C. UNE TENDANCE QUI VA SE POURSUIVRE

Plusieurs facteurs devraient contribuer à maintenir les flux migratoires à un niveau relativement élevé dans les années à venir.

1. Des écarts de richesse persistants

Les migrations apparaissent comme une réponse aux inégalités de développement à l'échelle mondiale. Or, celles-ci ne cessent de se creuser.

L'écart de PIB par habitant entre le groupe de pays constitué par l'Europe, les Etats-Unis et le Japon, le continent africain, d'une part, serait ainsi passé de 10 à 16 entre 1975 et 2000 20 ( * ) .

L'écart de richesse entre 90 % de la population africaine la plus pauvre et 90 % de la population la plus pauvre des pays de l'OCDE est aujourd'hui de 40 en termes de parité de pouvoir d'achat et de 100 en dollars.

Ces écarts renforcent l'attractivité des pays riches, même si ce sont généralement les personnes les plus éduquées et les moins pauvres qui migrent vers les pays développés.

Il faut souligner aussi le rôle fondamental joué par les diasporas présentes dans les pays d'accueil , qui constituent de véritables « aimants pour les migrations ». Les départs de migrants de la Corne de l'Afrique sont par exemple très souvent financés par des membres de la diaspora.

L'effet des inégalités de richesse ne joue pas seulement pour l'Afrique subsaharienne. Le manque d'opportunité économique peut aussi être un motif de départ dans des pays comme Afghanistan, le Pakistan, les pays du Maghreb et même ceux des Balkans occidentaux, qui connaissent pauvreté et chômage.

Les transferts de fonds des migrants internationaux représentent un apport considérable à l'économie de leurs pays d'origine. Selon des estimations de la Banque mondiale, leur montant est estimé à 582 milliards de dollars en 2015, dont 432 milliards en faveur des pays en développement , soit plus de trois fois l'aide reçue par ces pays la même année .

2. Une croissance démographique préoccupante en Afrique subsaharienne

Certains pays très peuplés, comme le Nigéria (181 millions d'habitants) en Afrique ou le Bangladesh (157 millions d'habitants) en Asie sont d'ores et déjà des réservoirs à migrations.

L'explosion démographique que certains autres pays pourraient connaître dans les prochaines années devrait continuer à alimenter les flux migratoires.

Il en est ainsi de l'Afrique subsaharienne dont la population (750 millions d'habitants) pourrait atteindre 2 milliards d'habitants en 2050 , selon les prévisions des Nations unies.

Le Niger constitue un cas symptomatique puisqu'il est l'un des rares pays à n'avoir pas encore amorcé sa transition démographique. Le taux de fécondité, de 7 enfants par femme, est le plus élevé du monde et l'âge moyen de la population est de quinze ans. Sans programme de contrôle des naissances, sa population, actuellement de 17 millions d'habitants, pourrait passer à 89 millions en 2050. Et même si un tel programme est mis en place, elle atteindrait au moins 60 millions d'habitants. La population totale du Sahel pourrait quant à elle s'établir à 200 millions d'habitants en 2050 .

Alors que la population augmente très vite, l'agriculture , très en retard de développement, ne suffira pas à répondre aux besoins alimentaires . En milieu rural comme en ville, les possibilités d'emploi dans les pays sahéliens sont réduites, l'industrie restant embryonnaire. La jeunesse nombreuse (au Niger, 240 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail, en 2035, ils seront 576 000) n'aura d'autre choix que l'économie informelle ou l'émigration .

L'absence de perspectives d'avenir et la frustration qu'elle génère pourraient également déboucher sur une radicalisation ou une contestation de l'ordre social susceptibles d'entraîner une déstabilisation et des conflits, eux-mêmes sources de migrations .

Certaines analyses suggèrent toutefois que les flux migratoires sahéliens se dirigeront d'abord vers leur environnement proche (villes du golfe de Guinée, Maghreb) et que l'Europe ne serait qu'une option de second rang.

3. L'Europe face à un « arc de crises »

Sur son flanc sud, l'Europe est cernée par un « arc de crises » qui s'étend de l'océan atlantique à l'océan indien : Sahel, Corne de l'Afrique, péninsule arabique, Levant, Afghanistan ...

