III. Le manifeste des dix pour la parité41 ( * )

Par Michèle Barzach, Frédérique Bredin, Edith Cresson, Hélène Gisserot, Catherine Lalumière, Véronique Neiertz, Monique Pelletier, Yvette Roudy, Catherine Tasca et Simone Veil

Pourquoi des femmes venues d'horizons divers, aux engagements parfois opposés, ont-elles décidé d'unir leurs voix ?

Ayant en commun d'avoir eu ou d'exercer actuellement des responsabilités publiques, nous voulons, alors que se profile le prochain millénaire dans un monde incertain et une France inquiète, lancer cet appel pour l'égalité des chances et des droits entre hommes et femmes. Une égalité enfin effective, au-delà des promesses de circonstance, électorales ou non. Une égalité plus urgente que jamais, non seulement pour les femmes, mais pour notre pays, car plus qu'hier encore la participation des unes va de pair avec l'intérêt national.

Toutes, à un degré ou à un autre, nous avons eu à affronter l'incapacité du système politique français à accepter véritablement les femmes. De l'indifférence condescendante et du mépris à l'hostilité déclarée, nous avons pu mesurer le fossé séparant les principes affichés de la réalité s'exprimant dans le comportement de la classe politique. Oui, décidément, celle-ci a encore du mal à tolérer que les femmes participent avec des responsabilités réelles à la direction des affaires du pays. Inutile de rappeler ici les mésaventures survenues à chacune des signataires de cet appel. Les lecteurs, et davantage les lectrices, les ont en mémoire.

« Ni rire ni pleurer, mais comprendre », disait Spinoza. Alors comprendre pour transformer un état de fait aussi injuste que nuisible.

Pour que les résistances soient aussi fortes contre l'admission des Françaises en politique, c'est qu'il y a là, dans notre histoire et notre culture civiques, quelque chose de plus enraciné qu'un simple préjugé et qui dépasse les bonnes, ou moins bonnes, volontés. D'autant, et c'est là ce qui nous conforte dans notre démarche, que nous avons rencontré des hommes aux plus hautes fonctions qui, conscients de cette situation, scandaleusement inégale, ont voulu, pas simplement pour des motifs d'opportunité, rééquilibrer la représentation du pays. À travers nous, c'était bien évidemment l'ensemble des Françaises qui voyaient leur place et leur rôle ainsi reconnus, en même temps qu'étaient sollicitées leurs compétences, qui, en politique, avaient été très longtemps cantonnées au salon ou à l'alcôve.

Mais il faut bien constater que ce souci d'équité demeure encore le fait du prince, sans que les partis politiques aient relayé cette volonté. Si les femmes sont en effet citoyennes à l'égal des hommes par leur nombre dans l'électorat et le niveau de leur participation aux scrutins, cette parité ne se retrouve pas, loin s'en faut, dans la proportion d'élus. Cinquante ans après l'instauration du droit de vote des femmes en France, seulement 5 % d'entre elles sont sénateurs ou maires, 6 % députés ou conseillers généraux. Le scrutin proportionnel améliore sensiblement la représentation féminine, avec 12 % des conseillers régionaux et 30 % des parlementaires européens.

Parmi 20 grands pays développés d'Europe et d'Amérique du Nord, le nôtre est bon dernier pour la représentation des femmes au Parlement, loin derrière les États scandinaves, l'Allemagne, l'Espagne. Si bien que, dans l'Union européenne, la France est la lanterne rouge pour la proportion de femmes élues.

Ce n'est pas tout. Seuls 6 % des postes «laissés à la discrétion du gouvernement» sont occupés par des femmes: 2,6 % des préfets, 2 % des ambassadeurs, 5,5 % des directeurs d'administration centrale. Sans parler des directions d'entreprises ou d'établissements publics. Cependant, l'accès des femmes aux grands corps de la fonction publique ne cesse de progresser à la sortie de l'ENA.

Si des raisons historiques, comme un droit de vote relativement tardif ou la loi salique, peuvent expliquer une telle situation, c'est ailleurs, selon nous, qu'il convient d'en rechercher les véritables causes. Et en France, au commencement, il y a toujours notre héritage républicain. C'est lui qu'il faut interroger en premier, car là, comme pour d'autres questions posées par la société contemporaine, cet héritage appelle des solutions autant qu'il fait lui-même problème. Qu'on nous entende bien. « Liberté, Égalité, Fraternité », la devise républicaine, essence de notre pacte national, aurait plutôt pour nous, dans tous ses termes, un goût de pas assez. Il s'agit uniquement de repérer l'origine de cette résistance typiquement française à intégrer les femmes dans le système de représentation et d'action politiques, et plus généralement de sélection des «élites». C'est essentiel pour notre devenir, car par son rôle, qui demeure grand, l'État est à la fois acteur de premier plan et référence, sinon exemple, pour tous les autres secteurs de la société.

