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Sur les actes du colloque "Biodiversités du vaste Pacifique : quelle valorisation d'un endémisme exceptionnel ?" du 31 mai 2018

1 juin 2018 : sur les actes du colloque "Biodiversités du vaste Pacifique : quelle valorisation d'un endémisme exceptionnel ?" du 31 mai 2018 ( rapport d'information )

DEUXIÈME TABLE RONDE
DÉMARCHES ET OUTILS DE GESTION DURABLE DES BIODIVERSITÉS
ET DE SENSIBILISATION DES POPULATIONS

DEUXIÈME TABLE RONDE


DÉMARCHES ET OUTILS DE GESTION DURABLE
DES BIODIVERSITÉS ET DE SENSIBILISATION
DES POPULATIONS

PROPOS INTRODUCTIF
Lana TETUANUI,

Sénatrice de Polynésie française

Monsieur le président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer, cher Michel,

Mesdames et Messieurs les parlementaires,

Mesdames et Messieurs,

Bonjour à tous,

la orana,

La Polynésie française n'est peut-être pas présente en nombre aujourd'hui mais elle l'est en qualité. Vous ne m'en voudrez pas trop, chers collègues du bassin Pacifique, si mon discours se rapporte essentiellement à la Polynésie française. Je ne puis parler que de ce que je connais. Sans faire de nombrilisme, je tiens à rappeler que le Pacifique insulaire constitue le principal « réservoir » d'espèces coralliennes de la planète, ce qui nous confère une grande responsabilité vis-à-vis des générations futures mais constitue aussi une chance pour l'avenir, car notre avenir est dans l'océan.

Cependant, si les grandes nations ne respectent pas les engagements de la COP21 et si l'élévation des températures dans la zone Pacifique se confirme, nous serons, hélas, les premières victimes des troubles climatiques. Certaines îles du Pacifique sont déjà menacées de disparition pure et simple. Pensons par exemple à Tuvalu. Il ne s'agit pas de dramatiser mais de se montrer réaliste, d'où l'impératif de tous nous mobiliser.

Notre environnement est incroyablement riche, que ce soit en termes d'espèces ou de milieux. Les rapports scientifiques l'ont tous écrit : les petits États insulaires du Pacifique abritent des espèces et des écosystèmes uniques au monde, et d'une très grande diversité. Nous sommes tous conscients que ce capital naturel est important et qu'il doit être protégé et valorisé.

Permettez-moi de rappeler que nos ancêtres polynésiens - ou mélanésiens - étaient très soucieux et maîtrisaient parfaitement la relation aux éléments de la nature. Ils étaient respectueux de celle-ci, mère nourricière, qui était partie intégrante de leur mode de vie au quotidien, à tel point que la nature structurait leurs savoir-faire traditionnels.

Mais l'occidentalisation rapide de nos îles, notamment en Polynésie, avec l'arrivée du centre des expérimentations nucléaires, a engendré une urbanisation bien trop rapide, au détriment de notre environnement, bouleversant nos équilibres économiques, sociaux et culturels, avec simultanément une importation massive de produits alimentaires, impactant notre mode de vie d'origine - de subsistance, en relation avec notre biodiversité. C'est un constat, sans nécessité d'épiloguer par ailleurs sur le dossier sensible des tonnes de becquerels enfouies dans notre sous-sol sous-marin de Moruroa.

Au-delà de cette réalité qu'on ne peut effacer, l'émergence d'une gouvernance axée sur la préservation de notre environnement s'est traduite fortement, dès 1984, par l'adoption de notre statut d'autonomie interne avec la compétence environnementale attribuée au Pays.

Ainsi, la Polynésie française s'est-elle dotée dès 1985 d'une entité juridique dénommée « délégation à l'environnement », érigée rapidement en direction de l'environnement, avec l'adoption d'un code de l'environnement, démontrant la prise de conscience de nos élus vis-à-vis de l'enjeu capital que représente la préservation de notre richesse environnementale. Nos secteurs de développement économique que sont le tourisme, la perliculture, la pêche, l'agriculture et l'artisanat, dépendant de nos ressources naturelles, il était urgent d'adopter les outils juridiques nécessaires pour réglementer, préserver, contrôler et sanctionner.