Cet espace immense et proche, dont elle n'est séparée que par la Méditerranée, est aujourd'hui une vaste zone de turbulences en proie à de nombreux conflits, plus ou moins anciens.

Compte tenu des liens que les pays européens entretiennent historiquement avec cette région, des interventions et politiques qu'elle y conduit (politique de voisinage, PSDC), l'UE se pose naturellement comme le réceptacle des migrations que ces conflits produisent , d'autant que les valeurs qu'elle défend et les conditions d'accueil offertes au titre de l'asile la rendent attractive au regard du reste du monde.

Or, il est douteux que les conflits qui alimentent aujourd'hui les déplacements forcés vers l'Europe trouvent rapidement une issue .

En outre, d'autres conflits pourraient advenir. Il faut notamment garder à l'esprit les conséquences que pourrait avoir un basculement du Sahel dans le chaos , hypothèse évoquée par le chercheur Serge Michaïlof dans un ouvrage récent 21 ( * ) . Comptant actuellement 100 millions d'habitants (150 millions en 2025, voire 200 millions en 2035), celui-ci constitue une zone de tous les dangers : djihadisme, révoltes communautaires, trafics en tous genres (armes, cocaïne, migrants...), faiblesse des Etats... En cas de déstabilisation, il faut s'attendre, selon l'auteur, à un choc migratoire majeur, portant sur plusieurs dizaines de millions d'individus .

Certes, celui-ci affectera en priorité vers les pays du sud de la région, qui ont les économies les plus dynamiques. Il est néanmoins douteux que celles-ci aient la capacité de l'absorber entièrement, compte tenu de l'inadaptation de leur modèle de développement (à l'image du Nigéria, dont l'économie, fondée sur la rente pétrolière, est marquée par une désindustrialisation). Une part significative de ce flux pourrait alors se tourner vers l'UE et particulièrement dans les pays où, comme la France , les diasporas africaines sont très implantées.

4. Des réseaux de passeurs structurés qui alimentent une véritable « économie » des migrations

Les trafiquants et passeurs jouent aujourd'hui un rôle essentiel dans les migrations irrégulières. Europol estime ainsi 22 ( * ) que 90 % des migrants récemment entrés irrégulièrement en Europe auraient fait appel à leurs services , l'étanchéité croissante des frontières européennes, que ce soit à travers les obligations de visas ou le renforcement des contrôles, contribuant à les rendre indispensables.

Le trafic lié aux migrants représente ainsi pour la criminalité organisée une source de revenus considérable, désormais supérieure à ceux que lui rapporte le trafic d'armes ou de stupéfiants, les réseaux étant, à cet égard, de plus en plus polycriminels 23 ( * ) . Selon Europol, le chiffre d'affaires de l'activité de ces réseaux tournée vers l'Europe serait compris entre 3 et 6 milliards d'euros pour l'année 2015 , en forte augmentation par rapport aux années précédentes. En Libye, il représenterait 30 % du PIB.

40 000 personnes , originaires de plus de 100 pays, sont suspectées d'être impliquées dans le trafic de migrants en Europe et vers l'Europe . Les nationalités les plus rencontrées parmi ces suspects sont les Bulgares, les Hongrois, les Irakiens, les Kosovars, les Pakistanais, les Polonais, les Roumains, les Serbes, les Syriens, les Suédois et les Turcs.

Les passeurs acheminent les migrants par plusieurs routes et les font pénétrer en Europe par la voie maritime et, dans une moindre mesure, par la voie terrestre. Europol recense quelque 250 lieux, dont 170 à l'intérieur de l'UE et 80 à l'extérieur, dans lesquels s'enracinent les réseaux et à partir desquels se structurent les routes migratoires. Parmi les principaux à l'extérieur de l'Union européenne figurent Izmir, Istanbul, Amman, Beyrouth, Le Caire, Tripoli, Benghazi, Casablanca ou encore Alger. En Europe, il faut notamment citer Athènes, Thessalonique, Berlin, Budapest, Paris, Milan, Rome, Londres, Madrid, mais aussi Calais et Zeebrugge.

