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Les politiques de « déradicalisation » en France : changer de paradigme

12 juillet 2017 : Les politiques de « déradicalisation » en France : changer de paradigme ( rapport d'information )

II. RENFORCER LE CONTENU DES PROGRAMMES DE PRISE EN CHARGE DES PERSONNES RADICALISÉES OU EN VOIE DE RADICALISATION

A. RÉORIENTER LES POLITIQUES DE PRÉVENTION EN FAVEUR DE DISPOSITIFS DE PROXIMITÉ

S'adressant aux personnes « radicalisées » qui ne sont pas placées sous main de justice, ni poursuivies pour des faits en lien avec leur radicalisation, les actions de prévention de la radicalisation hors milieu carcéral ont été largement illustrées dans l'opinion publique et dans la presse par le cas emblématique du centre de Pontourny. Lors du bilan d'étape de la mission d'information, vos rapporteures avaient souligné l'impasse dans laquelle ce « centre de déradicalisation » était engagé, suscitant un feu de critiques.

Si, plusieurs mois après, l'écho de ces critiques est moins fort en raison du « moratoire » décidé par le Gouvernement, le modèle de « déradicalisation » que représente ce type de centre n'en demeure pas moins remis en cause, particulièrement au regard d'autres expériences étrangères privilégiant une approche plus pragmatique et moins coûteuse.

1. Tirer les conséquences de l'échec du centre de Pontourny

Créé à Pontourny sur le territoire de la commune de Beaumont-en-Véron, en septembre 2016, le centre de prévention, d'insertion et de citoyenneté (CPIC) avait « pour vocation de constituer un moyen terme entre un milieu totalement ouvert et la prison »33(*). Il s'adressait à des personnes dont le comportement peut faire craindre la préparation voire la commission d'actes violents inspirés par l'idéologie djihadiste, tout en constituant le « bas du spectre », en raison d'une radicalisation plus faible que les personnes étant en voie de passer à l'acte.

Présenté comme une expérimentation, ce centre devait préfigurer l'ouverture de 13 centres similaires, un dans chaque nouvelle région métropolitaine. Il a accueilli ses premiers pensionnaires en septembre 2016. Il est constitué juridiquement sous la forme d'un groupement d'intérêt public (GIP) et placé sous la responsabilité du secrétariat général du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR).

D'une capacité maximale de 25 places, il n'a accueilli simultanément, à sa plus forte affluence, que 9 personnes. À la date du 3 février 2017, lors de la visite du centre par vos rapporteures, une seule personne était sur place. Après la condamnation de ce jeune homme à quatre mois de prison avec sursis pour violences et apologie du terrorisme le 9 février 2017, le centre n'accueillait plus personne.

Depuis, il n'a reçu aucun autre pensionnaire, malgré l'annonce d'une nouvelle campagne de sélection de candidats pour l'entrée d'une seconde cohorte de pensionnaires. De ce fait, le comité de suivi réuni à l'initiative du préfet d'Indre-et-Loire pour assurer la liaison avec les élus locaux, les parlementaires et l'équipe de direction du centre, ne s'est plus réuni depuis le 10 février 2017.

a) Une procédure de sélection mal engagée

Lors du bilan d'étape, vos rapporteures avaient relevé les reproches adressés à la procédure de sélection et qui appelaient, selon les indications fournies par la direction du centre, des ajustements.

De manière schématique, la sélection reposait sur le travail des préfectures chargées d'adresser au GIP des propositions sans avertir, à ce stade, les personnes concernées. L'identification de ces personnes relève des services déconcentrés de l'État en préfecture ainsi que du recueil d'informations via le numéro national permettant de joindre la plateforme d'appels de signalement, sous l'autorité de l'UCLAT à Paris.

Les phases ultérieures de sélection devaient conduire à apprécier le profil des personnes identifiées, notamment pour écarter celles qui ne pouvaient être accueillies - comme les mères avec enfants - ou les personnes jugées trop dangereuses, notamment pour rassurer la population riveraine34(*).

L'erreur principale a consisté à contacter les 59 personnes identifiées pour les inciter à intégrer le programme conduit au sein du centre avant que l'UCLAT n'ait été appelée à émettre un avis. Destinée à n'être qu'une confirmation du premier contrôle effectué par les services locaux de renseignement, cette procédure a pourtant abouti à 6 avis défavorables opposés aux 17 personnes volontaires. En ajoutant les 2 défections enregistrées avant l'accueil des pensionnaires, le nombre de personnes finalement accueillies était de 9, avant une baisse constante jusqu'à ne plus accueillir au sein du centre aucun pensionnaire.