Cet échec de la participation des femmes à la vie et aux responsabilités publiques provient d'une tradition plongeant ses racines dans un jacobinisme désormais hors de saison. Noyau de notre culture républicaine, pas toujours démocratique, le jacobinisme a d'abord et surtout été une affaire d'hommes. Pratiquement et symboliquement. Centralisateur et hiérarchique, donneur de leçons et arrogant autant qu'éducateur, rhétorique et rationaliste jusqu'à l'abstraction chimérique, le jacobinisme est en quelque sorte un concentré de qualités viriles, comme seule une époque baignant dans une Antiquité imaginaire pouvait les fantasmer. La relation aux autres tels qu'ils sont, la sensibilité, le concret, le souci du quotidien étaient ainsi rejetés du champ politique. Et les femmes avec. Des personnages aussi prégnants dans notre imaginaire républicain que le maire, l'instituteur, le soldat ou le juge étaient des figures essentiellement masculines. De ce panthéon les femmes étaient absentes.

Plus près de nous, cette centralisation jacobine a été renforcée, sous la V e République, par des rapports étroits entre la haute administration et la sphère politique. Les fonctions de représentation et d'exécution sont accaparées par un groupe dirigeant, petit en nombre, extrêmement homogène par la formation reçue dans les grandes écoles, et une insertion précoce dans les grands corps de l'État et les cabinets ministériels. Stable dans sa composition et peu perméable dans son accès, ce groupe dirigeant constitue une « aristocratie démocratique » sous couvert d'élite républicaine.

Il est grand temps d'en finir avec ces stéréotypes et ces blocages, en féminisant la République. Le regard des femmes, leur expérience, leur culture manquent cruellement au moment de l'élaboration des lois.

Après les grandes avancées juridiques des années 70 et 80, il est évident que le mouvement vers l'égalité marque le pas, quand il n'y a pas régression. Et la crise aidant, les femmes sont apparemment plus silencieuses sur leurs revendications « spécifiques ». Pourtant, elles ne sont pas dupes. Elles savent ou pressentent qu'elles sont les premières touchées par les licenciements et le chômage, total ou partiel, et que les écarts de salaires persistent, sans parler de l'accès aux postes de décision. Dommage pour les femmes ! Pas seulement. Dommage pour l'ensemble de la société française, dommage pour sa capacité à réussir la grande transformation dans laquelle elle est engagée.

En quelques années, le monde a plus changé que durant un demi-siècle. Quelles sont en effet les nouvelles sources de richesse, de bien-être et finalement de puissance ? L'information et sa circulation, le savoir et sa diffusion, la relation sous ses formes interindividuelles ou collectives. Comment ne pas voir que dans ces trois domaines les femmes, en raison de leur identité et de leur histoire, sont aussi bien - quand ce n'est pas mieux - placées que les hommes pour relever les défis qui s'annoncent ? Quand la force physique ne compte plus, sauf sur les rings, quand l'organisation hiérarchique est périmée, quand la rationalité linéaire et abstraite ne peut plus rendre compte de la complexité d'un monde de plus en plus interdépendant, quand, enfin, la concertation et le débat sont désormais indispensables à la formation des décisions collectives, comme l'a montré le mouvement social de la fin de l'an dernier, il est certainement temps de changer nos conceptions du pouvoir et la clef de sa répartition entre hommes et femmes. Les Français seront-ils dans le monde postindustriel les derniers à en prendre conscience ?

Débattre, éduquer, convaincre, inciter ne suffisent plus pour modifier une situation qui perdure malgré les bonnes volontés. Pour atteindre à l'égalité effective des hommes et des femmes à tous les échelons et dans tous les secteurs de la société française, il faut que le politique donne l'exemple. Et pour cela le temps de la contrainte, fût-il transitoire, est arrivé.

Une pratique renouvelée du pouvoir et de la démocratie ne sera possible que soutenue par une volonté et une pression politique sans faille. L'objectif est d'arriver, par étapes, à la parité. Pour y parvenir, voici les mesures que nous proposons :

1 - Une politique volontariste des partis, du gouvernement et des associations féminines conjugués. Les pays nordiques montrent l'efficacité de cette attitude. Quand il le faut, ils n'hésitent pas à utiliser les quotas. Sans cet aiguillon, il y aura toujours de bonnes raisons de ne rien faire. L'adoption d'un scrutin proportionnel, même partiel pour les législatives, renforcerait cette obligation de quotas. En tout état de cause, il faudrait atteindre le seuil significatif du tiers des élus de chaque assemblée concernée.

2 - Limitation drastique du cumul des mandats et des fonctions, pour un meilleur partage et exercice du pouvoir. Cette limitation permettra de dégager plusieurs milliers de sièges.

3 - Financement des partis politiques en fonction du respect de la parité de leurs instances dirigeantes et de leurs élus.

4 - Nomination volontaire à des postes de responsabilité qui dépendent de l'État et du gouvernement, en se fondant sur un principe de parité.

5 - Adoption d'une législation sur le sexisme comparable à celle sur le racisme, permettant aux associations de droits de l'homme et de la femme ainsi qu'aux individus d'ester en justice civilement ou pénalement.

6 - Et s'il faut modifier la Constitution pour introduire des discriminations positives, nous y sommes favorables, comme l'est, nous en sommes persuadées, la majorité de nos concitoyens.

7 - Alors, sur ce sujet, pourquoi pas un référendum ?


* 41 Publié dans L'Express du 6 juin 1996.

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