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La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ?

6 juillet 2011 : La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ? ( rapport d'information )

B. LA DÉCISION DE LISBONNE : UNE DÉFENSE ANTIMISSILE TERRITORIALE POUR L'OTAN LARGEMENT ASSISE SUR UNE CONTRIBUTION AMÉRICAINE

1. Les nouveaux projets de déploiements américains en Europe (EPAA)

Au Congrès américain, la majorité démocrate n'a pas manqué d'exprimer ses réserves sur le projet de 3ème site en Europe, y compris en réduisant certains financements demandés par l'administration Bush pour la Missile Defense Agency. Les principales critiques portent sur la fiabilité du programme de Ground-Based Interceptors (GBI), d'autant qu'il est prévu de déployer en Pologne un intercepteur à deux étages, différent des intercepteurs à trois étages en service aux Etats-Unis. Les démocrates plaident également pour une approche multilatérale au sein de l'OTAN, en privilégiant la menace la plus immédiate pour l'Europe, à savoir les missiles à courte et à moyenne portée.

Le processus d'évaluation entrepris par l'administration Obama aboutit à un plan de déploiement radicalement différent annoncé le 17 septembre 2009. Ce plan, confirmé en février 2010 par la Ballistic Missile Defense Review, est désormais connu sous l'appellation d' « approche adaptative phasée » pour l'Europe, ou EPAA (European Phased Adaptive Approach).

Le projet de 3ème site est abandonné, qu'il s'agisse des intercepteurs GBI en Pologne ou du radar EMR en République tchèque. Mais les Etats-Unis ne renoncent pas pour autant, bien au contraire, à déployer des moyens en Europe.

Alors que l'administration Bush prévoyait d'installer sur un site fixe des intercepteurs GBI destinés à détruire à mi-course des missiles intercontinentaux, l'administration Obama privilégie le déploiement graduel d'intercepteurs SM-3, dont une bonne part, portés par des plates-formes navales, seront mobiles, et qui seront destinés dans un premier temps à l'interception de missiles courte et moyenne portée.

A l'appui de ce changement, Washington invoque deux facteurs décisifs : une nouvelle évaluation de la menace balistique iranienne et le degré de maturité des technologies antimissile.

S'agissant de la menace iranienne, l'Iran aurait développé plus rapidement que prévu ses capacités balistiques à courte et à moyenne portée, ses programmes de missiles à longue portée progressant, à l'inverse, plus lentement qu'envisagé. Dès lors, à court terme, la menace iranienne pèse surtout sur les alliés et partenaires des Etats-Unis, ainsi que sur les troupes américaines et leurs familles stationnées en Europe et au Moyen-Orient.

Sur un plan technique, les intercepteurs SM-3, dans les versions en service ou en cours de développement, et les différents types senseurs pouvant leur être associés, bénéficient de technologies éprouvées, permettant une architecture plus flexible, d'un meilleur rapport coût/efficacité.

L'EPAA se déroule en quatre phases échelonnées de 2011 à 2020. Selon les renseignements tirés des différentes publications officielles américaines, et en dernier lieu d'une présentation du Lieutenant-général Patrick J. O'Reilly, directeur de la Missile Defense Agency, en date du 17 avril 2011, le contenu de chacune des quatre phases de l'EPAA pourrait évoluer comme suit.

Phase I - 2011 - Déploiement de systèmes de défense antimissile existants et éprouvés, disponibles dans les deux ans, pour faire face aux menaces régionales des missiles balistiques pour l'Europe et les forces américaines déployées, ainsi que leurs familles :

- deux25(*) navires de défense aérienne Aegis équipés de l'intercepteur SM-3 Block IA ;

- un radar de poursuite en bande X AN/TPY-2, transportable (radar développé pour la mise en oeuvre des batteries THAAD) et localisé dans un pays à déterminer.

Ces moyens s'adressent aux menaces de courte portée (moins de 1 000 km) et de moyenne portée (jusqu'à 3 500 km).

Phase II - 2015 - Après des essais appropriés, mise en place d'intercepteurs et de capteurs pour étendre la zone protégée contre les menaces de missiles à courte et à moyenne portée :

- deux navires de défense aérienne Aegis équipés de l'intercepteur SM-3 Block IB ;

- une version basée à terre du système de combat Aegis (Aegis Ashore), implantée en Roumanie et équipée de l'intercepteur SM-3 Block IB ;

- un radar de poursuite en bande X AN/TPY-2.

