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Egalité des femmes et des hommes dans le sport : comme dans le marathon, ce sont les derniers mètres les plus difficiles

21 juin 2011 : Egalité des femmes et des hommes dans le sport : comme dans le marathon, ce sont les derniers mètres les plus difficiles ( rapport d'information )

ANNEXE 2 - COMPTE RENDU DE VISITE

Compte rendu de la visite à l'Institut national du sport,
de l'expertise et de la performance (INSEP)

Jeudi 28 avril 2011

Une mission de la délégation aux droits des femmes, conduite par Mme Michèle André, présidente, et composée de Mmes Odette Terrade, Françoise Laborde et Françoise Cartron, s'est rendue à l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (INSEP).

La délégation a été reçue par M. Thierry Maudet, directeur général. M. Maudet a présenté l'INSEP, son histoire, ses missions, les changements structurels de l'établissement et son budget, notamment dans le cadre du partenariat public-privé récemment mis en place.

Accompagné par Mme Agathe Barbieux, directrice de la communication, des relations internationales et du développement, puis par Mme Monique Amiaud, il a fait visiter l'établissement aux membres de la délégation.

La visite a débuté par les installations sportives : le complexe rénové Christian d'Oriola (escrime, gymnastique, lutte, pentathlon moderne et taekwondo) et la halle Joseph Maigrot (athlétisme, cyclisme).

Elle s'est poursuivie par la halte-garderie, structure d'accueil collectif des enfants des sportifs, entraîneurs et autres personnels de l'INSEP, de type multi-accueil, disposant d'un agrément pour l'accueil simultané, de 8 h45 à 18 h 30, de 16 enfants âgés de 18 mois à 6 ans, du lundi au vendredi (sauf le mercredi) pour les 18 mois à 3 ans et le mercredi pour les 3 à 6 ans. Pendant les vacances scolaires, les enfants de toutes les tranches d'âge sont accueillis tous les jours.

La délégation s'est ensuite dirigée vers le pôle médical et paramédical qui inclut des installations de cryothérapie ; elle a également rencontré le Dr Carole Maitre, gynécologue de l'INSEP, avant de découvrir l'espace dédié à la restauration.

L'après-midi, une table-ronde a réuni les sénatrices et, pour l'INSEP, M. Thierry Maudet, directeur général, Mme Agathe Barbieux, directrice de la communication, des relations internationales et du développement, Mme Monique Amiaud, chargée de mission pour le sport féminin, Mme Noémie Subirana, du service de la communication, Mme Cécilia Berder, athlète escrime (sabre), M. Jérôme Fournier, entraîneur national de l'équipe du pôle France basket-ball filles, Mme Sandra Harik, responsable du pôle France de hockey sur gazon (manager de l'équipe de France garçons), M. Stéphane Riboud, ex-champion de France (1988) et entraîneur national de l'équipe de France féminine d'escrime (épée dames), M. Jean-Claude Vollmer, chef du service de suivi des pôles et des sportifs du haut-niveau.

Mme Michèle André, présidente. - Y a-t-il des modalités d'entrainement spécifiques suivant que l'entraineur est un homme ou une femme et suivant qu'il ou elle s'adresse à des sportifs ou à des sportives ?

M. Stéphane Riboud. - J'ai entraîné des équipes masculines jusqu'en 2008, et ensuite des équipes féminines. C'est en effet un métier différent ou, à tout le moins, une façon différente de travailler. La dimension émotionnelle et affective est beaucoup plus importante quand on s'adresse à des sportives. Il faut avant toute chose commencer par s'assurer que le message passe bien, ce qui prend du temps. Le discours de l'entraîneur à l'athlète peut être plus long. Avec les garçons, le rapport est plus immédiat, plus réactif.

M. Jérôme Fournier. - Mon expérience est similaire : j'ai d'abord travaillé avec des hommes. Je confirme qu'il y a une véritable particularité dans la façon de s'adresser aux filles, particularité que j'avais déjà pu observer lorsque j'étais psychologue clinicien. La dimension émotionnelle est beaucoup plus présente et la quête de sens beaucoup plus développée que chez les garçons. Il faut tout expliquer, il faut donner du sens à tout ce que l'on indique.

Mme Michèle André, présidente. - C'est certainement positif, même si l'on peut sans doute aussi parfois se demander si cela n'entraîne pas des pertes de temps...

M. Stéphane Riboud. - Cela n'est une perte de temps que si c'est mal fait, car sinon cela permet au contraire d'aller plus loin, en posant les fondements d'une mémorisation sur le long terme. Les garçons sont, eux, davantage dans le jeu, la sensation, l'instantané. La mémorisation s'effectue sur des durées plus courtes et nécessite la répétition des conseils.