Cette première vague de recrutements a également montré de fortes disparités entre départements. Selon la direction du GIP, 40 % des préfectures n'ont pas répondu à l'appel de la circulaire ministérielle engageant la procédure d'identification de personnes susceptibles de bénéficier d'un accueil au centre. À l'inverse, 3 personnes sur les 9 accueillies provenaient d'un même département.

En réponse à ces errements, une meilleure association du GIP en amont lors de l'examen en préfecture des dossiers proposés devait permettre de mieux cibler les profils adaptés, avec un filtre préalable de l'UCLAT avant toute entrée en contact avec la personne.

b) Un modèle de « déradicalisation » sans résultat notable

Au-delà des reproches adressés à la sélection des candidats à l'intégration au sein du centre de Pontourny, la critique fondamentale à laquelle ce dispositif s'expose est son absence totale de résultat.

Il a fonctionné, au mieux, à moitié de sa capacité d'accueil. Aucun pensionnaire n'a poursuivi jusqu'à son terme le programme envisagé et actuellement, le centre est vide.

Pire, il a pu susciter des phénomènes d'emprise par une concentration de personnes en voie de radicalisation. À titre d'illustration, trois pensionnaires s'étaient autoproclamés la « bande des salafistes rigoristes », le départ forcé de l'un d'entre eux entraînant le départ volontaire et consécutif des deux autres, ce qui laisse supposer un phénomène d'emprise, paradoxal dans un lieu censé y remédier.

Si les promoteurs de ce centre mettent en avant le faible recul dont les pouvoirs publics disposent pour l'évaluer, les défauts de ce programme paraissent intrinsèques à sa conception. Il ne s'agit donc pas, comme la direction du centre pouvait le suggérer, d'un simple problème de communication ou d'incompréhension.

Le fonctionnement du centre de Pontourny

Selon les indications de la direction, le centre de Pontourny emploie 27 personnes. Le personnel comprend notamment :

- 5 psychologues (représentant 3 équivalents temps plein travaillé « ETPT ») : l'un est sur place, une équipe présente le mardi et l'autre équipe le jeudi ;

- 1 infirmière psychiatrique ;

- 9 éducateurs spécialisés auxquels s'ajoutent 5 personnes travaillant la nuit.

Il est également fait appel à des intervenants extérieurs, notamment un aumônier religieux présent 15 heures par semaine. Le lieu de culte musulman le plus proche est à une heure de route.

Les modules de formation envisagés par le centre reposent sur quatre piliers : la distanciation, l'engagement citoyen, l'approche thérapeutique et l'insertion professionnelle.

Initialement, selon la direction du centre, le programme devait se dérouler sur une période de dix mois maximum autour de trois phases :

1° l'accueil et la mobilisation de l'intéressé, lui permettant d'élaborer son projet au sein du centre (de 6 semaines à 3 mois) ;

2° la consolidation du projet (stage, contacts à l'extérieur, retour en famille pour une période de 4 mois environ) ;

3° la finalisation du projet (3 derniers mois avant un passage de relais).

La dernière phase devait comprendre un tutorat additionnel qui se serait prolongé quelques mois après le départ du centre, le temps nécessaire pour identifier des professionnels sur le lieu de résidence de l'intéressé (psychologues, travailleurs sociaux) afin de prolonger le suivi.

En raison des départs anticipés - aucune personne n'est restée plus de cinq mois -, le programme n'a pu être mis en oeuvre dans sa globalité.

La direction du centre a donc été conduite à proposer en urgence des tutorats additionnels pour maintenir le lien avec les personnes ayant décidé de quitter le centre.

Source : visite sur place du centre de Pontourny

D'une part, ce centre provoque un déracinement des personnes accueillies de leur milieu d'origine pour une destination éloignée et isolée. Cette solution est exactement à l'inverse de celle retenue par les autorités de Vilvorde en Belgique et Aarhus au Danemark que vos rapporteures ont rencontrées. Dans ces deux cas, les personnes présentant des signes de radicalisation sont prises en charge sur leur lieu de vie. Alors qu'il est souvent fait mention du « centre de déradicalisation d'Aarhus », vos rapporteures ont pu constater lors de leur déplacement qu'il n'existe en réalité aucune structure regroupant les personnes suivies.

