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Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014

9 juillet 2014 : Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014 ( rapport d'information )

3.2. M. ÉRIC DEROO, HISTORIEN, CHERCHEUR ASSOCIÉ (UMR 7268 ADES, AMU-CNRS-EFS), DOCUMENTARISTE LES TROUPES COLONIALES EN EUROPE

Les troupes indigènes dans l'armée française

De tous temps, les conquêtes militaires s'appuient sur des forces recrutées localement. Les pertes dues aux pathologies tropicales, la méconnaissance du pays, l'absence de moyens et de volontaires européens conduisent toutes les grandes nations coloniales à créer des unités indigènes constituées de soldats de métier, de conscrits ou de supplétifs. Au XIXe siècle, l'occupation de l'Afrique du Nord puis celle de l'Afrique noire, de Madagascar, de la péninsule indochinoise ou d'îles du Pacifique entraîne la mise sur pied de nombreuses formations spécifiques : l'armée d'Afrique au Maghreb et l'armée coloniale partout ailleurs. Au cours de la campagne d'Égypte en 1798-1799, Bonaparte émet l'idée de recruter 30 000 auxiliaires musulmans. Il constitue un régiment de Dromadaires et gardera des Mamelouks au sein de la Garde impériale.

L'armée d'Afrique

En 1830, lors de la conquête de l'Algérie, le maréchal de Bourmont recrute 500 hommes dans la tribu des Zouaoua, qui fournissait régulièrement des contingents militaires auxiliaires au bey d'Alger, représentant du pouvoir ottoman. Cette première troupe d'infanterie est dénommée zouaves. Bientôt des cavaliers musulmans forment les premiers régiments de Chasseurs d'Afrique. Peu à peu, les Zouaves et Chasseurs d'Afrique intégrant dans leurs rangs des volontaires européens, les indigènes cessent d'en constituer l'essentiel du recrutement. En 1841 sont créés des escadrons de spahis (cavaliers) et trois bataillons de tirailleurs, surnommés Turcos car certains ont servi dans les garnisons turques de la Régence. Ces formations participent à la conquête de l'Algérie.

En 1854, Napoléon III engage les tirailleurs dans l'expédition de Crimée et, en octobre 1855, sont créés trois régiments de tirailleurs algériens. En 1859, ils participent à la campagne d'Italie. Chaque année, un bataillon de tirailleurs est détaché à Paris pour servir dans la prestigieuse Garde Impériale et un escadron de spahis est affecté à l'escorte des souverains. Cette présence de l'Armée d'Afrique en métropole durera plus de cent ans.

Sénégal, Cochinchine, Mexique, Chine : l'Armée d'Afrique est de toutes les campagnes du Second Empire. Elle prend part également à la guerre contre la Prusse. Elle participe aux campagnes du Tonkin et de Madagascar. Sur le continent africain, l'occupation du Sahara mobilise tirailleurs et spahis, puis les unités spécialisées de méharistes mises sur pied par Laperrine. En 1882 la France impose un protectorat à la Tunisie et l'on crée des unités tunisiennes. À partir de 1907, et jusqu'au milieu des années 1930, c'est au Maroc que tirailleurs et spahis combattent les résistances. Des unités de goumiers, de fantassins et de cavaliers marocains sont également recrutées. À la veille de la Grande Guerre, tirailleurs, spahis et goumiers indigènes côtoient les unités composées de métropolitains de l'armée d'Afrique, légion étrangère, zouaves, chasseurs d'Afrique, infanterie légère d'Afrique et Sahariens, et celles de l'armée coloniale qui regroupent, elles, Européens, Antillais, Guyanais, Réunionnais, Pondichériens, Calédoniens, Tahitiens, Africains, Malgaches, Comoriens et Indochinois.