L'autonomie de la Polynésie a permis cette mise en place rapide des outils de gestion (PGA, PGEM, commissions d'installations classées, etc.). Je ne citerai pas la totalité des missions de nos services, établissements publics ou sociétés d'économie mixte, qui concourent directement à la préservation de notre biodiversité, car ils sont nombreux.

Il faut néanmoins saluer la présence des organismes d'État tels que l'IFREMER, le CIRAD, l'INRA, l'ADEME, l'Université française du Pacifique, l'Agence française pour la biodiversité, l'AFD et d'autres, comme le CRIOBE, installé sur l'île de Moorea, ou de fondations telles que TARA Expéditions, implantés ou missionnés, participant aux différents programmes de recherche, de protection, de développement ou de valorisation de nos ressources marines ou végétales.

Le monde associatif est également un partenaire capital et très dynamique en Polynésie. Nos associations sont reconnues d'intérêt public et constituent un excellent relais dans nos campagnes de sensibilisation de la population et de nos écoliers.

Au-delà de nos trois collectivités d'outre-mer, la coopération régionale est essentielle et fortement active sous l'égide de la Commission du Pacifique Sud, dans le domaine de la préservation de nos ressources (programme PROE par exemple).

Par ailleurs, la Polynésie, désormais membre à part entière du Forum des îles du Pacifique, participe à différents sommets lui permettant d'échanger sur les thématiques telles que la collaboration et les défis auxquels la région Pacifique est confrontée, notamment en matière de changement climatique et de gestion durable de l'Océan Pacifique. C'est une énorme avancée stratégique, sollicitée depuis de nombreuses années, et les programmes de coopération qui y sont déployés sont des sources de financement non négligeables.

Les projets de développement agréés par l'Europe ont permis le financement de grands programmes de développement propres à la pérennisation de nos richesses naturelles, comme par exemple la perliculture dans les années 2000, ou le concours à l'assainissement de nos eaux usées au titre de la sauvegarde de nos lagons et au bénéfice de notre santé.

La participation active de nos ministres et parlementaire polynésiens, ces dernières années, aux différents accords, conventions ou traités internationaux (Rio, Nagoya, ONU, COP21, COP22, etc.) confirme notre volonté d'agir et notre prise de conscience et de responsabilité en vue d'oeuvrer à la protection de notre océan, tant menacé par la pollution, la surpêche ou le réchauffement climatique. Les océans sont dérégulés. Ils s'engorgent de plastiques, ce qui doit nous alarmer. Nous devons agir et chaque citoyen est concerné.

Sanctuariser nos zones marines, multiplier les aires marines protégées constitue à mon sens un devoir. Nous comptons aujourd'hui en Polynésie une cinquantaine d'espaces classés, comme la baie de Hohoi et la baie des Vierges des Marquises, les réserves intégrales de Scilly et Bellinghausen, le sanctuaire marin de baleines, requins et tortues, ou encore la réserve de biosphère de Fakarava, créée en 2006.

Dans cet esprit de continuité et d'exemplarité, le président du Pays de la Polynésie française, Édouard Fritch, a présenté le projet de classer la zone économique exclusive de la Polynésie française en Aire marine gérée, soit 5 millions de kilomètres carrés, ce qui ferait de notre territoire le plus grand sanctuaire marin de la planète.

Notre collectivité a redoublé d'efforts dans la gestion de ses espaces marins et terrestres. Mais beaucoup reste à faire dans la sensibilisation de nos populations, notamment par l'éducation des nouvelles générations pour la préservation de nos richesses naturelles.

Nos politiques publiques ont déterminé des plans de stratégie « biodiversité » avec des objectifs définis allant jusqu'en 2030, s'engageant sans attendre la mouvance de la stratégie nationale.

L'obtention du classement du Marae de Taputapuatea en 2017 au patrimoine mondial de l'UNESCO est un aboutissement et un réel exemple de sauvegarde de notre patrimoine culturel. D'autres sites polynésiens sont à l'étude, dans l'attente d'un agrément également.

La France dispose du deuxième domaine maritime au monde, avec plus de 11 millions de kilomètres carrés, notamment grâce aux outre-mer. C'est un vecteur de projection stratégique d'envergure que le Président de la République a relevé, et conforté lors de son passage dans la région Pacifique, le mois dernier. Nous nous devons de valoriser notre océan et non de l'agresser. La meilleure façon de protéger nos écosystèmes terrestres est de protéger les écosystèmes marins.

