nombreuses filles qui disent qu'elles « voudraient bien » pouvoir pratiquer tel sport, dans telles conditions. Lorsque les élus répondent « c'est possible », les situations auparavant figées bougent !

Mme Michèle André, présidente. - Vous avez évoqué l'enseignement secondaire. Mais le primaire ? Il n'y a pas de professeur d'EPS.

Mme Gisèle Printz. - Et pas de piscine...

Mme Michèle André, présidente. - Cela se joue un peu plus en primaire.

Mme Geneviève Fraisse. - En proche banlieue, il y a l'école du sport le mercredi.

Mme Michèle André, présidente. - J'ai été adjointe au sport dans une grande ville : la municipalité employait des moniteurs de sport qui complétaient l'enseignement dispensé par les instituteurs. Ils animaient aussi les écoles de sport du mercredi.

Mme Odette Terrade. - A part à Paris, on voit rarement cela.

Mme Michèle André, présidente. - A Clermont-Ferrand, j'ai veillé à ce que l'on fasse le maximum - mais bien sûr, on aurait pu faire mieux...

L'idée de l'observatoire municipal est superbe, elle m'enchante. Et je repense à ce moniteur de rugby, un gars du sud-ouest à l'allure machiste, prenant cependant le temps d'expliquer à une fillette comment tenir sa place dans la mêlée.

Mme Geneviève Fraisse. - Il n'y a pas suffisamment de liens entre le milieu scolaire et celui de la cité. Je le répète, le savoir intellectuel n'est pas la seule source d'émancipation, le corps compte aussi beaucoup !

Mme Michèle André, présidente. - Il y en a...

M. Roland Courteau. - Dans le passé, les enseignants du primaire recevaient une formation à l'éducation physique : est-ce toujours le cas ?

Mme Michèle André, présidente. - Le président de la République a dit qu'il fallait revoir leur formation.

Mme Gisèle Printz. - Certains enseignants ne veulent pas se montrer aux élèves en maillot de bain ; alors les enfants ne vont pas à la piscine.

Mme Michèle André, présidente. - Nous pourrions demander à l'Association des maires de France de nous communiquer les actions intéressantes mais ignorées menées par les communes. A Clermont-Ferrand, nous avions l'ambition que tout enfant sache nager à l'issue du cycle scolaire primaire et j'étais fière d'atteindre les 96 %.

Mme Geneviève Fraisse. - Le frein, à l'école primaire, vient souvent des familles ! Je me souviens avoir, comme déléguée interministérielle, adressé avec Ségolène Royal une petite circulaire aux chefs d'établissement pour leur demander, à l'occasion de la journée du 8 mars, de discuter de l'égalité des sexes. Une directrice d'école m'a expliqué : « j'ai voulu organiser des sports collectifs mixtes le samedi matin, des parents sont venus me voir pour protester, ils craignaient pour les pieds de leurs filles, danseuses... ».

Il faut renforcer le pouvoir de l'école.

Mme Michèle André, présidente. - Et renforcer le poids du trio école, municipalité, parents.

Mme Geneviève Fraisse. - Ces derniers sont les plus conformistes.

Mme Michèle André, présidente. - On le constate aussi lorsque l'on veut intégrer des enfants handicapés dans les écoles. Les parents ont peur que leurs enfants prennent du retard. Aux élus de travailler sur ces questions...

Lorsque j'étais ministre, j'ai créé une aide financière aux entreprises qui aménageaient leurs ateliers pour pouvoir y accueillir des femmes - au lieu de s'en tenir à l'idée que l'atelier n'est pas fait pour elles, « adaptons les ateliers ».

Mme Geneviève Fraisse. - Le slogan « c'est technique, c'est pour elles » était excellent ! Il ne visait pas à montrer un modèle...

Mme Michèle André, présidente. - Il donnait une autorisation.

Je vous remercie infiniment de cette belle présentation.

Audition de Mme Danièle Salva,
présidente de l'Association Femmes Mixité Sports

(27 janvier 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Nous accueillons maintenant Mme Danièle Salva, présidente de l'association Femmes Mixité Sports depuis le 7 février 2009. Dans les importantes auditions que nous menons depuis quelques semaines, nous sommes à l'écoute de toutes les suggestions ou interpellations et attendons particulièrement les vôtres.

Mme Danièle Salva, présidente de l'association Femmes Mixité Sports. - Je vous remercie de m'accueillir ainsi. Notre association est née en 2000 à la suite des Assises nationales Femmes et sports, réunies à l'initiative de Mme Marie-George Buffet. Celle-ci avait créé une dizaine de groupes de travail, mobilisant une centaine de personnes, entraîneurs, journalistes ou administrateurs. Le débat a été formidable, mais quelles suites allait-il avoir ? C'est ainsi que notre association est née, regroupant la plupart des participants sous la présidence de Nicole Dechavanne.

Nous exerçons une activité de veille afin que le ministère, le Comité national olympique (CNOSF) et les fédérations oeuvrent plus en faveur de l'intégration des femmes, à tous les niveaux. Les moyens de notre équipe de bénévoles sont relativement limités. Si nous n'avons pas de salariés, nous recevons des subventions du ministère et le conseil régional d'Île-de-France a soutenu notre dernière manifestation organisée avec l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (INSEP) et consacrée à l'excellence sportive au féminin. Les cinquante membres actuels de Femix Sports sont autant d'experts. Notre site internet relaie les informations qui nous paraissent intéressantes, dans le champ du sport mais plus largement, sur la place des femmes dans la société.

Mme Michèle André, présidente. - La matière ne manque pas...

Mme Danièle Salva. - Nous organisons çà et là débats et conférences sur les thèmes importants non traités par les institutions. La manifestation de 2007 sur le rôle des médias dans le sport de haut niveau a pointé le déficit de médiatisation des athlètes féminines ainsi que les caractéristiques qualitatives de cette information, rare et infantilisante - peu sur la performance mais beaucoup sur la vie privée.

Mme Michèle André, présidente. - D'autres personnes auditionnées ont évoqué ces habitudes déplorables.

Mme Danièle Salva. - Nous avons organisé le colloque sur l'excellence sportive au féminin à l'INSEP avec le concours de Thierry Maudet.

Mme Michèle André, présidente. - Il avait été un partenaire merveilleux quand il était en poste dans le Puy-de-Dôme.

Mme Françoise Laborde. - Il a ensuite été chez nous.

Mme Danièle Salva. - J'ai travaillé avec lui au ministère. Il est convaincu des vertus de la mixité.

Nous avons, pour cette manifestation, sollicité nombre de fédérations olympiques ; une dizaine ont joué le jeu et présenté leur stratégie, s'agissant du sport pour tous comme de la préparation des équipes de France. Elles n'ont pas occulté le sujet de la place des femmes dans les équipes dirigeantes, qui conditionne d'ailleurs les performances. Nous avons ainsi mis en lumière de bonnes pratiques qui méritaient d'être connues.

Les échanges internationaux sont toujours enrichissants. Que se passe-t-il dans les pays scandinaves, au Royaume-Uni ou en Allemagne ? La plupart des membres de Femix appartiennent au réseau européen Femmes et Sport, dont j'étais secrétaire générale en 2004 et qui s'étend à toute l'Europe, au-delà même de l'Union européenne. La présidence tourne tous les deux ans ; le comité de pilotage également ; la France, qui a assuré la présidence de 2002 à 2004, est restée au comité les deux années suivantes et y est revenue de 2009 à 2011.

Mme Michèle André, présidente. - Qui participe à ce réseau ?

Mme Danièle Salva. - Si tous les pays européens en sont membres, tous ne participent pas au comité de pilotage où l'on retrouve des pays comme la Finlande ou le Royaume-Uni, mais aussi la Tchéquie, la Croatie, l'Italie, la Grèce et Chypre.

Mme Michèle André, présidente. - Espérez-vous que les autres le rejoindront ?

Mme Danièle Salva. - Nous essayons de les persuader ! L'obstacle est d'abord financier : il est parfois délicat d'obtenir des fonds pour participer aux réunions.

Mme Michèle André, présidente. - Ces pays n'ont pas encore compris l'importance de ce que vous faites.

Mme Danièle Salva. - Le CIO organise également des conférences, de même que le groupe de travail international.

Mme Michèle André, présidente. - Le CIO agit-il beaucoup sur ce point ?

Mme Danièle Salva. - Il fait beaucoup pour qu'il y ait aux Jeux olympiques autant d'épreuves pour les femmes que pour les hommes. Il organise d'intéressantes conférences internationales. Cependant, faute de sanctions, ses recommandations sont dépourvues de valeur contraignante - la charte du CIO, qui prévoit la présence des femmes aux Jeux-Olympiques, n'est pas parfaitement respectée.

Mme Michèle André, présidente. - La présentation très précise d'Annie Sugier, la semaine dernière, a constitué un moment exceptionnel.

Mme Danièle Salva. - Elle est membre de notre association. Ensemble, et avec l'association Afghans-Afghanes, nous essaierons de peser sur la préparation des jeux de Londres.

Mme Michèle André, présidente. - Nous avons bien compris qu'elle avait des projets...

Mme Gisèle Printz - Votre association a-t-elle des ramifications dans d'autres villes de France ?

Mme Danièle Salva. - Notre association est nationale. Nous avons essayé de travailler en groupes régionaux mais, même si nous avons des membres dans le sud, en Bretagne, à Bordeaux ou à Lille, nous ne sommes pas assez nombreux et n'avons pas les moyens de travailler de façon régionalisée.

Mme Michèle André, présidente. - Vous conduisez une réflexion plus européenne.

Mme Danièle Salva. - Nous intervenons en région.

Mme Gisèle Printz. - Peut-on faire appel à vous ?

Mme Michèle André, présidente. - Pour une conférence...

Mme Gisèle Printz. - Une médiation ?

Mme Danièle Salva. - L'on nous appelle parfois pour des discriminations dans des clubs. Nous apportons alors une information, un conseil sur la procédure à suivre, que nous ne pouvons bien sûr mener à la place des intéressés.

Mme Michèle André, présidente. - Vous devez accomplir un gros travail pour organiser de grands événements comme ceux que vous avez cités.

Mme Danièle Salva. - Nous recrutons alors des stagiaires pour la logistique. Nous bénéficions du soutien du ministère, du CIO, des fédérations. Aussi créons-nous un comité de pilotage lorsque nous organisons une manifestation.

M. Yannick Bodin. - Le grand problème aujourd'hui est qu'il y a deux catégories d'activités sportives, le sport, et le sport qui devient spectacle. Les informations de ce matin à propos d'Alberto Contador montrent que le Tour de France est un spectacle, dont on ne sait qui, finalement, est le gagnant ! Vous avez compris que je voudrais savoir si vous intervenez sur la question du dopage.

Mme Danièle Salva. - Nous ne l'avons jamais fait, et d'abord parce qu'il est traité par le ministère et que l'Agence française est très efficace. Les enjeux financiers sont moindres dans le sport féminin : il y a deux fois moins de disciplines avec des sportives professionnelles. Le dopage est donc moindre. Personne n'entend parler du Tour de France féminin. Apprenant la suppression d'une compétition cycliste féminine, nous avons sorti le carton rouge en observant qu'il n'y aurait bientôt plus d'épreuves pour les femmes dans cette discipline.

Le sujet n'est pas prioritaire pour nous ; il nous semble plus important d'augmenter la participation des femmes aux instances dirigeantes pour que ces problèmes soient abordés plus fréquemment et plus systématiquement.

Mme Michèle André, présidente. - La situation n'a pas beaucoup évolué. Comme on dit, « on attend et on verra »...

Mme Danièle Salva. - Une proportionnalité entre les licenciées majeures et la représentation au sein des organes dirigeants a été instaurée par un décret. Mais ce n'est pas une bonne chose, car la pratique féminine, qui chute sensiblement à partir de 15 ans, diminue avec l'âge. La quasi-totalité des licenciées de la Fédération de gymnastique a moins de 18 ans. Et les femmes sont marginalisées dans les fédérations des disciplines essentiellement masculines, football, rugby, cyclisme. On compte alors tout au plus deux ou trois femmes à des postes de responsabilité...

Mme Michèle André, présidente. - Le décret est mal calibré.

Mme Danièle Salva. - Et dans les disciplines où les femmes sont majoritaires, celles-ci se plaignent de ne pas avoir suffisamment d'hommes à la fédération, dans les instances dirigeantes. Le CIO recommande une proportion de 20 % de femmes dans les organes dirigeants, mais seulement 30 % de comités nationaux ont atteint ce pourcentage, la France restant à 17,7 %.

M. Yannick Bodin. - Les femmes recourant moins au dopage, sinon dans le tennis et la natation, elles hésiteraient moins à aborder cette question au sein des fédérations. Nombre de hauts dirigeants sont d'anciens sportifs de haut niveau qui ont eu un rapport avec le dopage. Les femmes peuvent-elles pratiquer tous les sports ou certains sont-ils réservés aux hommes ? J'aimerais aussi connaître votre sentiment là-dessus.

Mme Danièle Salva. - Il ne doit pas y avoir de discrimination. Si le sport de loisir est fantastique pour la santé, le sport de haut niveau use les organismes, ceux des hommes comme ceux des femmes. Le rugby ou la boxe provoquent des traumatismes, mais pourquoi protéger la santé des femmes et pas celle des hommes ? Il n'y a aucune raison physiologique d'interdire un sport aux femmes.

Mme Michèle André, présidente. - On ne peut leur interdire le rugby !

M. Yannick Bodin. - Précisément, qu'est-ce qui intéresse les spectateurs dans un match de rugby, sinon qu'il y ait 875 kilos de chaque côté de la mêlée et qu'un homme de 2 mètres et pesant 120 kilos fasse 11 secondes au cent mètres ?

Mme Françoise Laborde. - L'intérêt du spectacle donné par une compétition féminine sera différent, c'est tout...

M. Yannick Bodin. - Les joueurs de rugby ont pris 15 kilos depuis que le sport est devenu professionnel... Les médias vont au plus spectaculaire. Le sport féminin peut-il offrir un spectacle comparable ?

Mme Danièle Salva. - Des filles peuvent courir le 100 mètres en 11 secondes et deux dixièmes. J'ai eu la chance d'assister en Angleterre au match Nouvelle-Zélande-Angleterre. Pas un ballon perdu, mais une rapidité, une efficacité fantastique et une remarquable précision technique. Les hommes qui m'entouraient en restaient bouche bée. Je reconnais que les seize équipes du championnat n'étaient pas toutes de ce niveau - j'ai vu un score final de 48 à 0 -, mais une enquête menée en Angleterre montre que les spectateurs de télévision sportive souhaitent voir plus de sport féminin à l'écran.

M. Yannick Bodin. - Il faut en convaincre les journalistes. Lorsque j'ai assisté au match féminin France-Canada, splendide du reste, les hommes autour de moi l'ont trouvé intéressant, mais les journalistes m'ont expliqué que cela manquait de « castagne ». Les mentalités doivent évoluer.

Mme Danièle Salva. - Un grand nombre de spectateurs sont déjà convaincus. Nous avons cherché l'appui des journalistes. Nous avons trouvé le soutien d'un journaliste de L'Équipe, mais il a du mal à faire passer ses papiers et, quand il demande à assister à une compétition féminine, même un championnat du monde, on ne la trouve pas assez importante ! En revanche, nous remarquons que la presse écrite régionale traite assez équitablement le sport masculin ou féminin.

Mme Françoise Laborde. - Votre association s'est-elle penchée sur la formation des entraîneurs sportifs ?

Mme Danièle Salva. - On n'entraîne pas pareillement les hommes et les femmes et nous réclamons depuis longtemps que toute formation d'entraîneur sportif soit attentive à ces spécificités.

Les femmes peuvent être des entraîneurs de même niveau et de même qualité que les hommes. J'irai plus loin : les équipes d'entraîneurs mixtes sont plus performantes. Beaucoup de fédérations, dont le rugby, sont très volontaires sur ce point.

Mme Michèle André, présidente. - Le président Albert Ferrasse avait été blessé par le refus d'Edwige Avice que l'équipe de France aille en Afrique du Sud du temps de l'apartheid, et il avait été surpris d'être accueilli à Clermont par une adjointe aux sports. Mais il m'a plus tard expliqué que si les femmes qui font l'école à nos enfants ne s'y intéressaient pas, le rugby perdrait du terrain. Il avait évolué ! Et chacun peut faire du chemin...

Mme Danièle Salva. - La capacité de développer les disciplines est un argument ! Les femmes représentent un marché à conquérir ; elles intéressent les équipementiers et les fédérations. Certains en viennent à accepter les femmes par ce biais et se rendent ensuite compte qu'elles apportent plus que des rentrées d'argent.

Mme Michèle André, présidente. - La désaffection des licenciés à la fédération française de football, auquel le comportement de l'équipe de France en Afrique du Sud n'est pas étranger, aidera peut-être ses dirigeants à comprendre l'importance du sport féminin.

Mme Danièle Salva. - C'est déjà le cas. L'équipe de France féminine a remporté de superbes succès cette année - mais elle est la seule, parmi les équipes européennes, à être arrivée à ce stade de la compétition sans pour autant bénéficier d'une médiatisation par la télévision nationale.

Mme Michèle André, présidente. - Une de mes parentes étant capitaine d'une équipe de football, j'ai vu leur qualification sur Canal Plus et j'ai donc publié un communiqué au nom de la délégation pour saluer leur succès. Lequel a donné lieu à certaines reprises dans la presse...

Mme Danièle Salva. - Le match a été retransmis par la chaîne cryptée mais non par une grande chaîne nationale gratuite... De même, l'équipe féminine de rugby a remporté plusieurs fois le grand schlem sans que cela fasse une ligne dans la presse.

Mme Gisèle Printz. - Invitons des journalistes sportifs.

Mme Michèle André, présidente. - Ils nous diront que ce n'est pas leur faute, que c'est affaire de formatage. Invitons plutôt un dirigeant de chaîne, cela l'obligera à réfléchir.

M. Yannick Bodin. - Quelqu'un du CSA ?

Mme Danièle Salva. - Il publie un baromètre de la diversité. Deux de ses rapports en traitent.

Mme Michèle André, présidente. - Je vous remercie, Madame. Notre délégation est très honorée de vous avoir reçue et souhaite grand succès à vos actions qui sont de nature à faire avancer les choses.

Audition de M. Daniel Bilalian
directeur des sports de France télévisions

(3 février 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Nous poursuivons nos auditions sur le thème « Femmes et Sports » retenu cette année par la délégation. Les conséquences du traitement médiatique sur l'image des sportives ont été soulignées à plusieurs reprises lors de nos précédentes auditions. Nous souhaiterions, par conséquent, entendre votre avis sur quatre points en particulier :

- l'écart dans le traitement médiatique entre les sportifs et les sportives : alors que les footballeuses françaises ont fait, l'année dernière, un très beau parcours pour la qualification de la coupe du monde, ce sont plutôt les déboires de l'équipe masculine dont la télévision s'est fait l'écho. Ne pourrait-on pas donner plus de place aux compétitions féminines ?

- le traitement médiatique des sportives, dont on peut regretter qu'il privilégie souvent l'image, plutôt que la performance ;

- la place des femmes, journalistes ou faisant partie de l'équipe de rédaction, au sein de la direction des sports de France Télévisions ;

- les droits de retransmission télévisée, dont nous souhaitons savoir si le montant varie et dans quelle proportion, selon qu'il s'agit d'une compétition féminine ou masculine.

M. Daniel Bilalian. - Je souhaite, en préambule, bien distinguer les chaînes de télévision privées des chaînes de télévision publiques. En effet, il est clair que les chaînes de télévision privées gratuites s'intéressent principalement au football. Or, la présence des femmes dans le football est relativement récente. Au contraire, s'agissant d'une entreprise publique de télévision, au sein de laquelle je dirige le service des sports, notre intérêt tant éditorial que commercial est de donner la plus grande visibilité aux champions sportifs français. Qu'ils soient homme ou femme, peu importe, pourvu qu'ils fassent retentir l'hymne national, car c'est le titre olympique qui fait gagner de l'audience. C'est la raison pour laquelle l'entreprise publique ne pratique aucune discrimination. Les championnes françaises y ont toujours eu toute leur place. Vous aurez l'occasion de la constater, par exemple, lors des prochains championnats du monde de ski, qui débutent dans quelques semaines.

Mais il est vrai aussi que nous ne pouvons susciter l'intérêt du public si nous ne diffusons pas aussi des sports populaires comme le football, et des compétitions comme la coupe du monde de football. C'est ce qui nous permettra de diffuser également une compétition comme les championnats du monde d'escrime. Même si nous ne pouvons donner le même nombre d'heures d'antenne à toutes les compétitions, nous essayons de retransmettre le maximum de disciplines.

Sur la question de la place des femmes au sein des équipes du service des sports de France Télévision, je dois reconnaître qu'il y a très peu de journalistes sportives. Cela s'explique par le fait qu'il y a peu de femmes candidates pour devenir journalistes sportives. Or, je souhaite recruter de véritables reporters et non simplement, comme certaines chaines d'information sportive en continu, des jeunes femmes qui « présentent bien » à l'écran et se contentent de lire les résultats. Nous refusons de nous aligner sur un moindre niveau d'exigence, et nous continuons à chercher des « reporters » compétents et passionnés. Or, il faut bien reconnaître qu'aujourd'hui, c'est l'attrait de la notoriété lié au passage à la télévision qui attire bien des jeunes vers le journalisme, plutôt que l'exercice du métier proprement dit. Il en résulte une diminution dans le degré d'exigence, doublée parfois d'une absence préoccupante de culture générale.

Mme Michèle André, présidente. - Qu'est-ce qui incite des journalistes à faire le choix de s'orienter vers le journalisme sportif ? Ce sont des passionnés de sport ?

M. Daniel Bilalian. - Les écoles de journalisme qui tendent à se multiplier offrent des formations spécialisées de journalistes sportifs. C'est prendre le problème à l'envers. Il faut être d'abord journaliste ; ensuite on s'intéresse au sport. Le sport est, en effet, susceptible de toucher à toutes les rubriques : celle de la politique, c'est évident, compte tenu de ses implications, celle de la santé - voyez les questions de dopage - mais aussi la rubrique économique. Je regrette que trop de journalistes sportifs se confinent étroitement à la compétition sportive sans voir ce qui se passe tout autour de celle-ci. Ce phénomène est aggravé par le fait que le journalisme sportif ne suscite guère de vocations tardives. Il attire peu de journalistes passés auparavant par d'autres secteurs. C'est un domaine vers lequel on s'oriente trop tôt, au détriment de l'ouverture d'esprit. Je prends un exemple : lors des 20èmes championnats d'Europe d'athlétisme, qui se sont déroulés à Barcelone en août 2010, le parlement catalan a voté l'interdiction de la corrida : nous avons considéré qu'il était important de traiter aussi de cet événement car le sport ne peut être séparé des problèmes de société.

J'en viens à la question des droits de retransmission télévisée. Quand vous achetez une compétition dans son ensemble, comme par exemple les Jeux olympiques, le vendeur vous demande un prix global sans distinguer les compétitions masculines ou féminines. C'est précisément ce que nous privilégions, et je ne connais pas nécessairement très bien les tarifs, qui sont pratiqués ailleurs pour la retransmission de telle ou telle compétition. Mais j'imagine qu'en effet un championnat de basket féminin « coûte » moins cher qu'un championnat masculin. D'ailleurs la distinction s'opère peut-être davantage par discipline que par genre : à titre d'exemple, le basket et le handball sont deux sports très peu médiatisés en France et qui se « vendent » mal, que les compétitions soient masculines ou féminines. C'est d'ailleurs curieux car ce sont deux disciplines très pratiquées en milieu scolaire.

Y a-t-il des écarts dans les rémunérations de sportifs et de sportives ? Pendant longtemps, le montant du prix attribué au vainqueur masculin de Roland-Garros était supérieur à celui du prix attribué à celle qui remportait la compétition féminine. Mais aujourd'hui, l'égalité a été rétablie. Maintenant, il ne faut pas s'attacher seulement aux prix que le sportif remporte dans une compétition, mais être attentif aussi à ce qu'il perçoit de son équipementier et d'une façon générale de l'exploitation de son image.

En tout état de cause, le « spectacle sportif » a aujourd'hui supplanté la simple « retransmission » de compétitions sportives : les contrats de vente des droits se complexifient à l'extrême, notamment pour garantir l'exclusivité des droits, et les prix atteignent des montants très importants. Aux Jeux olympiques, par exemple, un athlète ne s'arrête à votre stand que parce que cela a été prévu et négocié dans son contrat. Dès lors, vous pouvez être le journaliste le plus talentueux, vous n'avez pas la possibilité d'exercer votre métier si vous n'êtes pas adossé à d'importants moyens financiers. En Afrique du Sud, les autorités du football ont institué de véritables zones tampon pour tenir à l'écart les organismes de presse qui n'avaient pas acquitté de droits.

Depuis qu'il est passé d'une pratique amateur sympathique au professionnalisme, le rugby est guetté par la pression de l'argent avec la crainte de renier certaines de ses valeurs, et c'est bien dommage et peut-être contreproductif d'ailleurs, car ce sont celles-ci qui contribuent aussi à sa popularité. Le monde du rugby est différent du monde de football. C'est, à l'heure actuelle, globalement un monde d'hommes mais certains grands clubs commencent à miser aujourd'hui sur leur club féminin. Nous nous intéressons d'ailleurs au rugby féminin dont nous parlons le dimanche matin à 8 h 30, dans une émission de France 2 intitulée « rencontre à 15 ».

Les nouvelles chaînes de la Télévision numérique terrestre (TNT) accordent une attention particulière aux compétitions féminines. En effet, le sport reste le dernier secteur classique de la télévision : aujourd'hui tout le monde enregistre les films, les émissions et même les informations. Il n'y a que le sport que le téléspectateur suit en direct. Comme les chaînes de la TNT n'ont pas les mêmes moyens que les chaînes comme France Télévisions, TF1 et Canal + pour l'achat des sports, elles ont décidé de s'intéresser à des petits contrats et de diffuser des sports qui démarraient, comme les sports féminins. C'est ainsi que Direct 8 diffuse aujourd'hui du football féminin.