Cet éloignement est d'autant plus contre-productif qu'il met à l'épreuve la motivation des candidats à l'intégration au sein du centre. Or, le recrutement des personnes susceptibles d'intégrer le programme au sein du centre est fondé depuis l'origine sur le volontariat. Les départs du centre ont d'ailleurs fait fréquemment suite aux retours de certains pensionnaires dans leur ville d'origine qui ne s'est pas traduit, comme il était prévu, par une réintégration du centre. Cet effet a été d'autant plus fort que le centre de Pontourny étant unique en son genre, il a drainé des volontaires de l'ensemble du territoire métropolitain, avec des villes d'origine parfois éloignées de plusieurs heures de transport du centre.

Pour vos rapporteures, le volontariat sur lequel repose le programme, allié à l'éloignement du centre du lieu habituel de vie des personnes accueillies, crée la fragilité intrinsèque du programme. Il conduit à des départs anticipés, rendant le suivi aléatoire et dépendant de la bonne volonté de la personne.

D'autre part, cet éloignement rend illusoires les chances de réinsertion des personnes radicalisées. Pourtant, les interlocuteurs que vos rapporteures ont rencontrés pour évoquer les expériences menées à Vilvorde en Belgique et à Aarhus au Danemark ont insisté sur l'importance de maintenir, voire de renforcer, le lien social des personnes suivies. Ces programmes mettent ainsi l'accent sur l'insertion sociale et professionnelle des personnes en voie de radicalisation afin d'éviter un basculement irrémédiable vers la violence. Or, quelle réinsertion espérer dans un tel centre où le passage d'un individu est, par nature, temporaire voire éphémère ?

Enfin, l'un des défauts de ce type de centre est de renforcer la stigmatisation dont sont l'objet les personnes qui se sont pourtant portées candidates pour l'intégrer. Cette publicité négative a été particulièrement forte pour le centre de Pontourny, décourageant même deux personnes de l'intégrer lors de son ouverture. Objet des assauts médiatiques, le centre a même hérité du tristement célèbre surnom de « djihad academy ».

c) Une fermeture du centre inéluctable

Au-delà des erreurs ayant émaillé la mise en place du dispositif expérimental, la question de l'efficacité du modèle d'un « centre de déradicalisation » est clairement posée. Comme le rappelaient vos rapporteures en février dernier, plusieurs élus locaux ont déjà appelé à sa fermeture, estimant que l'expérimentation, qui a eu le mérite d'être tentée, a désormais montré son manque d'utilité.

Pour calmer les critiques, M. Bruno Le Roux, alors ministre de l'intérieur, a annoncé le 10 février dernier, sur l'antenne d'Europe 1, que le centre ne serait pas fermé mais a accepté un moratoire. Il a précisé sa position, devant le Sénat, le 14 février : « Ce moratoire existe de fait, puisque je n'ai pas demandé au préfet de faire des propositions en vue de la prise en charge de nouveaux pensionnaires dans ce centre. Il y en aura cependant d'autres dans le futur »35(*).

Pourtant, près de cinq mois plus tard, aucun signe de reprise de l'activité au sein du centre n'est perceptible. Au contraire, le non-renouvellement des contrats des employés arrivant à échéance laisse plutôt supposer une « mise en sommeil », renforcée par l'absence d'arbitrage en raison de l'imminence des élections nationales au printemps 2017, qui a temporairement reporté la décision définitive.

L'avenir du centre de Pontourny se réduit à une alternative désormais à l'étude du nouveau gouvernement : la fermeture du centre, avec éventuellement la possibilité d'une reconversion à une autre fin de la structure, ou son maintien. Dans ce dernier cas, le maintien de sa mission actuelle a pu également être envisagé au profit de l'accueil d'un public différent, celui des personnes ayant connu les zones de combat djihadiste et généralement qualifiés de « revenants ».

Pourtant, vos rapporteures ne sont pas convaincues d'une solution qui, même sous une forme amendée, conduirait à pérenniser le fonctionnement de ce centre dont les défauts apparaissent aujourd'hui largement supérieurs aux hypothétiques bienfaits qui en seraient attendus.