Il existe un véritable modèle économique du trafic de migrants , reposant, au-delà de l'organisation du voyage, sur la fourniture de différentes prestations (gilets de sauvetage, faux documents d'identité...).

Les prix varient selon la saison (les prix bradés consentis à l'hiver 2015 auraient ainsi contribué au maintien d'un flux élevé de traversées en mer Egée), les conditions météorologiques, le niveau de confort et même la chance de succès. Lors de leur déplacement à Calais, vos rapporteurs ont ainsi appris qu'il existait un tarif « passage garanti » (de l'ordre de 9 000 euros), donnant la quasi-certitude de gagner le Royaume-Uni (par le recours à des caches sophistiquées dans certains poids lourds et l'achat de la complicité des conducteurs).

Le règlement s'effectue au départ, à chaque étape ou à l'arrivée, le système du hawala (transfert en arabe) étant particulièrement répandu.

Basé sur la confiance, le hawala consiste à faire circuler de l'argent à l'intérieur d'un réseau d'agents de change : le migrant remet avant son départ une somme d'argent à un agent qui la bloque pendant le trajet et la transfère à un autre agent se trouvant à proximité du bénéficiaire une fois le migrant arrivé à destination.

Ce système garantit le migrant contre le risque de se faire dépouiller, et le passeur contre l'insolvabilité de ce dernier, tout en assurant la discrétion des transactions financières.

Il s'agit d'un marché à part entière, dont les opérateurs utilisent Internet et les réseaux sociaux pour se faire connaître et diffuser leurs offres commerciales. À cet égard, on est progressivement passé d'un système artisanal et local à un système professionnalisé et internationalisé .

Selon Europol, 44 % des réseaux sont composés exclusivement de ressortissants non européens, 30 % de ressortissants exclusivement européens et 28 % sont mixtes. En effet, se rencontrent à la fois des réseaux pilotés de bout en bout par la même organisation et des réseaux prenant en charge seulement une partie du parcours, qui se complètent entre eux.

Il est particulièrement difficile de lutter contre ces filières dans la mesure où les passeurs appréhendés en Europe sont rarement les têtes de réseaux, qui se protègent et se trouvent souvent à l'extérieur de l'UE.

Le trafic de migrants vers et à l'intérieur de l'Union européenne

Source : Europol, migrant smuggling in the EU, février 2016.

Par ailleurs, il faut souligner la forte capacité d'adaptation des trafiquants qui réorganisent les flux et ouvrent de nouvelles routes en fonction des obstacles rencontrés, aidés par les informations circulant sur Internet, notamment sur les forums alimentés par les migrants eux-mêmes.

Les exemples ne manquent pas. Ainsi l'essor de la route de Méditerranée orientale à compter de l'été 2015 serait pour partie liée à la mise en oeuvre de l'opération Sophia sur la route de Méditerranée centrale et à la mobilisation de l'Italie pour lutter contre les passeurs dans cette zone. Cela s'observe aussi à Calais, où le renforcement récent des mesures de sécurisation du port et des abords du tunnel sous la Manche s'est traduit par des tentatives de trouver d'autres voies de passage vers l'Angleterre à partir d'autres ports (Belgique, Normandie et même Bretagne).

La motivation économique des passeurs, autant que la détermination et le désespoir des migrants, expliquent cette forte plasticité des routes migratoires et leur inéluctable recomposition.

5. Le changement climatique, un facteur aggravant

Le dérèglement climatique contribue aussi à l'accélération des déplacements, dans la mesure où il dégrade l'environnement de vie, que ce soit par des événements extrêmes (tempêtes, inondations) ou à travers la détérioration des écosystèmes (sécheresse, désertification) et la baisse de la production agricole qui en résulte. Ce point a été souligné l'année dernière par nos collègues Cédric Perrin, Leila Aïchi et Éliane Giraud dans leur rapport 24 ( * ) sur le dérèglement climatique qui apportait sur ce sujet une réflexion novatrice.