Mme Michèle André, présidente. - Canal + en diffusait déjà, non ?

M. Daniel Bilalian. - Oui, mais peu. Direct 8 va nous forcer à nous tourner vers ces « nouveaux » sports. Il aurait pu être intéressant de diffuser le football féminin sur France Télévisions, notamment sur France 4 qui est une chaîne assez jeune, mais nous avons manqué cet achat.

Mme Michèle André, présidente.- C'est celui qui a le plus d'argent qui est informé ?

M. Daniel Bilalian. - Oui : les très gros contrats sont très importants, ils sont réservés aux grandes chaînes ; quant aux contrats plus petits, ils ne sont pas systématiquement présentés aux grandes chaînes, ne serait-ce que pour leur faire sentir qu'elles ne sont pas les seules sur le marché. À une époque, Orange a perturbé le marché des contrats, en contribuant au gonflement des droits de diffusion du football, notamment. Aujourd'hui, Orange se retire du marché du sport télévisé. Celui-ci devrait revenir à la normale, même si certains ont eu du mal au début à revoir leurs prétentions à la hausse.

Mme Michèle André, présidente. - Qu'est-ce qui explique le comportement d'Orange ?

M. Daniel Bilalian. - La rencontre de deux cultures : celle des ingénieurs de Telecom et celle des nouveaux personnels, recrutés sur une base contractuelle et qui étaient fascinés par le monde de la télévision. Ils ont poussé Orange à s'y lancer. Mais son nouveau président estimant lui que la vocation de son entreprise n'était pas de faire de l'offre télévisuelle, Orange s'est retiré du marché.

Mme Michèle André, présidente. - Orange a donc disparu maintenant de ce secteur ?

M. Daniel Bilalian. - Oui, Orange a repris ses activités de base mais les conséquences de son passage continuent de perturber le jeu qui devrait cependant finir par revenir à la normale.

Mme Michèle André, présidente. - Même si tout cela reste très cher !

M. Daniel Bilalian. - Oui. Il convient de distinguer les chaînes thématiques, qui offrent du sport à leurs abonnés, des chaînes comme France Télévisions et TF1 qui font du sport événementiel, gratuit pour les téléspectateurs et non réservé à de vrais passionnés.

Je souhaite insister sur le rôle des journalistes : que ce soient des femmes ou des hommes, ils doivent connaître le sport qu'ils commentent. Les téléspectateurs sont particulièrement sévères quand cela n'est pas le cas. À France Télévisions, nous avons choisi de confier la couverture de la coupe d'Angleterre de football sur France 4 à Louise Ekland. Nous l'avons choisie parce qu'elle connaît parfaitement le sujet. Elle est née à Liverpool et a toujours aimé le football. Pour le Dakar 2011, nous avions choisi comme consultante Élodie Gossuin, ancienne Miss France. Nous l'avons recrutée parce qu'elle connaissait le monde du rallye automobile, dans lequel elle évolue de façon très intelligente. Si le journaliste n'est pas un connaisseur, que ce soit un homme ou une femme, ça ne marchera pas ! Je me demande même si une femme ne sera pas plus critiquée qu'un homme dans ce cas... Mais non, je pense que le résultat serait le même.

Mme Michèle André, présidente. - Oui je pense aussi que la critique serait la même quel que soit le sexe du journaliste.

M. Daniel Bilalian. - Il en est de même pour les consultants. Ils doivent être passionnés par le sport qu'ils commentent. Certains anciens grands champions ne font pas nécessairement de bons consultants car ils ont souvent un regard trop négatif sur leurs successeurs. Le bon consultant doit être capable d'anticiper et d'annoncer l'incident avant qu'il ne se produise. Luc Alphand, Stéphane Diagana ou Philippe Candeloro sont remarquables de ce point de vue. Les téléspectateurs aiment que les propos suscitent un débat, qu'ils aident à comprendre : l'intelligence est toujours une valeur ajoutée.

Mme Michèle André, présidente. - Oui et en la matière le sexe importe peu, comme vous nous le disiez à propos de Louise Ekland.

M. Daniel Bilalian. - Oui, Louise Ekland peut nous faire comprendre la passion des Anglais pour le foot. Elle connaît l'état d'esprit de ses compatriotes, elle peut rendre compte de l'ambiance. Les Anglais ont un rapport au sport totalement différent du nôtre.

Mme Michèle André, présidente. - Les Français ne sont pas un peuple de sportifs ?

M. Daniel Bilalian. - Pas tant que cela, et tout commence à l'école : il n'existe pas de club sportif au sein des écoles, des collèges ou des lycées ; il n'y a pas de championnat scolaire au cours desquels les élèves seraient fiers de porter les couleurs de leur école. Cela continue à l'Université : il n'y a pas non plus de championnat universitaire en France. Aux États-Unis par exemple, le football universitaire est une véritable réserve pour le championnat professionnel. Enfin, les équipements sportifs français n'ont rien de comparable avec les équipements anglais : le Stade de France est un endroit glacial, exposé aux courants d'air, le quartier n'est pas spécialement accueillant, et tout y est cher. Les Anglais, quand ils vont au stade y passent la journée, ils arrivent dès le matin et restent après la fin de la compétition pour la commenter : tout est plus convivial.

Mme Michèle André, présidente. - Le top 14 de rugby et la remise du bouclier de Brennus sont un évènement convivial.

M. Daniel Bilalian. - Certes mais le public des matches de rugby n'a rien de commun avec le public du football, tant au niveau du comportement que des échanges verbaux ou de l'ambiance dans les stades. Pour le rugby, la mobilisation policière est nettement moins importante que pour le football et l'ambiance beaucoup plus familiale. Il y a là deux France bien différentes.

En conclusion, je souhaite vraiment insister sur le fait que France Télévisions ne fait preuve d'aucune forme de discrimination à l'égard des femmes. Il n'y a aucune volonté de notre part de minimiser une victoire féminine, ce serait ridicule. L'essentiel pour nous c'est qu'il y ait des médailles, qu'elles soient féminines ou masculines.

Mme Michèle André, présidente. - Oui. Et ce malgré tout dans un monde qui est largement régenté par l'achat...

M. Daniel Bilalian. - ... par le négoce de droits, oui. Les sociétés de télévision ne se font pas de cadeaux entre elles. Les droits sont tellement élevés que nous ne pouvons pas nous permettre d'agir autrement.

Mme Michèle André, présidente. - Je me rappelle qu'au cours d'une séance que j'ai présidée en qualité de vice-présidente du Sénat, il nous avait été signalé que le budget de l'État consacré au sport était inférieur au prix d'achat de certains matchs !

M. Daniel Bilalian. - Oui, d'autant plus que lorsque des championnats sont vendus, les ventes sont groupées. Par exemple, le championnat d'Europe de football pour 2012 qui doit se dérouler en Pologne et en Ukraine et qui n'est pas encore vendu, nous sera proposé à l'achat, à nous Français, conjointement avec l'Euro 2016 qui se déroule en France. Il en a été de même pour la coupe du monde de rugby. La coupe de 2007 qui a eu lieu en France nous a été vendue dans le même lot que la prochaine coupe qui aura lieu en Nouvelle Zélande.

M. Yannick Bodin. - Je tiens tout d'abord à vous remercier M. Bilalian d'avoir bien voulu répondre aux questions de la délégation. Je vous fais remarquer au passage qu'il y a aussi des hommes à la délégation aux droits des femmes. Je crois qu'il serait intéressant d'auditionner également une chaîne privée. Cela me parait indispensable, compte tenu de la différence de leur approche.

Mme Michèle André, présidente. - Oui, nous avons prévu de recevoir la directrice du sport de TF1 ou l'un de ses représentants.

M. Yannick Bodin. - Tout à l'heure vous évoquiez l'absence de championnat universitaire en France. Le rugby me semble cependant constituer une exception et une exception qui ne date pas d'aujourd'hui.

M. Daniel Bilalian. - Oui, vous avez raison.

M. Yannick Bodin. - Dans les années 1960, à l'école des métiers d'EDF de Gurcy-le-Châtel, j'avais comme collègues François Moncla, Michel Crauste et Arnaud Marquesuzaa. C'était la pépinière du Racing Club de France. Tous les ans la grande finale était Gurcy-le-Châtel contre Toulouse Université Club. Il est vrai que cela n'existe pas pour le foot. Il me semble que cela se retrouve un peu dans le handball.

M. Daniel Bilalian. - C'est assez curieux d'ailleurs, le handball est, à tort ou à raison, connoté politiquement. Il a d'abord été une spécialité des communes communistes. Il reste aujourd'hui connoté à gauche.

M. Yannick Bodin. - Dans le rugby c'est bien partagé, ça dépend du village !

M. Daniel Bilalian. - Le rugby est un sport rural.

M. Yannick Bodin. - Aujourd'hui les gens commencent à découvrir le football et le rugby féminins. J'ai moi-même assisté à un match de rugby féminin et, comme la plupart des spectateurs, j'ai apprécié le spectacle, même si certains regrettaient que ce ne soit pas aussi spectaculaire que lorsqu'il y a des hommes au physique comparable à Jonah Lomu. Je crains que la professionnalisation du rugby ne soit néfaste pour le rugby féminin. En effet, depuis celle-ci, les joueurs ont gagné une quinzaine de kilos de muscles. Cela ne risque-t-il pas d'handicaper le développement du rugby féminin ?

M. Daniel Bilalian. - Non, je ne pense pas. D'autant plus que les femmes peuvent se tourner vers le rugby à 7 moins violent et qui requiert plus d'agilité que de force.

Mme Françoise Laborde. - J'ai deux questions à vous poser. D'une part je souhaite savoir si la formation journalistique est pluridisciplinaire ou non. D'autre part, ne serait-il pas possible d'« éduquer » le téléspectateur en consacrant une à deux minutes des émissions sportives à des sports peu diffusés ou au sport féminin ?

M. Daniel Bilalian. - S'agissant de votre seconde question, c'est vrai que c'est une chose qui ne se fait pas actuellement mais qui pourrait se faire. Du reste, nous avions souhaité la création d'une chaîne publique consacrée au sport qui aurait pu se permettre ce genre d'action. Mais l'État n'a pas souhaité donner suite à cette proposition. Nous le regrettons, car nous aurions pu faire de l'éducation, de la retransmission, des reportages...

S'agissant de votre première question, le fond de ma pensée, c'est que les écoles de journalisme sont pour moi un contresens. Le journalisme n'est pas un métier technique. Pour être journaliste, il faut être intelligent, curieux, passionné, avoir la vanité de vouloir être toujours le premier sur l'évènement et en même temps humble...

M. Yannick Bodin. - ... et savoir écrire le français.

M. Daniel Bilalian. - C'est dangereux de vouloir faire du journalisme un métier alors que cela doit être une passion. Bien sûr, il existe des écoles sérieuses et reconnues mais il existe également un certain nombre d'écoles fantaisistes, où les jeunes perdent leur temps en se spécialisant sur des champs trop étroits.

Audition de M. Pierre Callewaert
rédacteur en chef du journal L'Équipe

(10 février 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - L'Équipe est un monument de la presse sportive : on vous lit, vous donnez la tendance, vous avez vos aficionados. Nous avons donc voulu vous entendre sur la part des femmes dans la presse sportive, l'écart dans le traitement des compétitions masculines et féminines et les évolutions en cours. Au cours de nos auditions, il a été suggéré que les médias s'intéressent davantage à l'apparence ou à la vie privée des sportives qu'à leurs performances ; qu'en pensez-vous ?

M. Pierre Callewaert, rédacteur en chef du journal L'Équipe. - Je suis heureux d'être devant vous pour partager vos préoccupations, et j'ai lu avec un grand intérêt les comptes rendus des précédentes auditions. Je me limiterai à la question du journalisme sportif et du sort qu'il fait aux femmes, et j'espère mettre à bas certaines caricatures.

L'Équipe est un journal sportif, un journal masculin, écrit par des hommes et lu à 85 % par des hommes. Il faut compter avec un héritage masculin assez lourd - c'est un euphémisme - qui remonte à 1946 pour l'Équipe et à plus d'un siècle si on prend en compte L'Auto. Or, la tradition et la légende font l'identité du journal. Mais les choses évoluent. Parmi les dix dernières personnes embauchées, trois sont des femmes ; elles sont 53 à avoir leur carte de presse pour 234 hommes (soit 18 %) au sein de la rédaction, et 25 % tous salariés confondus. Mais seules cinq d'entre elles occupent des postes à responsabilité : dans leur domaine, elles font référence, elles ont su incarner habilement l'héritage du journal et succéder à leurs illustres prédécesseurs.

Mme Michèle André, présidente. - De quels sports sont-elles spécialistes ?

M. Pierre Callewaert. - L'une d'entre elles couvre la Formule 1, et évolue donc dans un environnement très « macho », dans une discipline peu pratiquée en dehors de la compétition.

Au sein d'une profession qui se féminise, la presse écrite sportive fait figure d'exception. Très peu de femmes veulent devenir journalistes sportives quoiqu'un ancien de L'Équipe considère que toutes les journalistes de presse écrite passionnées de sport sont passées un jour ou l'autre par le journal... Lors du dernier concours que nous avons organisé auprès d'étudiants en journalisme, avec pour prix un contrat à durée déterminée de quatre mois au sein de la rédaction, on comptait seulement quatre femmes sur vingt-cinq candidats : signe qu'elles s'intéressent moins au sport que les hommes, ce qui s'explique sans doute par des raisons sociologiques. Toujours est-il que nous ne faisons aucune différence entre les hommes et les femmes pour le recrutement : le premier critère est d'être un bon journaliste.

Un tournant a été pris dans les années 1990. A titre d'exemple, il faut se souvenir que, jusqu'en 1986, les femmes étaient exclues de la caravane du Tour de France.

Mme Michèle André, présidente. - C'était le fameux article 6 du règlement du Tour, interdisant la présence des femmes dans les voitures suiveuses. Lorsque j'étais adjointe au maire de Clermont-Ferrand, chargée des sports, j'ai contribué à faire supprimer cet article en intervenant auprès de Jacques Goddet. On était dans le monde du loisir des hommes...

M. Pierre Callewaert. - Il faut aussi tenir compte de la composante militaire.

Mme Michèle André, présidente. - En effet. Les deux professeurs d'université que nous avons entendus ont mis en évidence le lien entre l'armée, l'entretien de la forme physique de la population et la pratique sportive.

M. Pierre Callewaert. - Lors des conférences de rédaction de L'Équipe, à l'époque où les femmes ont fait leur entrée en nombre au journal, le rédacteur en chef utilisait un système de cartons jaunes et rouges pour éviter les envolées, comment dire...

Mme Michèle André, présidente. - Lyriques ? Du genre des troisièmes mi-temps...

M. Pierre Callewaert. - Vous m'avez compris. Mais les choses se sont normalisées, suivant les évolutions de la société française. En 1994, la première journaliste titulaire, chargée du football, a été accueillie par un panneau « Campement interdit aux femmes ». Mais elle a résisté, et elle a suivi ensuite le cyclisme, sport encore plus masculin. Devenue rédactrice en chef adjointe, elle a soulevé la question des écarts de salaire... qui a été vite et heureusement réglée. Nous avons trois rédactrices en chef adjointes, mais pas encore de rédactrice en chef.

Ce qui nous détermine dans le choix des événements sportifs que nous couvrons, c'est le résultat : la discipline doit être pratiquée au plus haut niveau. Le traitement est évidemment plus important en cas de victoire.

Mme Michèle André, présidente. - Si l'équipe de France de handball féminin gagnait une compétition, quand décideriez-vous de couvrir l'événement ? Après la victoire, ou après les premières phases de la compétition ?

M. Pierre Callewaert. - Nous déciderions d'y accorder plus d'importance au moment où la victoire se dessinerait. C'est la performance qui est déterminante, et non le genre.

Nous devons compter avec l'intérêt des lecteurs, mais si nous suivions aveuglément leurs goûts, nous ne traiterions guère le sport féminin. Nous rendrons largement compte des Coupes du monde de football et de rugby féminins. Une belle performance est bien traitée. Dans certains sports, tels que le tennis, le ski, l'athlétisme, l'équitation ou le patinage artistique, les compétitions masculines et féminines sont couvertes à peu près de la même manière. C'est moins vrai pour le rugby ou le foot, mais dans ces sports l'écart technique est peut-être plus important entre les hommes et les femmes.

Mme Michèle André, présidente. - Cela ne fait pas si longtemps que des compétitions féminines existent. Mais alors que nos footballeurs s'étaient comportés de si piètre manière, au moment de la Coupe du monde, j'ai souhaité saluer dans un communiqué de presse l'exploit des footballeuses.

M. Pierre Callewaert. - Nous l'avons fait, sans opposer les deux événements. L'actualité était abondante, avec l'écroulement de l'équipe de France.

Mme Michèle André, présidente. - En somme, vous suivez les grands événements, qu'il s'agisse de sport masculin ou féminin.

M. Pierre Callewaert. - Il nous arrive aussi d'aborder le sport féminin de manière oblique, en rendant compte d'une évolution sociologique, parce que notre curiosité est éveillée. Mais lorsque Laure Manaudou, Amélie Mauresmo ou Marie-José Pérec gagnent, nous couvrons l'événement autant que nous le ferions pour un grand sportif.

Mme Michèle André, présidente. - Est-il vrai que la presse et les médias s'intéressent plus à la vie privée qu'aux performances sportives ?

M. Pierre Callewaert. - Si vous parlez des médias en général, oui. Mais c'est hors de question à L'Équipe. En revanche, si des réussites ou des échecs sportifs s'expliquent par un élément biographique qui influence une performance en provoquant, par exemple, une moindre stabilité psychologique, nous en rendons compte. Le sport féminin a parfois joué sur l'image pour se rendre attractif, sans grand succès : lorsque les beach-volleyeuses ont joué en bikini, c'était graphiquement agréable, mais pour quel intérêt sportif ?

Mme Michèle André, présidente. - L'attitude de la télévision est-elle différente ?

M. Pierre Callewaert. - Elle l'est fondamentalement. Contrairement aux chaînes de télévision, nous n'achetons pas d'événements sportifs, nous ne faisons que les regarder pour en rendre compte, et notre rapport avec le public est tout à fait autre.

Mme Michèle André, présidente. - Lorsque vous accordez une place importante à un événement de sport féminin, quelle est la réaction des lecteurs ? Comment évaluez-vous leur satisfaction, avec quels indicateurs ?

M. Pierre Callewaert. - Les ventes constituent le premier verdict. Si Amélie Mauresmo avait gagné Roland-Garros, celles-ci auraient été énormes. Il existe aussi des mesures de popularité des athlètes : Jeannie Longo est encore quatrième rang dans ce classement, derrière Gaël Monfils, Sébastien Chabal et Sébastien Loeb. Enfin, les études réalisées auprès de nos lecteurs montrent un intérêt assez faible pour le sport féminin, sauf performances exceptionnelles comme lorsque l'équipe de France de handball féminin s'est qualifiée en finale du Championnat du monde 2009.

Mme Michèle André, présidente. - Vous vous fondez donc sur le niveau de performance ?

M. Pierre Callewaert. - Oui, car il est important de hiérarchiser l'information, de donner au lecteur une vue claire.

Je veux enfin dessiner des perspectives d'avenir. Nous débattons souvent au sein de la rédaction sur la place à accorder au sport féminin. De nouveaux supports, comme l'internet, les réseaux sociaux ou les tablettes, où la place ne manque pas, nous permettraient peut-être d'en traiter plus largement en y consacrant des niches. Pourquoi ne pas créer un abonnement à une version du journal plus orientée vers le sport féminin ? La problématique est la même pour les sports à faible audience.

Mme Françoise Laborde. - Vous dites vous fonder sur l'audience des événements plutôt que sur le genre. Mais n'y a-t-il pas là un cercle vicieux ? Car si le sport féminin n'est pas mis en avant dans les journaux, il ne gagnera pas d'audience. Un gros titre le jour d'une victoire d'Aurélie Mauresmo ne changera pas la donne. Comment inverser la tendance ? Dans ma région toulousaine, des filles élevées dans l'amour du rugby lisent L'Équipe, journal pourtant réputé « macho ».

M. Pierre Callewaert. - La presse écrite a-t-elle les moyens de faire évoluer les goûts du public ? Petit à petit, peut-être, mais pas d'une manière anti-journalistique. A L'Équipe, nous ne nous fondons pas seulement sur les études d'impact : malgré le faible intérêt des lecteurs, nous accordons une certaine place au sport féminin, parfois en tant que sujet de société. L'Équipe magazine, qui paraît le samedi et dont le lectorat est un peu plus féminin, en traite d'ailleurs plus largement. Mais notre influence est sans commune mesure avec celle de la télévision : nous vendons autour de 300 000 exemplaires, comme lors de la finale du Championnat du monde de handball. Nous subissons d'ailleurs l'érosion commune à toute la presse écrite.

Mme Michèle André, présidente. - Albert Ferrasse, ancien président de la fédération française de rugby, n'imaginait pas à l'origine que les femmes puissent jouer au rugby, mais il a évolué intelligemment avec le temps, sans doute sous la bonne influence d'Edwige Avice. Constatant que la pratique baissait dans les écoles et dans les clubs, il a compris que les mères, les éducatrices, devaient avoir une certaine familiarité avec ce sport pour encourager leurs enfants à s'y adonner. La presse écrite ne pourrait-elle pas tenir un raisonnement similaire ? Son produit doit faire envie à ses lecteurs.

M. Pierre Callewaert. - Cela pourrait être une piste. Mais nous ne faisons que constater l'état de notre société. Aux États-Unis, nous suivrions bien davantage le football féminin, qui est devenu le premier sport féminin. Les évolutions sociales influencent les pratiques sportives : en Nouvelle-Zélande, les mères encouragent maintenant leurs enfants à s'inscrire dans les clubs de football plutôt que de rugby, de peur qu'ils aient à s'affronter avec les solides gars des îles. Le système pyramidal dont rêvait Pierre de Coubertin ne saurait valoir pour tous les sports, en particulier féminins.

Mme Gisèle Printz. - Vous dites que ce qui compte, c'est la performance. Mais n'est-elle pas définie par des hommes ?

M. Pierre Callewaert. - Ce sont les journalistes de L'Équipe, hommes et femmes, qui la définissent à L'Équipe. Les critères sont d'ailleurs clairs.

Mme Gisèle Printz. - Mais est-on au courant que l'équipe de France de football féminin s'est qualifiée pour la Coupe du monde !

Mme Michèle André, présidente. - J'avais salué leur parcours dans un communiqué de presse qui a fait l'objet de quelques reprises.

Mme Gisèle Printz. - Pourrait-on envisager des équipes mixtes ?

M. Pierre Callewaert. - Elles existent dans certains sports, pour les jeunes. Mais pourquoi ne pas ouvrir le championnat de France de football aux équipes féminines ? Les femmes ne se heurtent là à aucune limite physique, ni bien sûr intellectuelle. Si elles avaient accès au même entraînement que les hommes, elles pourraient les égaler. Est-ce de la science-fiction ? Le sport de haut niveau abîme autant les corps des hommes que celui des femmes.

Mme Gisèle Printz. - Pourquoi ? Est-ce à cause de l'effort physique, des médicaments, du mode de vie ?

M. Pierre Callewaert. - Il faudrait interroger un médecin, mais le sport à outrance use prématurément l'organisme. Les sportifs de haut niveau sont d'ailleurs blessés en permanence. Ils évoluent dans un milieu médicalisé où la frontière entre le licite et l'illicite n'est pas toujours bien tracée. Il est vrai que les enjeux financiers sont importants.

Mme Michèle André, présidente. - Il est intéressant de vous entendre dire que l'on se heurte à des barrières qui ne tiennent pas à la différence de condition physique des hommes et des femmes. Dans les écoles, garçons et filles apprennent ensemble : je pense souvent à cette petite fille qui a donné un coup de pied au garçon qui avait tiré sa queue de cheval sur un terrain de sport - il ne s'y est plus risqué ! Les choses sont plus difficiles après l'adolescence.

M. Pierre Callewaert. - Au Québec, une équipe de hockey masculin a engagé une gardienne de but - il est vrai que l'engagement physique est peut-être moins violent à ce poste. Je me suis longtemps demandé pourquoi les principaux champions d'échecs étaient des hommes. Un médecin m'a expliqué que la testostérone stimulait l'agressivité et la volonté de conquête, fondamentales aux échecs : ce n'est donc pas une question de force. Cette volonté de conquête se retrouve dans de nombreuses activités humaines.

Mme Michèle André, présidente. - J'ai été ravie de vous entendre donner du journal L'Équipe une image plus ouverte que celle qu'il a habituellement. Je me félicite que l'égalité salariale entre hommes et femmes y soit de mise. J'imagine d'ailleurs que l'âge moyen de la rédaction laisse augurer d'une évolution positive.

M. Pierre Callewaert. - En effet, nous avons beaucoup embauché dans les années 2000.

Mme Michèle André, présidente. - La société a évolué. Il y a cinquante ou soixante ans, le monde parlementaire était exclusivement masculin ; aujourd'hui, lorsque les femmes interviennent, le débat prend un tour différent : elles abordent plus facilement des sujets comme la contraception, l'interruption volontaire de grossesse, etc. Je me souviens que, dans les années 1980, L'Équipe avait un tout autre ton...

Votre journal est historiquement lié au Tour de France. N'est-il pas dommage d'avoir abandonné le Tour féminin ? J'ai eu l'occasion d'assister à son arrivée au sommet du Puy-de-Dôme, et le public était acquis.