De surcroît, l'opposition qu'il a suscitée, nourrie progressivement par les « couacs » relayés par la presse (exfiltration en septembre 2016 d'un jeune homme de 23 ans après sa déclaration à La Voix du Nord selon laquelle il était « fiché S » ou encore mise en examen pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et incarcération, en janvier 2017, d'un jeune homme lors d'une sortie du centre), empêche irrémédiablement d'envisager un fonctionnement serein de cet établissement. Malgré l'absence d'incident extérieur à déplorer, ces événements ont ruiné la relation de confiance pourtant nécessaire avec l'environnement de ce centre pour envisager son succès.

Proposition n° 3 : Mettre fin à l'expérimentation du centre de prévention, d'insertion et de citoyenneté (CPIC) situé à Pontourny et renoncer à sa généralisation.

2. Développer des prises en charge individualisées et pluridisciplinaires

Vos rapporteures ont conscience que, de même qu'il n'existe pas de processus standard de radicalisation, aucune « solution miracle » n'a abouti pour la « déradicalisation » des individus, ce qui appelle à une réelle humilité face à ce phénomène. De surcroît, si le temps politique est court et encourage à des déclarations rapides pour rasséréner la population face au danger réel et récurrent des attentats, le temps de la resocialisation et de l'insertion des personnes radicalisées est très long. Si ce paramètre n'est pas pris en considération, il paraît vain d'espérer une « déradicalisation d'État » qui puisse se diffuser sur l'ensemble du territoire.

a) Une approche transversale et individualisée des personnes en voie de radicalisation : les exemples de Vilvorde et Aarhus

À la suite de leur bilan d'étape, vos rapporteures se sont donc intéressées aux expériences étrangères analogues pour pouvoir en retirer les enseignements sans pour autant en attendre une transposition immédiate et directe de ces programmes en France. En effet, lors de leurs déplacements en Belgique et au Danemark, elles ont pu mesurer les différences institutionnelles et sociales - coopération entre les services sociaux et les forces de l'ordre, travail accompli avec une équipe réduite, secrets partagés entre les différents acteurs, participation de la famille, priorité donnée à la socialisation et à la réinsertion plutôt qu'à la répression, suivi sur mesure, etc. - qui empêchent de décalquer des solutions, sans doute elles-mêmes toujours perfectibles, à la situation française.

Ces expériences se fondent sur une approche privilégiant l'accompagnement des personnes en voie de radicalisation sur leur lieu de vie, plutôt que leur déracinement au sein d'une structure ad hoc, avec tous les inconvénients précédemment présentés à travers l'expérimentation du centre de Pontourny. Elles sont d'ailleurs menées par les autorités locales - et non au niveau national - en réaction généralement à des évènements ayant fait prendre conscience de la nécessité de la réponse à la radicalisation croissante d'individus. À Vilvorde, au 1er janvier 2013, 10 personnes étaient parties en Syrie selon les informations données par la sûreté d'État, démontrant qu'il existait un foyer de radicalisation important, avec des recruteurs locaux, de Bruxelles ou de Molenbeek. Le maire, récemment élu, a alors souhaité ouvrir le débat publiquement pour briser le tabou, en rencontrant les familles concernées pour en faire un combat commun puis en lançant le programme toujours en vigueur aujourd'hui. Aarhus a témoigné d'une antériorité encore plus forte puisque son programme a commencé en 2007, dans le sillage des attaques terroristes de Londres en 2005, lorsque la ville d'Aarhus a compris qu'une même attaque pouvait se produire, même avec une faible probabilité. Cette nécessité a été renforcée par le départ, jusqu'en 2015, de quelque 36 personnes depuis Aarhus pour des zones de combat djihadiste, sur les 145 Danois recensés.

Au Danemark, les personnes responsables de ce programme ont mis en avant la gradation dans l'accompagnement proposé. Seule une minorité des personnes suivies bénéficient de l'exit programm, réservé aux personnes déjà fortement radicalisées. Ainsi, alors que le programme de la ville d'Aarhus a concerné environ 400 personnes (entre 15 et 25 ans) dans les quatre dernières années, seules 4 personnes sont actuellement engagées dans l'exit program (sortie de la radicalisation). 28 personnes ont été rattachées au programme intitulé mentor program (programme de soutien), qui organise également des modules de prise de conscience, des ateliers, des conférences. Actuellement seulement 5 le sont encore. Les autres ont bénéficié d'assistance et de conseils.