Mahé CHARLES,

Chef de projet RESCCUE en Polynésie française
Agence française pour la biodiversité (AFB)

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Pour gérer les espaces côtiers, la Polynésie française dispose d'outils réglementaires, inscrits notamment dans ses codes de l'environnement, de l'aménagement et de la réglementation des pêches. Par ailleurs, des démarches complémentaires, visant la mise en oeuvre d'une gestion intégrée terre-mer, ont été initiées dans le cadre de projets portés par la Polynésie française. Mahé Charles va maintenant illustrer deux démarches récentes menées dans l'archipel des Gambier, et dans la baie d'Opunohu, sur l'île de Moorea.

Il existe en Polynésie française des enjeux côtiers importants. Sur ce territoire coexistent des outils réglementaires tels que les différents classements au code de l'environnement (par exemple pour la commune de Fakarava, qui accueille une Réserve de biosphère), les zones de pêche réglementée, le plan de gestion de l'espace maritime (PGEM, qui dépend du code de l'aménagement) et des outils non réglementaires, avec des approches plus communautaires, par exemple les Rahui et aires marines éducatives, qui seront présentées par d'autres intervenants.

D'autres démarches font l'objet de « tests » et d'expérimentations de mise en place, selon les principes de la gestion intégrée des zones côtières (ou gestion « terre-mer »). Il s'agit d'un processus de gestion favorisant un mode itératif et adaptatif, afin de promouvoir un développement durable des zones concernées. La notion d'intégration concerne différents objectifs, divers secteurs d'activité, différents niveaux de gouvernance et différentes échelles de travail. Cette démarche porte également sur l'interface terre-mer, qui constitue une dimension très importante, notamment sur le plan des représentations culturelles des territoires traditionnels pour les habitants, qui rendent inséparables la terre et la mer.

Depuis Rio (1992), de très nombreuses initiatives de gestion intégrée des zones côtières ont été mises en place. Avec ce recul, il est possible de dire qu'il ne s'agit pas tant d'une question d'outils ou de solutions techniques que de processus participatifs.

L'exemple que j'évoquerai ici est celui de la vallée et de la baie d'Opunohu à Moorea. Le site d'Opunohu est un haut lieu touristique de la Polynésie française, qui accueille près de 80 000 visiteurs par an. C'est un site majeur sur le plan culturel, avec notamment une grande richesse archéologique.

Les enjeux de gouvernance étaient essentiels au départ de cette initiative menée dans le cadre des projets INTEGRE et RESCCUE. Pour une partie de la population concernée dans la commune de Papetoai, un sentiment de dépossession s'est exprimé concernant ce site majeur sur le plan culturel et naturel, suscitant ainsi la méfiance vis-à-vis de divers projets qui y ont été conduits.

Aussi, avant de lancer ces initiatives de protection de la biodiversité ou de gestion intégrée des zones côtières, il était essentiel de travailler à un diagnostic partagé avec les acteurs du territoire. Nous avons travaillé avec des géographes culturels, des anthropologues, des associations. C'est ce qui a permis de prendre en compte l'enjeu de la gouvernance. Il faut également souligner le rôle fondamental d'une animatrice locale, qui fut la pièce maîtresse du dispositif. Elle a été recrutée, depuis, par la commune de Moorea, ce qui est très satisfaisant en termes de pérennité de ces démarches locales.

Sur le terrain, nous ne parlons pas de « gestion intégrée des zones côtières » : c'est la notion de développement local qui a dominé le projet. Il ne faut pas opposer biodiversité et développement, car la notion de développement local est importante et parlante pour les populations. Nous avons vu des initiatives développées à propos de la lutte contre les espèces envahissantes, des actions concrètes de lutte contre l'érosion - venant par exemple des champs de production d'ananas, avec des impacts sur le lagon, les coraux, donc les poissons et la sécurité alimentaire. Des actions ont aussi été menées afin de lutter contre l'érosion du trait de côte et du littoral. Une action particulière sur laquelle je voulais faire un zoom concerne la définition d'une structure d'accueil, afin de valoriser le patrimoine culturel et naturel, action qui est aujourd'hui reprise et soutenue par le pays, sous l'égide notamment de la direction de l'agriculture et du service du tourisme. Ce projet de structure d'accueil, qui fait partie intégrante de ce projet de développement local, devrait voir le jour prochainement avec des financements de la Polynésie française.