M. Pierre Callewaert. - Le cyclisme sur piste, le VTT et le BMX féminins, des disciplines olympiques, progressent et nous les couvrons, mais les compétitions sur route ont reculé. Peut-être y a-t-il là une différence de niveau tactique et d'expérience entre les hommes et les femmes.

En préparant cette audition, j'ai appris comment les choses avaient changé peu à peu à L'Équipe, parfois de façon brutale. Les premières journalistes du quotidien furent des « moines soldats »...

Mme Michèle André, présidente. - Des pionnières, au vrai sens du terme ! Les choses ne sont pas tellement différentes dans la presse généraliste : à La Montagne, la première journaliste s'est heurtée à une vive prévention de la part de ses collègues. Elle a pourtant su prendre ses marques. C'est que le sport est d'abord un jeu, et que l'on ne donne pas suffisamment aux filles le goût de jouer. Il suffit de voir les Brésiliens défiler sur les Champs-Élysées, en dansant presque la samba, pour voir à quel point on cultive dans ce pays la beauté du geste... Laissons donc les filles jouer et apprendre à se positionner !

M. Pierre Callewaert. - En Suède, une expérience a été menée dans les crèches pour désexualiser les jouets : les garçons pouvaient jouer à la poupée, les filles au ballon. Les parents ont trop tendance à projeter une image préfabriquée sur leurs enfants.

Mme Michèle André, présidente. - C'est vrai. Il est d'autant plus important de laisser jouer les filles que les enfants joueurs s'en sortent toujours dans la vie.

M. Pierre Callewaert. - Leur créativité est stimulée.

Mme Michèle André, présidente. - Ils acquièrent le goût du geste, de la tactique et de la stratégie. La politique est aussi un jeu, à certains égards, et les hommes en connaissent la tactique, ils savent passer des « accords de bistrot ». Mais nous aussi, et pas seulement dans les salons de thé ! Je vous remercie de nous avoir apporté cet éclairage.

Audition de M. Laurent Petrynka
directeur national de l'Union nationale du sport scolaire (UNSS)

(10 février 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Parvenus presque au bout de nos auditions, il nous a paru important d'entendre une fédération scolaire. Pouvez-vous nous dire comment les filles se positionnent et ce qui explique la situation des femmes dans le monde adulte ? Parlez-nous de l'UNSS. Bien sûr, l'ancienne adjointe aux sports que j'ai été à Clermont-Ferrand...

M. Laurent Petrynka, directeur national de l'Union nationale du sport scolaire (UNSS). - Cette mairie est très dynamique et nous organisons de nombreux championnats à Clermont. La mère d'Aurélien Rougerie...

Mme Michèle André, présidente. - ... m'a succédé dans cette fonction. Mais parlez-nous comme si nous ne connaissions rien au sujet.

M. Laurent Petrynka. - L'UNSS, dont je suis directeur national depuis le 1er février 2010, se distingue dans le paysage fédéral car, bien qu'elle fasse partie du comité national et olympique français (CNOSF), elle est atypique. Elle est présidée par le ministre de l'Éducation nationale qui en nomme le directeur, de même que ses différents niveaux sont présidés par les chefs d'établissement, les inspecteurs d'académie et les recteurs. Cela explique notre succès au sein des établissements.

Nous sommes une fédération d'État, y compris d'un point de vue financier puisque 35 000 professeurs d'éducation physique et sportive sont payés pour assurer trois heures hebdomadaires : ils animent 9 500 associations sportives dans autant de collèges ou lycées. Avec un million d'élèves licenciés, nous sommes la troisième fédération sportive après le tennis et le football. Notre financement provient du ministère de l'Éducation nationale à hauteur de 18 millions d'euros, de celui du Sport, pour 1,1 million, et des licences (un million de licences à dix euros l'une).

Notre budget couvre d'abord les salaires des cadres, un par département, un par région, soit 183 personnes avec les adjoints ; les techniciens, ouvriers et assistants et autres personnels déconcentrés dans la fédération sont 150. Pour le reste, nous employons nos moyens dans l'organisation de manifestations sportives, ce qui est notre coeur de métier.

Les associations sportives appartiennent aux établissements : ce sont nos clubs, nous les fédérons et organisons des rencontres départementales, régionales, nationales et internationales (un championnat du monde par an). Nous dynamisons en outre la vie associative. Vous le voyez, quoique peu connue du grand public, notre fédération est importante. C'est aussi la première fédération féminine avec 400 000 licenciées.

Mme Michèle André, présidente. - Avant la gymnastique ?

M. Laurent Petrynka. - En nombre absolu. Cependant, 40 % c'est bien, mais 50 % serait mieux.

Mme Michèle André, présidente. - Ou même 52 %...

M. Laurent Petrynka. - Nous avons en effet une importante marge de progression. Je m'y attelle. J'ai préparé à votre intention une note sur la situation des filles : plus sédentaires, elles sont moins reconnues dans leurs performances et moins engagées dans la vie de l'association. Notre taux de pénétration n'est que de 16,5 % pour les filles contre 24 % pour les garçons. Il baisse au fil de la scolarité pour tomber à 8 % en lycée professionnel.

Mme Michèle André, présidente. - Y a-t-il autant de filles que de garçons en lycée professionnel ?

M. Laurent Petrynka. - Cela dépend des établissements. En revanche, ce taux ne varie pas selon qu'on est ou non en zone d'éducation prioritaire. Les tendances sont les mêmes par tranches d'âge : les filles sont très représentées parmi les benjamins (16 %), moins parmi les minimes (12 %), encore moins chez les cadets et chez les juniors (4 %).

Quelles pistes envisageons-nous ? Notre convention avec le ministère des Sports comporte des objectifs partagés ; une ligne est consacrée à la pratique féminine. A notre initiative, nous préparons une convention avec l'Éducation nationale sur les mêmes objectifs partagés. La culture de la convention donne du sens à notre action.

Mme Michèle André, présidente. - Cela permet de rappeler les principes.

M. Laurent Petrynka. - J'ai imposé un fléchage du budget entre les régions : déconcentrer le pilotage en fonction des sept objectifs partagés permet de lier fonctionnement et pédagogie. Si de nombreux événements sont organisés, il était nécessaire d'adapter notre action à la situation de chaque région : par exemple, Limoges étant en retard pour la pratique féminine, on peut y accorder une plus grande priorité.

Nous lançons pour le programme 2012-2016 (notre calendrier suit celui des olympiades) la labellisation des associations sportives féminines. On tiendra compte des pourcentages, mais l'on se demandera aussi si la carte des formations est fémino-compatible, car le step, la danse ou la gymnastique acrobatique répondent mieux à la demande des demoiselles que le rugby ou le foot. Je n'ai pas d'autorité sur ce qui se passe dans une association sportive, le chef d'établissement fait confiance et l'inspecteur pédagogique inspecte plutôt les cours, même s'il regarde les pourcentages. J'ai d'ailleurs pointé l'absence de programme pour les associations sportives alors qu'il y en a pour l'éducation physique et sportive. Or les trois heures du mercredi après-midi représentent 250 millions d'euros, ou 5 000 ETP. Nous avons l'assurance d'une activité, manque néanmoins le contrôle sur le contenu, qui ne dépend pas de moi - Fernand Duchaussoy est dans une situation comparable vis-à-vis des clubs de football. Si tous partagent les objectifs, les choses changent difficilement.

Mme Michèle André, présidente. - L'égalité est, chez vous, une évidence. Il arrive toutefois qu'il soit nécessaire de rappeler une évidence, de l'accompagner.

M. Laurent Petrynka. - Le professeur du mercredi choisit les activités selon ses affinités ; du coup, il ne se porte guère sur la danse, le step, le fun et la forme.

Je travaille sur la communication. Comme me le disait un responsable de la rédaction de L'Equipe, nous avons un point commun : « nous sommes un peu ringards tous les deux ». Lui reçoit le courrier des lecteurs - souvent des lecteurs de plus de 40 ans qui protestent contre les changements. Mais nous, nous sommes une fédération scolaire, la plus jeune des fédérations. Nous avons donc lancé il y a quelques semaines un site internet afin de toucher nos cibles : le million de jeunes, d'abord, les 35 000 professeurs et aussi les 9 500 présidents d'associations sportives, sans oublier les parents d'élèves. Nous créons des événements plus médiatiques, de la rencontre des internats d'excellence, en juin à Nice, à celle de 70 lycées de l'AEFE, à Arcachon en mai.

Le ministre nous a demandé de développer le sport scolaire pour qu'il attire un élève sur deux d'ici 2013. La circulaire du 2 septembre dernier prévoyant des vice-présidences des associations sportives, nous regroupons les vice-présidentes à La Baule à l'occasion d'une biennale de la danse, afin de les aider à construire leur projet. Nous souhaiterions d'ailleurs collaborer avec vous autour des jeunes qui s'investissent ainsi. Nous les invitons bien sûr au CNOSF, mais l'on peut aussi faire comme pour le prix de l'éducation : il serait bon qu'elles voient le Sénat, qui est une grande institution de la République.

Mme Michèle André, présidente. - Bien sûr, c'est une bonne idée. J'accueille toujours avec plaisir les scolaires, même très jeunes : leur découverte de la pratique démocratique est toujours une riche expérience.

M. Laurent Petrynka. - Je vous remettrai une étude plus précise.

Mme Michèle André, présidente. - Je suis contente de voir l'ambition qui est la vôtre. Il ne faut pas hésiter à rappeler des objectifs qui peuvent paraître évidents comme la mixité, et votre convention avec l'Éducation nationale va dans ce sens. C'est aussi une façon de confirmer un engagement citoyen.

M. Laurent Petrynka. - Un audit est en cours.

Mme Michèle André, présidente. - Et Bercy, toujours à la recherche d'économies, risque de trouver que vous coûtez cher. Heureusement, vos professeurs sont bien présents devant les élèves.

M. Laurent Petrynka. - La formation des professeurs doit insister sur les aspects que vous soulevez ici. Profitons des changements en cours pour aborder plus franchement ces sujets. Les jeunes professeurs sont déjà plus sensibilisés que leurs prédécesseurs : nous avions une formation en psychologie avant la création des IUFM.

Mme Michèle André, présidente. - Des confirmations ne sont jamais inutiles car il y a des retours en arrière - sans quoi, une égalité se serait instaurée depuis longtemps... Tout n'est pas acquis, on le voit bien dans les milieux parlementaires lorsque l'on observe qui est à la tribune.

M. Laurent Petrynka. - On doit en effet rester vigilant.

Mme Michèle André, présidente. - Y a-t-il une différence outre-mer ?

M. Laurent Petrynka. - Pour avoir passé dix ans en Guyane, je connais mieux l'arc Antilles-Guyane. L'envie de sport est plus forte là-bas, mais les difficultés sociales y sont plus grandes : les filles quittent l'école plus tôt et les grossesses sont plus précoces.

Mme Michèle André, présidente. - Et à Mayotte ?

M. Laurent Petrynka. - C'est une catastrophe pour nous, car le conseil général qui apportait beaucoup, jusqu'au paiement des licences, a ramené son aide de 300 000 euros à zéro... L'année sera donc très grise, j'en suis très triste. Nous repartirons ensuite avec d'autres méthodes de financement.

Mme Michèle André, présidente. - Cela s'inscrit dans un contexte plus large, que nous avions découvert à l'occasion d'une mission sénatoriale.

Je vous remercie beaucoup des informations que vous nous avez apportées et de l'ambition que vous nous avez présentée.

Audition de M. Fernand Duchaussoy,
président de la Fédération française de football (FFF),
accompagné de Mme Élisabeth Bougeard-Tournon, chef de projet du développement du foot féminin et de la féminisation du football

(17 février 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Nous sommes heureux d'accueillir M. Fernand Duchaussoy, président de la Fédération française de football (FFF), accompagné de Mme Élisabeth Bougeard-Tournon, dont le titre de chef de projet du développement du foot féminin et de la féminisation du football nous enchante.

Je vous remercie d'avoir répondu à l'invitation de notre Délégation. Celle-ci, qui existe depuis 1999 et compte 36 collègues, femmes et hommes, a un rôle classique dans la fabrication de la loi : elle intervient pour veiller au respect de la problématique de l'égalité ; elle a aussi une fonction de contrôle du gouvernement ; enfin, elle prépare tous les ans un rapport qui fait l'objet d'une publication. Nous avons travaillé en 2009 sur les femmes dans les lieux de privation de liberté puis en 2010 sur la parité en politique. Notre rapport s'intitulait « Il faut sauver la parité », mais - l'on doit savoir reconnaître quand on n'a pas marqué le point - nous n'y sommes pas parvenus pour les conseillers territoriaux. Cette année, nous avons choisi pour thème « les femmes et le sport ». Nous avons bien avancé, entendu des historiens qui nous ont montré que le sport ressemble à la société ; nous avons ensuite entendu des fédérations très féminines, comme la gymnastique volontaire. Nous avons envie d'entendre maintenant parler de foot, car nous n'avons pas ignoré le comportement de l'équipe féminine à un moment où les garçons n'avaient pas tant de succès. Nous voudrions aussi votre assistance auprès de la FIFA qui a admis que certaines équipes participent aux Jeux Olympiques de la Jeunesse de Singapour, coiffées d'un « couvre-chef », substitut du voile islamique, un sujet sur lequel je vous avais alerté par courrier.

M. Fernand Duchaussoy, président de la Fédération française de football (FFF). - Je vous remercie de cet accueil. Ainsi, vous avez écouté des fédérations féministes...

Mme Michèle André, présidente. - Féminines !

M. Fernand Duchaussoy. - Ce n'est pas véritablement le cas de la Fédération française, non parce qu'il y aurait une approche différente pour les femmes, mais en raison du poids de l'histoire : historiquement, le foot est dédié aux mâles, et nous avons une réputation de machos, ce qui n'est pas le cas.

Nous avons pris un virage historique quand une femme a accédé à la vice-présidence de la Ligue du Football Amateur. Cela a beaucoup surpris, mais j'ai voulu monter notre volonté de donner une plus grande place aux femmes sur le terrain mais aussi parmi les 350 000 bénévoles licenciés. Quand un gamin joue au foot, on a tendance à se tourner vers son père en oubliant qu'il a aussi une mère.

La baisse du nombre de licenciés que nous avons subie cette année est liée - contrairement à ce qui a été écrit à chaud, après l'Afrique du Sud - à des raisons de crise économique. Les clubs, et pas seulement les clubs de foot, sont aujourd'hui en grande difficulté. Les 8 % de départs concernent surtout des dirigeants. J'ai présidé un petit club dont un boucher payait les maillots. Comment rembourser aujourd'hui les déplacements, le plein d'essence pour amener des jeunes jouer à l'autre bout du département ? Voilà pourquoi nous avons perdu plus de dirigeants que de jeunes. Et cela a des conséquences sur l'encadrement, car 50 000 personnes en moins, cela y fait un trou considérable.

Pour compenser ce manque, les femmes, les mères constituent un vivier utile. Une commission de féminisation a été créée il y a deux ans. Il faut non seulement plus de filles derrière le ballon, mais plus de femmes aux responsabilités, au sein des fédérations. Et il ne s'agit pas de leur demander de confectionner les sandwichs ou de laver les maillots : elles peuvent aussi être trésorières, secrétaires...

Mme Michèle André, présidente. - Présidentes ?

M. Fernand Duchaussoy. - Afin d'éviter que les pertes deviennent irréversibles, nous effectuons un travail de reconquête devenu indispensable. On sera à deux millions de licenciés. La Fédération, c'est aussi un million de matchs par an.

Nous avons fêté l'an dernier les 40 ans du foot féminin avec la finale du trophée de France. L'événement a été médiatisé en raison de la participation du PSG mais les mesures de sécurité prises pour l'occasion ont un peu plombé l'atmosphère.

Nous avons commencé par l'envers, par l'élite, parce que nous voulions créer une image, une équipe de France. Or, sans la base, on ne peut avoir d'élite performante. Il y a 50 000 licenciées, ce qui est très insuffisant par rapport aux deux millions de joueurs. Alors nous sommes revenus à plus de logique. La réglementation permet d'exiger des ligues et districts qu'ils organisent des championnats de division d'honneur et de jeunes. Cela se met en place et revivifie le foot féminin. Il serait préférable que ce soit volontaire chez les présidents de ligues ou de districts. Mais tout le monde n'est pas convaincu, même parmi les personnels d'État - je me rappelle ce cadre d'État m'expliquant que le foot, ce n'est pas pour les filles... De ce point de vue, Aimé Jacquet nous a beaucoup aidé en disant, lui, une icône, qu'il fallait développer le foot féminin. Nous avons créé des postes de conseillers techniques régionaux féminins dans tous les départements, établi un pôle d'excellence à Clairefontaine et développons la régionalisation des centres techniques, pour regrouper les meilleures.

Mme Élisabeth Bougeard-Tournon, chef de projet du développement du foot féminin. - Les pôles espoir.

M. Fernand Duchaussoy. - Malgré tous nos efforts, nous serons en position difficile sans une mobilisation des présidents de ligues et de districts : 50 000 femmes jouent au foot mais sur 250 000 dirigeants, il y a seulement 12 % de femmes. Il est vrai que le ratio tend à augmenter, parce que la pénurie oblige les présidents de clubs à trouver des palliatifs.

Nous souffrons aussi de l'absence de médiatisation. La coupe du monde féminine aura lieu en Allemagne en 2011. Nous rencontrons dans cette perspective la FIFA lundi prochain. C'est la croix et la bannière pour avoir quelques secondes sur les antennes. Nous avons néanmoins un partenariat avec Direct 8 sur le foot féminin et un match féminin (France-Serbie) a atteint un pic d'un million de téléspectateurs.

Mme Michèle André, présidente. - Ce n'est pas mal.

M. Fernand Duchaussoy. - Qui a vu des matchs féminins ?

M. Roland Courteau. - De rugby...

M. Fernand Duchaussoy. - A Troyes, j'ai vu que M. Baroin a été séduit. Ce n'est pas du pousse-ballon. La direction technique nationale a délégué des techniciens comme Guy Ferrier, entraîneur national, et Bruno Bini, sélectionneur. Cela donne un foot à la fois technique et limpide, moins physique mais extrêmement agréable à regarder. En plus, comme l'a montré un calendrier, les filles ne sont pas des garçons manqués, on se retourne dans la rue sur leur passage. On peine pourtant à afficher l'avancée du foot féminin en général et de l'élite en particulier, mais cela vaut aussi pour d'autres sports. Nous avons engagé un budget, déployé des atouts, mais c'est moins facile que dans le nord de l'Europe, parce que ce n'est pas dans la tradition française. Nous progressons cependant et nous sommes très performants pour l'élite (championnes d'Europe moins de 19 ans en 2010 !). Il nous reste beaucoup à faire et notre objectif est de parvenir à 100 000 licenciées pratiquantes.

Mme Michèle André, présidente. - C'est ambitieux.

M. Fernand Duchaussoy. - On a la volonté.

Mme Michèle André, présidente. - Je souhaiterais que Mme Bougeard-Tournon nous explique son parcours.

Mme Élisabeth Bougeard-Tournon. - J'ai pratiqué le foot pendant 25 ans et joué au plus niveau pendant 12 ans. J'étais née dans ce milieu. J'ai eu un parcours classique, il y a une vingtaine d'années, mais militant parce qu'il fallait frapper aux portes. J'étais en Bretagne dans le district des Côtes-d'Armor, où j'ai pris progressivement des responsabilités.

M. Yannick Bodin. - Un excellent district !

Mme Élisabeth Bougeard-Tournon. - La passion du foot est universelle. Je suis entrée à la FFF en tant que salariée en 1988, j'ai d'abord occupé différentes fonctions et, puis le président Duchaussoy m'a nommée pour piloter la commission féminisation. Quand on a eu mon parcours, on ressent cela très profondément. Cette dynamique fédérale est très nouvelle et elle a surpris.

Nous sommes en place depuis un an et demi. Nous avons d'abord voulu savoir où sont toutes les femmes, ce qu'elles font et ce qu'elles souhaitent faire. Grâce à un outil informatique très performant nous avons élaboré une enquête quantitative dans toutes les familles du football, puis nous avons adressé un questionnaire en 21 points à 28 000 dirigeantes ; nous avons eu 6 900 réponses, ce qui constitue un gros succès. Cela donne une photographie de la situation. Puis nous sommes passés au qualitatif en menant une trentaine d'entretiens, qui se sont révélés particulièrement éloquents. Nous rédigeons aujourd'hui des préconisations dans la perspective d'un plan de féminisation doté d'indicateurs de suivi à l'horizon fin 2011 début 2012.

Mme Michèle André, présidente. - Quelle a été l'utilité d'internet ?

Mme Élisabeth Bougeard-Tournon. - Le site de la FFF (www.fff.fr) nous a permis de toucher de très nombreuses femmes. Par exemple, les 800 femmes arbitres prennent connaissance de leur désignation pour le match du dimanche par internet. On a établi un lien sur notre questionnaire.

M. Fernand Duchaussoy. - Nous avons informatisé les 18 000 clubs. Ceux-ci peuvent ainsi commander directement en ligne les licences qu'ils délivrent à leurs membres, alors qu'autrefois, ils procédaient à des commandes globales ce qui les conduisait à en demander un volet supplémentaire à l'intention des éventuels joueurs qui viendraient s'inscrire ultérieurement. Les nouvelles procédures permettent d'être plus près de la réalité.

Nous avons reçu en 2009 le trophée Femmes et Sport pour la meilleure politique de développement du rôle des femmes.

Mme Michèle André, présidente. - Vous nous avez présenté un plan très cohérent et très citoyen.

M. Fernand Duchaussoy. - Quand l'État nous donne 3 millions, nous consacrons à cette action 7,8 millions d'euros. Nous avons plusieurs championnats, un pôle France à Clairefontaine, nos conventions d'objectifs avec les ligues et les districts dont l'un des axes vise le développement du sport féminin.

Mme Michèle André, présidente. - Nous comprenons votre résolution. Cependant, 12 % de dirigeantes, c'est le même pourcentage que les conseillères générales. Il faut encore progresser. Où sont les résistances et quels sont les pôles d'adhésion ?

Mme Élisabeth Bougeard-Tournon. - Globalement, les ligues performantes en termes de nombre de pratiquantes comme Paris ou Rhône-Alpes ne sont pas les plus engagées vers la féminisation : Paris vit sur ses acquis et sur ses effectifs. Des ligues plus modestes, comme l'Auvergne ou le Languedoc-Roussillon, ont une action de féminisation plus intense que ma Bretagne par exemple.

M. Fernand Duchaussoy. - Il y a une affaire de volonté, mais les choix ont aussi un effet. Nous n'avons peut-être pas assez réfléchi à la politique à mener quand on a recruté les conseillers techniques pour le foot féminin.

Mme Elisabeth Bougeard-Tournon. - Il s'agissait alors d'affirmer une volonté.

M. Fernand Duchaussoy. - Dans ma ligue, j'avais incité le directeur régional de l'UNSS à créer un championnat inter-lycées féminin : il a été débordé de demandes et le foot est devenu le sport n° 1 en Nord-Pas-de-Calais. Tout commence en milieu scolaire. La grande difficulté est de disposer d'équipes. La mixité marche bien pour les plus jeunes, il faut ensuite disposer d'équipes à proximité. La nécessité d'un tel maillage nous oblige à être un peu directifs avec les ligues et les districts.

Mme Michèle André, présidente. - Proximité et camaraderie...

M. Fernand Duchaussoy. - ... le club !

Mme Élisabeth-Bougeard-Tournon. On avait pris le problème à l'envers il y a quarante ans.

Mme Michèle André, présidente. - Une évolution s'est amorcée il y a six ou sept ans.

M. Fernand Duchaussoy. - Marilou Duringer (représentante des féminines au Conseil Fédéral) a tapé sur la table pour qu'on fasse quelque chose. A partir de là, on a créé les conseillers techniques régionaux féminins.

Mme Élisabeth-Bougeard-Tournon. - Il y a eu un effet 98 : la coupe du monde a donné un coup d'accélérateur. On manque cependant d'encadrement pour les femmes. Elles ont un rapport différent à la performance, elles s'inscrivent dans une dynamique plus ludique. Des éducatrices se forment à des BE1, des BE2 pour encadrer des filles comme des garçons.

M. Fernand Duchaussoy. - C'est une nouveauté et ça marche bien.

Mme Michèle André, présidente. - Des cas de violence contre les arbitres ?

Mme Élisabeth-Bougeard-Tournon. - Seulement dans deux cas, médiatisés, hélas.

Mme Michèle André, présidente. - Ce n'est pas la parité, mais on n'y tient pas dans ce domaine, pas plus que dans les prisons...

M. Yannick Bodin. - 1998 a eu une très forte influence dites-vous. Mais si l'on avait gagné l'an dernier, cela aurait eu aussi un effet.

M. Fernand Duchaussoy. - L'impact de la Coupe du monde a porté sur les dirigeants, pas sur les jeunes.

M. Yannick Bodin. - Nous avons entendu Daniel Bilalian, directeur des sports de France Télévisions. Les chaînes généralistes achètent le foot à des prix de plus en plus élevés, voire ahurissants. Pour avancer, ne pourrait-on pas donner à 20 h 30 un match féminin qui reviendrait moins cher et séduirait les téléspectateurs, même s'il en réunit moins la première fois ?

Le sport scolaire, ensuite est un sujet intéressant dont l'Union nationale du sport scolaire (UNSS) nous a entretenus. Plutôt que de regretter la séparation entre l'Éducation et la Jeunesse et les sports, qui ne simplifie pas les choses, je veux attirer votre attention sur le sport universitaire. Les universités accèdent en effet à l'autonomie. Ce n'est pas un hasard si elles sont nombreuses pour la première fois à proposer t-shirts et casquettes, à l'américaine : le sport peut être un facteur puissant d'identification.

Toujours en matière de formation, il y a des garçons en classes sport et étude ; y a-t-il des filles et à quelles formations ont-elles accès ?

