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Union européenne/Russie : les sanctions et après ?

4 juin 2015 : Union européenne/Russie : les sanctions et après ? ( rapport d'information )

IV. LES CONSÉQUENCES DES SANCTIONS

Il est délicat de mesurer l'impact des sanctions sur la situation économique de la Russie, et plus encore sur les décisions politiques du Kremlin. D'aucuns prétendent que les sanctions sont sans effets véritables, voire qu'elles seraient contre-productives, empêchant l'émergence d'une solution alternative dans l'Est de l'Ukraine ou même favorisant une « fuite en avant » des autorités russes. Toutefois, pour Alexeï Navalny, l'un des principaux opposants au président Poutine, sans ces sanctions, « l'armée russe serait à Odessa »17(*).

A. LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES : DE RÉELLES DIFFICULTÉS ÉCONOMIQUES AGGRAVÉES PAR LES SANCTIONS

Les conséquences les plus immédiates des sanctions, celles qui sont les plus visibles et qui étaient aussi recherchées par les institutions européennes, sont d'ordre économique.

Les années 2000 ont été marquées en Russie par une croissance économique soutenue, avec une augmentation annuelle moyenne du produit intérieur brut (PIB) de 7 %. La crise financière mondiale qui a éclaté en 2008 a eu des répercussions importantes, le PIB chutant de 7,8 % en 2009, avant de se redresser l'année suivante, à 4,5 %. L'évolution de la richesse nationale traduit toutefois un ralentissement structurel : 4,3 % en 2011, 3,4 % en 2012 et 1,3 % en 2013.

Cette année-là marque le début de la crise économique sérieuse qui touche la Russie depuis lors. Certains analystes18(*) notaient ainsi « un essoufflement tendanciel » lié à l'épuisement des ressorts principaux de la croissance, ceci dès avant le conflit en Ukraine et les sanctions européennes.

En effet, la situation économique en Russie s'est nettement dégradée en raison de la forte baisse à la fois du cours du pétrole, alors que les exportations d'hydrocarbures et de produits dérivés représentaient la moitié des recettes de l'État et plus de 71 % des exportations du pays, et de la valeur du rouble, la monnaie russe ayant perdu 41 % de sa valeur face au dollar et 34 % face à l'euro en 2014 - plus de 20 % de sa valeur dans la seule après-midi du 16 décembre 2014. L'économie russe connaît ainsi une forte variabilité et sa conjoncture reste très dépendante de facteurs externes.

Cette volatilité est accentuée par des facteurs structurels, en particulier la difficulté à élever de manière durable les niveaux de productivité, ce qui serait nécessaire pour réduire la dépendance de l'économie russe aux recettes d'exportations d'hydrocarbures. En outre, la structure des échanges commerciaux russes fait que l'affaiblissement de la monnaie ne favorise pas les exportations de biens de consommation, que la Russie produit peu. De même, la dévaluation du rouble accentue le poids de la dette dans un contexte marqué par l'importance des emprunts étrangers dans le bilan des banques russes.

C'est dans ce contexte de ralentissement structurel qu'est intervenu le conflit en Ukraine ayant suscité les sanctions européennes, alors même que l'Union européenne et la Russie sont d'importants partenaires commerciaux.

Les relations économiques entre l'Union européenne et la Russie

L'Union européenne et la Russie entretiennent des relations économiques nourries. Ainsi, en 2013, l'Union était le premier partenaire commercial de la Russie, à la fois son premier client, représentant 51,8 % des exportations russes, et son premier fournisseur, avec 43,6 % des importations russes. La Russie représentait alors 9,5 % du commerce extérieur de l'Union, étant son troisième partenaire commercial, avec un volume d'échanges de 325,9 milliards d'euros, contre 108,6 milliards d'euros en 2003, soit un triplement en dix ans.

La même année, les exportations de l'Union européenne vers la Russie s'élevaient à 119,8 milliards d'euros, soit 6,9 % de ses exportations, ce qui faisait de ce pays la quatrième destination commerciale de l'Union. Ces chiffres sont en progression de 16,2 % par an sur la période 2009-2013. Les principaux postes d'exportations étaient les machines-outils (31,6 %), les équipements de transport (16,2 %), les produits chimiques (13,2 %), les produits plastiques (4,9 %) et les métaux (4,8 %).

Les importations européennes en provenance de Russie s'établissaient à 206,1 milliards d'euros, soit 12,3 % des importations de l'Union européenne, ce qui faisait de ce pays la deuxième provenance. Ces chiffres sont en progression annuelle de 14,6 % sur la période 2009-2013. Les principaux postes d'importations étaient les produits minéraux (78,2 %), les métaux (4 %), les produits chimiques (2,9 %) et les métaux précieux (1,6 %).

Source : Ministère des affaires étrangères et du développement international

Quelle est la part de responsabilité de ces sanctions dans la situation économique russe ?

En elles-mêmes, l'annexion de la Crimée et l'escalade du conflit dans l'Est de l'Ukraine ont sensiblement détérioré la situation économique en créant un contexte d'incertitude préjudiciable.

Ainsi, le rythme de la fuite des capitaux a été multiplié par quatre au premier trimestre 2014, à 51 milliards de dollars début avril. Au total, les fuites de capitaux ont atteint environ 130 milliards d'euros en 2014, soit plus du double qu'en 2013, et plus encore qu'au plus fort de la crise de 2008. La pénurie de liquidités est réelle et, par conséquent, l'argent est cher. Comme cela a été noté, ce phénomène s'est accompagné d'une crise boursière et d'une chute du cours du rouble.

L'intensification de la crise dans l'Est de l'Ukraine a encore aggravé ces difficultés économiques.