Sur le site des Gambier, à 1 700 kilomètres du centre de décision majeur qu'est Tahiti, le contexte est tout à fait différent. Dans ce site pilote du projet RESCCUE, la perliculture constitue la mono-activité principale et l'enjeu consistait plutôt à initier avec les acteurs locaux une dynamique participative. Là aussi, la construction d'un diagnostic partagé fut une étape longue mais nécessaire, afin d'accompagner les acteurs locaux de façon pertinente dans les choix stratégiques. La commune se dote désormais d'une feuille de route stratégique, énonçant des ambitions de développement durable pour ce territoire.

Les actions concrètes mises en oeuvre portent sur la lutte contre l'érosion terrigène, notamment dans le cadre du programme BEST de la Commission Européenne. Il s'agit, sur certains îlots des Gambier, de reboiser des parties ayant souffert de l'érosion avec des essences locales et de recréer des habitats pour les oiseaux remarquables. Nous faisons ainsi d'une pierre deux coups, en limitant l'érosion qui menace d'impacter le milieu marin si l'on ne fait rien. Un travail est réalisé par ailleurs pour la mise en valeur de l'activité de plaisance - afin qu'elle soit durable - et pour la valorisation des déchets issus de la perliculture. Il faut là aussi souligner l'importance d'un animateur local, inscrit dans le projet de territoire. Cette feuille de route est appelée Nukutaireva « terre, mer, air » en Mangarévien.

Au titre des enseignements tirés, il faut souligner la nécessaire mobilisation des acteurs, qui ont besoin de voir des actions concrètes : il faut agir en même temps que l'on planifie, en mettant l'accent sur la dimension de développement local. Il ne faut pas négliger la notion de gouvernance et appuyer la mise en place de plateformes de concertation, qu'il s'agit ensuite de pérenniser.

Il faut également adapter le concept de gestion intégrée, s'attacher à la notion de « pas de temps » nécessaire - afin de laisser émerger des démarches sociales, très importantes - et former des praticiens locaux de la gestion intégrée qui maîtrisent la langue, et qui soient durablement inscrits dans leur territoire. Il faut aussi accompagner les collectivités locales et les élus dans ces démarches et processus participatifs.

Je vous propose de voir un film illustrant une démarche que la commune de Moorea-Maiao porte pour améliorer la gestion de son lagon.

Projection d'une vidéo réalisée par la Commune de Moorea-Maiao sur le plan de gestion de l'espace maritime de Moorea.

Baie d'Opunohu à Moorea

Crédits photos : M.WAN/AFB

Mangareva aux Îles Gambier

Crédits photos : Jean-François Butaud

Roland SANQUER,

Chargé de mission pour l'éducation à l'environnement
et au développement durable - direction général de l'éducation
et des enseignements du ministère du travail, de la formation professionnelle
et de l'éducation de la Polynésie

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Monsieur Roland Sanquer, chargé de mission pour l'éducation à l'environnement et au développement durable au sein de la direction générale de l'éducation et des enseignements du ministère du travail, de la formation professionnelle et de l'éducation de la Polynésie, qui n'a pu nous rejoindre, a enregistré sa présentation sur les aires marines éducatives et nous allons donc visionner le film qu'il a réalisé à notre attention.

Projection d'un film décrivant l'expérience de mise en place d'une aire marine éducative en Polynésie française dont la transcription figure ci-après.

Pascale SALAüN, cheffe d'antenne Polynésie française de l'Agence française pour la biodiversité

La diversité de la langue polynésienne reflète la diversité des paysages et des besoins en éducation. Pour autant, chaque île participe de l'exceptionnalité de cette collectivité outre-mer située au coeur du triangle polynésien.

Les aires marines éducatives (AME) sont un outil novateur dont l'objectif est double : proposer un support pédagogique et renforcer la sensibilisation à l'environnement.

Roland SANQUER

L'éducation au développement durable est ainsi apportée aux élèves, qu'ils vivent en zone urbaine à fort impact anthropique, en milieu rural insulaire, dans les atolls, ou dans les vastes baies.

Les AME caractérisent la différenciation éducative et écologique que requiert la jeunesse de Polynésie pour assumer sa reconnexion avec son patrimoine naturel et culturel.