Phase III - 2018 - A l'achèvement du développement en cours et des essais, déploiement d'une version plus évoluée du SM-3 (Block IIA), pour contrer les menaces de missiles à courte et moyenne portée et à portée intermédiaire (jusqu'à 5 500 km de portée) :

- deux navires de défense aérienne Aegis équipés de l'intercepteur SM-3 Block IIA ;

- deux versions basées à terre du système de combat Aegis (Aegis Ashore), implantées en Roumanie et en Pologne, équipées de l'intercepteur SM-3 Block IIA ;

- un radar de poursuite en bande X AN/TPY-2.

Phase IV - 2020 - A l'achèvement du développement et des essais, déploiement d'une nouvelle version du SM-3 (Block IIB) sur les sites terrestres pour mieux faire face aux missiles à moyenne portée et à portée intermédiaire et à la menace potentielle future de missiles intercontinentaux (portée supérieure à 5 500 km) pour les Etats-Unis :

- deux navires de défense aérienne Aegis équipés de l'intercepteur SM-3 Block IIA ;

- deux versions basées à terre du système de combat Aegis (Aegis Ashore), implantées en Roumanie et en Pologne, respectivement équipées des intercepteurs SM-3 Block IIA et SM-3 Block IIB ;

- un radar de poursuite en bande X AN/TPY-2.

Il est important de garder à l'esprit un élément fondamental de l'EPAA, constamment souligné par l'administration américaine : sa grande flexibilité.

Ainsi, l'architecture présentée ci-dessus devrait pouvoir être facilement ajustée en fonction de l'évolution de la menace. Cette flexibilité résulte du coût unitaire moins élevé des différents éléments que dans l'approche de la précédente administration, mais surtout de la mobilité de la plupart d'entre eux : les moyens navals, bien entendu, mais également les radars AN/TPY-2, qui peuvent être relocalisés.

Il faut aussi noter qu'au-delà des contributions annoncées comme certaines (systèmes Aegis navals et terrestres, radar AN/TPY-2), et qui constituent officiellement l'EPAA telle que présentée à l'OTAN, figurent des « améliorations potentielles », comme le déploiement de batteries THAAD ou la connexion, à compter de 2018, des futurs satellites PTSS dédiés à la détection et à la poursuite et d'une capacité de détection infrarouge sur drone (Airborne Infrared - ABIR).

Selon les cartes présentées par la Missile Defense Agency, la zone de couverture potentielle de l'EPAA lors de la phase I (2011-2015) pourrait aller de l'Italie à l'ouest de la Turquie. Cette zone de couverture irait en s'élargissant au cours des différentes phases, et lors de la phase IV (2020), elle s'étendrait à la totalité du territoire des pays européens de l'OTAN, à l'exception de l'extrême est de la Turquie.

Glossaire

Aegis BMD 3.6.1. (ou 4.0.1/4.5.0 ou 5.1) with SM-3 IA (ou IB ou IIA)

Le système Aegis désigne un système de combat complet incluant le C2 (logiciel - d'où les versions différentes) le radar (en l'occurrence le radar de détection et de poursuite SPY-1) et les intercepteurs (en l'occurrence les missiles SM-3), ainsi que la certification de la capacité Aegis du navire, c'est-à-dire sa capacité démontrée à la mer d'intercepter. Le radar SPY-1 est produit par Lockheed Martin à Moorestown dans le New Jersey. Les missiles SM-3 IA, IB et IIA sont très différents les uns des autres, de même que leur capacité d'interception. Ils sont produits par Raytheon.

AN/TPY-2 FBM (Army-Navy Transportable - Forward Based Mode)

Il s'agit d'un radar en bande X. Il est produit par Raytheon Integrated Defense

Systems à Tewksbury, dans le Massachusetts. Il y a pour l'instant deux radars AN/TPY-2 déployés en dehors du sol américain : l'un à Shakiri au Japon, l'autre dans le désert du Néguev en Israël.

C2BMC (Command, Control, Battle Management & Communications).

Système américain de commandement, de contrôle et de gestion de la bataille balistique avec les communications associées. Il est produit par Lockheed Martin.

Aegis Ashore

Il s'agit de l'installation à terre de systèmes de combat Aegis - radars + intercepteurs SM-3 + C2BMC.

THAAD (Terminal High Altitude Area Defense)

Missile d'interception en «hit to kill» couvrant le domaine haut endo-atmosphérique et bas exoatmosphérique. Il est fabriqué par Lockheed Martin.