L'armée coloniale

La Force noire

Dès les premiers comptoirs commerciaux européens implantés sur les côtes africaines au XVIe siècle, les marins recrutent des auxiliaires, notamment à Gorée et Saint-Louis du Sénégal. La marine crée en 1765 le corps des laptots (mousse). De multiples tentatives sont encore faites pour organiser une troupe noire et la marine recrute même des contingents à destination des Antilles, de Madagascar en 1827 ou de Cayenne en 1831. Avant l'abolition de l'esclavage en 1848, on recourt même au rachat d'esclaves, libérés en échange d'un engagement comme soldat. L'expérience réussie de la création des spahis sénégalais en 1845 conduit le capitaine du génie Louis Faidherbe à constituer un bataillon, officialisé le 21 juillet 1857 par l'empereur Napoléon III sous le nom de « tirailleurs sénégalais ». Conquérant des zones de plus en plus vastes à partir des anciens comptoirs, les expéditions militaires se succèdent et les tirailleurs y occupent une place prépondérante. Le 1er régiment de tirailleurs sénégalais est constitué en 1884, suivi de nombreux autres, gabonais, haoussa, soudanais, congolais, tchadiens qui, par souci d'uniformité, gardent l'appellation de « sénégalais ». En 1910, le lieutenant-colonel Mangin publie La Force noire et propose de mobiliser jusqu'à 120 000 hommes. Au Maroc combattent cinq bataillons de Sénégalais.

À la suite d'une compagnie sakalave créée en 1885 sont mis sur pied quatre régiments de tirailleurs malgaches. Dès 1869, une compagnie de recrutement comorien stationne à Nosy Be. Servant au sein de diverses formations, les Comoriens participent comme les Sénégalais aux opérations de Madagascar puis sont intégrés aux bataillons de tirailleurs malgaches et plus tard au bataillon somali. À la veille de la guerre, les troupes noires africaines comptent trente-cinq bataillons, soit 30 000 hommes.

Les Indochinois

À partir de 1856, des unités indigènes sont formées dans les colonies ou protectorats du Vietnam, Cambodge et Laos. En 1879 est créé le 1er régiment de tirailleurs annamites, puis de 1883 à 1886, quatre régiments de tirailleurs tonkinois, ainsi que des unités de chasseurs à cheval, de chasseurs cambodgiens et laotiens, de tirailleurs chinois et de frontières, qui inspirent au général Pennequin l'idée d'une « Force jaune ». L'Indochine compte à la veille de la Grande Guerre près de 15 000 militaires, 12 500 gardes indochinois et 24 000 réservistes.

Le défilé du 14 juillet qui se déroule traditionnellement à Longchamp voit en 1913 s'affirmer le rôle des troupes issues de l'Empire. Les unités de tirailleurs annamites, malgaches ou algériens reçoivent leur drapeau et l'emblème du 1er régiment de tirailleurs sénégalais est décoré de la Légion d'honneur des mains du président Poincaré.

La Grande Guerre 1914-1918

Dès le début des opérations, aux mois d'août et septembre 1914, dix bataillons de sénégalais sont acheminés en France, soit 8 000 combattants, engagés de la Picardie à Ypres et Dixmude. À l'hiver, les Sénégalais sont retirés du front et cantonnés dans le Midi pour l'hivernage. Ils participent également aux opérations au Togo et au Cameroun. Fin 1914, l'hécatombe est telle pour l'armée française - près de 500 000 tués, blessés et prisonniers - que de nouvelles recrues sont réclamées à l'Afrique. Les recrutements forcés et l'économie de guerre imposée aux populations entraînent d'importantes révoltes dans plusieurs régions d'Afrique occidentale. Plus de 130 000 Africains participent à la guerre en Europe et dans les Balkans au sein de 137 bataillons et perdent 25 000 tués et 36 000 blessés. 34 000 combattants malgaches et comoriens servent au sein de vingt bataillons de tirailleurs malgaches et de vingt et un bataillons d'étape et dans l'artillerie lourde. 2 300 Malgaches meurent pour la France au cours du conflit. Plus de 5 000 Malgaches sont également levés comme travailleurs. Quant au bataillon somali, il est rattaché au régiment d'infanterie coloniale du Maroc. Sur 2 000 tirailleurs venus combattre en Europe, 517 sont morts et plus de 1 000 blessés. Les mille combattants du bataillon du Pacifique perdent plus de 200 hommes. 43 000 combattants indochinois servent en Europe et sur le front d'Orient, dont 4 800 au sein de quatre bataillons combattants et 24 000 dans 15 bataillons d'étape (5 000 conducteurs, 9 000 infirmiers, 5 000 ouvriers). 49 000 Indochinois recrutés comme travailleurs indigènes viennent également en France. Plus d'un millier sont morts.

