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Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014

9 juillet 2014 : Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014 ( rapport d'information )

3. Table ronde 1 - Le temps des conflits : présence des outre-mer dans les deux conflits mondiaux

3.1. MME SABINE ANDRIVON-MILTON, HISTORIENNE, ENSEIGNANTE LES ANTILLAIS ET GUYANAIS DANS LE PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

En 1914, la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane sont des colonies françaises faisant partie des « vieilles colonies ». Malgré la distance, ces colonies sont très liées à la métropole. L'annonce de l'entrée en guerre de la France déclenche, selon les journaux, des mouvements spontanés dans les villes. À Fort-de-France des vidés improvisés déambulent dans les rues aux cris de « mort aux Boches, l'Allemagne crèvera, la France vaincra »1(*)...

La mobilisation est décrétée dans ces colonies, ordonnant aux mobilisés de se mettre à la disposition de l'autorité militaire. Cependant, il ne s'agit pas d'une mobilisation générale car étaient seulement appelés les hommes de la réserve de l'armée active (appelés ou engagés des classes 1901 à 1911 inclus) et tous les officiers et sous-officiers en activité de service, en permission ou en congé. En résumé, seuls les Européens sont mobilisés.

Cette situation avait créé de la déception et le mécontentement de la part des originaires des colonies qui étaient déjà prêts à partir. En Guyane, une pétition est signée le 7 août 1914 par 200 hommes qui « sont prêts à mourir à la défense de la Patrie et ne demandent qu'à partir ». Ils supplient le gouverneur de transmettre au ministre des colonies, par câble, l'intention qui les anime.

Les citoyens français originaires des quatre vieilles colonies domiciliés en France sont recrutés dans leurs localités et intègrent les régiments métropolitains.

Ceux qui n'étaient pas mobilisables et désiraient partir pouvaient souscrire un engagement dans un corps stationné en métropole, mais pour se rendre en France ils devaient payer leur voyage. Cette clause jugée inadmissible fut longuement contestée par la classe politique. Celle-ci s'était battue pour que la conscription soit appliquée dans les colonies dans leur quête d'assimilation avec la métropole. Ils avaient milité pour que les originaires d'outre-mer paient l'impôt du sang et soient considérés comme des Français à part entière.

Pourquoi n'a-t-on pas mobilisé les Antillais et les Guyanais en août 1914 ?

- La guerre devait être courte et il aurait été pour l'heure dispendieux d'acheminer des hommes issus de ces colonies vers la métropole ;

- La conscription dans ces colonies datait de 1913 et les résultats n'étaient pas concluants. En effet, les premiers conscrits des classes 1912 et 1913 ont quitté les colonies en octobre 1913 et il y eut de nombreux réformés pour maladies. De plus, leur valeur militaire n'avait pas satisfait les autorités militaires.

Mais la guerre s'éternise et les pertes en hommes sont importantes. La présence de renforts s'avère indispensable. La France fait appel aux originaires d'outre-mer et, le 28 mars 1915, les gouverneurs doivent procéder au recensement des Antillo-Guyanais. Mais les hommes sur place n'ont pas fait de service militaire et ne savent pas manier des armes. Afin de les préparer, le ministre de la guerre avait envoyé dans la colonie des hommes expérimentés qui devaient leur enseigner, à la hâte, le maniement des armes, la discipline, les manoeuvres. Les soldats étaient soumis à un entraînement intensif avant leur départ.

Qui sont les hommes qui partent ?

Tous les hommes des classes 1889 à 1916 étaient recensés. En 1915, il s'agit des hommes ayant entre 19 et 46 ans. Mais l'appel sous les drapeaux commençait d'abord par les plus jeunes.

Aux Antilles, les descendants hindous ne sont pas mobilisés car ils ne sont pas citoyens français. En Guyane, les étrangers (Chinois, Libanais, Hindous), les Bushinengués, les Amérindiens et les bagnards ne sont pas concernés par la mobilisation.

Le nombre d'hommes originaires des Antilles et de la Guyane était moins élevé que celui escompté. En effet, le taux élevé d'exemptés et de réformés montre le mauvais état sanitaire des colonies à cette époque car les hommes sont nombreux à souffrir de constitution physique insuffisante et de maladies diverses liées à la sous-nutrition.