M. Jérôme Fournier. - Les filles sont également plus disciplinées.

M. Stéphane Riboud. - Je connaissais les spécificités de l'entraînement des sportives, mais il est vrai que lorsque l'on est en charge, non de sportives individuellement, mais d'une équipe prise collectivement, les problèmes se posent à une autre échelle et imposent une autre organisation.

M. Jérôme Fournier. - Le basket étant un sport collectif, les joueuses sont en interrelation perpétuelle, ce qui contribue à démultiplier le problème : la construction du sens, il faut l'indiquer à la fois dans la relation de chaque sportive avec elle-même, mais aussi dans le fonctionnement du groupe. Mais cela réserve ensuite de bonnes surprises.

Mme Cécilia Berder. - Je me suis longtemps entraînée au sein de groupes masculins et ce n'est qu'assez tardivement, en intégrant le pôle France de l'INSEP, que je me suis entraînée avec d'autres sportives et que j'ai découvert une autre façon de travailler. C'est vrai que les filles se posent davantage de questions. C'est aussi une façon de compenser, par une approche plus fine, une moindre force physique.

Mme Sandra Harik. - Mon rôle n'est pas celui d'entraîneure mais de « manager », c'est-à-dire d'interface entre les sportifs et les entraîneurs. Auparavant j'étais le « manager » d'une équipe féminine, aujourd'hui, je travaille auprès d'une équipe masculine. Je constate que, quand un entraîneur homme fait travailler des sportives la barrière nécessaire se met en place naturellement ; quand c'est une femme qui entraîne des filles, c'est plus difficile car la relation tend, si l'on n'y prend garde, à s'établir sur un mode de « copinage ».

En hockey, nous avons un groupe marqué par de fortes amplitudes d'âge allant de 18 à 31 ans, et la barrière s'est établie d'elle-même. C'est vrai que l'entraînement des filles doit faire une plus grande place à l'affect. L'entraînement des garçons repose davantage sur la répétition : il faut redire les choses pour faire passer le message.

Mme Michèle André, présidente. - Quels sont les liens entre l'athlète et le manager ?

Mme Sandra Harik. - Les joueurs confient à leur manager leurs problèmes sportifs, médicaux, ou psychologiques. Parfois certains athlètes ont du mal à parler à leur entraîneur. Ils peuvent donc solliciter leur manager. L'entraîneur peut, lorsqu'il a certains messages à faire passer, s'appuyer sur le manager. Pour ma part je travaille également avec un préparateur mental. Enfin, pendant les matchs, le manager est présent sur le banc de touche qui est sous sa responsabilité.

Mme Michèle André, présidente. - Vous avez aussi, j'imagine, à gérer des problèmes qui ne relèvent pas de l'entraînement proprement dit, mais tiennent au malaise qui peut, à l'occasion, s'introduire dans une équipe.

M. Stéphane Riboud. - Quand j'ai pris la responsabilité de mon groupe, en décembre 2008, il y régnait au début un climat tendu, certaines sportives ayant le sentiment d'avoir été victimes d'attitudes racistes de la part de leurs camarades. Cela tenait à des broutilles qui n'avaient pas de fondement réel. Comme le pôle France n'est, pour les filles, que de création récente, celles-ci étaient issues de clubs différents entre lesquels jouait un esprit de concurrence suscitant des rancoeurs qui ont été interprétées sur ce plan. Mon premier souci a donc été de fédérer l'équipe en incitant les sportives à travailler ensemble, et en leur faisant comprendre que, même si l'escrime est un sport individuel, elles avaient tout intérêt à s'entraîner mutuellement. Cela a contribué à améliorer les choses et nous avons obtenu des résultats satisfaisants.

M. Thierry Maudet. - Évoquons maintenant les questions d'argent : comment percevez-vous les différences de rémunération entre les filles et les garçons au sein d'une même discipline ? Qu'en est-il des primes et des contrats ?

Mme Cécilia Berder. - En escrime, il n'y a pas de différence de traitement du point de vue de la valeur des prix attachés aux médailles en cas de victoire, notamment en coupe du monde. En revanche, un certain nombre de clubs investissent plus sur les hommes que sur les femmes, car il est plus prestigieux de remporter une compétition masculine.

Mme Michèle André, présidente. - Cette égalité de récompense existe-t-elle depuis longtemps dans l'escrime ?