M. Fernand Duchaussoy. - On met en place des sections, comme je l'ai fait à Liévain. Les ligues sont très demandeuses. Cela monte en puissance.

Mme Élisabeth-Bougeard-Tournon. - Clairefontaine le fait depuis 1998. Après les sections sport en collège et en lycée, on débouche sur les pôles espoir (5 en France maintenant).

M. Fernand Duchaussoy. - Nous mélangeons joueurs et futurs arbitres.

Mme Michèle André, présidente. - Pour qu'ils se comprennent mieux.

M. Fernand Duchaussoy. - Sur la médiatisation que vous évoquez : oui, les événements s'achètent. Eurosport a les droits de la FIFA sur la coupe du monde. J'ai rencontré Daniel Bilalian, les chaînes généralistes revoient leurs ambitions à la baisse. Avec le câble...

Mme Michèle André, présidente. - La TNT...

M. Fernand Duchaussoy. - ... et le zapping ! Il y a malgré tout un potentiel : un million de téléspectateurs pour un match féminin sur Direct 8.

Mme Élisabeth-Bougeard-Tournon. - Et à 20 h 30 ! Cependant, cela attire moins les annonceurs.

J'ai été consultante pour la télévision. Au championnat d'Europe de 1997, Eurosport était déjà détenteur des droits. Mais il est vrai que la chaîne reste relativement confidentielle. C'est en 2001, pour les championnats d'Europe, en Allemagne, que les chaînes généralistes ont commencé à se manifester : nous avions fait un bon début de tournoi. TF1 était décidée à le retransmettre si l'équipe de France passait le premier tour. Hélas, nous avons perdu les deux premiers matchs : le troisième ne comptait plus. Sans prévenir, la chaîne l'a déprogrammé pour passer un Rick Hunter... En 2003, la France a participé pour la première fois à la Coupe du monde, aux États-Unis, pays du soccer par excellence, avec neuf millions de pratiquantes. Les médias nous ont suivies, du jamais vu. Le succès de Marinette Pichon, notre meilleure joueuse, avec son nom bien français et sa carrière américaine, nous a donné une visibilité médiatique. Hélas !, une fois encore, nous n'avons pas passé le premier tour. Pour la prochaine Coupe du monde, TF1 a encore promis de nous suivre... si l'on passait le premier tour. Il faut des résultats pour attirer les médias.

M. Fernand Duchaussoy. - Nous allons malheureusement jouer dans un groupe difficile : opposés à l'Allemagne, championne du monde en titre, qui joue chez elle.

M. Yannick Bodin. - On célèbre chaque année, le 8 mars, la journée internationale de la femme. Dans tous les domaines, associatif, politique, artistique, on crée un événement. Pourquoi ne pas créer un événement autour du foot féminin ?

Mme Élisabeth Bougeard-Tournon. - Nous avons organisé une manifestation, l'an dernier, avec Rama Yade, qui nous a remis le trophée national Femmes et Sport, à cette occasion.

Mme Michèle André, présidente. - Un excès d'événements banalise l'événement : il est difficile d'en faire émerger un. Souvent, les collectivités locales et les grosses associations étalent maintenant les manifestations sur un mois, pour les rendre mieux visibles.

M. Yannick Bodin. - Un match au stade de France ne passerait pas inaperçu. Il est vrai qu'il y faut des moyens.

Mme Élisabeth Bougeard-Tournon. - Il faut 80 000 personnes pour remplir le stade de France...

Je reviens sur la question des médias. Nous avons fait des tentatives avec le championnat de première division. Stade 2 a, pendant un temps, donné les résultats de notre 1re division. Mais il faut revenir en permanence à la charge pour ne pas se faire oublier. Certains des journalistes que nous avons approchés comme Thierry Gilardi, nous ont fait observer qu'il pouvait être contreproductif de montrer des tribunes dégarnies, aussi beau que soit le jeu, et ils ont raison. Il n'est pas toujours souhaitable de tout montrer dans les médias...

M. Fernand Duchaussoy. - A Lyon, le président Aulas est très volontariste. De gros efforts ont été faits. L'Olympique Lyonnais vise le titre de vainqueur de la Champion's League cette saison.

M. Yannick Bodin. - Et L'Équipe ?

Mme Élisabeth Bougeard-Tournon. - Un journaliste a été accrédité pendant plusieurs années et jusqu'en 2003. Dans d'autres sports, de multiples championnes du monde n'y ont souvent droit qu'à quelques lignes... Mais le football est très médiatisé, nous avons une - trop - petite part, et l'on a les résultats du championnat de France dans L'Équipe le lundi : ce n'est pas rien.

Mme Michèle André, présidente. - Je reviens, avant de conclure, à la question iranienne : accepteriez-vous de porter notre position jusqu'à la FIFA ? Nous regrettons que la Fédération internationale se soit embarquée dans des transactions avec la fédération iranienne, qui demande que ses athlètes féminines portent une tenue spécifique.

M. Fernand Duchaussoy. - Nous avons su, chez nous, résoudre le problème. Mais il faut savoir qu'il est complexe. L'interdiction peut être source d'exclusion pour certaines filles, qui cessent alors de jouer et retournent à l'enfermement dans leur cité... Je suis d'accord sur le principe, mais attention à ne pas se priver de ce formidable instrument de démocratisation que peut être la pratique sportive.

Mme Michèle André, présidente. - Elle ne s'est pas toujours suivie de grandes évolutions pour les femmes...

M. Yannick Bodin. - Les footballeuses tunisiennes et égyptiennes apprécieraient votre geste...

M. Fernand Duchaussoy. - Nous sommes pour, puisque nous l'avons fait. Mais nous connaissons les risques.

Mme Michèle André, présidente. - Nous ne voudrions pas que l'on demande un jour à notre équipe d'adopter la tenue du pays où elles se rendraient en compétition...

M. Fernand Duchaussoy. - Nous n'irions pas. Si médiatisé que soit le football, on ne peut pas lui demander de résoudre tous les maux de la société. Le raisonnement vaut pour la violence dans les stades. Nous avons engagé une personne à plein temps pour analyser 700 000 rencontres. Les faits répréhensibles ne représentent pas plus de 1,5 % des événements. Nous sommes présents partout : notre rôle est de faire sortir les jeunes de leurs quartiers. A partir de là, on ne peut pas éviter tous les débordements, y compris, hélas, au plus haut niveau.

M. Yannick Bodin. - Ce n'est d'ailleurs pas propre au football... Il suffit de regarder les informations...

Mme Michèle André, présidente. - Nous avons tous notre croix... Nous vous félicitons pour votre volonté de donner toute leur place aux filles. Les collectivités seront attentives à vous accompagner. J'ai pu constater, dans le Puy-de-Dôme, combien la pratique du foot est utile, y compris en milieu rural, pour sortir les filles de l'enfermement. Cela mérite tout notre soutien.

Audition de M. Thierry Maudet,
directeur général de l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (INSEP),
accompagné de Mme Monique Amiaud, chargée de mission sport féminin

(17 février 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Je me réjouis de recevoir maintenant M. Thierry Maudet, directeur général de l'INSEP, avec qui nous avions construit dans les années 1980 en Auvergne les opérations « loisirs quotidiens des jeunes » et « vacances et loisirs pour tous » - je repense souvent à ces initiatives. Il est accompagné de Mme Monique Amiaud, chargée de mission sport féminin, que nous avions déjà eu le plaisir de recevoir avec M. Bertrand Jarrige.

Notre délégation est encore jeune : elle a été créée en 1999. Il en existe une à l'Assemblée nationale et une au Conseil économique, social et environnemental. Ses 36 membres veillent au respect de l'égalité dans tous les domaines - nous n'y arrivons pas toujours. Nous contrôlons aussi l'action du Gouvernement et interrogeons les ministres. Chaque année, nous préparons un rapport : après les prisons et la parité (que nous n'avons pas sauvée), nous avons choisi cette année de traiter de la thématique « femmes et sports ». Nous avons reçu des historiens, des sociologues, des fédérations, le ministère des Sports. Le poste stratégique que vous occupez, Thierry Maudet, donne un intérêt tout particulier à votre audition.

M. Thierry Maudet, directeur général de l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance. - Je suis très heureux d'être des vôtres et de vous retrouver, Madame la Présidente, ainsi que Mme Laborde, que j'ai également eu la chance de côtoyer en Midi-Pyrénées alors que j'exerçais la responsabilité de Directeur régional de la jeunesse et des sports. Les femmes que j'ai rencontrées au cours de ma vie professionnelle m'ont fait progresser - je n'ai plus mes gros sabots... Je suis animé de beaucoup de conviction, mais de peu de certitudes : j'ai toujours plaisir à échanger pour avancer.

L'INSEP est un lieu d'accueil pour les sportifs et sportives de haut niveau, qui peut compter sur des installations de 28 hectares dans le bois de Vincennes. « L'ancêtre » de l'établissement remonte à 1852. Ses évolutions traduisent le rapport qu'au travers du temps le sport entretient avec la société. L'INSEP, à l'origine, entraînait physiquement, par la gymnastique et, à partir de 1872, l'escrime, de jeunes soldats qui, après la pacification des relations avec l'Angleterre se préparaient à affronter la Prusse puis l'Allemagne. La santé, ministère auquel il a d'ailleurs été rattaché très récemment (ministère de la Santé et des Sports) par l'un de ces hasards de l'organisation des ministères, est devenue une préoccupation essentielle après la période douloureuse de la Première Guerre mondiale. Le troisième temps fut celui de la relation du sport avec l'éducation. A partir des années 1960-1970, avec la médiatisation croissante d'événements sportifs majeurs (les Jeux olympiques notamment), le sport de haut niveau est devenu pour lui-même une finalité : accéder aux plus hautes marches des podiums a été l'aspiration principale. Mais l'inflexion, spécifiquement française, est demeurée, celle du « double projet » : devenir un sportif ou une sportive de haut niveau enregistrant des résultats remarquables, mais poursuivre aussi des études pour entrer dans une vie active de femme ou d'homme, et la réussir. C'est d'ailleurs devenu une gageure - un « challenge » pour rester dans la sphère sportive - de combiner l'entraînement, dont les volumes n'ont fait que croître, avec un parcours suivi d'études. La gymnastique rythmique réclame 36 heures d'entrainement par semaine, six jours sur sept. Trouver encore la place nécessaire pour les études demande souvent des trésors d'ingéniosité. D'autant que les déplacements à l'étranger se multiplient au même rythme que se charge le calendrier des manifestations internationales - Mme Marie-Georges Buffet avait tenté d'enrayer cette tendance en s'attaquant à la question des calendriers internationaux. Chaque discipline clonant l'autre, les compétitions de judo ont adopté le mécanisme du grand chelem sur le modèle des quatre tournois majeurs du tennis ; les pongistes sont absents jusqu'à 140 jours par an... L'économie du sport est à l'image de l'économie du monde : les circuits asiatiques se sont considérablement développés. De très nombreux tournois sont organisés à Pékin, à Shanghai, à Hong-Kong, à Singapour, à Séoul ainsi que dans les pays du Moyen-Orient.

Nos dispositifs de formation d'enseignement ont donc dû très sérieusement s'adapter. L'INSEP développe des outils très performants de formation ouverte et à distance (FOAD, e-learning). Reste qu'il devient difficile d'expliquer à de jeunes gens âgés de 15 ou 16 ans, qui viennent souvent de milieux déstructurés et commencent déjà à gagner confortablement leur vie qu'il faut qu'ils passent aussi leur bac... Le « double projet » est donc toujours d'une grande actualité, aujourd'hui comme demain, mais est plus complexe à mettre en oeuvre : il faut et faudra bien des adaptations.

L'INSEP accueille 630 sportifs de haut niveau, dont 400 internes (250 majeurs et 150 mineurs) et 230 au sein de 27 pôles France. L'objectif est d'atteindre le plus haut niveau pour participer aux Championnats du Monde et aux Jeux Olympiques et Paralympiques. C'est la quadrature du cercle que de combiner pratiques sportives et études, tant doivent être diverses les offres de formation et adaptées les façons de les dispenser. Entre cours et entraînements, les charges de travail de nos pensionnaires sont comparables voire supérieures à celle des petits rats de l'Opéra ou des élèves de classe préparatoire.

Nous offrons un ensemble de services : 305 agents permanents, formateurs, enseignants, chercheurs, médecins, kinés... sont là pour préparer les athlètes toute l'année. C'est là un dispositif assez unique au monde, que l'on ne retrouve pas aussi développé dans les établissements dits homologues à l'étranger - Australie, Suisse, États-Unis, Japon... - qui restent prioritairement des lieux de regroupements ponctuels.

L'autre volet de notre action concerne la formation des cadres supérieurs du sport, entraîneurs, managers... déterminants dans la performance de nos sportifs et sportives. Avec 63 millions d'habitants, la France se classe selon les années au cinquième, sixième ou septième rang mondial. Elle s'en sort très bien, certes loin derrière la Chine ou les États-Unis, avec lesquels il est difficile de lutter, mais devant l'Espagne ou l'Italie. Nous le devons beaucoup à la qualité de notre encadrement.

Le sport reste-t-il une affaire d'hommes ? Les instances dirigeantes de l'INSEP ont été très récemment renouvelées, en avril 2010, conformément aux dispositions du décret du 25 novembre 2009 qui a transformé l'institut, d'établissement public administratif (EPA), en établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel (EPSCP). Le conseil d'administration, de 27 membres, compte 22 hommes pour 5 femmes ; le conseil scientifique, médical et de formation, 24 hommes pour 3 femmes ; le conseil de la vie du sportif et du stagiaire instance interne, 11 hommes pour 7 femmes. Malgré les renouvellements intervenus en 2010, les pourcentages de femmes restent donc modestes : respectivement 19 %, 12 % et 39 %.

Dans l'organigramme, en revanche, proche de la parité, l'égalité semble mieux assurée. Il y a autant de femmes que d'hommes. L'égalité paraît « parfaite ». Mais si l'on y regarde de plus près, ainsi que je l'ai fait pour préparer le premier bilan social de l'établissement qui sera présenté lors de la prochaine réunion du comité technique paritaire, on s'aperçoit que les femmes sont sous-représentées dans les emplois de catégorie A - 72 femmes pour 112 hommes - et beaucoup plus nombreuses au sein des catégories B et C - 85 femmes pour 48 hommes - ... Si l'on observe les chiffres par secteur, notre « coeur de métier », la performance mobilise à peu près deux tiers des effectifs, les fonctions support à peu près un autre tiers. Une petite dizaine de personnes travaillent pour la communication, les relations internationales et le développement. Les femmes sont beaucoup plus nombreuses dans les fonctions support, la directrice générale adjointe est une femme ; aux ressources humaines (9 personnes, 9 femmes), au service économique et financier (13 personnes, 10 femmes). Les hommes restent plus nombreux dans les services techniques, ce que ne saurait expliquer, à elle seule, la pénibilité... Dans le secteur constituant notre coeur de « métier », performance, entraînement et formation, si les effectifs sont assez sensiblement équilibrés (114 hommes, 94 femmes), il n'en reste pas moins que le directeur général adjoint est un homme ; c'est le cas de son collaborateur direct et des trois chefs de mission ainsi que les deux coordonnateurs du réseau national du sport de haut niveau. Pour trouver des femmes « aux manettes », il faut descendre à la strate des services (3 sur 6 ce qui en soi n'est pas mal). C'est dire que restent encore des marges de progression...

Parmi les 630 sportifs et sportives que nous accueillons en permanence, le rapport est de 60 % d'hommes pour 40 % de femmes. Mais l'encadrement de la performance ne reflète pas ce ratio : sur les 470 cadres, dont 150 permanents, qui travaillent auprès des athlètes, 385 sont des hommes. Nos sportifs et sportives de haut niveau ne sont donc encadrés que par 18 % de femmes ; seuls 4 de nos 27 pôles France sont dirigés par des femmes. Le « bilan » reste donc modeste.

Menons-nous des actions spécifiques en faveur de la parité ? La réponse est non : nous n'avons pas d'approche spécifique, structurée, permanente, inscrite dans le long terme pour faire évoluer les ratios. Autant les choses tendront à s'équilibrer d'elles-mêmes dans certains secteurs, tels la formation, autant d'autres, comme l'entraînement, n'évolueront pas, à mon analyse, sans des mesures plus « radicales ».

Et du côté des athlètes ? Nos contraintes d'adaptation sont, je l'ai dit, très spécifiques. Notre groupe de jeunes filles en gymnastique rythmique (GR) se prépare pour les qualifications aux Jeux Olympiques à l'occasion des championnats du monde : les volumes d'entraînement sont importants. La scolarité est réduite à deux heures par jour, avec cependant un « lissage » sur l'année, y compris donc pendant les petites et les grandes vacances. Ces jeunes filles rentrent peu chez elles. Il faut qu'elles soient très solides pour supporter un tel rythme. Or le sport féminin est rarement professionnel, hormis quelques « niches » comme le tennis, la natation, le tennis de table, le ski... Il est et reste très peu médiatisé. Il est donc rare que les jeunes filles puissent « vivre de leur art » : elles doivent penser plus encore que les hommes aux études et à leur insertion professionnelle. Et personne n'est à l'abri d'un accident. Je pense ici à Émilie Le Pennec, championne olympique en 2004 aux Jeux Olympiques de Pékin de gymnastique artistique féminine (GAF) qui, blessée lors des années précédant les jeux de Pékin (2008), s'est rendu compte qu'elle ne pourrait poursuivre. Grâce à l'accord passé entre l'établissement et l'école de kiné de Saint-Maurice, elle a pu se reconvertir. Elle est aujourd'hui kinésithérapeute. Il faut aussi savoir accepter de descendre du podium. Ce n'est pas toujours chose facile. Les jeunes filles y sont plus exposées. En judo, nous pouvons compter sur deux athlètes exceptionnels, Teddy Riner et Lucie Décosse. Dans les médias, on entend davantage parler de lui que d'elle... Qui connaît Amélie Cazé, trois fois championne du monde et deux fois championne d'Europe de pentathlon ? Et Maureen Nisima, sacrée championne du monde d'escrime il y a quelques mois, au Grand Palais ? Pour une Laure Manaudou, une Isabelle Autissier, une Marie-Jo Pérec ou une Amélie Mauresmo, combien d'athlètes aussi brillantes que les hommes, et assujetties aux mêmes charges d'entraînement et de déplacements, n'atteignent pourtant qu'une bien moindre notoriété ? Hormis le tennis et la natation, le sport féminin est moins médiatisé, et les sportives ont plus de mal à « faire fructifier » leur image. Voyez les sports collectifs : nos équipes féminines de football, de rugby, de handball, pour ne citer qu'elles, ont du mal à émerger dans le grand public malgré leur talent. Il faut bien entendu mettre en valeur les réussites. C'est ce que nous faisons à l'INSEP, mais sans jamais négliger le « double projet », si crucial pour les jeunes filles. C'est pourquoi nous mettons en place des parcours comme cette promotion d'une vingtaine d'élèves pour les métiers du journalisme qui les intéressent beaucoup.

Pour autant, bien des pays ont compris qu'il est très important d'investir sur les filles en matière de résultats qui se comptent en nombre de médailles. Le succès aux Jeux Olympiques de pays comme la Chine, la Corée du Sud ou les États-Unis leur sont très largement imputables. Aux derniers JO, les Chinoises ont remporté plus de médailles que les Chinois. Si nos derniers résultats ont été décevants (7 médailles pour les filles sur un total de 41), il ne faut pas trop « théoriser » en les imputant à des causes structurelles, car certains échecs individuels ont compté pour beaucoup. Reste que nous avons encore, au regard des pays que j'ai cités, des marges de progression.

Le vrai sujet, pour moi, est bien celui de la formation, afin que davantage de femmes accèdent aux responsabilités d'encadrement de la pratique de haut niveau. Mais pour y parvenir, il faut que davantage de femmes soient volontaires pour se former et que davantage de responsabilités leur soient confiées : on rejoint là le fameux « plafond de verre » qui marque les relations dans le monde du travail. Dans les pays nordiques, on voit des femmes sur le banc des entraîneurs ; chez nous, les équipes féminines sont très souvent entraînées par des hommes. Et même les fédérations sportives à majorité de licenciées féminines sont présidées par des hommes... Y a-t-il là une fatalité ? ...

Nous travaillons beaucoup sur le sujet des conseillers techniques sportifs (CTS), fonctions au sein desquelles les femmes sont trop peu représentées. Bien peu accèdent aux responsabilités de directrice technique nationale (DTN). De manière générale, au sein de l'INSEP, les jeunes filles et les femmes sont davantage présentes dans les formations générales, scolaires et universitaires, alors que les hommes restent très majoritaires dans les formations professionnelles. Améliorer l'accès des femmes à ces formations professionnelles semble un « bon angle d'attaque » pour faire progresser leur cause. Au total, il y a de l'ouvrage sur le métier : il faut que l'action de Monique Amiaud, ici présente, soit beaucoup plus que du simple « poil à gratter »...

Mme Michèle André, présidente. - Merci de ces éléments de réflexion, qui complètent utilement l'audition de M. Jarrige. Vous avez bien fait ressortir les freins. Comment briser le plafond de verre ? C'est vers vous que je me tourne, Madame Amiaud. Comment faire plus que du « poil à gratter » ?

Mme Monique Amiaud, chargée de mission pour le sport féminin. - Il est bon de s'interroger sur les raisons pour lesquelles les femmes sont assez peu portées vers le métier d'entraîneure. Nous avons constitué des formations spécifiques, mais sans pour autant les interdire aux hommes afin de ne pas dévaloriser ces parcours en laissant penser qu'ils ne seraient que de simples mises à niveau... Refusant les ghettos, notre logique est volontariste : nous nous gardons de considérer les femmes comme des victimes.

Mme Michèle André, présidente. - La vie des sportifs est très dure. On n'en voit souvent que le côté glorieux, mais vos interventions font comprendre l'importance du « double projet », et le casse-tête que représente sa mise en place. Quel est votre rôle dans la définition du projet professionnel des athlètes ? Comment tenez-vous compte des goûts et des désirs des jeunes ?

M. Thierry Maudet. - C'est sur des critères sportifs que l'on entre à l'INSEP. La commission d'admission compte des formateurs, des entraîneurs, des chercheurs, des médecins, des psychologues, qui, dans le diagnostic qu'ils posent sur l'athlète, s'interrogent sur la façon dont il ou elle va « tolérer » l'établissement. L'élément familial compte, mais aussi les études. Nous passons beaucoup de temps à inscrire nos athlètes dans des formations, dans ce qu'à l'analyse nous pensons être des formations adaptées à leurs besoins. Ce n'est pas facile, car ils ou elles vivent, de plus en plus, d'abord et avant tout pour leur sport et espèrent en vivre ultérieurement. Il faut leur mettre dans la tête qu'il y a une vie après le sport, et plus encore pour les filles, compte tenu de la situation spécifique du sport féminin (aux plans médiatique et économique) : on sait ce qu'il en est quand une commune doit choisir entre deux équipes, l'une féminine, l'autre masculine, pour la représenter au plus haut niveau... Notre établissement ne peut se dispenser de la notoriété : on ne va pas se tirer une balle dans le pied. Pour autant, les filles doivent savoir qu'elles entrent dans un système général un peu vicié. Elles peuvent travailler à faire bouger les lignes, mais il faut aussi qu'elles pensent à leur avenir. Autrefois, on poussait les gymnastes ou les basketteuses à passer le brevet d'État mais cela n'est pas transposable à toutes les disciplines : combien y a-t-il de professeurs d'haltérophilie en France ? Aujourd'hui, l'analyse est plus fine. Nous avons des accords avec l'École des Mines, Polytechnique, l'ENS Cachan, Sciences Po, les universités... pour celles et ceux qui veulent pousser leurs études. Et nous travaillons aussi sur les formations professionnelles, comme les professions paramédicales.

Mme Monique Amiaud. - Celles et ceux qui entrent à l'INSEP ont fait le choix du sport. Ce que l'on constate, c'est que la pression familiale devient plus forte sur les filles autour de 15 ou 16 ans : on leur demande plus tôt qu'aux garçons de faire des choix de vie. Cela n'est pas sans lien avec la moindre médiatisation du sport féminin où les carrières sont plus courtes. C'est pourquoi le ministère travaille tout à la fois sur les professions et sur le statut des sports peu médiatisés. Les récentes annonces concernant les retraites permettront peut-être aux sportifs de rester plus longtemps dans la filière sportive.

M. Thierry Maudet. - Le niveau d'implication demandé à l'entraînement dans les sports que j'appellerai a-économiques (sans réelle économie de marché ; sans retombées en termes de droits télé) est souvent plus important que dans les sports professionnels. On s'entraîne davantage en gymnastique qu'au tennis ou au basket-ball. C'est assez paradoxal, mais c'est le phénomène de « clonage » que j'évoquais tout à l'heure, d'imitation des disciplines entre elles, qui y pousse. Sans compter, par exemple, que le paysage de la gymnastique est dominé par les pays asiatiques, où l'intensité de l'entraînement ne répond pas aux mêmes soucis de santé ou de protection de la personne qu'ailleurs... La France est en compétition avec des pays où le nombre d'athlètes et les volumes d'entraînement sont très largement supérieurs.

M. Yannick Bodin. - J'ai parfois le sentiment que nous nous battons, comme Don Quichotte, contre des moulins. Malgré tous nos efforts, la place que prennent dans le sport l'argent et le dopage ne risque-t-elle pas, inévitablement, de nous conduire à décrocher de la compétition mondiale ? Le jour où les Chinois emporteront 90 % des médailles, il ne sera plus temps d'y réfléchir.

Par ailleurs, quelles relations entretenez-vous avec le monde de l'entreprise sur l'insertion professionnelle ? Je connais la politique d'EdF depuis cinquante ans. Ses écoles des métiers, qui recrutaient au niveau du BEP ou du CAP, donnaient une bonification aux jeunes sportifs. Aussi le Racing Club de France a-t-il compté jusqu'aux deux-tiers d'anciens élèves de celle de Gurcy-le-Châtel en Seine-et-Marne.

