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La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ?

6 juillet 2011 : La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ? ( rapport d'information )
b) Le projet de 3ème site américain en Europe : la question d'une participation complémentaire européenne désormais clairement posée

Aux Etats-Unis, la mise en place de la défense contre une attaque limitée de missiles balistiques intercontinentaux se concrétise avec l'installation d'intercepteurs exo-atmosphériques GBI (Ground-Based Interceptors) à Fort Greely en Alaska, en 2004, puis sur la base de Vandenberg en Californie. Situés sur la côte ouest, ces sites d'intercepteurs sont conçus pour parer la menace balistique nord-coréenne.

Du point de vue américain, la prise en compte de la menace iranienne impliquerait de pouvoir intercepter à mi-course un missile intercontinental dirigé contre les Etats-Unis. Un troisième site d'intercepteurs positionné en Europe répondrait à cette exigence.

Dès 2004, l'implantation d'installations américaines en Europe centrale et orientale est évoquée. En janvier 2007, les Etats-Unis officialisent les négociations menées avec la Pologne pour le déploiement de 10 intercepteurs GBI et avec la République tchèque pour celle d'un radar de poursuite en bande X (European Midcourse Radar - EMR).

Ces projets suscitent un vif débat intérieur en Pologne et en République tchèque. Ils ouvrent une crise avec la Russie, qui y voit, à terme, un risque d'affaiblissement de sa capacité de dissuasion24(*). La Russie invoquera l'implantation du 3ème site parmi les arguments justifiant sa décision de suspendre unilatéralement sa participation au traité sur les Forces conventionnelles en Europe (FCE) à compter de décembre 2007.

Au sein de l'OTAN, le débat rebondit dans la mesure où le 3ème site couvrirait de facto, et sans que les pays européens l'aient demandé, une large partie du territoire continental de l'Alliance. Toutefois, selon les précisions fournies par les responsables américains, la zone la plus méridionale de l'Alliance resterait hors du champ d'action des intercepteurs. La Turquie, la Grèce, une partie du territoire de la Roumanie et de la Bulgarie ne pourraient pas être protégés par le système américain.

Côté européen, le 3ème site provoque deux types de réactions.

A l'instar de l'Allemagne, plusieurs alliés estiment que les projets américains auraient mérité d'être instruits dans le cadre de l'OTAN, plutôt qu'avancés au travers de démarches bilatérales, dans la mesure où ils participent également à la protection d'une partie de l'Europe et concernent les relations de celle-ci avec la Russie.

Les pays du sud-est de l'Europe ont pour leur part relevé que le 3ème site ne serait pas en mesure d'assurer la protection de tout ou partie de leur territoire et y ont vu une entorse au principe d'indivisibilité de la sécurité collective de l'Alliance.

Apparaît alors l'idée, suggérée par les Etats-Unis, de garantir un niveau de protection identique sur l'ensemble du territoire allié, en renforçant le programme de défense antimissile de théâtre de l'OTAN (ALTBMD). Dans le cadre de ce programme, des moyens permanents, terrestres ou navals, pourraient être installés sur le flanc sud de l'Alliance pour compléter la couverture assurée par le 3ème site américain. Dans l'esprit des pays intéressés, ces systèmes seraient acquis par l'OTAN.

Lors du sommet de Bucarest, le 3 avril 2008, les chefs d'Etat et de gouvernement de l'OTAN reconnaissent « la contribution substantielle que le projet d'implantation en Europe de moyens de défense antimissile des États-Unis apporte à la protection des Alliés contre les missiles balistiques à longue portée ». Ils disent analyser « les moyens d'associer cette capacité aux efforts en cours à l'OTAN en matière de défense antimissile de manière à ce qu'elle puisse être intégrée dans toute architecture future de défense antimissile à l'échelle de l'OTAN ».

Se référant au principe de l'indivisibilité de la sécurité des Alliés, ils chargent le Conseil de l'Atlantique-Nord « de définir des options pour une architecture globale de défense antimissile visant à étendre la couverture au territoire et à la population de tous les pays de l'Alliance non couverts par le système des Etats-Unis ».

Sur cette base, cinq options destinées à préparer une éventuelle décision politique sont élaborées, avec des degrés croissants d'implication de l'OTAN :

- option zéro : déploiement pur et simple du système américain en Europe sans aucune connexion avec l'OTAN ;

- option 1 : connexion du système de commandement et de contrôle de l'OTAN et des capacités de défense de théâtre de l'OTAN au système de commandement et de contrôle américain ;

- option 2 : couplage au système américain avec des radars et des moyens mobiles d'interception endo-atmosphériques ;

- option 3 : couplage au système américain avec des radars et des moyens mobiles et fixes d'interception couvrant la couche haut-endo-atmosphérique ;

- option 4 : couplage au système américain avec des radars et des moyens mobiles et fixes d'interception allant jusqu'au niveau exo-atmosphérique.

Le sommet de Strasbourg-Kehl, le 4 avril 2009, voit la participation de Barack Obama, deux mois après son entrée en fonction. Le projet de 3ème site est alors en cours de réexamen, l'administration souhaitant réévaluer sa fiabilité et son coût, mais également améliorer les relations avec la Russie.

Les chefs d'Etat et de gouvernement concluent à la nécessité de travaux supplémentaires sur les options qui leur ont été présentées, tout en soulignant l'importance des éléments d'architecture que les Etats-Unis pourraient apporter. Ils estiment nécessaire d'établir des priorités dans le traitement des menaces liées aux missiles, en fonction notamment du degré d'imminence de la menace et du niveau de risque acceptable. Ils chargent le Conseil de l'Atlantique-Nord d'entreprendre les travaux sur les aspects militaires, techniques et de politique générale d'une éventuelle extension du programme ALTBMD à la défense antimissile des territoires.

On voit à travers ce rappel historique comment l'avancement du programme américain de Missile Defense a conduit l'OTAN à se poser de plus en plus clairement la question de son implication dans la défense antimissile des territoires, d'une réévaluation des développements engagés en matière de défense antimissile de théâtre (programme ALTBMD), et d'éventuelles contributions complémentaires articulées au programme américain.

La profonde révision des projets américains effectuée par l'administration Obama va lever les derniers obstacles à la décision de développer une capacité de défense antimissile des territoires pour l'OTAN.


* 24 Les Etats-Unis rétorqueront que le 3ème site n'est pas dirigé contre la Russie. Ils souligneront que le nombre d'intercepteurs prévus en Pologne, limité à dix, est sans rapport avec la capacité des forces stratégiques russes et qu'en tout état de cause, ces intercepteurs ne pourraient être utilisés contre des missiles russes lancés vers les Etats-Unis qu'en « poursuite arrière », ce qui rendrait en pratique l'interception impossible. Ils préciseront également que le radar en bande X prévu en République tchèque serait orienté vers le sud et dédié à des fonctions de poursuite, et non de surveillance, dans la mesure où il ne serait pas activé en permanence, mais uniquement sur désignation de capteurs spatiaux en cas de détection d'un lancement de missile.