Voix off

La Polynésie française a initié le réseau des aires marines éducatives. La première AME a été créée sur l'île Tahuata en 2012, dans une école marquisienne. Les élèves, séduits par l'intégrité écologique apportée par les scientifiques, ont décidé de préserver les ressources naturelles de leur propre baie.

L'AME est un support employé par l'enseignant pour mettre en oeuvre son projet pédagogique en exploitant ce que la nature a à lui offrir à proximité de la classe.

L'AME a pour finalité l'éducation et non la protection, même si indirectement les enfants, les familles, la communauté éducative et les villages s'imprègnent, par ce concept innovant, du respect de leur milieu exceptionnel. L'école entame en classe un processus similaire à celui de la création puis de la gestion d'une aire marine protégée (AMP), afin que les enfants deviennent de futurs gestionnaires de leur environnement.

L'AME repose sur trois piliers issus du parcours éducatif, artistique et culturel de l'élève, inscrits dans les objectifs pour la refondation de l'école que la Polynésie française a intégrés. Connaître, vivre et transmettre la mer sont les fondamentaux qui guident la construction du projet d'AME menant la classe à sa labellisation. À ce jour, douze écoles sont déjà labellisées en Polynésie et huit écoles sont candidates (archipels de la Société et des Tuamotu), constituant le réseau Pukatai.

La France, avec la signature d'un accord entre les deux gouvernements, a également l'ambition de déployer son réseau sur le sol national et dans les DOM. Elle a ainsi confié à l'Agence française pour la biodiversité, opérateur de l'État, la charge de développer les AME en respectant le concept originaire des Marquises. Son objectif reste la sensibilisation à l'environnement et l'action citoyenne.

L'AFB, en appui technique aux politiques publiques du gouvernement de la Polynésie française, accompagne le ministère polynésien en charge de l'éducation pour l'extension du réseau et sa mise en oeuvre dans les établissements.

Les AME suscitent des convoitises à l'étranger lorsque les experts et les élèves viennent y présenter leurs actions. L'extension à l'international est donc une question que la Polynésie et la France pourront envisager ensemble, de façon à maintenir la beauté et l'originalité de ce concept éducatif qui promeut à la fois le patrimoine naturel et culturel.

Pascale SALAüN

Les élèves font « pour de faux » en classe ce que font « pour de vrai » les institutionnels lorsqu'ils créent et gèrent une aire marine protégée. C'est le moyen d'éveiller leur conscience, afin qu'ils se sentent responsables et gestionnaires de leurs ressources naturelles. Cet outil novateur met en cohérence la valorisation de la biodiversité avec les besoins pédagogiques de l'enseignant.

Roland SANQUER

L'extension de l'AME est tentante mais, pour le moment, elle reste raisonnée à l'échelle de la Polynésie française, de façon à répondre à des critères précis de faisabilité : garantir l'accès au site par les élèves, réaliser des états écologiques à la base du diagnostic, maintenir des référents qui sont un soutien incommensurable pour les enseignants, faire intervenir des personnalités locales en langue régionale ou des experts scientifiques.

Pascale SALAüN

Le multipartenariat est définitivement un gage d'efficacité pour les AME. Son extension devra néanmoins s'envisager aussi à l'international, ainsi qu'en milieux terrestres et aquatiques, à travers les espaces naturels éducatifs (ENN).

Roland SANQUER

Nous remercions les élèves, leurs enseignants et tous les partenaires qui contribuent en Polynésie française à déployer le réseau des aires marines éducatives.

Pascale SALAüN et Roland SANQUER

À tous : Mauruuru !

Nina JULIÉ,

Élue en charge de l'environnement et du développement durable
Province Sud - Nouvelle-Calédonie

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

La Nouvelle-Calédonie possède un patrimoine naturel exceptionnel, reconnu par l'UNESCO qui lui a décerné le label « patrimoine mondial » pour la richesse de son lagon et ses récifs. Néanmoins, les menaces d'origine anthropique qui pèsent sur cet environnement sont nombreuses : exploitation minière intense, accroissement du tourisme de croisière, essor urbain. Pour préserver efficacement cette extraordinaire biodiversité, impliquer les jeunes est une nécessité absolue. C'est l'objectif que s'est fixé la province Sud en plaçant les jeunes au coeur d'un dispositif de gestion participative innovant, les aires de gestion éducative (AGE). Nina Julié, élue de la province Sud, va nous en dire davantage.