M. Thierry Maudet. - La corrélation entre les moyens économiques d'une nation et ses résultats sportifs a été scientifiquement prouvée - je vous renvoie ici aux travaux de Wladimir Andreff... Les pays du G 8 et du G 20 arrivent en tête aux Jeux Olympiques... Nous savons, d'ailleurs, prévoir le nombre de nos médailles avec pas mal de précision, parfois à l'unité près, mais pas toujours la couleur du métal. En football aussi, on retrouve toujours en tête de leurs championnats respectifs, le Celtic et les Rangers en Écosse, les clubs du big four en Angleterre, le Barça et le Real Madrid en Espagne ; de même qu'en Italie, il vaut mieux jouer à Milan ou Turin qu'au fin fond de la Sicile. Mondialisation faisant, on attire aussi les meilleurs entraîneurs : en escrime, Christian Bauer est parti de l'INSEP en Chine où il a enregistré de remarquables résultats. La réalité est que l'on « joue » dans un système mondialisé...

Les cadres français sont très souvent meilleurs que celles et ceux que je vois à l'étranger - donc celles et ceux de l'INSEP... Tant mieux. Mais la réflexion sur les pratiques et surtout la prospective sont plus poussées chez nous. En Chine, vous voyez des salles avec cent tables de tennis de table contre une dizaine chez nous, mais l'on a montré que le nombre n'était pas tout. Les Australiens ne dominent plus les courts de tennis. On peut structurer, gérer. On peut battre des athlètes des USA, de la Russie ou de la Chine. Centrée sur certains sports, la Corée du Sud obtient des résultats proches des nôtres : la priorité absolue est donnée à quelques disciplines. L'Inde reste encore une énigme ; peut-être est-elle gênée par son organisation sociale ainsi que par son héritage anglais privilégiant certains sports peu présents aux Jeux Olympiques.

Sans doute la France a-t-elle atteint une forme de palier : après les mauvais résultats des années 1960, notre pays a lancé une politique très volontariste (c'était l'époque du France et du Concorde) qui a progressivement porté ses fruits à partir de Barcelone en 1992 et à Pékin en 2008 avec 41 médailles au total. Nous devons travailler maintenant à « améliorer la couleur de nos médailles » : de l'or plutôt que de l'argent ou du bronze. Avec le même nombre de médailles, les Allemands arrivent devant nous, et les Hollandais font aussi bien que nous avec seulement 16 médailles, mais dont 7 d'or.

M. Yannick Bodin. - Les athlètes kényans, jamaïcains, éthiopiens ou marocains sont-ils entraînés par leur pays ou les considérez-vous comme des athlètes américains ?

M. Thierry Maudet. - Vous parlez là d'un créneau extrêmement limité : la course de fond en altitude pour les Éthiopiens et les Kenyans. Ils ne sont pas présents sur le 100 mètres, la natation, ou d'autres disciplines. Oui, ils s'entraînent beaucoup aux États-Unis, alors que les Marocains s'entraînent très souvent chez eux. Le monde du sport devra s'interroger sur les questions de naturalisation : les pays à fort pouvoir économique, comme les pays du Golfe notamment, naturalisent des athlètes venus d'Éthiopie, du Kenya... et enregistrent grâce à eux des résultats.

M. Yannick Bodin. - Exemple le Qatar.

M. Thierry Maudet. - Les retraites sont également un sujet difficile. Lors de ses voeux, le Président de la République a annoncé qu'il serait traité en 2011. Une carrière sportive commence tôt et la seconde carrière débute souvent au-delà de 32 ou 35 ans, ce qui assure peu de cotisations. C'est un sujet pour la Nation. Sans préjuger des choix qui seront opérés, on peut envisager de procéder comme on l'a fait pour d'autres secteurs, les pompiers par exemple. Si l'on veut que des jeunes s'investissent dans le sport, il faut apporter des garanties.

S'agissant de votre seconde question, la loi Avice-Chevènement de 1984 contenait des dispositions précises pour favoriser l'accès à la fonction publique de sportifs et sportives de haut niveau. L'INSEP prépare, ainsi, chaque année, une vingtaine d'athlètes aux concours du professorat de sport : Christophe Guénot, médaillé de bronze à Pékin, sera ainsi, selon toute vraisemblance, titulaire de la fonction publique en fin d'année. En revanche, la crise économique tarit le système des conventions d'insertion professionnelle (CIP) : contrairement à un Zidane, une Amélie Cazé aura du mal, malgré ses titres et ses médailles, à séduire les clients chinois.

Mme Monique Amiaud. - Et dans un contexte de crise économique, il est de plus en difficile de s'entraîner et de donner 50 % de son temps à l'entreprise.

Mme Michèle André, présidente. - Les collectivités locales connaissent les difficultés de ce type d'accords...

M. Thierry Maudet. - Il faut les gérer en anticipant beaucoup notamment en matière de formation.

M. Yannick Bodin. - J'ai connu des équipes de foot composées en grande partie d'employés municipaux...

Mme Michèle André, présidente. - Merci beaucoup, vous nous avez beaucoup appris sur l'INSEP d'aujourd'hui.

M. Thierry Maudet. - Vous y serez les bienvenus : je serai très heureux d'accueillir votre délégation.

Mme Michèle André, présidente. - Ce pourrait être l'occasion d'une table ronde avec les sportives. Nous voulons provoquer, avec ce rapport, une prise de conscience, y compris sur l'effet désastreux que pourrait avoir un défilé, aux Jeux Olympiques de Londres, d'athlètes dont certaines n'auraient pas la même tenue que les autres...

Audition de Mme Anne-Sophie de Kristoffy,
directrice du service des Sports de TF1 et de LCI

(5 mai 2011)

Présidence de Mme Françoise Laborde, vice-présidente

Mme Françoise Laborde, présidente. - Notre présidente, Mme Michèle André, retenue dans son département, m'a chargée de la suppléer en qualité de vice-présidente de la délégation.

Le thème que nous avons souhaité traiter cette année dans le cadre de notre rapport d'activité est celui de « femmes et sports ». La semaine dernière, Mme Michèle André, Mme Odette Terrade, Mme Françoise Cartron et moi-même avons procédé à une très intéressante visite de l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (INSEP).

Au cours de nos auditions, nous avons pu recueillir le témoignage d'anciens responsables publics de la politique du sport, d'universitaires, de responsables de fédérations ou du ministère des sports, et ces auditions ont souligné l'importance de la médiatisation dans l'économie générale du sport, ainsi que la moindre visibilité du sport féminin et les conséquences qui en découlaient pour les sportives.

Nous avons déjà reçu, sur cet aspect des choses, M. Pierre Callewaert, le rédacteur en chef de L'Équipe, et M. Daniel Bilalian, directeur des sports de France Télévision. Il nous a paru indispensable de recueillir aussi, sur ce thème, le point de vue d'un grand groupe de télévision privé qui fait une large place au sport dans sa programmation.

Je me réjouis de vous accueillir ici pour cette audition, à la fois en qualité d'ancienne grande sportive (vous avez été championne de France de patinage artistique à trois reprises en 1978, 1979 et 1980, et vous avez participé à quatre championnats d'Europe et deux championnats du monde où vous avez été honorablement placée ; vous connaissez donc de l'intérieur le monde du sport) et bien sûr en qualité de directrice du service des sports de TF1 et de LCI, responsabilité que vous exercez depuis 2002.

Nos auditions ont montré que les femmes étaient encore peu nombreuses dans le monde du journalisme sportif. Votre parcours en ce domaine paraît d'autant plus exceptionnel et je souhaiterais que vous puissiez nous dire un mot de celui-ci, des obstacles que vous avez eus à surmonter, et des impulsions qu'une femme peut donner quand elle arrive à la tête du service des sports d'une grande chaîne de télévision privée.

Ensuite, je souhaiterais que vous nous donniez votre point de vue sur les handicaps dont pâtit aujourd'hui le sport féminin par rapport au sport masculin dans son exposition médiatique, dans le montant des droits de retransmission qu'il occasionne, enfin dans le traitement médiatique de l'image des sportives elles-mêmes.

Par delà les constats que vous nous présenterez, nous serons également attentifs aux suggestions que vous pourrez nous proposer pour améliorer la visibilité médiatique du sport féminin.

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Le service des sports de TF1 a longtemps été dirigé par Charles Villeneuve. Lors de son départ, TF1 a souhaité le réorganiser et le scinder en deux services : celui que je dirige, et qui est consacré à l'information sportive pour les journaux de TF1 et de LCI, et celui dédié à la production des évènements et émissions portant sur les sports dont TF1 a les droits de diffusion (coupe du monde de football, coupe du monde de rugby, Téléfoot, Automoto, notamment). Ce dernier service, TF1 Production, est dirigé par François Pellissier. Il existe bien évidement des passerelles entre les deux services.

Le service que je dirige, « l'Agence sport », regroupe quatorze journalistes. Il a été créé en 2002, alors qu'Étienne Mougeotte était vice-président de TF1, Robert Namias directeur de l'information et Jean-Claude Dassier directeur général de la chaîne d'information en continu LCI. Avec cette création, les pôles de TF1 et de LCI ont fusionné. Nous sommes deux femmes : moi-même et ma directrice adjointe.

M. Roland Courteau. - Lorsque les pôles ont fusionné, y a-t-il eu une compression du personnel ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Non, la fusion ne s'est pas accompagnée d'une diminution du personnel car l'objectif était surtout d'améliorer la qualité. Nous sommes deux femmes sur quatorze journalistes ; un peu plus si je compte aussi la stagiaire que nous venons de recruter. Ce chiffre réduit n'est que le reflet de la faible appétence des femmes pour le métier de journaliste sportif. Or, TF1 ne souhaite pas, contrairement à d'autres chaînes, recourir à de simples femmes « vitrines » pour la présentation de ses informations. Nous souhaitons recruter de vrais reporters et de bons techniciens, et nous ne recevons que très peu de candidatures de femmes souhaitant rejoindre notre équipe.

Mme Françoise Laborde, présidente. - Ce phénomène de « femme-vitrine » a déjà été évoqué lors d'autres auditions.

M. Alain Gournac. - Votre salaire à TF1 correspond-il à celui versé à un homme qui dans votre milieu exerce les mêmes responsabilités, ou y a-t-il en la matière une inégalité ? Qu'en est-il de votre adjointe ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Non, à TF1 il n'y a pas de disparité salariale. Je gagne un salaire équivalent à celui du directeur du service politique.

M. Alain Gournac. - C'est bien, car vous savez qu'en France les femmes gagnent encore en moyenne 27 % de moins que les hommes.

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Pour les reportages sportifs diffusés dans les journaux télévisés de 13 heures et de 20 heures sur TF1, je peux vous donner quelques chiffres relatifs aux sujets traités pour l'année 2009. Sur un peu plus de 900 reportages, un bon tiers ont été consacrés au football masculin et un peu moins d'une centaine à la Formule 1 : les reportages sont bien évidement axés prioritairement sur les sports pour lesquels TF1 détient les droits de retransmission. Au-delà de cet axe prioritaire, nécessairement masculin compte tenu des sujets, TF1 retransmet des informations évènementielles. Nous privilégions alors les sports dans lesquels des Français ont de bonnes chances d'obtenir des médailles, et nous ne faisons alors aucune différence entre les victoires masculines et les victoires féminines. Enfin, il y a un dernier aspect auquel nos reportages sont attentifs : l'aspect sociétal. C'est ainsi que, récemment, nous avons fait un reportage sur le rugby féminin à Fontenay-aux-Roses, sur l'émergence du football féminin et les bons résultats de l'équipe féminine de l'Olympique Lyonnais ou encore sur une jeune femme, Livia Lancelot, championne du monde de moto-cross. Ces reportages ont été diffusés dans les journaux de 20 heures.

M. Roland Courteau. - Pouvez-vous nous indiquer la proportion des reportages consacrés respectivement aux hommes et aux femmes dans l'évènementiel et dans le sociétal ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Non, je n'ai pas de chiffres. Pour ce qui est de l'évènementiel, le genre n'est jamais pris en compte ; ce qui est important c'est la victoire, qu'elle soit féminine ou masculine. Au demeurant, il est vrai que les femmes étant moins nombreuses dans les délégations françaises, leurs chances de victoire et donc de diffusion sur notre chaîne sont, de ce fait, plus faibles. S'agissant des reportages sociétaux, il n'existe vraiment aucun obstacle à la diffusion de reportages axés sur les femmes. Mais, comme le football masculin représente un bon tiers de nos reportages, il contribue à faire nécessairement chuter le nombre de reportages consacrés aux femmes.

M. Alain Gournac. - En tant que maire je me suis rendu compte que le choix des disciplines sportives pratiquées suivait les victoires des Français. J'ai l'impression, par exemple, que le tennis est en perte de vitesse. TF1 suit-elle aussi ces tendances ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Oui, TF1 suit assurément les tendances ; la pratique est souvent orientée par l'élite. Mais je ne pense pas que le genre de l'athlète qui gagne ait une réelle incidence sur le genre des pratiquants. Il me semble que les victoires d'Amélie Mauresmo ou d'Alain Bernard en natation ont contribué tout aussi bien l'une que l'autre à générer des nageurs et des nageuses.

Les droits de retransmission des compétitions, dont je ne traite pas directement, sont évalués essentiellement en fonction de deux facteurs qui sont, d'une part, le potentiel d'audience attendu et, d'autre part, les parrainages publicitaires susceptibles d'être proposés. TF1 étant une chaîne privée, il est essentiel de rentabiliser l'investissement réalisé, d'où l'importance des partenariats publicitaires.

Ceci étant dit, le montant de l'achat des droits de la Coupe du monde de football s'est élevé l'année dernière à de tels montants que cet achat ne pouvait être rentable pour la chaîne et qu'il n'aurait pas été rentable même si la France avait été qualifiée en finale. Cependant, il aurait été inconcevable pour TF1 de ne pas retransmettre les matchs de la Coupe du monde de football : c'était une question d'image et de notoriété. Mais ce choix qui lui coûte de l'argent l'amène à être moins présente sur les autres sports.

M. Alain Gournac. - Je regarde TF1 qui est une chaîne que j'apprécie et je suis également les compétitions sur Canal +. A ce sujet, j'ai remarqué que celle-ci diffusait parfois des images incrustées avec le logo de TF1. Existe-t-il des accords financiers entre vous quand vous utilisez vos images respectives ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Le droit français nous permet d'utiliser gratuitement les images des retransmissions sportives d'une autre chaîne pendant une minute trente, sous réserve d'indiquer la source des images, par incrustation du logo. Cette législation favorable au droit d'information du plus grand nombre est spécifique à la France et n'a pas cours aux États-Unis, notamment, où le téléspectateur est moins privilégié.

M. Alain Gournac. - Votre parcours étant exemplaire, et puisque l'on peut dire que vous avez « réussi », quelle est aujourd'hui votre opinion sur la place des femmes dans le secteur du sport, en particulier, et dans la société, en général ? Etes-vous optimiste ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Oui, je suis optimiste car les exemples de femmes qui ont « réussi » sont nombreux. Je pense qu'il faut mieux faire connaître ces expériences et ce que peuvent apporter les femmes. Je pense néanmoins qu'il faut plus de femmes au sommet, non seulement pour montrer aux autres femmes que « cela est possible », mais aussi pour faire avancer la mixité dans les équipes : si l'image de la femme a évolué et si la mixité a progressé, il faut maintenant en partager les bénéfices. Mais permettez-moi de vous renvoyer la question.

M. Alain Gournac. - En ce qui me concerne, je constate que les stéréotypes sont encore très forts. Je suis choqué, par exemple, par le recours assez systématique dans la publicité à des femmes, le plus souvent peu vêtues, pour faire vendre des produits, comme les assurances par exemple, qui n'ont pas de rapport avec la femme. Malgré certaines avancées, je remarque que l'on cantonne encore les femmes dans des images de « sexe symbole » et je trouve ça dommage.

Mme Françoise Laborde, présidente. - En matière de droits de retransmission télévisée des compétitions sportives, vous paraît-il envisageable d'intégrer des « quotas » de compétitions féminines dans la négociation des lots ? Cette proposition pourrait-elle correspondre à une réalité économique ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Aujourd'hui, avec le développement d'internet et de la télévision numérique terrestre (TNT), le paysage télévisuel français a énormément évolué : il ne me semble pas opportun d'intégrer des « quotas » de compétitions féminines dans les lots « premium » de retransmission sur TF1, alors même que ces compétitions peuvent avoir une visibilité propre sur d'autres chaînes de la TNT, comme Direct 8 par exemple, qui seraient plus à même d'accompagner leur évolution.

Mme Françoise Laborde, présidente. - Oui, mais n'oublions pas que, dans certaines familles, où la télévision est allumée en permanence, ce sont les grandes chaînes du paysage audiovisuel qui jouent le rôle de référent et pas celles de la TNT. Les foyers qui n'ont pas un intérêt particulier pour le sport n'iront pas vers les chaînes thématiques. Il est dommage qu'une chaîne comme TF1 ne participe pas à cet effort de familiarisation avec le sport féminin.

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Cette forme de pédagogie relève davantage du service public que de TF1 qui est une chaîne commerciale.

Mme Françoise Laborde, présidente. - Votre remarque rejoint les propos tenus par M. Daniel Bilalian, directeur des sports de France Télévision. Pouvez-vous nous parler de votre propre parcours et de votre approche quant au traitement médiatique des sportives ?

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Certains commentateurs ont tendance, lorsqu'ils parlent d'une sportive, à dire qu'elle est « jolie ». Je trouve cela très réducteur et, en qualité de directrice du service des sports de TF1 et de LCI, je privilégie toujours la compétence, la performance et l'effort. Je suis convaincue que, s'il est bien décrypté, le sport de haut niveau est toujours magnifique, quelles que soient les caractéristiques esthétiques de l'athlète.

Concernant mon parcours, j'ai eu la chance d'avoir des parents attentionnés qui m'ont soutenue, y compris financièrement, dans mon désir de pratiquer le patinage artistique dès mon plus jeune âge. En l'absence, à l'époque, d'horaires scolaires aménagés, c'est mon père qui se levait à 6 heures du matin pour m'emmener à la patinoire puisque je m'entraînais six heures par jour en plus des heures de cours.

J'ai toujours voulu poursuivre mes études, à côté de la compétition de haut niveau et lorsque, championne de France de patinage artistique en 1978, 1979 et 1980, j'ai cherché une passerelle comme consultante du sport, la petite notoriété que j'avais acquise par mes titres sportifs m'a permis d'être accueillie, d'abord en tant que stagiaire, dans une entreprise audiovisuelle. Mais je tiens à préciser que si j'ai été recrutée ce n'est pas parce que j'étais championne, mais parce que j'étais « aussi » une championne.

Quand je suis arrivée à TF1 en 1984, j'étais la seule femme : j'ai énormément travaillé pour prouver aux autres hommes que j'étais capable de faire aussi bien qu'eux. D'avoir obtenu les premiers prix dans les concours de reportages m'a aidée à être prise au sérieux. Néanmoins, la place que j'occupe maintenant est très enviable et je dois peut-être faire preuve de davantage de vigilance aujourd'hui qu'autrefois.

Mme Françoise Laborde, présidente. - J'imagine que, dans la construction de votre carrière, remporter des prix sur le même terrain que les hommes vous a aidée à vous imposer et que, progressivement, vos compétences ont été de plus en plus reconnues.

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - Ce degré d'exigence que je me suis imposé quand je pratiquais le patinage artistique, je le conserve aujourd'hui à la direction du service des sports de TF1. Ma pratique du sport de haut niveau m'incite à pousser mes collaborateurs à se montrer attentifs à la qualité du travail et des mouvements d'un sportif.

Mme Françoise Laborde, présidente. - Nous entendons, tant dans votre conception du métier des journalistes que dans la façon de diriger votre carrière, que le « sport est une formidable école de la vie ».

Mme Anne-Sophie de Kristoffy. - J'ai le sentiment d'avoir beaucoup travaillé, étant jeune, quand je m'entraînais pour les compétitions, et de récolter aujourd'hui les fruits de ce travail. Je trouve d'ailleurs dommage que ne soient pas prises en compte pour la retraite les années d'entraînement des sportifs de haut niveau, mais il me semble que la ministre des sports, Mme Chantal Jouanno, a mis en place récemment un groupe de travail pour réfléchir à ce sujet.

Audition de Mme Chantal Jouanno,
ministre des Sports

(12 mai 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Je suis heureuse d'accueillir aujourd'hui une femme ministre des sports. Je vous présenterai rapidement notre délégation, dont la principale mission consiste à veiller à ce que soit respecté l'objectif d'égalité entre les hommes et les femmes dans les textes législatifs, quel qu'en soit le sujet. Par ailleurs, nous présentons chaque année un rapport d'information thématique. Après « les femmes dans les lieux de privation de liberté » et « la parité en politique », nous avons choisi de consacrer nos travaux aux femmes et au sport. Sur ce sujet, nous nous méfions du décalage entre le discours et la réalité. Les fédérations, comme les médias, affichent parfois de bonnes intentions, mais peu de réalisations. Le beau parcours du football féminin n'a guère été relayé, et c'est dommage.

Nous souhaitons recueillir votre avis sur plusieurs points :

- tout d'abord, sur le comité d'organisation des prochains Jeux olympiques de Londres, au sein duquel ne siège qu'une seule femme ; nous avons été alertés à plusieurs reprises à ce sujet ;

- sur l'accession des femmes aux postes à responsabilité dans les instances sportives qui reste problématique ;

- sur les différences de rémunération entre les sportifs et les sportives.

Considérez-vous qu'il y a des actions à mener pour améliorer la situation ? Lors de la visite de la délégation à l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (INSEP) le 28 avril 2011, nous nous sommes rendu compte du chemin accompli : prenant ses distances par rapport à son origine militaire, le sport est devenu aussi une pratique de bien être, enseignée à l'école. J'ai la faiblesse de penser qu'une femme ministre, sportive, de surcroît dans une discipline peu féminisée, aura une attention particulière sur ce sujet.

Mme Chantal Jouanno, ministre des sports. - Je me réjouis que la délégation du Sénat aux droits des femmes ait choisi comme thème de son rapport d'information annuel « les femmes et le sport », car le retard de la France en ce domaine justifie qu'on veuille améliorer la situation : les nombreuses auditions que vous avez réalisées depuis plusieurs mois ont d'ailleurs dû vous confirmer l'intérêt de réfléchir à une telle problématique.

Je partage les propos que vous avez formulés l'an dernier lors de l'audition du directeur des sports. Vous estimiez que « le sport était un miroir grossissant des problèmes qui se posent dans notre société » et je regrette que l'on aborde souvent le sport sous l'angle du seul divertissement, alors qu'il est au centre des enjeux de société, en lien avec les problématiques de cohésion sociale, d'éducation, de santé publique, mais aussi de parité entre les hommes et les femmes.

Si la question de l'égalité entre les hommes et les femmes est loin d'être réglée dans l'ensemble de la société, je dois reconnaître que le secteur sportif est particulièrement en retard, sans doute, comme vous l'avez rappelé, en raison d'un héritage historique lourd au profit du masculin.

Il est vrai que les femmes font de plus en plus de sport : alors qu'en 1968, année où Colette Besson était sacrée championne olympique à Mexico, les femmes n'étaient que 9 % à pratiquer un sport, elles sont, aujourd'hui, près de 50 % à le faire. Cette progression de la pratique, qui tend à rapprocher la pratique sportive des femmes de celle des hommes, masque des inégalités qui tiennent en partie à la spécificité de la pratique sportive des femmes. En effet, ces dernières sont très peu présentes dans les clubs et, en particulier, dans les fédérations unisport : elles ne représentent que 36 % des licenciés et participent très peu aux compétitions, ce qui prouve que le système global d'organisation de la pratique sportive par les fédérations ne correspond pas à leurs aspirations, et pas nécessairement d'ailleurs non plus à celles de la population sportive dans son ensemble, puisque seulement la moitié des pratiquants sont effectivement licenciés.

Je voudrais insister particulièrement sur le fait que, lorsque des difficultés sociales ou d'intégration se présentent, les femmes sont les premières exclues : il est dramatique de constater que, dans ce qu'il est convenu d'appeler les « quartiers défavorisés », les jeunes filles pratiquent deux fois moins le sport que les jeunes garçons. A l'inégalité économique, s'ajoutent alors des facteurs culturels.

Au-delà de ces inégalités de pratique, les femmes sont encore sous-représentées dans le sport. Ainsi, la délégation française aux Jeux olympiques ne comporte, en moyenne, qu'un tiers de femmes, alors même qu'en 2004 à Athènes, les Françaises ont remporté près de 50 % des médailles (16 sur 33) !

Quand on sait que d'autres pays, comme la Chine par exemple, bâtissent leur réputation sur leurs championnes, on regrette que cette « ressource » ne soit pas, en France, mieux exploitée.

Ces championnes ne bénéficient d'ailleurs même pas d'une couverture médiatique à la hauteur de leurs exploits ! La pratique féminine du sport n'occupe guère qu'à peine le quart du volume global des pages sportives. Quand je m'en suis inquiétée auprès du responsable d'un journal sportif, il m'a répondu que consacrer la « Une » du journal à une femme sportive provoquait une chute de 25 % de ses ventes...

L'autre « plafond de verre » est celui qui tient les femmes éloignées des instances dirigeantes du monde sportif. On a beau être passé de sept à onze femmes présidentes de fédérations pour cent hommes, cette progression reste toute relative. Mon ministère ne peut présenter un bilan bien meilleur, puisque l'on compte seulement cinq femmes directrices techniques nationales, dont une seule en sport olympique, à savoir le cyclisme. Le sport fait donc encore moins bien que le monde politique.