En Russie même, l'effet des sanctions n'est pas contesté. Selon un sondage de décembre 2014, 70 % des Russes étaient convaincus que les sanctions affectent l'économie du pays et 54 % considèrent qu'elles les touchent personnellement. Au même moment, le Premier ministre russe, Dmitri Medvedev, estimait à 90 milliards d'euros le coût des sanctions pour l'Europe sur les années 2014 et 2015, et à des dizaines de milliards de dollars leur impact national. Il arrive que certains produits nationaux soient plus onéreux que les produits importés.

Début février 2015, le ministre espagnol des affaires étrangères a estimé que l'Union européenne avait perdu 21 milliards d'euros en exportations vers la Russie du fait des sanctions. Alors que les responsables américains et européens se plaisent à souligner leur unité pour maintenir les sanctions à l'encontre de la Russie, comme ce fut le cas lors de la rencontre, le 9 mars 2015, à Washington, des présidents Obama et Tusk, il convient de constater que les sanctions n'ont pas les mêmes conséquences économiques de chaque côté de l'Atlantique. Ainsi, en 2014, les répercussions des sanctions ont été nulles sur le commerce russo-américain, mais les relations commerciales de la Russie avec la France ont baissé de 13 % et celles avec Chypre de 85 %.

En particulier, les sanctions économiques (3e phase) prises à partir de septembre 2014 ont accentué les fuites de capitaux et l'effondrement de la monnaie russe, l'impact des sanctions sur l'économie russe s'étant surtout diffusé via les marchés financiers et le système bancaire.

Le secteur bancaire russe, en effet, est très affecté. Ainsi, fin janvier, les autorités ont annoncé un plan de recapitalisation de 1 000 milliards de roubles, soit 13,3 milliards d'euros, qui devrait bénéficier à trente établissements financiers en difficulté. De nombreuses banques n'ont plus accès aux marchés des capitaux en raison des sanctions, alors qu'elles doivent faire face au remboursement de dettes contractées en devises, dans un contexte marqué par une forte dévalorisation du rouble. Par ailleurs, les réserves de la banque centrale russe, évaluées à 338 milliards de dollars, sont pour la première fois depuis 2009 inférieures à 400 milliards en raison de ses interventions répétées pour soutenir le rouble, soit 76 milliards de dollars et 5,4 milliards d'euros en un an, particulièrement fin 2014.

La crise s'accompagne d'une résurgence sensible de l'inflation, à 11,5 %, mais 13 % dans le secteur de l'alimentation19(*), et qui pourrait s'élever jusqu'à 17 % en 2015. Or, les Russes sont particulièrement sensibles aux effets des crises économiques depuis la crise financière et monétaire de 1998, lorsque la valeur du rouble s'était effondrée rapidement, traumatisant durablement la population. Ils ont peu confiance dans leur monnaie et ont une propension assez forte à la consommation. Les mesures de rétorsion prises par la Russie sur les importations alimentaires auraient amplifié ces tendances inflationnistes. La crise économique actuelle en Russie se traduit par une baisse de la consommation, par exemple dans le secteur du luxe20(*), alors que celle-ci est le principal moteur de la croissance. Le pouvoir d'achat diminue au moment où les autorités nationales et locales cherchent à réduire les dépenses publiques et limitent donc l'accès à certains services publics.

Les sanctions ont aussi des conséquences directes dans le secteur de l'énergie, vital pour l'économie russe. Le fonctionnement des gisements dépend fortement des technologies occidentales. Avant le conflit en Ukraine, environ 80 % des puits de pétrole russes étaient entretenus par des sociétés occidentales. Le volume du gaz extrait en Russie a aussi baissé. Certains projets de développement sont à l'arrêt, par exemple l'exploitation du pétrole de schiste en Sibérie et l'extraction de gaz dans l'Arctique, ou encore, faute pour les compagnies russes de disposer des techniques idoines, la prospection géologique et l'extraction sous-marine.

Ces différents éléments défavorables interviennent alors que, depuis plusieurs années, l'Union européenne cherche à réduire sa dépendance énergétique à l'égard de la Russie, bien que celle-ci diffère de façon importante selon les États membres, par exemple en diversifiant ses sources d'approvisionnement ou en développant l'usage du gaz liquéfié. En outre, Gazprom, de son côté, cherche à réorienter une part de ses exportations vers la Chine, mais le projet apparaît peu rentable et, surtout, sans comparaison possible avec le volume de gaz livré à l'Europe. Il est peu probable que le marché chinois représente un marché de substitution pour les hydrocarbures russes.

Au total, en 2015, la Russie serait en récession, de 2,9 % selon la Banque mondiale et de 4,8 % selon la BERD, et probablement aussi en 2016. Le budget serait déficitaire de 3 % du PIB. La croissance de la consommation, qui tire l'économie russe vers le haut depuis des années, s'enraye. En 2015, le PIB de la Russie devrait revenir à son niveau de celui de 2005.

Certes, les autorités russes disposent d'atouts pour compenser les effets des sanctions, les importantes réserves de change de la banque centrale, des fonds de réserve encore disponibles ou un faible endettement public. Il conviendrait toutefois que la situation actuelle ne perdure pas, d'autant plus que l'économie russe a des besoins substantiels en termes de modernisation.


* 17 Entretien accordé au journal Le Monde daté des 18 et 19 janvier 2015.

* 18 Cf. l'article de Julien Vercueil, L'économie russe et les sanctions. Une évaluation des conséquences du conflit ukrainien, Note de l'Observatoire franco-russe, n° 9, novembre 2014.

* 19 En un an, le prix du pain a augmenté de 10 %, celui de la vodka de près de 20 % et celui du poulet de 27 %.

* 20 Le chiffre d'affaires du duty free de l'aéroport de Roissy aurait ainsi diminué de 51 % en quelques mois.