Ces programmes, qui concernent également les personnes radicalisées dans des groupes d'extrême droite (2), supposent une alerte précoce en vue du repérage des personnes en voie de radicalisation. Dans les deux expériences, les personnes rencontrées ont insisté sur la nécessité de former les agents publics, particulièrement ceux des services municipaux ou les personnels enseignants ou périscolaires, à la détection des indices de radicalisation religieuse ou politique36(*).

De manière générale, les programmes mis en oeuvre à Vilvorde et à Aarhus reposent sur des équipes pluridisdisciplinaires qui impliquent une collaboration étroite et quotidienne des services. En Belgique, cette situation est favorisée par le fait que le bourgmestre a autorité sur les services municipaux ainsi que sur la police municipale qui a des prérogatives plus étendues que son homologue française. Néanmoins, la coopération est tout aussi réelle à Aarhus dans un pays où la police relève pourtant de la seule compétence de l'État. À Aarhus, le programme oblige trois services à collaborer : ils sont représentés, au niveau de leur directeur, au sein du comité de pilotage. Pour ses responsables, « l'axe principal a été la coopération entre la municipalité et la police qui reposait sur une longue association ». Le partage des compétences entre plusieurs entités n'est donc pas un obstacle à la mise en oeuvre de ces programmes.

De même, ces programmes mobilisent les outils de droit commun, écartant ainsi l'idée d'un statut particulier pour les personnes détectées en voie de radicalisation, ce qui facilite l'adhésion des personnes approchées à ce programme. À Aarhus, la police offre son aide aux personnes qui se présentent. En cas de besoin plus précis, la municipalité prend en charge le dossier et recourt aux instruments de droit commun pour trouver un emploi, obtenir une aide ou encore aider à déménager. La municipalité de Vilvorde met également à disposition des personnes suivies un panel de services : visites à domicile, rencontres avec des assistants sociaux, accompagnement administratif, présence de référents pour l'emploi gérant directement les dossiers des personnes radicalisées, accompagnement avec un duo imam-professionnel, rencontres avec des psychologues, etc. Lors de leur déplacement à Aarhus, vos rapporteures ont constaté que le soutien psychiatrique n'était pas systématiquement proposé aux personnes suivies et pouvait varier en fonction des besoins décelés.

Toutefois, cette similarité d'approche au sein des exemples belges et danois n'exclut pas des choix d'organisation différents. Ainsi, à Vilvorde, la politique locale de prévention de la radicalisation est conduite, à côté du service de prévention de la délinquance, par un service dédié, chargé d'assurer la sensibilisation des écoles (enseignants, directeurs, etc.) ou des hôpitaux, mais également de suivre les programmes personnalisés en fonction des parcours des personnes suivies. En revanche, la ville d'Aarhus n'a pas opté pour un service dédié préférant conserver le contact des personnes suivies avec les différents services concernés.

Enfin, les deux expériences belge et danoise ont mis en lumière la même préoccupation de parvenir à un équilibre entre les exigences de sécurité voire judiciaires, d'une part, et de prévention de la radicalisation par une réinsertion sociale de la personne, d'autre part. En effet, la « déradicalisation » a pour objectif de « sortir » l'individu d'un processus de radicalisation en favorisant sa réintégration dans la société.

Les interlocuteurs rencontrés à Aarhus ont assuré à vos rapporteures que les deux approches pouvaient se concilier. À côté du programme, des poursuites judiciaires comme des enquêtes policières ont lieu. Ces dernières sont d'ailleurs conduites sans que l'unité locale de la police, qui participe activement au programme, soit nécessairement informée.

Proposition n° 4 : Favoriser, en matière de lutte contre la radicalisation, les dispositifs de droit commun, en mettant l'accent sur l'individualisation, l'accompagnement sur mesure et la transversalité de la prise en charge en vue de la réinsertion, et en ménageant un équilibre entre l'intervention sociale et les exigences de sécurité.

b) Le coût moindre de la prise en charge sur place

Les expériences belge et danoise permettent de mesurer l'écart financier entre ces programmes et celui mis en oeuvre dans le cadre du centre de Pontourny. Selon les indications de la direction du centre, son budget annuel de fonctionnement avoisine 2,5 millions d'euros. Le moratoire décidé en février 2017 n'a pas sensiblement réduit ce coût, le personnel étant employé mais sans occupation, faute de pensionnaire.