La Nouvelle-Calédonie est effectivement un joyau de biodiversité et occupe la 3e place mondiale dans le classement des hot spots de biodiversité, après Hawaï et la Nouvelle-Zélande. En plus de son inscription au patrimoine mondial de l'Unesco, récemment, une partie de nos forêts humides a été classée au titre de la convention de Ramsar (convention relative aux zones humides d'importance internationale).

Si cette biodiversité est riche, des menaces fortes pèsent sur elle aujourd'hui. Il s'agit évidemment du développement économique, étant entendu que la Nouvelle-Calédonie est essentiellement tournée vers la mine, car nous sommes aussi une terre riche de nickel dont la Nouvelle-Calédonie possède 25 % des ressources mondiales.

Le réchauffement climatique menace également tous les petits territoires du Pacifique, parmi lesquels la Nouvelle-Calédonie.

Ces menaces nous conduisent, dans un contexte un peu particulier, à développer des dispositifs innovants afin de protéger notre environnement. Outre la place de l'exploitation minière sur le plan économique, ce contexte est particulier du point de vue social et culturel, car nous avons des populations d'origines différentes qui ont toutes un attachement très particulier et un lien très fort à la nature et à la terre. On observe néanmoins, de temps à autre, des comportements qui ne sont pas en accord avec ce lien qui nous unit tous. Cela a été clairement illustré au travers de l'exemple du dugong, du problème des déchets déposés dans les mangroves ou à travers le problème des incendies causés à l'Île des Pins par les comportements humains.

Le contexte politique est particulier lui aussi, puisque la Nouvelle-Calédonie, sur la compétence « environnement », est totalement autonome. Elle peut donc prendre toutes les réglementations qu'elle souhaite pour la préservation de son environnement exceptionnel. C'est un atout et un inconvénient, car elle doit trouver les financements nécessaires à cette protection. Lorsqu'on a un territoire aussi riche en termes de biodiversité, il faut trouver des financements importants pour protéger celle-ci. C'est une responsabilité, pour les générations futures calédoniennes et ailleurs dans le monde, car si des espèces disparaissent de la Nouvelle-Calédonie, elles disparaissent de l'ensemble de la Terre. Nous avons donc un défi important à relever. C'est pourquoi nous avons mis en place des dispositifs innovants.

Nous nous sommes inspirés, pour mettre en oeuvre le projet qui va vous être présenté, de ce qui s'est fait au travers de la gestion du patrimoine mondial de l'Unesco. En 2008, nous sommes parvenus, en Nouvelle-Calédonie, à porter un véritable projet pour le territoire, autour duquel toutes les populations se sont rassemblées (coutumiers, citoyens, responsables politiques, etc.). Tous ont su dépasser leurs a priori afin d'atteindre un objectif commun, la préservation de notre patrimoine. Au vu de la réussite de ce dispositif, nous avons souhaité, en province Sud, transposer une telle démarche à l'intention de notre jeunesse, qui devra prendre en charge ce patrimoine mondial exceptionnel.

Ainsi avons-nous créé le dispositif « d'aires de gestion éducative ». L'aire de gestion éducative est une zone maritime littorale ou une zone terrestre gérée de façon participative par des élèves - du CM2 à la classe de terminale -, avec l'accompagnement d'enseignants et d'un grand nombre de partenaires - usagers de la zone, associations, organismes de recherche, etc.. C'est une véritable démarche citoyenne, dans laquelle nous nous efforçons de faire en sorte que les élèves soient au coeur du dispositif de gestion.

À l'instar de ce qui vient d'être présenté à propos de la Polynésie française, ce type de dispositif n'a pas vocation, en soi, à protéger les milieux, même si les actions qui en découlent favoriseront cette préservation. Le premier objectif est de développer une conscience éco-citoyenne chez nos jeunes, dès le plus jeune âge, afin qu'ils prennent la mesure des enjeux.

Je vais vous présenter ce dispositif au travers d'un film montrant les différentes aires de gestion éducative que nous avons mises en place, d'abord à titre expérimental à compter de 2016. Le dispositif ayant fait l'objet d'une évaluation très satisfaisante, nous l'avons dupliqué pour d'autres aires de gestion éducative.