M. Stéphane Riboud. - Oui. Cela s'est fait progressivement. Mais ce qui est vrai pour les récompenses en cas de victoire ne l'est pas lorsque l'on se situe sur le plan des contrats de sponsoring.

Là, cela dépend des personnalités : il y a des sportifs qui sont plus ou moins portés à vendre leur image auprès des partenaires commerciaux. Quelqu'un comme Laura Flesselle sait, en ce domaine, très bien tirer son épingle du jeu.

M. Jean-Claude Vollmer. - La différence en termes de produit médiatique est grande. Pour préparer cette table ronde, j'ai étudié avec attention les éditions du journal L'Équipe depuis un mois : il y a 30 photos de sportifs pour une photo de sportive. Personne ne sait que l'équipe de football féminine de Lyon est en finale de la Ligue des Champions.

Mme Michèle André, présidente. - Nous avons auditionné un journaliste de L'Équipe.

M. Thierry Maudet. - Le judo permet également d'illustrer cette inégalité dans la médiatisation des victoires : lors des derniers championnats d'Europe qui se sont tenus il y a quelques jours, 8 des 9 médailles françaises étaient féminines et en or pour un certain nombre. Pourtant le résultat qui a le plus été mis en avant est celui de Teddy Riner, alors que les filles ont eu beaucoup plus de réussites que les garçons.

M. Jérôme Fournier. - Cela est également vrai pour le basket. Les bons résultats des filles ne sont pas médiatisés. Les primes ne sont pas les mêmes au niveau fédéral. Alors que pour les hommes comme pour les femmes le basket-ball est un sport professionnel, les hommes gagnent 10 à 20 fois plus que les femmes. Il y a une autre particularité féminine dans le basket professionnel : les femmes doivent penser très tôt, pendant leur carrière, à préparer leur reconversion car leur rémunération ne leur permet pas de subvenir à leurs besoins. La plupart des hommes ne se posent même pas la question.

Mme Françoise Laborde. - Ma question s'adresse à Cécilia Berder. J'ai été très surprise par le calme avec lequel vous nous avez indiqué que les clubs favorisaient les hommes au détriment des femmes. Ne vivez-vous pas cela avec un sentiment de frustration ?

Mme Cécilia Berder. - Cela me frustre plus pour les autres que pour moi, car moi j'ai appris à vivre avec.

Mme Monique Amiaud. - De par mon expérience de basketteuse, je peux vous dire Madame la Sénatrice, que les basketteuses ne se comparent même pas aux hommes : elles estiment déjà être privilégiées par rapport aux autres sportives et sont contentes de leur sort, si bien qu'il n'y a pas de revendications fortes pour une égalité hommes-femmes.

Mme Françoise Cartron. - Les femmes se préoccupent-elles plus de leur avenir que les hommes ?

M. Stéphane Riboud. - Il faut aussi prendre en compte le fossé qui sépare le sport professionnel du sport amateur. Le niveau de rémunération des escrimeurs de haut niveau est assez dérisoire : cela les incite à penser à leur avenir, à mener parallèlement des études, d'ailleurs souvent de haut niveau. Laura Flesselle représente, à cet égard, un cas à part et le parti qu'elle sait tirer de son image constitue, en quelque sorte, sa forme de reconversion.

M. Thierry Maudet. - Je me souviens d'avoir participé à une table-ronde à Toulouse, aux côtés d'un joueur de foot, qui gagnait des dizaines de milliers d'euros, et une gymnaste, qui devait travailler dans le cadre d'un emploi-jeune. La situation était encore plus paradoxale lorsque que l'on regardait le volume d'entraînement de chacun, puisqu'il était en proportion inverse des revenus touchés !

Il y a une très grande hétérogénéité des situations dans le sport, entre sport professionnel et sport amateur, mais également à l'intérieur du sport professionnel, où le rapport de salaire hommes-femmes est généralement de 1 à 10. Et puis, il faut prendre en compte aussi la durée des carrières : dans le football, vous pouvez prolonger votre activité dans une division inférieure, mais cette possibilité n'existe pas pour le basket.

Les athlètes à temps complet doivent toujours préparer des échéances majeures et, pour un certain nombre, doivent également penser à l'après.

La question de la médiatisation est centrale. Certains sports sont parvenus à se constituer un espace médiatique, d'autres non. Celles des récompenses en cas de victoire également. Si dans les tournois de tennis, il y a aujourd'hui une égalité, cela n'est pas vrai pour tous les sports.