Les chiffres varient selon les sources mais on estime que :

Désignation des colonies

Effectifs venus en Europe

Guyane

1 610 dont 510 Antillais

Martinique

8 788

Guadeloupe

6 345

TOTAL

16 743

Ces chiffres ne tiennent pas compte des hommes qui étaient déjà en Europe au début de la guerre.

Les hommes politiques martiniquais, bien que mécontents du faible nombre d'hommes obtenus, étaient fiers de faire remarquer que la Martinique avait été la colonie la plus « généreuse ».

Qui ne part pas ?

Ceux qui ont été réformés pour maladie ou d'autres motifs, ceux qui ont obtenu des sursis d'appel, ceux qui ont fui dans les îles voisines, ceux qui sont pères de famille nombreuse. À ce propos, on a assisté à une augmentation du nombre des reconnaissances car les pères de famille étaient mobilisés après tous les autres.

C'est en Martinique que les soldats antillais et guyanais et quelques hommes originaires de Saint-Thomas se retrouvaient pour emprunter le bateau qui les emmena en Europe. Les premiers grands départs eurent lieu en mars 1915 et s'effectuèrent avec faste : discours, passage en revue, foule, mais par la suite, ils s'effectuèrent dans la discrétion.

La traversée dure 12 jours et ils arrivent dans les ports de Bordeaux, Nantes et Saint-Nazaire, puis sont casernés dans les dépôts d'infanterie coloniale du sud de la France afin de parfaire leur instruction militaire. D'abord intégrés dans les troupes coloniales (bataillons de tirailleurs et régiments d'infanterie coloniale), ces soldats sont versés dans les troupes métropolitaines et en Afrique du Nord.

Ils sont en grande majorité reversés dans l'infanterie, car ils n'ont pas l'instruction suffisante pour intégrer les corps techniques. Toutefois, on retrouve quelques Antillo-Guyanais dans l'artillerie, le génie et l'aviation.

À leur arrivée en 1915, une grande partie des originaires des colonies sont dirigés dans l'armée d'Orient, aux Dardanelles, car les autorités militaires estimaient que cette région serait moins difficile pour eux que les régions de l'Est. Mais là, ils furent nombreux à succomber à cause des maladies (dysenterie, paludisme) et du froid (pieds gelés qui nécessitent parfois l'amputation) et des combats épouvantables. Le 22 mai 1915, au combat de la Redoute Bouchet, à Gallipoli, 49 Martiniquais meurent sans compter ceux qui sont décédés des suites de leurs blessures.

Les Dardanelles sont restées dans la mémoire collective des Antillo-Guyanais comme un traumatisme, car la vie y est dure à cause du manque d'eau et de ravitaillement, de la chaleur étouffante en été, du froid glacial, des permissions inexistantes. Pendant l'hiver, ils sont envoyés sur l'île de Mytilène.

Après le retrait des troupes en Orient, les soldats antillo-guyanais sont dirigés vers Salonique où les conditions de vie sont encore plus difficiles. Ceux qui ne faisaient pas partie de l'armée d'Orient étaient engagés sur le front de l'Est. Là, ils prirent part à toutes les batailles : Verdun, Chemin des Dames, Champagne...

Pendant l'hiver, les soldats des colonies sont retirés du front de l'Est et envoyés dans les camps du Midi, sur la Côte d'Azur, plus particulièrement à Fréjus-Saint-Raphaël ou le nord de l'Afrique car ils supportaient mal le froid et tombaient malades.

En dépit des apparences physiques souvent bonnes d'un assez grand nombre d'hommes, les contingents créoles présentaient, dans leur généralité, une très médiocre résistance à toutes les maladies et en particulier aux variations de température, au froid, aux fatigues inhérentes à l'entraînement militaire. Ils étaient très réceptifs à l'égard de la plupart des maladies contagieuses. Même en étant mis dans les conditions favorables au point de vue du logement, de la nourriture, de l'entraînement, ces contingents présentaient une morbidité extraordinairement plus élevée que celles des troupes européennes stationnées dans les mêmes garnisons.2(*)

Un rapport sanitaire3(*) avait signalé que le contingent le moins résistant était celui de la Guadeloupe, suivi de la Martinique, la Guyane, La Réunion et la Nouvelle-Calédonie.