Projection d'un film.

Au bout de deux ans d'expérimentation, nous avons pu, avec les acteurs impliqués, établir un cahier des charges qui nous permet de faire vivre le dispositif. Il existe un comité de gestion, représenté par les élèves, les enseignants et tous les acteurs intervenant sur le site. Ceux-ci sont très nombreux et les élèves persuadent un grand nombre de personnes de les rejoindre. C'est le cas par exemple à l'Île des Pins où, grâce à une classe, toute l'île s'est mobilisée : l'ensemble des tribus ont été mises à contribution pour planter les 800 plants qui étaient nécessaires à la re-végétalisation.

En ce qui concerne l'exemple du sentier Botha numérique, une association de quartier est venue participer à l'élaboration de cet outil. C'est une véritable réussite que de parvenir à entraîner ainsi toute une population par le biais des jeunes. Ceux-ci établissent, à partir d'un diagnostic, un plan de gestion qu'ils mettent ensuite en oeuvre durant deux ans. Avec quelques responsables scientifiques et associatifs, nous sommes ensuite chargés d'évaluer le dispositif à travers un comité de pilotage.

À titre d'illustration, dans le plan de gestion de la mangrove de Boulari élaboré par les élèves du collège et du lycée de Boulari, les jeunes ont défini des enjeux, des objectifs et un panel d'actions qu'ils mettent en place durant deux ans.

Notre objectif est d'étendre le dispositif à d'autres aires de gestion éducative en province Sud. Nous avons inauguré cette année trois nouvelles aires de gestion éducative et créé notre réseau d'aires de gestion éducative. Nous souhaitons, à terme, inscrire ce dispositif dans notre code de l'environnement, afin de lui donner une lisibilité et qu'il ne puisse plus être remis en cause.

Peggy ROUDAUT,

Coordonnatrice du projet INTEGRE
Communauté du Pacifique Sud

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Après avoir passé dix ans comme directrice adjointe à la coopération régionale et aux relations extérieures à la présidence du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, Peggy Roudaut, que je connais depuis fort longtemps, travaille depuis septembre 2016 à la Communauté du Pacifique Sud comme coordinatrice du projet INTEGRE. Celui-ci, financé par l'enveloppe régionale du 10e Fonds européen de développement (FED) pour les PTOM du Pacifique.

Merci, Monsieur le président d'avoir convié à cette manifestation le projet INTEGRE, seul projet de coopération régionale présenté aujourd'hui. Merci à l'Agence française pour la biodiversité de cette initiative et pour son invitation.

1- Introduction

Le projet INTEGRE (INitiative des TErritoires pour la Gestion Régionale de l'Environnement), financé par le 10FED (Fonds européen de développement), doté d'un budget de 12 millions d'euros, avait pour objectif l'amélioration de la gestion et la valorisation durable de l'environnement au bénéfice des populations, par la mise en pratique de méthodes de gestion intégrée des zones côtières et le renforcement de la coopération régionale.

Le projet s'est déroulé de 2013 à 2018. La mise en oeuvre des activités s'est achevée en janvier dernier et nous sommes en période de clôture, le projet devant s'achever en juin 2018.

La Polynésie française coordonnait ce projet pour les pays et territoires d'outre-mer (PTOM) du Pacifique, c'est-à-dire les trois collectivités françaises et Pitcairn. La maîtrise d'oeuvre en avait été confiée à la Communauté du Pacifique au sein du programme « durabilité environnementale et changement climatique ».

L'objectif général était de contribuer à gérer ou valoriser durablement l'environnement des PTOM dans l'intérêt des populations.

2- Un projet de gestion intégrée des zones côtières

Lors du montage du projet régional, il avait été convenu que la thématique centrale aurait trait à l'environnement. INTEGRE est né dans un contexte de prise en compte de la vulnérabilité des îles du Pacifique et du fait que leur développement économique et social est fortement dépendant de la bonne gestion des ressources naturelles et de l'environnement. Le président Magras le soulignait tout à l'heure : c'est en valorisant les ressources naturelles que nous parviendrons sans doute à préserver l'environnement.