En août 1914, 25 000 tirailleurs maghrébins, pour la plupart engagés, sont acheminés vers les frontières du Nord-Est. La « guerre totale » oblige rapidement à recourir à la conscription, puis fréquemment au recrutement forcé qui entraîne de nombreuses révoltes en Algérie. Au total, de 1914 à 1918, 175 000 Algériens, 62 000 Tunisiens et près de 37 000 Marocains combattent sur tous les fronts de France et sur le front d'Orient. 140 000 Maghrébins participent à l'effort de guerre dans l'industrie ou l'agriculture. À la fin de la guerre, les unités de tirailleurs maghrébins figurent parmi les plus décorées de l'armée française. Leurs pertes s'élèvent à 25 000 tués pour les Algériens, 9 800 pour les Tunisiens et 12 000 pour les Marocains, sans oublier des dizaines de milliers de grands blessés et d'invalides.

L'entre-deux-guerres

Sous mandat de la Société des Nations, troupes coloniales et unités de l'armée d'Afrique mènent des opérations au Levant. 300 officiers et 9 000 hommes de troupe de l'Armée d'Afrique y laissent la vie. Des unités de recrutement libanais, druze, alaouite ou tcherkesse et celles de la coloniale y combattent également. Près de 150 000 hommes - dont dix-huit régiments de tirailleurs nord-africains et dix bataillons sénégalais - sont engagés pour pacifier le Maroc jusqu'en 1934. En 1930, de grandes fêtes marquent le centenaire de l'Algérie. L'empire colonial semble à son apogée lors de l'Exposition coloniale internationale de 1931. Plusieurs régiments de l'Armée d'Afrique et des troupes coloniales sont alors en garnison dans nombre de villes en métropole.

La Seconde Guerre mondiale

La mobilisation de l'armée en Afrique permet de disposer de sept divisions d'infanterie nord-africaines, une division marocaine, quatre divisions d'infanterie d'Afrique, trois brigades de spahis, soit 200 000 soldats maghrébins mobilisés, dont près de 80 000 sur le sol métropolitain tandis que huit divisions d'infanterie coloniale montent en ligne. On estime à 5 400 le nombre des Maghrébins tués. 65 000 prennent le chemin de la captivité. 63 000 Africains, 14 000 Malgaches et 15 000 Indochinois servent dans les formations indigènes de la coloniale : 4 500 sont tués, 25 000 blessés et disparus, 50 000 prisonniers (dont 28 000 Africains, 12 000 Indochinois et 9 000 Malgaches) sur environ 105 000 coloniaux engagés dans les combats. Des centaines de prisonniers s'évaderont par la suite pour rejoindre les maquis de l'Oisans, du Vercors, de Bretagne...

En Afrique du Nord, les généraux Weygand, puis Juin, préparent la reprise des combats en dissimulant troupes et matériels. 20 000 goumiers sont militarisés. Pendant ce temps, les tirailleurs africains du général Leclerc s'emparent de Koufra tandis que ceux des brigades françaises libres, avec les légionnaires de la 13e demi-brigade de légion étrangère (DBLE) et les tirailleurs nord-africains que rejoindront les tirailleurs du Pacifique, livrent bataille en Érythrée, subissent les combats fratricides au Levant, avant de s'illustrer à Bir Hakeim et El Alamein.

Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du Nord. En 1943, l'armée d'Afrique reprend en Tunisie le combat interrompu en 1940. Il coûte 17 000 tués, blessés et disparus. En septembre 1943, le 1er régiment de tirailleurs marocains et le 2e groupement de tabors marocains libèrent la Corse. Le réarmement décidé à Anfa permet la constitution de trois divisions blindées et de cinq divisions d'infanterie, dont trois de l'armée d'Afrique et deux des troupes coloniales : la 2e division d'infanterie marocaine (DIM), la 3e division d'infanterie algérienne (DIA), la 4e division marocaine de montagne (DMM), la 1re division française libre (DFL) et la 9e division d'infanterie coloniale (DIC). La fusion des Forces françaises libres et de l'armée d'Afrique est réalisée au sein de la France combattante. La mobilisation générale permet de fournir 118 000 Européens et 160 000 musulmans rappelés qui s'ajoutent aux 224 000 hommes déjà sous les armes. Placé sous les ordres du général Juin, le corps expéditionnaire français en Italie se compose en 1943 des 2e DIM et 3e DIA qui montent en ligne au nord de Cassino. Au printemps 1944, la 4e DMM et la 1re DFL les rejoignent. Elles donnent l'assaut au Garigliano et entrent à Rome le 6 juin. La 9e DIC libère l'île d'Elbe. Le succès est chèrement payé : 15 % des 200 000 hommes engagés sont tués. Les pertes atteignent 80 % de l'effectif pour les compagnies d'infanterie.

Les grandes unités retirées d'Italie et de Corse ainsi que les 1re et 5e divisions blindées venues d'Afrique du Nord forment l'armée B du général de Lattre de Tassigny qui compte 260 000 militaires, dont la moitié issus de l'Empire. Tandis que coloniaux, spahis marocains et artilleurs nord-africains de la 2e DB s'illustrent de la Normandie à Paris, les premières unités débarquent en Provence le 15 août 1944, de Sainte-Maxime à Cavalaire. Toulon, où le 6e RTS perd 587 tirailleurs tués, disparus et blessés, et Marseille sont libérés. Puis c'est Lyon et Dijon. Le 12 septembre, les unités venues de Normandie et celles de Provence se rejoignent. À l'automne, les tirailleurs africains de la 9e DIC et de la 1re DFL sont relevés par les jeunes des maquis lors du « blanchiment » des unités. Belfort est atteint le 20 novembre. Strasbourg et Mulhouse sont libérées. Début février 1945, les Français entrent dans Colmar. À la mi-mars, la ligne Siegfried est percée et le Rhin franchi de vive force. C'est en Autriche que l'armistice arrête la progression. La victoire est acquise. Les pertes sont élevées : plus de 13 000 tués dont les deux tiers de musulmans. 210 des 3 634 jeunes aspirants formés à Cherchell entre 1942 et 1945 sont tombés. Comme en 1918 et 1919, les unités indigènes participent aux cérémonies de la Libération en 1944, puis de la Victoire en 1945.

La décolonisation

De 1946 à 1954, plus de 120 000 tirailleurs, artilleurs, sapeurs ou cavaliers algériens, marocains et tunisiens, et plus de 60 000 tirailleurs africains ou malgaches combattent sur la terre indochinoise. Neuf des treize bataillons d'infanterie de la garnison de Diên Biên Phu sont composés de tirailleurs et de légionnaires. Le coût de cette guerre est particulièrement élevé : 23 000 morts dont 11 000 Français, 7 500 légionnaires et 4 500 Nord-Africains et Africains ; 10 000 disparus, 16 500 prisonniers. Sur les 6 000 Nord-Africains et Africains prisonniers, 2 300 sont non rendus. En 1954, plus de 66 000 Vietnamiens, Cambodgiens et Laotiens servent au sein des unités du corps expéditionnaire ainsi que 44 000 supplétifs. 45 000 sont tués et 57 000 blessés.

L'indépendance du Maroc, le 2 mars 1956, entraîne la dissolution des unités marocaines. Celles en garnison en France ou en Allemagne disparaissent entre 1955 et 1965. La Tunisie devient indépendante le 20 mars 1956. Le retrait des troupes françaises est terminé en 1958, tandis que les régiments de tirailleurs tunisiens perdent leur qualificatif régional et sont envoyés en Algérie. En 1954, débute la guerre d'Algérie qui s'achève en 1962 par son indépendance. En 1961, on compte en Algérie 26 000 Algériens engagés, 39 000 appelés et plus de 150 000 supplétifs locaux, tandis que 1 500 engagés et 21 400 appelés algériens cantonnent en Allemagne occupée. Huit régiments de tirailleurs africains, un groupe saharien, des unités d'artillerie et des services, soit plus de 15 000 hommes, servent également en Algérie. Leurs dernières unités sont dissoutes en 1964.