Enfin, si l'on regarde en détail la pratique, on constate que les préjugés ont la vie dure : une jeune fille qui choisit la boxe ou le karaté sera considérée comme un « garçon manqué » et l'on essaiera de l'orienter vers des sports qui développent des « qualités féminines », comme la danse, la gymnastique ou l'équitation.

Depuis 2005, le ministère a impulsé une politique qui s'est appliquée pour la première fois en 2008 et qui a eu des effets positifs. Des lignes d'actions ont été définies : l'augmentation de la pratique des femmes, en particulier dans les quartiers défavorisés, est une priorité. Le Centre national pour le développement du sport (CNDS) y consacre 5 % de ses moyens, soit 6,3 millions d'euros en 2011.

Le principe de conditionnalité des aides s'applique également aux conventions d'objectifs signées entre le ministère des sports et les fédérations sportives : désormais, 7 % des sommes allouées aux fédérations sont conditionnées par la mise en oeuvre d'actions ciblées. La doctrine que nous avons définie et que j'appelle « civi-conditionnalité » s'est traduite, dans les conventions d'objectifs et de moyens, par l'inscription de dix points obligatoires qui engagent les fédérations sur des actions de lutte contre les discriminations, par exemple. Mais nous voulons aller plus loin et toucher directement les clubs : dès l'année prochaine, tous les clubs devront s'engager par un « projet de club », dont certaines clauses intègreront des actions en faveur des femmes. Il me semble que cet engagement de la base est essentiel au changement. Il constitue donc une priorité.

Ensuite, nous souhaitons travailler sur les équipements sportifs : le ministère a constitué un atlas de ces équipements destiné à identifier leur nombre et leur emplacement sur les « bassins de vie ». L'intérêt pour nous est de croiser cet atlas avec les attentes de la population. C'est l'objet des diagnostics territoriaux approfondis (DTA) établis en partenariat avec les collectivités territoriales ; ils prendront également en compte les attentes des femmes.

L'Assemblée du sport, constituée à parité de membres représentant respectivement l'Etat, le mouvement sportif, les collectivités territoriales et d'autres acteurs économiques, poursuit un objectif parallèle. Parce que je souhaite que cette assemblée se saisisse de préoccupations sociétales, au nombre desquelles la mixité hommes-femmes, j'ai souhaité y intégrer des représentants de la société civile. Ainsi, à titre d'exemple, la FEMIX, l'association « Ni putes, ni soumises » ou l'Union nationale des associations familiales (UNAF) participent à ces travaux.

Le groupe d'experts « femmes et sports » mis en place depuis avril dernier et animé par la direction des sports, travaille en concertation avec l'Assemblée du sport et doit proposer, d'ici la fin de l'année, des pistes d'action possibles pour améliorer l'accès des femmes aux responsabilités et développer la pratique féminine.

Les actions en direction des sportives de haut niveau s'inscrivent à l'heure actuelle au sein des objectifs fixés dans la perspective des Jeux olympiques 2012, notamment celui de doubler le nombre de médailles d'or auquel nous travaillons, notamment, avec l'INSEP. Il me semble évident que, pour les sportives, un accompagnement psychologique plus ciblé est nécessaire.

Pour améliorer la couverture médiatique des sportives, enfin, le ministère des sports et le ministère de la culture travaillent de concert à la redéfinition de la convention d'objectifs et de moyens de France Télévision dans l'objectif, notamment, d'améliorer la place de la rediffusion des compétitions féminines.

J'ai également d'autres idées concernant la féminisation des instances dirigeantes mais je laisse la place au débat.

Mme Michèle André, présidente. - Je souhaite aborder trois points :

- concernant l'organisation de l'Assemblée du sport, dont vous nous avez dit qu'elle réunissait des représentants de l'Etat, des collectivités territoriales, du mouvement sportif et de la société civile élargie, toutes les réunions ont-elles lieu à Paris ou bien certaines sont-elles également décentralisées en région ?

- lors de notre déplacement à l'INSEP, son directeur, M. Thierry Maudet, nous a dit toute la difficulté qu'il a eu à imposer la sémantique « sportifs/sportives » sur les panneaux matérialisant les parcours. Il me semble que, symboliquement, la difficulté à imposer le terme de « sportive » n'est pas neutre ;

- enfin, nous avons été alertés sur les problèmes de ségrégation des femmes aux Jeux olympiques qui, même s'ils ne concernent pas directement la France, constituent une atteinte aux principes posés par la Charte olympique. Certains pays n'envoient pas d'athlètes féminines ou leur imposent des tenues vestimentaires particulières. La France peut-elle intervenir auprès du Comité international olympique (CIO) pour insister sur la nécessité de faire respecter les principes consacrés par la Charte ?

Mme Chantal Jouanno, ministre des sports. - L'Assemblée du sport se réunit aujourd'hui uniquement à l'échelon national. Nous en sommes, pour l'instant, à la phase de la réflexion, puisque les six groupes de travail constitués doivent rendre des propositions à la fin du mois de juin. Peut-être y aura-t-il ensuite des déclinaisons territoriales, mais ma priorité consiste à pérenniser cette assemblée au niveau national, pour conforter l'assise sociétale du ministère des sports. Mais certaines régions ont institué des instances de débat et le ministère souhaite développer la place des collectivités territoriales dans les commissions territoriales du Centre national pour le développement du sport (CNDS).

Concernant la symbolique de vocabulaire sur laquelle vous insistez, je crois, comme vous, que ce n'est pas un détail et que la sémantique est importante pour faire évoluer les esprits. Les pays du Nord semblent plus avancés que la France en ce domaine, et je tiens à saluer la fermeté dont fait preuve M. Thierry Maudet dans son refus de toute forme de brutalité ou d'insulte puisqu'il lui est arrivé, comme vous le savez probablement, d'exclure certains athlètes qui tenaient des propos déplacés à l'égard des sportives.

S'agissant du respect de la Charte olympique, nous pèserons tant par le biais des athlètes français que par le biais de nos représentants au CNOSF pour que soit respecté le principe d'universalité que j'estime être le principe fondateur de l'olympisme, en particulier, et du sport, en général.

Mme Michèle André, présidente. - La délégation est entièrement d'accord avec vous sur ce sujet et, je ne saurais trop vous recommander, si vous ne l'avez déjà fait, de rencontrer Annie Sugier, présidente du « Comité Atlanta + », et auteure d'une liste de sept propositions pour les prochains jeux olympiques.

M. Yannick Bodin. - Quelles actions menez-vous pour réduire les inégalités de rémunération entre les sportives et les sportifs ? Si des progrès ont été réalisés dans certaines disciplines, comme le tennis par exemple, d'autres sports restent très inégalitaires au détriment des femmes.

Concernant la visibilité médiatique des sportives, dont on a bien compris qu'elle restait soumise à la dictature de l'audimat, n'y a-t-il pas des réseaux d'influence à actionner pour faire évoluer les choses, en particulier pour que soit retransmise la Coupe du monde de football féminin ?

Enfin, je veux revenir sur les actes d'irrespect dont les sportives sont malheureusement parfois la cible : qu'on les appelle « bizutage », « harcèlement » ou « violences », j'estime que certaines pratiques sont insupportables. Ne pensez-vous pas qu'il y a des limites à ne pas franchir ?

M. Alain Gournac. - Madame la Ministre, je souhaiterais également vous interroger sur plusieurs sujets.

J'aimerais tout d'abord que vous nous en disiez un peu plus sur la place qu'occuperont les collectivités territoriales dans l'Assemblée du sport, car elles jouent un rôle important dans le développement des activités sportives et des infrastructures qui leur sont nécessaires.

Ensuite, comme mon collègue, je pense qu'il ne faut pas admettre ces soit disant « bizutages » qui placent les femmes en situation de faiblesse.

Je souhaite également avoir votre avis sur la politique que doivent mener les municipalités quant à l'ouverture de créneaux féminins, notamment pour l'accès aux piscines municipales.

Enfin, vous montrez-vous attentive à la composition des différents comités d'organisation des Jeux olympiques ? Ces comités devraient comprendre un nombre suffisant de femmes. Il y a quelques jours, je participais à un grand évènement politique et j'ai été choqué de ne voir que des hommes à la tribune.

Je suis choqué de voir notre société cantonner la femme dans des images et des rôles qui me paraissent réducteurs et dépassés comme, par exemple, lorsqu'une publicité fait apparaître une femme en sous-vêtements pour vendre une assurance-vie !

M. Roland Courteau. - Madame la Ministre, j'aimerais que vous nous apportiez deux précisions.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les diagnostics territoriaux approfondis (DTA) que vous évoquiez à l'instant ?

Vous insistiez tout à l'heure sur la nécessité de bien identifier les sportifs français susceptibles d'être des « pourvoyeurs » de médailles, de façon à leur apporter un appui spécifique. Quel serait le contenu de cette aide ?

Mme Jacqueline Panis. - Madame la Ministre, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur l'accès des femmes aux postes à responsabilité dans les différentes fédérations ?

Mme Chantal Jouanno, ministre des sports. - S'agissant de l'égalité femmes-hommes dans le domaine sportif, je ne dispose que de peu de chiffres. Ils sont toutefois parlants : dans le basket professionnel, les hommes gagnent en moyenne 9 760 € net par mois contre 3 600 € pour les femmes. La situation est la même dans le hand-ball professionnel : les hommes touchent en moyenne 5 200 € et les femmes 2 300 €. Les différences de salaires sont assez considérables. Il s'agit cependant de rémunérations versées par des structures privées : à ce titre, le ministère ne peut leur imposer que les obligations que la loi sur l'égalité salariale applique au reste du monde du travail. Or, dans ce domaine, il est difficile d'établir juridiquement que les compétences sont les mêmes. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de créer une législation spécifique pour le sport. Je pense que c'est en dénonçant ce phénomène que nous finirons par faire évoluer les choses.

S'agissant du déficit de médiatisation dont les sportives sont victimes, nous sommes en relations étroites avec le ministère de la culture pour rappeler régulièrement à France Télévisions que sa programmation, dans le cadre de sa convention d'objectifs et de moyens, relève d'une mission de service public et ne doit pas être dictée par l'audimat. Je pense en effet que le service public doit contribuer à éduquer le public pour faire évoluer l'audience. En la matière, nous travaillons également avec le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). Nous suivons de près des projets de création d'une chaîne de télévision privée gratuite sportive, montée soit par L'Equipe, soit par RMC, en lien avec le Comité national olympique et sportif français (CNOSF), l'idée d'une chaîne publique ayant été abandonnée, faute de moyens suffisants. En revanche, le ministère ne dispose d'aucune marge de manoeuvre pour influencer le contenu des magazines sportifs.

S'agissant du « bizutage », je vous avoue que je ne m'attendais absolument pas à ce que celui-ci fasse l'objet d'une telle chape de plomb lorsque je me suis saisie du dossier. Il faut dire que mon sport d'origine est peu affecté par ces pratiques. Quels que soient les mots ou les gestes, ceux-ci sont inadmissibles et ne devraient pas exister. L'Institut national d'aide aux victimes et de médiation (INAVEM) a mis en place un numéro dédié aux victimes. En trois mois, il y a eu 69 appels, dont 49 de victimes. 90 % des cas concernaient des jeunes-filles mineures au moment des faits. Nous avons également mis en place des journées de sensibilisation, des modules de formations, un comité de lutte. Mais cela est encore insuffisant. Je pense qu'il est nécessaire qu'il y ait un rapport indépendant sur le sujet, afin de connaître la réalité de la situation. Tout cela reste caché, car les victimes qui voudraient dénoncer ces agissements savent qu'elles risqueraient alors de ne plus être sélectionnées.

Quant aux collectivités locales, nous savons bien qu'elles sont les premières financeuses des infrastructures. Nous veillons donc à leur juste représentation.

Sur la possibilité de réserver certains créneaux horaires aux seules femmes, ma réponse est claire : dès lors que la demande est motivée uniquement par des considérations religieuses ou communautaires, il faut lui opposer un ferme refus au nom du principe de laïcité. En revanche, si la demande est justifiée par d'autres considérations liées, par exemple, au fait que les jeunes-filles ont, à un certain moment de leur évolution, une relation difficile à leur corps, cela demande réflexion.

M. Yannick Bodin. - Oui, des considérations médicales méritent aussi d'être prises en compte.

Mme Chantal Jouanno, ministre des sports. - Tout à fait.

S'agissant de l'accès des femmes aux responsabilités, il est évident que les femmes sont trop peu représentées au CIO. En mars, lors d'une réunion sur la corruption liée aux paris sportifs, nous n'étions que deux femmes ! Lors d'un congrès de l'Union des associations européennes de football (UEFA) l'annonce par M. Michel Platini de la nomination d'une femme a provoqué certains remous.

Dans les instances de direction des fédérations, la situation n'est guère meilleure. Les choses ont peu évolué depuis 1998. Il y a maintenant onze femmes présidentes contre sept auparavant, mais il y a deux femmes de moins secrétaires générales. Elles ne sont que 24 % dans les bureaux. La progression est faible en valeur absolue et cela pour la raison qu'il n'y a pas de sanctions. Je pense que cela doit nous inviter à réfléchir à un autre système. Sans aller jusqu'à imposer un quota de 50 %, il serait bon d'exiger que le genre le moins représenté parmi les licenciés dispose d'un socle minimum de 20 ou 30 % dans les instances dirigeantes. Les hommes en bénéficieraient également dans les fédérations majoritairement féminines comme celle de la gymnastique volontaire, notamment. Il est, selon moi, indispensable que ce dispositif de seuil minimum soit accompagné de sanctions. Sa mise en place serait relativement facile dans la mesure où il s'agit d'une matière règlementaire.

M. Alain Gournac. - Oui, mais il faut également travailler pour changer l'état d'esprit dans le monde du sport.

Mme Chantal Jouanno, ministre des sports. - Je m'y efforce. Par exemple, j'essaie d'assister le plus souvent possible à des compétitions féminines pour encourager le sport féminin.

Pour ce qui est de l'avancée des diagnostics territoriaux approfondis (DTA), nous avons signé une convention avec l'Association des maires de France (AMF) et le recensement des équipements est terminé. Il y aura des avancées dès la rentrée.

C'est à l'INSEP que nous avons confié la responsabilité d'individualiser la préparation de nos sportifs susceptibles d'obtenir des médailles.

Je crois que nous devons faire un véritable effort en direction de la féminisation de l'encadrement sportif. A ce titre, j'ai souhaité que mon cabinet respecte une stricte parité, ce qui m'a d'ailleurs attiré des remarques.

Par ailleurs, nous essayons de mener une action en direction des directeurs techniques nationaux pour augmenter la proportion de femmes parmi eux. J'ai chargé Isabelle Gautheron, la DTN du cyclisme, de recenser les femmes susceptibles d'accéder à cette responsabilité

Mme Michèle André, présidente. - Madame la Ministre je vous remercie de toutes ces précisions qui ne manqueront pas d'étayer notre rapport que nous vous ferons parvenir ainsi que nos recommandations. Je me réjouis de sentir chez vous une forte détermination sur ce sujet et j'espère que nos travaux respectifs pourront s'épauler mutuellement.

Audition de M. André Leclercq,
vice-présidente délégué « Sport et Société »
du Comité national olympique et sportif français (CNOSF)
accompagné de
Mme Dominique Petit, secrétaire générale de l'Académie olympique

(12 mai 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Je vous remercie d'avoir répondu à l'invitation de notre délégation. Celle-ci prépare tous les ans un rapport qui fait l'objet d'une publication. Cette année, nous avons choisi pour thème les femmes et le sport. Nous arrivons à la fin de nos auditions et notre délégation est et sera très attentive à l'application de la Charte du CIO et à la façon dont le CNOSF entend la faire appliquer.

M. André Leclercq, vice-président délégué « Sport et Société » du Comité national olympique et sportif français. - Je suis vice-président du CNOSF mais aussi membre du Conseil économique, social et environnemental où je fais partie de la Délégation aux droits des femmes et à l'égalité. Je suis ici au nom du CNOSF et je suis fier que ce comité s'occupe de ce problème de l'accès des femmes au sport, domaine où il reste beaucoup à faire.

Je vais vous présenter des éléments statistiques relatifs à la place des femmes dans le sport, qui seront récapitulés dans le document Power Point que je vous projetterai.

La pratique sportive est officiellement en augmentation constante mais 71 % des hommes déclarent pratiquer une activité sportive au moins une fois par semaine, contre seulement 65 % des femmes. Dans le secteur associatif sportif, 83 % des présidents sont des hommes et 17 % des femmes. Ce score n'est pas brillant : dans le secteur associatif, seules la chasse et la pêche font pire. La proportion de femmes dirigeantes de fédérations sportives et de groupements nationaux est de 6 %. En revanche, au niveau du CNOSF qui compte 47 membres, le progrès est considérable, je m'en suis chargé. Il n'y avait aucune femme, il y en a maintenant huit. C'est un début.

La participation des femmes aux Jeux olympiques : notre document présente une photo des Jeux de Stockholm de 1912, avec des femmes en maillot de bain. La natation a été la première discipline à organiser des championnats internationaux hommes/femmes pour la raison simple qu'ils s'entraînaient ensemble dans les mêmes bassins. Alors qu'il a fallu attendre 1928 pour l'athlétisme, notamment grâce à l'action d'Alice Milliat. Le tableau suivant vous montre l'année d'accès des hommes et des femmes dans les différents sports aux Jeux olympiques. Dans ma discipline, le volley-ball, ils ont été admis la même année, en 1964. Le pourcentage de participation des femmes est en progression constante : 45 % pour le nombre d'épreuves, 40 % pour la participation.

Le planisphère suivant montre la participation qualitative, allant des pays où les femmes ont un haut niveau international dans toutes les épreuves jusqu'à ceux qui ne disposent d'aucun record national féminin et passant par tous les stades intermédiaires. On constate qu'il existe encore quelques pays, dans la péninsule arabique, où il n'y a aucune pratique sportive féminine. La carte suivante distingue la participation qualitative des différents pays. Le CIO a utilisé des méthodes quelque peu discriminatoires contre certains pays pour y rétablir l'égalité - comme dans le passé vis-à-vis de l'Afrique du Sud - même si le niveau de performances est faible : les Jeux olympiques ne sont pas un championnat, l'important, c'est de participer.

Et la France, qui se vante d'être le pays des droits de l'homme, de l'égalité ? Aux Jeux de Pékin, la participation des athlètes féminine (39 %) est bien sûr inférieure à celle de leurs homologues masculins mais c'est au niveau des encadrements, technique et médical (11 %) que le déséquilibre est catastrophique.

Nous avons, au Conseil économique, émis un avis et un rapport sur « Le sport au service de la vie sociale », qui dénoncent cette situation de fait. J'y propose un contrat social pour un sport équitable. La formule de Coubertin - « tous les sports pour tous » - est maintenant dépassée. L'objectif doit être : tous les sports avec tous !

Dominique Petit, secrétaire générale de l'Académie olympique, et moi-même sommes tous deux volleyeurs. Si l'équipe de France féminine de volley n'est pas présente aux Jeux olympiques, c'est parce qu'elle ne s'est pas qualifiée, ce n'est pas par discrimination. A ceci près qu'en France on ne fait pas les mêmes efforts pour les sports féminins et masculins. Vous ne voyez jamais de match de volley à la télévision. Ce sport est concerné par l'affaire des quotas dans la mesure où notre meilleure équipe féminine, celle de Cannes, est composée d'étrangères. Pour toutes ces raisons, nous n'avons pas d'équipe de France féminine de volley. Dans les conventions d'objectifs avec le ministère, nous « vendions » les garçons au public et au privé pour financer les femmes et les jeunes. Si notre équipe féminine de volley n'est pas aux Jeux, c'est donc aussi parce que, en France, nous n'arrivons pas à équilibrer. Certes, le niveau de performance n'est pas le même et, pour les équipes féminines, le filet est plus bas, mais je ne dirai pas que le volley féminin est un sous-produit du volley masculin : le jeu des filles est plus subtil et j'ai le souvenir d'un match de légende aux Jeux olympiques de Séoul, URSS contre Pérou. C'est plus facile pour le beach-volley, parce que les compétitions associent hommes et femmes, non pas en équipes mixtes - même si, sur les plages, les garçons et les filles jouent spontanément ensemble - mais en équipes parallèles, dans la même compétition avec les mêmes prix.

Ce n'est pas parce que hommes et femmes ne jouent pas ensemble que l'on peut parler de discrimination, il s'agit d'expressions différentes et pour le volley, le basket ou le handball, il y a un certain équilibre ; la Fédération française de football (FFF) fait de gros efforts pour le football féminin mais il reste des discriminations dans la prise en compte des secteurs masculin et féminin de certaines disciplines.

Au CNOSF, nous avons décidé de nous consacrer, plus qu'à la pratique sportive, à l'encadrement, aux arbitres, aux journalistes. En 1992, à Barcelone, président de la commission Médias du Comité olympique, j'ai dû fulminer en écrivant à L'Équipe, leur faisant valoir que nos athlètes féminines n'étaient pas des objets sexuels à montrer en photos avec leurs petites jupettes. Pas de réponse. En 2000, passant dans les couloirs du CNOSF, je perçois quelque chose d'incongru, d'étonnant : c'était la photo d'une athlète grimaçant de douleur en sautant une haie. Une première ! Il était temps de sortir des stéréotypes et des blagues machistes de comptoir : ce n'est pas d'hier que les femmes égalent les hommes, pendant la Première Guerre mondiale, elles avaient pris leur place dans les usines, pendant qu'ils se battaient dans les tranchées ! Nous avons donc choisi de favoriser l'accès des femmes aux responsabilités et à l'ensemble des activités relatives au sport, plutôt qu'à la pure et simple pratique.

Mme Dominique Petit, secrétaire générale de l'Académie olympique. - Je vais vous présenter sur support Powerpoint, le plan d'action du CNOSF « Femmes et sport ». Lors des Assises nationales Femmes et Sport de 1999, le président Henri Sérandour a décidé de créer un groupe de travail chargé de dresser un état des lieux, de réfléchir au recul des femmes devant la prise de responsabilité dans le sport ainsi qu'au faible nombre de femmes parmi les cadres techniques.

Le CNOSF a réalisé en 2000 une plaquette - distribuée dans la majorité de nos organisations sportives et relayée dans les instances nationales, régionales et départementales - où il proposait des solutions générales et spécifiques. La grande décision du président Sérandour a été de modifier les statuts du CNOSF de façon à réserver aux femmes des postes dans le comité directeur. Certaines fédérations n'ont pas proposé de femmes : deux postes sont ainsi restés vacants, sans être proposés à des hommes. L'année suivante des femmes y ont été élues... et pas pour jouer les potiches ! Depuis les dernières élections, huit femmes - sur quarante-sept membres - sont au comité directeur et une femme est vice-présidente du Bureau exécutif. Le progrès est lent mais réel.

Toujours en 2000, nous avons organisé la deuxième Conférence mondiale sur la femme et le sport du CIO, portant sur différentes objectifs - promouvoir les femmes dirigeantes sportives, améliorer le financement du sport féminin, surmonter les contraintes sociales et structurelles - et sur différentes thématiques : le rôle des médias, des jeunes, des gouvernements et des organisations sportives.

Sur les jeunes : ayant en charge la formation des dirigeants du sport français et voulant les rajeunir, j'ai monté des stages pour jeunes dirigeants de 18 à 25 ans. La parité a été atteinte sans aucune difficulté. Mais, comme nous créions des clubs virtuels, je me suis aperçue que, si les jeunes filles voulaient bien en être secrétaire générale ou trésorière, aucune n'était candidate pour devenir présidente. Ce qui reflète la situation des clubs réels où les femmes refusent d'être présidentes au motif qu'elles préfèrent agir plutôt qu'avoir un rôle de représentation. La prochaine étape devrait consister à travailler avec les jeunes sur le rôle et la fonction de président car les jeunes femmes semblent en avoir une vision qui date un peu, il ne s'agit plus seulement d'épingler des médailles mais aussi de porter des projets... Il y a donc un gros travail d'éducation à faire chez les jeunes et chez les parents tant les préjugés ont la vie dure : je suis choquée de voir encore la publicité réserver les lessives aux ménagères et les voitures aux garçons !

En 2001, le CNOSF a organisé une journée de réflexion interne sur l'accès des femmes aux postes de décision. Des personnalités issues de l'entreprise - IBM, Air France - sont venues relater leurs expériences de la féminisation des postes de responsabilité dans les grandes entreprises. Nous avons élaboré des solutions de l'ordre du législatif, du fonctionnel, de la formation et du médiatique. Nous avons notamment monté un module sur l'intérêt d'un comité directeur mixte. Dans le groupe, les hommes étaient minoritaires. A la fin, certains d'entre eux nous ont avoué enfin comprendre ce que vivent les femmes dans les réunions majoritairement masculines... Nous nous sommes aussi engagés dans un plan d'action de formation européen afin de favoriser l'accès des femmes aux responsabilités sportives internationales. Nous avons aussi réalisé un film « Femmes et sport » qui montre le poids de la culture et les discours aberrants prétendument physiologiques, médicaux ou esthétiques qui freinent l'accès des femmes à tous les sports.

En conclusion, le CNOSF a engagé des actions, proposé un programme cohérent, une vraie stratégie. Mais tout cela se heurte au poids de la culture et des mentalités. C'est donc un travail de longue haleine que le CNOSF poursuit en collaboration avec le CIO et les fédérations internationales. Les freins ne viennent pas que des hommes mais aussi des femmes elles-mêmes : lorsqu'on propose un poste de directeur technique national à l'une d'elles, elle se demande si elle va en être capable, si elle va avoir assez de temps... C'est un travail de longue haleine qu'a entrepris le CNOS, car beaucoup reste à faire.