PTSS : (Precision Tracking Space System)

Satellite d'alerte précoce - détection infrarouge. L'appel d'offres sera lancé en 2011 - un contractant sera choisi en 2014 pour construire entre 9 et 12 satellites.

ABIR (Air Borne Infra Red)

Il s'agit de drones porteurs de détecteurs infrarouge. Pour l'instant, il ne s'agit que d'un projet. Néanmoins, la MDA a fait procéder à des tests d'installations de capteurs infrarouges sur des drones Reaper. Les essais ont montré la capacité de détecter des tirs jusqu'à 1.000 km de distance.

L'EPAA a été bien accueillie par les dirigeants européens.

Premièrement, l'abandon des projets d'installations en Pologne et en République tchèque a éliminé le contentieux créé trois ans plus tôt avec la Russie. Bien que la mise en oeuvre de l'EPAA implique l'implantation d'un radar et d'intercepteurs en Europe centrale et orientale, sa flexibilité est présentée comme un avantage en vue de discussions avec la Russie.

Deuxièmement, cette approche graduelle a semblé plus réaliste, car fondée sur des systèmes existants et éprouvés, plus fiables et moins coûteux. Elle est aussi apparue plus adaptée à la menace immédiate.

Enfin, alors que le 3ème site visait d'abord la protection du territoire américain, l'EPAA met en avant, dans ses trois premières phases, la protection du territoire européen. Beaucoup de pays européens ont vu dans ces déploiements annoncés une possibilité de bénéficier d'une protection à moindre frais, dans la mesure où ils sont en principe exclusivement financés par le budget américain. La Ballistic Missile Defense Review présente d'ailleurs l'EPAA comme un élément clef de la garantie de sécurité américaine pour l'Europe, au même titre que la mise en place, par les Etats-Unis, d'une défense antimissile au profit de ses alliés d'Asie de l'Est et du Golfe.

Fondamentalement, l'objectif n'a pas changé, puisqu'avec la mise en service du SM-3 Block IIB, la phase IV prévoit, à la fin de la décennie, des intercepteurs destinés à protéger le territoire américain de tirs de missiles intercontinentaux. Seuls l'échelonnement dans le temps et la méthode diffèrent.

Par rapport au projet de 3ème site de l'administration Bush, l'EPAA inverse l'ordre de priorité chronologique entre la protection du territoire américain contre une hypothétique menace balistique intercontinentale venant du Moyen-Orient, et celle des régions européennes les plus vulnérables face à des missiles à courte et moyenne portée. Dès lors, elle semble pouvoir beaucoup plus naturellement s'intégrer dans une démarche multilatérale au sein de l'OTAN.

La nouvelle démarche américaine paraît ainsi en mesure d'ouvrir définitivement la voie à une future défense antimissile territoriale de l'OTAN, en débat au sein de l'Alliance depuis le sommet de Prague en 2002.

C'est l'une des conclusions majeures du groupe d'experts chargé de préparer la révision du concept stratégique de l'OTAN et présidé par Mme Madeleine Albright.

Son rapport, remis au printemps 2010, souligne que « la décision du président Obama de déployer une défense antimissile suivant une approche adaptative phasée rend possible une couverture plus efficace, plus rapide et plus fiable que les propositions antérieures. En outre, cette décision inscrit pleinement la défense antimissile dans un contexte OTAN, permettant ainsi à tous les Alliés d'y participer et d'être protégés ».

Pour le groupe Albright, « un système OTAN de défense antimissile améliorerait la dissuasion ainsi que le partage transatlantique des responsabilités, renforcerait le principe de l'indivisibilité de la sécurité et permettrait une coopération de sécurité concrète avec la Russie ».

Le groupe d'experts conclut en estimant que « l'OTAN devrait inscrire la défense antimissile territoriale au nombre des missions essentielles de l'Alliance ».

Il considère qu'« à cet effet, elle devrait décider de développer son système de défense active multicouche contre les missiles balistiques de théâtre pour en faire le coeur de la capacité de commandement et de contrôle d'un système OTAN de défense antimissile territoriale ».

Les ministres de la défense, lors de leurs réunions de juin 2010, avaient également considéré qu'un programme ALTBMD élargi pourrait constituer l'ossature de commandement et de contrôle d'une future capacité de défense antimissile de l'OTAN.

Ces conclusions seront largement reprises par les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Alliance lors du sommet de Lisbonne, en novembre 2010.


* 25 Selon les informations recueillies par vos rapporteurs, certains documents internes de l'OTAN mentionnent la présence de trois navires Aegis déployés en Europe sur l'ensemble des phases de l'EPAA.