Nous ne devons surtout pas oublier un aspect qui me semble primordial : celui de l'accès aux responsabilités. Est-il normal que les fédérations majoritairement féminines, au regard des effectifs de leurs licenciées, continuent d'être présidées par des hommes ?

En second lieu, la féminisation du métier d'entraîneur est difficile : nous avons souvent des filles de grande valeur, mais celles-ci ne souhaitent pas s'orienter vers les métiers de l'entraînement sportif. Aussi les choses ne se font-elles que lentement, et c'est aussi notre responsabilité à l'INSEP d'encourager cette évolution.

Mme Cécilia Berder. - Pour ma part, je n'ai jamais envisagé de continuer dans l'entraînement. J'adore mon sport mais je ne me vois pas faire ça toute ma vie. La carrière de journaliste me passionne plus.

Mme Monique Amiaud. - Y a-t-il des femmes dans le staff du basket féminin ?

M. Jérôme Fournier. - Oui, il me semble indispensable qu'il y ait une mixité dans les équipes. Le staff est arrêté par le directeur technique national (DTN) sur proposition de l'employeur. Pour le basket féminin, il est composé de trois techniciens, un médecin, un kiné et un responsable. L'un des trois techniciens est une femme. J'ai fait appel à une ancienne internationale.

Mme Monique Amiaud. - Joue-t-elle un rôle spécifique ?

M. Jérôme Fournier. - Il est important que le responsable puisse faire passer directement ses messages. Mais un « staff » est un peu comme une famille et il y a un rôle « maternel » qu'une femme aura plus qu'un homme la capacité de jouer. C'est une vraie compétence d'être une femme dans un staff.

Mme Cécilia Berder. - Depuis janvier une femme a rejoint le staff des entraîneurs en escrime. C'est très positif, les hommes sont plus dans un coaching sportif, alors qu'elle est davantage dans la finesse. Toutes les filles de mon équipe sont d'accord avec moi pour dire que cette mixité est très positive pour l'athlète.

Mme Sandra Harik. - L'équipe de France masculine de hockey sur gazon a un entraîneur australien. C'est lui qui m'a choisie comme « manager » mais cela n'a pas été sans difficultés. Au début, le président et le DTN ne voulaient pas d'une femme pour manager un collectif masculin. J'ai dû et je dois encore quotidiennement prouver que j'ai ma place. C'est une pression lourde, je dois faire mes preuves davantage que les autres. Heureusement les réactions des sportifs sont très positives. Je pense que les hommes ont besoin d'une femme dans le groupe. J'ai un rôle d'écoute.

Mme Françoise Cartron. - Les difficultés que vous avez rencontrées venaient-elles également des joueurs ou seulement des dirigeants ?

Mme Sandra Harik. - Je n'ai jamais eu la moindre difficulté avec les joueurs. Pour les dirigeants, la difficulté était d'autant plus grande que je ne viens pas du hockey mais du foot. J'ai appris le hockey « sur le tas ». J'ai cumulé ce qu'ils considèrent comme des handicaps : je ne suis pas une technicienne, je ne suis pas une cadre technique et surtout je suis une femme. J'ai dû me battre pour ma place et encore aujourd'hui je suis toujours soumise à un jugement au quotidien. La récompense me vient des athlètes. Ils sont très pragmatiques.

M. Jean-Claude Vollmer. - Aux jeux olympiques, le proche environnement médical est également très peu féminisé en France par rapport à d'autres pays. Il reste encore beaucoup de travail à faire.

Mme Sandra Harik. - L'entraîneur australien de l'équipe de hockey sur gazon me disait que notre pays était très conservateur, qu'il n'aimait pas le changement : dans l'équipe australienne, le médecin et le kiné sont des femmes.

Mme Michèle André, présidente. - J'ai été adjointe au sport dans les années 1980 à Clermont-Ferrand. La France était et reste un pays très conservateur. Je pense que le problème dépasse nos frontières. Regardez par exemple le comité d'organisation des JO de Londres 2012. Il n'y a qu'une seule femme en son sein. Il y a encore une bonne marge de progrès. Pour moi, la mixité c'est l'équilibre.

M. Thierry Maudet. - Je ne pense pas que les choses évolueront toutes seules par elles-mêmes. La pratique sportive féminine ne cesse de croître. Mais cette augmentation est loin de s'accompagner d'un accès des femmes aux responsabilités fédérales.

Mme Michèle André, présidente. - Les responsables des fédérations sont rarement jeunes. Je regrette que les efforts amorcés en 1986 pour plus de mixité chez les dirigeants n'aient pas été poursuivis. Nous ferons sur ce plan des recommandations sans ménagement.