La direction faisait valoir, lors du déplacement de vos rapporteures au centre, que ce coût doit être relativisé par rapport à celui plus important, d'un centre éducatif fermé (CEF). Par comparaison, un CEF, avec une capacité maximale de 12 places, représentait en 2015 un coût par jour et par mineur de 721 euros dans les centres gérés par le secteur public de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ).

Toutefois, le contraste entre un centre fonctionnant « à vide » et son coût provoque toujours une incompréhension forte de la population locale. Lors de sa rencontre avec vos rapporteures, M. Bernard Château, maire de Beaumont-en-Véron, a confirmé que, pour une large partie des habitants confrontés à la fermeture de services publics dans la région, le programme apparaissait comme un « gâchis d'argent public ».

Le coût du programme de Vilvorde n'a pu être réellement indiqué à vos rapporteures, même s'il est notable dès lors que le bourgmestre a impulsé une politique particulièrement volontariste qui appelle des moyens en conséquence. À Aarhus, le coût, certes non exhaustif, du programme est estimé à approximativement un million d'euros par an pour les 15 personnes qui travaillent à temps partiel pour ce programme. En effet, ces personnes exercent des missions qui excèdent ce seul programme dès lors que le choix a été fait de ne pas créer un service spécialisé. Les responsables du programme d'Aarhus ont ainsi conclu que « prendre en charge les personnes sur place est davantage pérenne et moins cher ».

c) La question de l'évaluation de ces dispositifs

Les expériences étrangères, selon l'expression de M. Asiem El Difraoui et de Mme Milena Uhlmann, « résultent d'un long processus d'essais et d'échecs ». Elles ont dû affronter les critiques. Ont ainsi été reprochés au programme d'Aarhus sa « naïveté » et la « collusion » qu'il introduisait avec des personnes radicalisées. Était ainsi opposée la manière « douce » du programme à la manière « forte » plus sécuritaire.

La question de la réussite des programmes mis en oeuvre, en France comme à l'étranger, est centrale dans la mesure où, face à une opinion publique particulièrement sensible à la « radicalisation » au sein de la société et à ses conséquences en matière de sécurité, les pouvoirs publics se voient assignés une obligation de résultat.

Reste à mesurer le succès des expériences menées par une évaluation suffisamment crédible. Or, même dans les expériences étrangères, la mesure du taux de réussite demeure empirique. À Vilvorde, le bourgmestre estime l'efficacité du dispositif en raison du tarissement des départs vers des zones de combat djihadiste. Pour le programme d'Aarhus, il n'existe pas de statistiques sur ses résultats, ses responsables admettant la difficulté à l'évaluer. S'ils admettent quelques échecs, ils estiment que globalement l'expérience s'est révélée positive, tant quantitativement que qualitativement.

Vos rapporteures sont convaincues que l'évaluation demeure un point crucial de la crédibilité et de l'acceptation des programmes de « déradicalisation » mis en oeuvre. Elles souhaitent ainsi également une intégration plus forte de la communauté scientifique dans ce travail d'évaluation ainsi que d'experts chevronnés - et non par des experts auto-proclamés - ayant mené des expériences de « déradicalisation » en France et à l'étranger. La mise en réseaux des expériences françaises avec celles en cours dans d'autres pays, ne serait-ce que quelques-unes, à travers des sites internet interactifs, serait profitable aux acteurs en charge de la « déradicalisation » et leur permettrait de ne pas répéter les mêmes erreurs et de profiter du savoir-faire de leurs homologues.

Proposition n° 5 : Mettre en réseau les expériences françaises avec celles menées dans d'autres pays, par exemple à travers des sites internet interactifs, afin de favoriser l'échange de savoir-faire.


* 33 Réponse de M. Bruno Le Roux, ministre de l'intérieur, lors de la séance de questions d'actualité au Gouvernement du 14 février 2017 au Sénat.

* 34 Pour répondre à l'inquiétude des riverains, un audit de sécurité, suggéré par la préfecture d'Indre-et-Loire, a également eu lieu avant l'ouverture du centre.

* 35 Lors de la séance de questions d'actualité au Gouvernement.

* 36 Lors de leur audition, les personnes en charge du programme d'Aarhus ont insisté sur le caractère indifférencié du programme qui s'adresse autant aux personnes susceptibles de radicalisation religieuse qu'aux personnes engagées dans un extrémisme politique.