M. André Leclercq. - Pour répondre aux questions que vous m'avez adressées par écrit, je vous répondrai pour commencer que le CIO avait décidé que les comités nationaux olympiques (CNO) devaient garantir aux femmes un minimum de postes dans les organes de décision des organismes sportifs - 10 % puis 20 % à compter de 2005. Quelle est la valeur juridique de cette recommandation ? Le CIO avait confié à la Marocaine Nawal El Moutawakel la présidence du Comité d'évaluation des villes candidates pour les Jeux olympiques. C'est donc une jeune femme qui présidait le comité d'évaluation ! Bravo le CIO !

Un mot du parcours de la flamme olympique des Jeux de Pékin; la cause du Tibet ne fait pas de gros progrès, je peux comprendre qu'on critique le CIO mais pas que des manifestants insultent et crachent sur une athlète en fauteuil roulant, Béatrice Hess, qui est la championne française la plus médaillée !

Sur les pourcentages de 10 et 20 %, la France est à la traîne malgré les leçons qu'elle donne aux autres. Dans ma fédération internationale par exemple, le seul continent qui ne soit représenté que par des hommes, c'est l'Europe ! J'ai des collègues femmes asiatiques, africaines, sud-américaines mais mes collègues européens sont tous des hommes !

La recommandation du CIO a-t-elle une valeur juridique ? Non, il est une autorité morale et, à mon avis, c'est plus important. Il ne peut donner d'ordre à aucun gouvernement, à aucune fédération mais il oblige par différents moyens, subordonnant l'inscription aux Jeux à la participation d'équipes féminines.

A quels organismes cette recommandation doit-elle s'appliquer ? Mais à tous, à toutes les fédérations internationales et à tous les CNO. Nous, Français, étions nuls, nous restions « entre mecs » sans nous poser de question, nous sommes maintenant seulement mauvais : nous avons donc progressé parce que nous n'avions pas le choix.

Quelle est la proportion de femmes dans les instances dirigeantes du CNO, des fédérations ? J'ai dit qu'elle progressait. Il faut rappeler l'action de cette femme extraordinaire Giana Angelopoulos-Daskalaki qui avait obtenu l'attribution des Jeux à Athènes et qu'il a fallu rappeler peu après pour en piloter l'organisation... Mais je ne sais pas ce qu'il en est pour le Comité d'organisation des Jeux de Londres.

La participation des femmes aux Jeux olympiques ? Depuis la magnifique victoire d'Hassiba Boulmerka, l'on a progressé en nombre de participantes et en nombre d'épreuves.

Est-il acceptable qu'aux Jeux olympiques de Londres, certaines délégations ne comportent aucune sportive ? Je suis embêté. C'est choquant bien sûr, mais je ne suis pas d'avis de condamner. Il faut continuer à progresser par la persuasion. Le Bahreïn et le Qatar ont franchi le pas. Jetons l'opprobre moral sur les derniers. L'Iran participe aux Jeux avec beaucoup de garçons qui portent tous la barbe et qui ont tous la même date de naissance : avec ce pays, il n'y a pas que la participation féminine qui pose problème... Mais je crois plus à l'autorité morale du CIO qu'à son pouvoir de coercition.

La délégation française se rapprochera-t-elle de la parité dans sa composition ? Oui, pour ce qui est de la participation des athlètes mais il reste un énorme travail à faire pour l'encadrement.

Existe-t-il encore des disciplines sportives olympiques non ouvertes aux femmes ? A ma connaissance, non. La boxe vient de basculer. Et cela arrange bien les pays riches que nous sommes et qui avons les moyens de mettre immédiatement en place ces activités sportives féminines.

Mme Dominique Petit. - En revanche, la natation synchronisée n'est pas ouverte aux hommes...

M. André Leclercq. - Faut-il que le président du CIO remette en personne la médaille d'or non seulement au marathonien mais aussi à la marathonienne ? Ça, c'est une bonne idée !

Le messager de Marathon, Philippidès, c'était un soldat ; dans la Grèce antique, l'homme était du côté du Chaos et la femme du Cosmos. Il y a encore le poids de la tradition mais un messager, aujourd'hui, peut être aussi bien féminin que masculin, depuis trois millénaires, les sociétés ont évolué. S'il fut à une époque important symboliquement que cela soit un homme, tel n'est plus le cas aujourd'hui.

Hier, ma grand-mère portait un foulard sur la tête, même pour aller aux champs, et mon grand-père était toujours couvert : il ne serrait jamais la main d'une femme ; il touchait le bord de sa casquette pour la saluer.

La discrimination homme-femme est aussi affaire de génération. Il faut bien comprendre la différence entre tradition et culture : les sociétés évoluant, les règles de fonctionnement doivent suivre.

Mme Michèle André, présidente. - Vous parait-il légitime que le CIO continue de cautionner des Jeux séparés pour les femmes, alors que la ségrégation sexuelle parait contraire au principe de non discrimination inscrit dans la Charte olympique ? Le CNOSF va t il demander au CIO de faire respecter ce principe ?

M. André Leclercq. - C'est une question très difficile. Faut-il prévoir des plages horaires spécifiques dans les piscines pour les filles ? Si l'on refuse, ne risque-t-on pas de sanctionner encore plus les femmes ? Évitons les solutions toutes faites. Il revient aussi au politique d'apprécier l'opportunité de telle ou telle mesure.

En France, le sport est unisexe dès le plus jeune âge. Tous les jeunes qui passeront par le Camp olympique de la jeunesse ne se poseront pas la question puisque tous vont s'entraîner ensemble.

Mme Michèle André, présidente. - Le principe de neutralité du sport, inscrit dans la règle 51 de la Charte, qui proscrit toute forme de propagande politique, religieuse ou raciale, ne doit-il pas conduire à interdire le port de signes religieux ou toute tenue affichant l'appartenance à une religion ? Le CNOSF est-il prêt à demander au CIO de mieux respecter ce principe que par le passé ?

M. André Leclercq. - Là aussi, il faut faire la distinction entre tradition et culture. Si j'avais dit à mes grands-parents qu'ils portaient un foulard et une casquette pour des raisons religieuses, ils m'auraient regardé avec de grands yeux. A la messe, les femmes restaient couvertes et les hommes... allaient plutôt au bistrot, mais pas les jeunes.

A la Fédération de volley, nous avons eu des difficultés avec l'Égypte car les Européens se sont opposés à une tenue spéciale pour les pays musulmans. Mais il a fallu convaincre les dirigeant de la fédération, et non pas les athlètes, qui n'y étaient pour rien. Aujourd'hui, les musulmanes qui le souhaitent pratiquent avec la tenue normale, sauf qu'en-dessous, elles ont des vêtements qui couvrent leurs bras et leurs jambes et certaines portent le voile. Décemment, on ne peut pas leur interdire de participer aux Jeux olympiques ! Comme je l'ai dit, il faut bien faire la distinction entre tradition et culture. Nous sommes dans un détournement de la religion : on culpabilise à l'avance la victime pour déculpabiliser le coupable. Nous avons discuté de cette question avec des collègues musulmans afin de lutter contre le phénomène. Il n'est pas souhaitable de voir des voiles aux Jeux olympiques. Mais nous ne pouvons refuser les femmes qui les portent, d'où l'embarras du CNOSF mais aussi du CIO. Nous constatons que, dans une même équipe de volley, il y a des femmes musulmanes qui s'habillent comme les autres athlètes tandis que d'autres masquent certaines parties de leur corps.

Aux championnats du monde universitaire (UNSS), l'Algérie s'est retrouvée contre Israël : l'équipe a refusé de jouer.

J'étais au championnat du monde cadets-garçons en Algérie auquel l'Iran participait. Nous étions deux juges francophones, un Belge et un Français. Le Belge était procureur du roi. Il y avait des garçons et des filles ramasseurs de balles en short. Un responsable de la télévision iranienne a pris une gamine par les cheveux pour l'éjecter du cours : il ne supportait pas qu'une fille puisse passer à la télévision. Le procureur du roi n'a pas accepté cette attitude et il a fait comprendre au chef de la délégation iranienne que ce comportement était inacceptable. Le collègue algérien qui faisait aussi partie du jury a été difficile à convaincre car l'honneur des hommes était en jeu. Pourtant, grâce à cet incident, on a progressé car nous nous sommes parlé. Certes, des dispositions législatives sont importantes mais, pour nous, l'essentiel est de faire partager les valeurs du sport et non pas de les imposer.

Mme Michèle André, présidente. - Le rôle du président du CIO est considérable et il est parfois considéré comme un chef d'État. Il s'agit vraiment d'une autorité morale. Nous avons reçu Juan-Antonio Samaranch, lorsqu'il était président du CIO, comme un véritable chef d'État et sa parole comptait. L'actuel président doit donc promouvoir l'égalité entre les sexes et nous vous demandons de nous soutenir. La valeur universelle du sport doit servir aux filles : en France, les femmes ont trop longtemps souffert d'un universel qui ne concernait que les hommes. Il leur a ainsi fallu attendre cent ans de plus que les hommes pour avoir le droit de vote ! Et encore, le Général De Gaulle a dû passer par une ordonnance pour surmonter les réticences du Parlement et, en particulier, du Sénat. Nous rêvons d'un universel pour tous et toutes.

M. André Leclercq. - A la fin des années 1990, un tournant considérable a eu lieu : les différents alibis et tabous se sont effondrés.

Mme Michèle André, présidente. - Il reste des blocages importants, et c'est pourquoi nous réclamons des Jeux olympiques pour les hommes et pour les femmes, même si ce n'est pas dans la tradition de Coubertin.

M. André Leclercq. - Coubertin n'a pas été novateur dans tous les domaines.

Mme Michèle André, présidente. - Je vous remercie pour cette audition où vous avez fait preuve d'un grand enthousiasme. La délégation va faire des propositions et j'ai senti que nous allions avoir des alliés précieux.

M. André Leclercq. - Et vous avez également le soutien de la troisième assemblée.

Audition de M. Jean-Marc Lassus,
chargé de mission « développement »
auprès de la Fédération française d'équitation (FFE)

(19 mai 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Je vous demande tout d'abord d'excuser l'absence de notre collègue, Jacqueline Panis, retenue dans son département pour accueillir la visite du président du Sénat et qui, en tant que première vice-présidente de la délégation mais surtout en tant que directrice d'un centre équestre, aurait souhaitée être parmi nous.

La délégation a choisi de consacrer son rapport thématique en 2011 aux femmes et au sport et c'est dans ce cadre que nous recevons M. Jean-Marc Lassus, chargé de mission « développement » auprès de la Fédération française d'équitation (FFE), dont nous savons qu'elle est l'une des fédérations les plus mixtes en France.

M. Jean-Marc Lassus, chargé de mission « développement » auprès de la Fédération française d'équitation (FFE). - En effet, les femmes sont majoritaires partout au sein de la FFE ; c'est là une de ses principales caractéristiques qui explique que nous ne manquions pas de candidates pour atteindre le taux de 50 % de femmes administrateurs au sein du conseil d'administration. Je commencerai par dresser un bref historique de la Fédération française d'équitation afin de replacer dans son contexte la progression des femmes qui représentent aujourd'hui 80 % des licenciés.

Troisième fédération française en nombre après le football et le tennis, la FFE a pris récemment un nouvel essor puisqu'elle dépasse désormais les fédérations de basket et de judo. Cette évolution récente n'est pas sans lien avec la présence des femmes en son sein.

Soulignons, avant toute chose, la spécificité de la discipline équestre : mettant en relation deux athlètes, l'homme et le cheval, l'équitation, avant d'être une discipline sportive, est une communion entre un homme et un animal. Je pense que ce lien avec la nature, ainsi que la dimension très sociale d'une pratique qui est devenue un sport, expliquent en grande partie l'investissement très fort des femmes dans cette discipline, et pas seulement en tant que cavalières. En qualité de directeur d'un centre équestre à Orléans, j'ai pu constater que ce sont majoritairement les mères qui amènent leurs enfants au club.

Cette forte présence féminine peut aujourd'hui paraître paradoxale étant donné la dimension militaire à l'origine de l'équitation. Rappelons que la loi de 1821, qui instaure en France la possibilité de faire des paris sur les courses de chevaux, était motivée par la volonté de constituer un vivier de chevaux rapides pour la guerre.

Le mouvement olympique ensuite, porté par Pierre de Coubertin à la fin du XIXème siècle, repose sur une forte dimension guerrière. Après la Seconde Guerre mondiale qui décime les chevaux en France, l'équitation devient un « sport de riches », l'entretien du cheval constituant un véritable luxe auquel peu de gens peuvent prétendre. Il est d'ailleurs significatif de constater que le verbe « équiter » - soit, littéralement, « aller à cheval » - disparaisse du dictionnaire en 1954...

Heureusement, l'action concertée du ministère de l'agriculture et du ministère « jeunesse et sports » a permis de relancer la filière. Le premier a investi des moyens dans les années 1970 pour diversifier les races de chevaux et soutenir le développement des races de poneys, notamment. Le second, classant l'équitation dans les « sports à risques », a rendu obligatoire l'obtention d'un diplôme d'État pour encadrer la pratique.

J'ai moi- même assisté, enfant, au développement de la filière « poney » qui connaît aujourd'hui un franc succès auprès des enfants et constitue le socle de la fédération.

Aujourd'hui auteur d'ouvrages de pédagogie par le jeu, assistant social et éducateur sportif, j'ai dirigé la FFE durant quelques années ainsi que l'organisation associative de la profession équestre, au sein de laquelle Mme Jacqueline Panis était administrateur.

La seconde spécificité de la FFE réside dans l'originalité juridique de son organisation puisque je vous rappelle que l'exploitant d'un centre équestre est un agriculteur. Premier sport à bénéficier d'une convention collective en 1975, l'équitation est le premier employeur sportif à l'heure actuelle : l'emploi dans cette filière, dont je vous rappelle qu'il est régi par le droit privé, représente 18 % de l'emploi sportif.

Si la loi sur le développement des territoires ruraux de 2004 a consacré juridiquement le caractère agricole des activités de préparation, d'entraînement et d'exploitation des équidés domestiques, un centre équestre ouvert au public a toujours été, avant tout, une ferme. C'est la raison pour laquelle j'ai coutume de dire que les exploitants des centres équestres, qui consacrent la majorité de leur temps aux travaux de la ferme, aux soins et au dressage des chevaux, se « transforment » certains jours, en particulier le mercredi et le samedi, durant quelques heures, en professeurs de sport.

Vous aurez compris que ce métier, qui demande un investissement fort, requiert des compétences très variées qui vont des soins aux chevaux jusqu'à la pédagogie en passant par l'accueil du public, autant de qualités qui, à mon sens, expliquent l'investissement progressif de la filière par les femmes depuis le début des années 1980.

Aujourd'hui prépondérantes parmi les cavalières et les salariées des centres équestres, elles constituent aussi la majorité des dirigeantes de centres équestres depuis 2008. Néanmoins, comme dans les autres sports, leur nombre se réduit dans le sport de haut niveau.

En m'appuyant sur les documents de présentation qui vous ont été distribués, je vais commenter la place actuelle des femmes au sein de la fédération :

- s'agissant des élus, il y a certes, à l'heure actuelle, plus d'hommes que de femmes dans le Bureau, mais le comité fédéral est composé de façon paritaire et la FFE a été présidée par une femme, Mme Jacqueline Reverdy, de 2000 à 2005 ;

- comme l'indique le document de communication intitulé « Premier sport féminin, où sont les hommes ? », la FFE s'inquiète à l'heure actuelle de sa parité. C'est pourquoi elle axe sa communication sur la mixité de ce sport, comme vous le verrez prochainement dans le sport publicitaire qui va être diffusé sur les écrans de télévision.

Néanmoins, comme le prouve la photo d'une petite fille caressant la tête d'un poney en « Une » de l'une des plaquettes de communication, la FFE sait aussi tirer profit du lien affectif privilégié qui s'établit dans la relation entre les filles et les chevaux.

Dans toutes les disciplines équestres, les filles sont omniprésentes, comme vous pourrez le constater par vous-mêmes à travers les photos de cette plaquette.

Dans le sillage des deux athlètes « phares » de la fédération à l'heure actuelle, Pénélope Leprevost et Kevin Staut, les filles ont investi toutes les disciplines, y compris le « horse ball », pratique collective qui repose sur un lourd engagement physique et, pour cette raison, traditionnellement masculine.

Il est intéressant de remarquer que, dans le document de présentation du haut niveau, cette fois-ci les hommes redeviennent majoritaires, à l'exception de l'épreuve d'endurance, qui consiste en une course de 160 km d'une traite, dans laquelle, paradoxalement, les filles restent majoritaires.

Même si Pénélope Leprevost, vice-championne du monde en titre du saut d'obstacles, s'illustre particulièrement dans l'épreuve de saut, cette discipline reste encore dominée par les hommes, de même que l'épreuve de dressage, au sein de laquelle les femmes peinent à stabiliser leur place à haut niveau.

Un autre document vous présente le Parc équestre fédéral de Lamotte, « maison pour les poneys et les enfants », comme l'a souhaité Serge Lecomte, actuel président de la FFE et ancien président du mouvement « poney » à l'origine. Chaque année, en juillet, le parc se transforme en une véritable ville pour accueillir le plus grand rassemblement équestre au monde, 30 000 personnes venant voir concourir 10 000 enfants et 10 000 poneys.

Enfin, je vous ai transmis le résumé de l'étude de Fanny Le Mancq, intitulée « Des carrières semées d'obstacles : l'exemple des cavalier-e-s de haut niveau », qui s'intéresse aux différences entre les carrières masculines et féminines de compétition, dans les sports équestres et, plus particulièrement, dans la discipline du saut d'obstacles.

Comprendre l'économie de la discipline est ici essentiel : un cavalier, dans cette discipline, n'est pas seulement un sportif professionnel, mais aussi un chef d'entreprise sur lequel le propriétaire du cheval aura investi pour « préparer » le cheval, dès sa naissance, à la compétition de haut niveau. La course d'obstacles sera l'aboutissement d'un long et patient accompagnement du cheval par son cavalier qui passe par une succession d'épreuves et de soins quotidiens. Autant dire que c'est un choix de vie, socialement et financièrement lourd, que les femmes hésitent à faire, notamment parce qu'il implique de lourds sacrifices au plan familial.

Du fait de la forte présence des femmes dans la fédération, la question de la conciliation entre vie privée et vie professionnelle est un sujet qui nous préoccupe particulièrement : la commission originale que nous avons mise en place au sein de la fédération réunissant des médecins du travail de la mutualité sociale agricole et des médecins du sport autour des problématiques particulières rencontrées par les femmes dans nos métiers doit se réunir au mois de juin avec, pour ordre du jour, les questions liées à la maternité : quelles sont les conséquences de la toxicité de certains produits vétérinaires sur la santé de la femme enceinte et peut-on organiser un corps de remplacement lorsque les salariées partent en congé-maternité ? Autant de questions auxquelles nous tenterons d'apporter des réponses.

Je terminerai ce court exposé en vous alertant sur le sujet qui préoccupe à l'heure actuelle toute la filière équestre du cheval en France : la Commission européenne a traduit la France devant la Cour de justice au motif que le taux de TVA appliqué aux livraisons, importations et acquisitions de chevaux serait contraire au droit communautaire.

Si nous passons effectivement du taux réduit au taux plein, comme c'est le cas déjà pour l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Autriche, au motif que le cheval ne fait pas partie des denrées alimentaires, les conséquences économiques et sociales seront dramatiques pour le secteur qui repose sur des entreprises privées dont les tarifs, à l'heure actuelle, permettent à un grand nombre d'accéder à la discipline équestre, puisqu'une heure d'équitation coûte 12 euros, soit moins qu'une leçon de piano !

Outre que l'on va casser la dynamique de l'emploi, puisque la filière cheval créé 1 000 emplois par an, c'est également la vie des territoires qui est en jeu puisque les investissements privés dans de petites entreprises agricoles sur tout le territoire sont un facteur essentiel du développement durable.

Mme Michèle André, présidente. - J'imagine que vous avez saisi le ministère ou les commissions des finances du Sénat et de l'Assemblée nationale à ce sujet ?

M. Jean-Marc Lassus. - Nous avons été reçus par le groupe d'études du cheval du Sénat, dont fait partie Mme Jacqueline Panis, qui a déposé une question orale à ce sujet le 17 mars 2011, transmise au ministre de l'agriculture. Par ailleurs, nous avions rendez-vous avant-hier avec les conseillers économiques du président de la République, mais j'ai bien peur que la filière cheval pâtisse d'une mesure plus générale qui vise l'agriculture dans son ensemble, ce qui rend la problématique plus complexe. En ce sens, nous ne sommes pas la cible, mais les victimes collatérales du « rouleau compresseur » européen.

Mme Michèle André, présidente. - Nous connaissons bien, hélas, cette problématique : la filière « cheval » n'est malheureusement pas la seule activité dont l'économie est bouleversée par la réglementation européenne. D'après cette réglementation, le livre électronique ne serait plus un produit culturel, mais un service, soumis à la TVA applicable à ce secteur.

M. Jean-Marc Lassus. - En ce qui concerne le cheval, c'est son exclusion par la Commission européenne de la catégorie « denrée alimentaire » qui entraîne le relèvement du taux de TVA. Cette décision est d'autant moins cohérente que l'on consomme encore en France environ 57 000 chevaux, dont seulement 10 000, il est vrai, sont originaires de France, le reste provenant d'Amérique latine, notamment. Et le cheval n'est pas le seul secteur concerné : les filières du coton, du chanvre, du lin, des fleurs tomberont bientôt sous le coup des décisions de l'administration européenne. Or, j'insiste là-dessus, l'équitation n'est plus un sport de riche, mais un sport très répandu...

Mme Michèle André, présidente. - ... et qui présente de grandes vertus thérapeutiques et éducatives. Ayant exercé une profession au contact d'enfants en souffrance, j'ai pu constater que la communication subtile avec le cheval peut modifier les comportements et soulager l'isolement dans des cas de maladies mentales. Je vous remercie pour cet exposé brillant et pour la passion avec laquelle vous avez partagé avec nous votre amour du cheval.

M. Jean-Marc Lassus. - Étant enfant de laboureur, c'est aussi mon histoire que je vous transmets à travers l'histoire du cheval.

Mme Gisèle Gautier. - Comme les autres membres de la délégation, je suis admirative devant votre parcours et votre investissement personnel. Je souhaite revenir sur la question de l'accès des femmes aux compétitions de haut niveau, dont vous nous avez dit qu'il était parsemé d'obstacles, notamment eu égard à leur statut de mère.

Comment faire pour que les femmes ne soient pas toujours stoppées dans leurs ambitions par leur statut de femmes et, en particulier, par leurs maternités ?

M. Jean-Marc Lassus. - Comme je vous l'ai dit au cours de mon exposé, les choses sont entrain d'évoluer dans la discipline équestre. Il n'est plus rare de trouver des femmes au plus haut niveau parmi les cavaliers. Marie-Christine Duroy, qui a brillé en « concours complet », a eu un premier enfant à 45 ans, Pénélope Leprevost, vice-championne du monde au saut d'obstacles, a déjà eu un enfant. Meredith Beerbaum, première femme numéro 1 mondial dans la même discipline, s'est absentée durant sa maternité et revient actuellement brillamment dans la compétition.

Pour garder la confiance des propriétaires de chevaux, ces femmes sont condamnées à être secondées d'un deuxième cavalier. Mais, pour le reste, comme souvent, ce n'est pour elles qu'une question d'organisation : les femmes sont en train de trouver la clef pour concilier leur vie familiale et, néanmoins « garder leur piquet de cheval ». N'oublions pas que les femmes ont cette relation particulière au cheval qui supplée souvent la force dont elles manquent et qui remet les choses sur le plan de l'égalité.

Mme Françoise Laborde. - Vous avez insisté, en propos liminaire, sur le rôle privilégié qu'ont les femmes dans les soins des chevaux, l'accueil du public et la pédagogie. Revenant d'une Conférence internationale sur la féminisation de la pauvreté, où il a été beaucoup question du cantonnement des femmes dans des tâches de soins aux personnes, où l'on valorise plus leur rôle de mère que de professionnelle, je ne peux m'empêcher de relever le stéréotype pour le regretter.

M. Jean-Marc Lassus. - Dans le « soin » au cheval, j'incluais aussi tous les travaux liés à l'élevage et à la ferme, ce qui décale un peu le propos.

Néanmoins, je reste convaincu que les femmes ont une sensibilité particulière, tant envers les hommes qu'envers les chevaux, qui leur confère une place particulière dans la filière équestre et ne les empêche pas d'avoir aujourd'hui « pris les cordons de la bourse » puisque, comme je vous le disais, elles sont aujourd'hui majoritaires dans la direction des centres équestres.

Pour conclure, je dirai que, chez les « hommes de chevaux », la parité est aujourd'hui une réalité bien intégrée et que nous avons réglé les questions de stigmatisation en ne nous posant plus la question.

Audition de Mme Lucienne Redercher,
adjointe au maire de Nancy
en charge des droits de l'homme et de la lutte contre les discriminations, auteure du projet
« Ensemble, faisons équipe contre les discriminations dans le sport »
accompagnée de
M. Franck Porterat, chargé de mission aux droits de l'homme,
à l'intégration et à la lutte contre les discriminations à la Ville de Nancy

(19 mai 2011)

Présidence de Mme Michèle André, présidente

Mme Michèle André, présidente. - Vous êtes adjointe au maire de Nancy en charge de la lutte contre les discriminations. Nous vous avons fait venir sur la suggestion de notre première vice-présidente, Mme Jacqueline Panis, qui avait pris connaissance de votre projet et qui est malheureusement retenue dans son département ce matin. Je vous donne la parole pour nous parler des discriminations dont les femmes sont victimes dans le sport, en rapport avec le thème de réflexion retenu cette année par notre délégation.