Pourtant, le ministre de la guerre avait attiré l'attention des généraux sur les soins à prendre envers les recrues créoles en raison des difficultés qu'elles éprouvaient à s'acclimater. Il leur recommandait de ne les affecter qu'à des dépôts tenant garnison dans des régions offrant un climat égal et tempéré. Ils devaient être logés exclusivement dans les casernes préalablement désinfectées et les mesures d'hygiènes les plus strictes devaient leur être appliquées, notamment en ce qui concernait le couchage. Leur nourriture devait faire l'objet d'une surveillance particulière : il fallait les habituer progressivement à l'alimentation des soldats métropolitains.

Ces mesures prises en faveur des hommes originaires des colonies avaient mécontenté les députés qui estimaient que l'on infantilisait ces soldats en leur accordant des avantages particuliers (privilèges).

Ceux qui étaient inaptes étaient soit renvoyés chez eux soit transformés en ouvriers dans les usines. Les blessés et les convalescents sont envoyés dans les ateliers de dépôts ou les hôpitaux de l'arrière.

Les soldats antillo-guyanais obtenaient des permissions pour se rendre à l'arrière ou dans les foyers coloniaux. Mais il leur faudra attendre 1917 pour rentrer en permission dans leur colonie et ce grâce aux interventions répétées des députés.

En septembre 1916, le député guadeloupéen Bérenger demanda au ministre des colonies d'autoriser les soldats des colonies qui étaient en France depuis plus de deux ans à revenir au pays comme le faisaient les soldats métropolitains, les Algériens, les Sénégalais et les Corses.

Il souligna : « Il faudrait par mesure d'équité que les Antillais rentrent chez eux au lieu de les envoyer en Algérie ou en Tunisie pendant l'hiver. Les soldats antillais doivent avoir la joie de retrouver leur famille, ils souffrent moralement de ne pas voir leur famille et physiquement à cause du froid ».4(*)

Les parlementaires antillo-guyanais recevaient régulièrement des courriers des soldats qui leur faisaient part des discriminations, des sévices et des brimades que leur faisaient subir les gradés et ils étaient montés à la Tribune pour dénoncer cette situation.

Les autorités militaires se plaignaient des originaires des colonies qu'ils qualifiaient d'hommes indolents, paresseux et indisciplinés. Toutefois ils furent nombreux à obtenir des citations et à se distinguer. L'histoire retiendra les noms de Mortenol pour la Guadeloupe, de Jean-Marie Guibert et Pierre Réjon, deux aviateurs martiniquais, du lieutenant Léon Becker de la Guyane...

Ils furent nombreux à ne pas revenir.

Le nombre de morts est de :

 

Nombre d'hommes partis à la guerre

Nombre de morts

Martinique

8 788

1 680

Guadeloupe

6 345

1 137

(mémoire des hommes)

Guyane

1 610

275

TOTAL

16 743

3 092

Beaucoup de soldats sont tués à l'ennemi, mais beaucoup sont emportés par les maladies (surtout pulmonaire). En Guyane, Virginie Brunelot signale que 47% des soldats sont morts de maladies.

La plupart des soldats sont enterrés dans les nécropoles nationales ou les cimetières militaires. Seules quelques familles (les fortunées) ont rapatrié les corps.

Les retours s'effectuent de février à novembre 1919. Certains restent en France pour travailler, d'autres se marient. Ceux qui retournent sont considérés au début comme des héros (on leur cède le passage), mais ils sont amers car rien n'est fait spécialement pour eux. Certains tombent dans la misère, sont sans ressources et sans moyens de subsistance. Les associations d'anciens combattants se mettent en place. Les monuments sont érigés dans les communes, les noms de rues et les stèles rendent hommage à ces hommes. Peu de soldats racontent leurs aventures et préfèrent ne pas en parler pour ne pas raviver les horreurs de la guerre. Leur déception ne va pas atténuer le patriotisme de la population masculine perceptible à travers les actions des dissidents de la Seconde Guerre mondiale.


* 1 Jérôme Duhamel, La Grande Guerre, Mémorial Martiniquais, tome III, Société des Éditions du Mémorial, Nouvelle-Calédonie, 1978, p364.

* 2 Contingent créole. Personnel et effectif. 7N1992. le 18 octobre 1915. S.H.A.T.

* 3 Contingent créole. Personnel et effectif. 7N1992, situation du 15 au 31 juillet 1915. S.H.A.T.

* 4 Lettre publiée dans L'Union sociale, le 20 septembre 1916.