Néanmoins, les chiffres avancés concernant ces déplacements forcés d'un nouveau type sont discutés et doivent être considérés avec prudence.

En 2014, 19 millions de personnes auraient été déplacées en raison de catastrophes naturelles, principalement en Asie.

Selon le dernier rapport du groupe d'expert intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), une augmentation du niveau des mers de 50 cm (attendue avant la fin du siècle) pourrait forcer 72 millions de personnes à se déplacer . Avec une montée des eaux de deux mètres, 178 millions seraient concernées.

Ces déplacements auraient tendance à être davantage internes qu'internationaux.

L'impact potentiel du dérèglement climatique sur les migrations n'en est pas moins à prendre en compte. C'est ce qu'a fait récemment la communauté internationale en prévoyant dans l'accord adopté à la Conférence de Paris sur le Climat (COP21) en décembre 2015 que les Etats doivent « respecter, promouvoir et prendre en considération (...) les droits des migrants » dans la lutte contre le réchauffement climatique.

6. La montée de l'individualisme dans les sociétés traditionnelles

Enfin, il faut évoquer la motivation personnelle des migrants , qui conduit chacun d'eux à concevoir et à mettre en oeuvre un projet de vie en dehors de son cadre d'appartenance.

C'est de cette capacité à se projeter à l'extérieur de son environnement, qu'il s'agisse de fuir un quotidien qui le menace (guerre, calamité naturelle) ou le prive de perspectives (chômage, insécurité...) ou de rejoindre un ailleurs magnifié par l'imaginaire migratoire , que le migrant tire sa force et sa détermination à aller au bout de son voyage, quels que soient les dangers encourus.

Connecté, informé, le migrant tire parti des opportunités et se déplace en inscrivant son parcours dans un cadre global, affranchi des frontières. Il faut rappeler à cet égard le droit qu'a toute personne, en vertu de l'article 13 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, de quitter son pays , droit qui est censé se traduire par l'obtention d'un passeport.

Le migrant ne sait pas toujours au départ où il souhaite aller et finit bien souvent par se fixer là où il n'avait pas prévu. Grâce à Internet, il est cependant de moins en moins un déraciné, mais bien un citoyen du monde qui, n'importe où, reste en contact avec son groupe.

À cet égard, le migrant part parfois avec un mandat de sa communauté , qui a financé son départ, et vis-à-vis de laquelle il a une dette et une obligation de réussir. En Afrique subsaharienne, la coutume veut ainsi que dans chaque famille, un fils soit ainsi envoyé en Europe pour s'enrichir et lui assurer des revenus réguliers.

En cas d'échec, le migrant cherchera avant tout à le dissimuler à son groupe, par pression sociale autant que par fierté, et évitera de revenir au pays.

Enfin, même si les difficultés sont nombreuses et qu'il sait qu'il ne profitera pas forcément lui-même de « l'eldorado » qu'il cherche à atteindre, le migrant espère qu'au moins ses enfants pourront jouir d'une vie meilleure, de l'éducation, la sécurité, l'accès aux soins et à la consommation et cette perspective le soutien dans sa démarche.

Comme l'a souligné un intervenant lors de son audition, « le migrant est acteur de son propre destin ».


* 20 « Gérer et non se contenter de subir l'évolution des disparités de niveau de vie entre pays riches et pays en voie de peuplement » Jean-Marie Cour, 2015, cité par M. Serge Michailof dans un exposé du 23 novembre 2015 devant le Club Res Publica.

* 21 « Africanistan, l'Afrique en crise va-t-elle se retrouver dans nos banlieues ? », Serge Michaïlof, Fayard, octobre 2015.

* 22 « Migrant smuggling in the EU » report, Europol, février 2016.

* 23 En 2015, 22 % des trafiquants de migrants identifiés par Europol seraient liés au trafic de stupéfiants, 20 % au trafic d'êtres humains et 20 % aux atteintes aux biens.

* 24 « Climat : vers un dérèglement géopolitique ? », rapport d'information de M. Cédric PERRIN, Mmes Leila AÏCHI et Éliane GIRAUD, fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 14 (2015-2016) - 6 octobre 2015.

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