Mme Lucienne Redercher. - Mme Jacqueline Panis, sénatrice de notre territoire, a suivi nos travaux depuis le début, et je suis heureuse qu'elle ait recommandé notre audition. Nous avons délibérément souhaité n'exclure aucune forme de discrimination, car nos travaux s'inscrivent dans un projet global de promotion des droits de l'Homme et de lutte contre les discriminations. Notre démarche est une démarche de longue durée, qui a commencé l'année dernière et devrait s'achever en 2016. Je suis partisane d'une évaluation ponctuelle à mi-parcours qui nous permettra le cas échéant de vérifier que nos travaux vont dans le bon sens.

Dans cette démarche, nous avons reçu l'appui de la Ville de Nancy et de son office municipal des sports, de la communauté urbaine du Grand Nancy, de l'Unesco, de la Coalition européennes des villes contre le racisme et de l'UEFA, Nancy ayant été pré-retenue pour l'organisation de l'Euro 2012.

Nous sommes partis de la Charte olympique qui dit, en substance : « la pratique du sport est un droit de l'Homme. Chaque individu doit avoir la possibilité de faire du sport sans discrimination d'aucune sorte et dans l'esprit olympique, qui exige la compréhension mutuelle, l'esprit d'amitié, de solidarité et de fair-play... Toute forme de discrimination à l'égard d'un pays ou d'une personne fondée sur des considérations de race, de religion, de politique, de sexe ou autres est incompatible avec l'appartenance au Mouvement olympique... ».

Notre volonté de lutte contre les discriminations se voulait une démarche de cohésion et de rassemblement prenant le sport comme outil fondamental.

Nous avons commencé par établir un diagnostic du problème, qui a fait apparaître les difficultés des équipes féminines ou de handisport et le problème de leur médiatisation. Les discriminations existent indiscutablement dans le sport mais les valeurs dont il est porteur peuvent en faire également un véhicule pour lutter contre ces dérives.

Des campagnes de communication menées par le mouvement sportif et les institutions européennes constituent de bonnes pratiques à poursuivre et à enrichir (le réseau FARE [Football against racism in Europe], « tous contre le racisme » ou encore le Conseil de l'Europe « Dites non à la discrimination », campagne à laquelle la Ville de Nancy s'est associée en 2009). Cependant, très peu de collectivités locales se sont engagées dans ce domaine.

Une fois ce diagnostic posé, nous avons mis en place un projet afin de remplacer les idées reçues par une véritable éthique de la différence.

Nous avons tout d'abord établi un calendrier, dont le point de départ a été constitué par le colloque des 21 et 22 mai 2010, qui s'est tenu à l'Hôtel de ville, sous la forme d'ateliers/tables-rondes rassemblant des clubs sportifs nancéiens (amateurs et professionnels), des associations de lutte contre les discriminations, des personnalités nationales, des universitaires et des élus. Nous avons eu la chance de pouvoir nous appuyer sur l'Unité de formation et de recherche (UFR) en sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) de l'Université Nancy 1. Cette journée, qui s'est déroulée à l'hôtel de ville de Nancy était placée sous le patronage du Comité national olympique et sportif français (CNOSF). Le colloque avait pour but d'évoquer l'existence effective et les causes de ces discriminations, d'échanger des expériences et des bonnes pratiques et de rechercher des solutions efficaces pour lutter contre cet état de choses. La synthèse du colloque devait ensuite nous servir de base pour l'écriture d'une charte ou d'un code de bonne conduite sur lequel s'engageraient les associations sportives nancéiennes.

Les débats ont été organisés autour de cinq tables-rondes mettant en lumière les discriminations les plus flagrantes, dont l'existence a parfois été difficile à admettre pour certains de nos partenaires. Ces tables-rondes ont porté sur : le racisme dans le sport, le sexisme et la place du sport féminin, le handicap et la place du handisport, l'orientation sexuelle et le sport, l'égalité des chances dans l'accès aux pratiques et aux équipements sur nos territoires.

Le soir précédent, nous avions projeté un documentaire de Michel Royer diffusé à plusieurs reprises sur Arte et intitulé « Homosexualité et sport, c'est quoi le problème ? ». Le colloque a rassemblé 230 participants et 400 internautes ont pu participer au débat par internet. Les débats ont ensuite été diffusés sur le site internet de la ville.

Dans le souci d'impliquer ceux qui ne participent habituellement pas aux colloques et de faire connaître nos travaux au plus grand nombre, nous avons organisé le 22 mai au soir, en conclusion du colloque, un grand rassemblement populaire place Stanislas, devant l'hôtel de ville, baptisé « Tous à la gym place Stan ». Les membres des clubs sportifs, mais aussi les Nancéiens et les touristes ont été invités à faire, ensemble, des mouvements simples de gymnastique, accessibles à tous, en rythme et en musique, afin de montrer que le sport pouvait et devait rassembler au-delà des différences de chacun.

A cette occasion, nous avons distribué un millier de bracelets arborant le slogan « Ensemble, faisons équipe contre les discriminations ! ». Les bracelets étaient symboliquement disponibles en cinq couleurs. Cinq comme les cinq anneaux olympiques. Les couleurs représentaient les quatre ethnies du monde (noir, blanc, jaune, rouge). La cinquième, le vert, représentait à la fois les terrains de sport et le développement durable.

Nous avons également réalisé un premier clip, produit par une association bénévole et amateur, dans lequel apparaissent notamment des parlementaires et d'autres élus attachés à ces valeurs et qui avaient participé au colloque.

Nous avons ensuite créé un comité de suivi, auquel étaient invitées à participer toutes les personnes présentes au colloque pour apporter une expertise, formuler des propositions et pérenniser le projet jusqu'en 2016, année où la France, et probablement l'agglomération nancéienne, accueilleront le championnat d'Europe de football.

Les membres du comité ont bénéficié d'une formation sur les discriminations et ont reçu un kit sur ce sujet, afin que le travail soit bien compris de tous.

Comme nous souhaitons sensibiliser à ce projet tous les citoyens et notamment les enfants, nous avons organisé, la veille du lancement de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud, des projections du film « Invictus » auxquelles ont assisté 700 enfants de 9 à 11 ans et 300 bénévoles associatifs. Ces projections ont eu un impact positif d'après les enseignants.

Le 29 mars 2011, dans le cadre des courses de la Saint-Nicolas et en partenariat avec l'Association sportive des Postes et Télécommunications (ASPTT), 4 050 scolaires de 6 à 11 ans ont couru en portant un bracelet et un tee-shirt reprenant le slogan « Ensemble, faisons équipe contre les discriminations ! ».

En sensibilisant les enfants, nous sensibilisons aussi les parents de façon beaucoup plus efficace.

Le projet « Ensemble, faisons équipe contre les discriminations dans et par le sport ! » a été présenté à trois reprises à l'automne 2010 aux Nancéiens, à l'occasion de trois événements organisés par la Ville dans le cadre de manifestations importantes et régulières :

- « Faites du sport », présentant les clubs sportifs dans un grand centre commercial, rassemblant des milliers de visiteurs ;

- « la Journée d'accueil des nouveaux Nancéiens », présentant tous les services de la ville à 600 nouveaux habitants de Nancy ;

- « Les associations en fête », événement où 300 associations ont présenté leurs activités à des milliers de Nancéiens, dans le plus grand parc de la ville.

Le 9 février 2011, la première présentation de la charte « Ensemble, faisons équipe contre les discriminations ! » a été l'occasion d'un échange autour du projet global avec les associations sportives nancéiennes. Les présidents des clubs ont été invités à nous faire des remarques.

A l'automne 2011, vraisemblablement en septembre, en lien avec la communauté urbaine, une nouvelle vidéo du projet, faisant intervenir plus de sportifs, pourrait être diffusée dans divers établissements (clubs masculins, féminins, amateurs ou professionnels).

Ce texte a vocation à être proposé à la signature de tous les clubs nancéiens. La liste des clubs signataires sera diffusée, à destination principalement des parents, sur le site internet de la ville de Nancy. Les associations sportives qui s'engageront sur les neuf points recevront une labellisation spécifique, matérialisée par notre logo.

Nous récompenserons les clubs signataires qui auront mis en place les meilleurs projets. Nous avons également l'intention d'organiser des échanges entre les adhérents des associations sportives qui auront signé la charte et certaines villes étrangères avec lesquelles nous avons tissé des liens dans le domaine de la lutte contre les discriminations, comme notamment Uppsala en Suède.

La charte sera affichée dans les clubs qui l'auront signée et notre logo figurera sur les cartes d'adhérents.

M. Porterat va maintenant vous lire le projet de Charte.

M. Franck Porterat, chargé de mission aux droits de l'homme, à l'intégration et à la lutte contre les discriminations à la Ville de Nancy. - Par ce texte, les associations sportive signataires s'engagent à :

1. proposer à tous les adhérents de l'association de signer la présente charte ;

2. admettre que la pratique du sport est un élément d'épanouissement du corps et de l'esprit qui exige la compréhension mutuelle, le respect, la solidarité et le fair-play. C'est pourquoi le sport doit être accessible à chaque être humain sans discrimination d'aucune sorte ;

3. reconnaître qu'une inégalité de traitement liée à l'âge, au sexe, à l'origine, à une situation de famille, à l'orientation sexuelle, aux moeurs, aux caractéristiques génétiques, à l'appartenance vraie ou supposée à une ethnie, une nation, une race, à l'apparence physique, au handicap, au patronyme, aux opinions politiques, aux convictions religieuses et aux activités syndicales, si elle n'est pas dûment et sportivement justifiée, constitue une discrimination ;

4. affirmer, notamment dans leurs règlements intérieurs, que la pratique de toute forme de discrimination est un délit et, par conséquent, incompatible avec l'appartenance à l'association ;

5. relever et prendre les sanctions adéquates contre tout acte discriminant, ainsi que contre toutes les agressions verbales ou physiques, infligés en raison d'une appartenance réelle ou supposée à l'un des critères énoncés à l'alinéa 3 ;

6. promouvoir par tous les moyens disponibles la diversité, la tolérance, le respect, la dignité et la lutte contre les discriminations au sein de l'association ;

7. mettre en place des outils de sensibilisation à la lutte contre les discriminations, à destination des dirigeants, éducateurs et/ou entraîneurs de l'association. La forme et les moyens que peuvent prendre cette éducation à la lutte contre les discriminations sont à définir par chaque association ;

8. apporter aide et soutien aux adhérents, entraîneurs, arbitres, spectateurs ou toutes personnes évoluant dans l'association, victimes de harcèlement, d'insultes ou de mise à l'écart en raison de son appartenance réelle ou supposée à l'un des critères énoncés à l'alinéa 3 ;

9. agir à chaque signe de discrimination constaté et mettre en place des remédiations. Selon le degré de gravité, informer les instances en charge de la lutte contre les discriminations afin de constater l'évolution des comportements dans le milieu sportif et d'ajuster les actions à entreprendre.

Un document annexe à la charte sera remis aux président(e)s des associations sportives. Ce document contiendra les coordonnées des organismes susceptibles de les accompagner, s'ils le souhaitent, dans leur démarche de sensibilisation à la lutte contre les discriminations (alinéa 7 de la charte), ainsi que les coordonnées des instances à contacter en cas de discriminations constatées (alinéa 9 de la charte).

Mme Michèle André, présidente. - Pouvez-vous nous donner plus d'éléments concrets sur les discriminations envers les femmes ? Comment l'adjoint au sport de votre ville a-t-il perçu vos travaux ? Y a-t-il été associé ?

Mme Lucienne Redercher. - Dès le début de notre travail, nous avons eu une approche transversale, avec notamment l'association de la délégation du sport de Nancy mais aussi de celle de la communauté urbaine. Il y a donc eu un travail consensuel.

S'agissant des femmes, je vous transmettrai à l'issue de la réunion le compte-rendu de l'atelier consacré à la place du sport féminin. Cet atelier, après une présentation historique a décrit un certain nombre de cas concrets de discriminations. Je pense notamment aux difficultés rencontrées par l'une de nos rares arbitres féminines de football en région lorraine qui doit constamment prouver sa compétence ; ou à la disparité dans les aides distribuées aux équipes masculines et féminines. Ainsi, en PTK - une nouvelle discipline proche du volley et du badminton -, lors d'un déplacement pour une compétition au Brésil, les frais de voyages de la délégation masculine ont été pris en charge et non ceux de la délégation féminine.

La ville a mis en place certaines initiatives pour essayer de rétablir un équilibre. Ainsi, l'adjointe au sport a-t-elle développé des stages pour les enfants dans lesquels la parité doit être respectée. Un prix des sports féminins a été institué pour le valoriser.

Je considère que le premier pilier dans cette politique est l'école. Nous avons la chance qu'un certain nombre d'enseignants soient sensibilisés et la proximité avec l'UFR STAPS permet la mise en place d'outils permettant de résoudre certains problèmes.

Je tiens également à saluer l'action de Christian Chantepie, président de l'Association sportive de basket du quartier Haut-du-Lièvre qui présidait l'atelier consacré au sexisme dans le sport. A travers son association, il a permis aux femmes de ce quartier de jouer toutes ensemble dans des tenues normales pour ce sport d'équipe. Aujourd'hui, six femmes de son association sont engagées dans la compétition.

Mme Françoise Laborde. - Je souhaite avoir des précisions quant à l'utilisation du terme « moeurs » dans l'article 3 de votre charte. Ne serait-il pas intéressant d'inclure le mot « laïcité » dans l'article 6 ?

Mme Lucienne Redercher. - J'ai moi-même dans un premier temps été surprise par ce terme de « moeurs », mais à force de le voir évoquer dans nos travaux, j'ai fini par m'y habituer. Vos réactions sont précieuses et peuvent nous permettre de revoir notre texte avant la réunion du 30 mai 2011.

M. Franck Porterat. - Cet article reprend les dispositions de la loi contre les discriminations.

Mme Françoise Laborde. - Alors, s'il s'agit de la reprise d'un texte législatif, peut être serait-il préférable d'en indiquer la source et de le citer entre guillemets.

Mme Gisèle Gautier. - J'aurais moi aussi une suggestion à vous faire pour que votre charte aborde aussi la question des « violences ».

M. Franck Porterat. - Les articles 5 et 8 de la charte l'évoquent à travers la notion d'agression, de harcèlement ou d'insulte.

Mme Gisèle Gautier. - Oui, indirectement, mais la notion générale de « violences » n'est pas évoquée.

M. Yannick Bodin. - Moi aussi j'aurais un conseil à vous donner, basé sur notre expérience quotidienne de parlementaires : rechercher la rédaction la plus concise car plus un texte est long et détaillé, plus il est sujet à interprétation.

Mme Françoise Laborde. - Peut-être pourriez-vous resserrer la rédaction de l'article 3 et citer en annexe des extraits de la loi dont vous vous inspirez.

M. Roland Courteau. - Je tiens à vous dire à quel point je trouve votre projet remarquable. Je pense que le sport est l'école de la vie, et que la lutte contre les discriminations en est un volet indispensable. J'aurais trois questions à vous poser : avez-vous une idée du nombre de personnes touchées par votre projet ? Comment vérifierez-vous l'application de la charte ? Et enfin, pensez-vous que d'autres communes peuvent s'inspirer de votre initiative, et si oui peuvent-elles vous contacter ?

M. Franck Porterat. - Nous avons reçu hier un appel de la municipalité de Toulouse...

Mme Lucienne Redercher. - ... et avant-hier de celle de Reims. Nous sommes toujours prêts à expliquer notre démarche. Nous travaillons déjà avec les villes auxquelles nous sommes liés dans le cadre d'un jumelage, ainsi qu'avec des villes voisines et nous recevrons prochainement la visite d'une délégation de Toulouse. Nous avons un certain nombre d'échanges avec les villes de la Coalition européenne des villes contre le racisme, même s'il faut reconnaître que Nancy n'est pas une ville très exposée aux violences urbaines.

Les bonnes intentions ne valent que lorsque les projets qui s'en réclament font l'objet d'une évaluation. Je ne peux vous dire aujourd'hui comment nous contrôlerons l'application de la charte, le dossier est à l'étude au service juridique, en lien avec la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (HALDE).

M. Franck Porterat. - Le public touché est le suivant : Nancy compte 108 000 habitants, 120 clubs amateurs, 2 clubs professionnels et 20 000 sportifs. Le label sera proposé dans un premier temps à la ville, et a vocation ensuite à s'étendre à l'ensemble de la communauté urbaine.

Mme Michèle André, présidente. - L'office municipal des sports est l'outil naturel puisqu'il regroupe l'ensemble des clubs.

M. Franck Porterat. - Oui, mis à part les clubs professionnels.

M. Yannick Bodin. - Les associations sportives scolaires et universitaires seront-elles intégrées à votre projet ?

Mme Lucienne Redercher. - La question n'est pas encore tranchée car les modalités de leur participation ne sont pas réglées.

Mme Michèle André, présidente. - L'adjoint en charge des sports me semble constituer le bon intermédiaire.

M. Roland Courteau. - Oui, ou l'inspecteur d'académie.

Mme Lucienne Redercher. - Ce sont de bons contacts, mais il nous reste toutefois difficile de nous imposer dans le milieu scolaire.

M. Roland Courteau. - Avez-vous aujourd'hui des associations opposées à cette charte ?

M. Franck Porterat. - Non, mais sur les 120 associations invitées à la présentation de la charte, seules une vingtaine sont venues. Ce résultat n'est pas mauvais car il est difficile, d'une façon générale, de mobiliser le monde sportif. Toutefois, les associations qui nous ont contactés sont très positives.

Mme Michèle André, présidente. - Madame, Monsieur, mes chers collègues, je vous remercie.

Audition de M. Vincent Feltesse,
président de la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB),
accompagné de
M. Olivier Gerstlé, chargé de mission

(24 mai 2011)

Présidence de Mme Jacqueline Panis, vice-présidente

Mme Jacqueline Panis, présidente. - Nous avons souhaité vous entendre sur notre thème de travail « femmes et sports » car nous sommes convaincus du rôle que peuvent jouer les collectivités territoriales et leurs élus pour développer les pratiques sportives féminines.

M. Vincent Feltesse, président de la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB). - Président socialiste de la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB) depuis 2007, je suis accompagné de M. Olivier Gerstlé, qui travaille auprès du directeur général des services de la CUB. Étant également maire de Blanquefort depuis 2001, c'est essentiellement à ce titre que je vous apporterai un témoignage sur le sujet des femmes et du sport puisque le sport ne fait pas partie des compétences de la CUB, comme c'est le cas dans la majorité des premières communautés urbaines créées en 1966.

Lorsque j'ai déposé ma candidature à la mairie de Blanquefort, j'ai décidé d'inscrire la parité entre les hommes et les femmes parmi mes engagements de campagne. Sa mise en oeuvre a suscité d'intenses débats au sein du conseil municipal, notamment concernant la désignation d'une conseillère municipale en charge de la parité. Les prescriptions légales en la matière n'existant pas encore en 2001, nous avons pourtant fait le choix de désigner les adjoints paritairement et de nommer une conseillère municipale en charge des questions de parité, qui m'était directement rattachée. Parallèlement, nous avons mis en place une batterie d'outils visant à promouvoir et communiquer autour de cette question de l'égalité.

Outre les cycles de conférences/débats organisés par un réseau départemental et national, dont l'efficacité est aujourd'hui établie, Blanquefort a développé trois initiatives dont je veux souligner l'originalité, compte tenu de sa taille relativement modeste, puisqu'il s'agit d'une commune de 16 000 habitants.

- En premier lieu, nous avons mis en place un Observatoire de la parité en partenariat avec l'Institut d'études politiques de Bordeaux, qui mobilise un réseau de partenaires locaux - gendarmerie, associations culturelles et sportives... - autour de l'objectif de la production des données sexuées.

Mme Jacqueline Panis, présidente. - L'Observatoire est-il également orienté vers des actions de prévention ?

M. Vincent Feltesse. - Non, nous disposons par ailleurs d'outils de prévention, comme le Conseil local sécurité prévention de la délinquance (CLSPD), mais l'observatoire est entièrement dédié à la détection des données relatives à la place des femmes.

- En second lieu, nous avons mis en place, en coordination avec le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) des actions de formation visant à combattre la reproduction implicite des conduites par les agents territoriaux. Proposées à l'ensemble du personnel municipal - depuis le personnel d'entretien, jusqu'aux animateurs sportifs - ces actions ont pour objet de sensibiliser les agents sur des comportements souvent « intégrés », mais aussi de donner une certaine reconnaissance à des agents, comme le personnel d'entretien ménager, majoritairement féminins et peu visibles.

- Enfin, nous avons lancé une réflexion sur la question du genre dans l'espace public, qui rejoint la problématique du sport.

Partant de l'observation de la fréquentation de l'école de musique municipale, nous avons constaté que, passé un certain âge, autour de 11/12 ans, la fréquentation des filles chutait considérablement.

En nous appuyant sur les travaux du laboratoire « ADES », intégré à l'Université Bordeaux III et spécialisé dans les pratiques du genre, au sein duquel travaille le directeur de l'école de musique qui, depuis, a produit une thèse sur la question du genre, quatre villes de la CUB - Blanquefort, Bègles, Pessac et Floral - se sont liées à l'Agence d'urbanisme de Bordeaux pour conduire des actions volontaristes visant à lutter contre les discriminations « naturelles » que produisent les espaces publics. Tous les terrains de sports dits « auto-organisés - des « Street-Parc » jusqu'aux terrains de basket - ont été ciblés.

A Blanquefort, le principal obstacle que nous avons rencontré est la dimension, relativement modeste, du secteur sportif associatif, qui repose essentiellement sur l'action des bénévoles, et compte environ 500 licenciés sportifs. La relative faiblesse de l'offre que permettent les équipements disponibles concentre les préoccupations sur des questions d'organisation, ce qui rend la problématique de la mixité relativement accessoire. C'est ce qui explique que nos tentatives de sensibilisation en faveur de la parité aient connu un relatif échec.

Mme Jacqueline Panis, présidente. - Ces initiatives me paraissent tout à fait intéressantes et mériteraient, à mon sens, d'être systématisées.

En particulier, dans quelle mesure les autres délégations régionales du CNFPT peuvent-elles reprendre à leur compte les formations que vous avez développées sur la reproduction implicite des conduites par les agents ? De même, est-il possible de systématiser les actions de sensibilisation des espaces publics sur la problématique du genre ?

M. Vincent Feltesse. - Concernant les formations des agents, dont nous sommes à l'initiative, elles font maintenant partie du catalogue du CNFPT.

Mme Jacqueline Panis, présidente. - Dans ce cas, il serait peut-être utile de sensibiliser les élus locaux, afin qu'ils encouragent les agents territoriaux à suivre ces formations...

S'agissant des services publics locaux, parmi lesquels vous citez l'école de musique municipale, n'y a-t-il pas des moyens efficaces d'encourager la mixité ?

M. Vincent Feltesse. - En ce qui concerne Blanquefort, nous avons dédié un lieu pour que les jeunes puissent répéter et jouer de la musique : le « blockhaus » dont le nom est évocateur. La fréquentation y est à 90 % masculine. Et la surreprésentation masculine s'accroît dans les quartiers d'habitat social. Je vous transmets, à ce sujet, l'enquête que nous avons réalisée sur la population des quatre communes de la CUB de Bordeaux, qui représente environ 120 000 habitants.

Mme Jacqueline Panis, présidente. - Au cours de nos auditions, il a été relevé à plusieurs reprises une tendance récurrente des financements publics à privilégier les équipes sportives masculines au détriment des équipes féminines. Constatez-vous le même biais à Blanquefort ?

M. Vincent Feltesse. - Traditionnellement, à Blanquefort, les équipes féminines sont plus performantes que les équipes masculines, que ce soit en football ou en rugby et, par conséquent, nous ne sommes pas représentatifs de la tendance générale. Néanmoins, les subventions publiques que nous allouons aux clubs sportifs sont soumises à certains critères, parmi lesquels figurent des objectifs de mixité.

Mme Jacqueline Panis, présidente. - Puisque les équipes féminines sont plus performantes, leurs exploits sont-ils relayés par la presse locale ou, comme on l'a observé ailleurs, les journalistes privilégient-ils toujours les champions masculins ?

M. Vincent Feltesse. - Même si l'on ne peut ignorer que le sport féminin soit moins reconnu que le sport masculin, je n'ai pas l'impression que le journal « Sud-Ouest » fasse un traitement différencié entre les sportifs et les sportives.

M. Roland Courteau. - La presse locale parle-t-elle davantage des exploits de vos équipes féminines ?

M. Vincent Feltesse. - Oui, car les filles ont atteint un niveau supérieur à celui des équipes masculines.

Mme Jacqueline Panis, présidente. - Les bons résultats des filles ont-ils eu un effet stimulant sur la pratique sportive ?

M. Vincent Feltesse. - Oui, il y a un certain effet d'entrainement.

Mme Jacqueline Panis, présidente. - Avez-vous constaté dans les quartiers populaires des freins à la pratique féminine du sport ?

M. Vincent Feltesse. - Oui, c'est une réalité à laquelle l'on est confronté dans certains quartiers.

Mme Jacqueline Panis, présidente. - Votre observatoire de la parité a-t-il étudié cette difficulté ?

M. Vincent Feltesse. - Non, car ma commune est beaucoup moins concernée que d'autres communes de la CUB. Il y a peu de logements sociaux à Blanquefort et l'observatoire ne concerne pour le moment que ma ville. Le réseau avec les autres communes n'existe que depuis un an.

Mme Jacqueline Panis, présidente. - Essayez-vous de garantir la parité dans le recrutement des encadrants sportifs ? Et qu'en est-il pour les dirigeants de clubs ?

M. Vincent Feltesse. - Oui. Du reste, c'est une femme, Mme Liliane Delluc, qui préside le club de football de Blanquefort depuis plus d'une dizaine d'année. Madame la Présidente, je vais vous remettre deux documents qui complèteront mon intervention.

Mme Jacqueline Panis, présidente. - Je regrette que faute de temps, nous ne puissions nous rendre dans votre commune pour pouvoir étudier sur place les dispositifs que vous avez mis en place.