La stratégie d'approche est donc la gestion intégrée des zones côtières, concept qui peut paraître quelque peu technocratique mais qui, bien appliqué, permet de gérer durablement l'environnement. Ainsi, comme le signalait Mahé Charles, le concept de gestion intégrée des zones côtières pouvant paraître complexe, on a pu parler, dans certains cas, de gestion intégrée terre-mer, de développement local durable ou de gestion intégrée des îles.

Son principe fondateur est le constat selon lequel l'espace côtier et lagonaire forme un système complexe d'interaction entre les différentes thématiques, les différents acteurs et les différentes échelles. L'intérêt de la gestion intégrée de ces espaces consiste à travailler à l'intersection de toutes ces dimensions, sans cloisonner la terre et la mer. Par exemple, lorsqu'une personne vit sur la commune de Moorea, elle n'est pas confrontée à une problématique de terre ou de mer. Les habitants sont à la fois chasseur mais aussi pêcheur parfois agriculteur et utilisateur de l'espace pour leurs loisirs. Les habitants peuvent être confrontés à une problématique de pollution, une problématique agricole... Tout ceci forme un ensemble complexe que la notion de gestion intégrée s'efforce de traiter correctement.

Pour enclencher les dynamiques de gestion du territoire par les acteurs locaux, l'hypothèse de départ du projet INTEGRE était la nécessité d'aborder les enjeux de gestion intégrée à travers les enjeux identifiés par les acteurs eux-mêmes. INTEGRE a ainsi travaillé de façon participative. Les acteurs locaux - habitants, comités de gestion, collectivités, communes, provinces - ont défini eux-mêmes ce qu'ils souhaitaient voir pris en compte dans ce programme. Notre ambition était bien de prendre en compte les interactions entre les milieux terrestres et marins. Il s'est aussi agi de développer la transversalité en faisant travailler ensemble les différents services des administrations sur des projets communs, de manière décloisonnée.

L'attention a été portée sur la revalorisation des connaissances locales, c'est-à-dire l'implication des différentes disciplines pertinentes entre les milieux terrestres et marins, et la valorisation des connaissances que les personnes ont sur le terrain. Nous avons ainsi réalisé des études assez nombreuses, scientifiques et visant à valoriser les savoir-faire traditionnels détenus par les acteurs de terrain. Nous avons aussi beaucoup agi dans une logique de formation et de renforcement des capacités, en finançant notamment l'intervention d'animateurs de terrain. Ceci ne se fait pas tout seul. On ne peut pas compter que sur le bénévolat pour la sensibilisation à l'environnement.

3- Un projet déployé dans 9 sites pilotes sur 4 PTOM, avec de multiples activités

Localement, des activités de gestion intégrée ont été mises en oeuvre sur les zones côtières de neuf sites pilotes, dont trois en Nouvelle-Calédonie, trois en Polynésie française, deux à Wallis-et-Futuna et un à Pitcairn. Ces sites ont été choisis par les territoires eux-mêmes en tant qu'unités cohérentes de gestion, représentatives des îles hautes et des îles basses de la région, et parce qu'ils représentaient à la fois des enjeux écologiques forts et une utilisation par les populations locales. Ces sites avaient en quelque sorte vocation à constituer des démonstrateurs d'actions de gestion intégrée pour la gestion durable des territoires.

Parmi les activités conduites en Nouvelle-Calédonie, nous avons par exemple travaillé sur la préservation environnementale et touristique, l'évacuation des déchets dangereux, la dératisation de l'atoll de Beautemps-Beaupré, la restauration de la forêt de l'île d'Ouen, en collaboration avec la province Sud. En province Nord, une opération très intéressante de chasse pour la préservation d'une zone de captage et de la biodiversité locale a été conduite en collaboration avec le programme RESCCUE.

En Polynésie française, nous avons travaillé par exemple sur la réduction de l'érosion à Moorea, sur la gestion des pêches côtières dans les Rahui. À Raiatea, l'objectif était la réduction des déchets des activités économiques, à travers une opération d'envergure de création d'un label des îles Sous-le-Vent, en coopération avec la chambre de commerce, d'industrie, des services et des métiers de Polynésie française. Un autre projet visait le développement du tourisme durable, comme l'a évoqué Mahé à propos d'Opunohu, notamment.

À Wallis-et-Futuna, nous avons beaucoup travaillé sur la gestion des déchets. Nous avons évacué l'intégralité du stock historique d'huiles et de batteries de l'île, soit 200 000 litres d'huile et 300 tonnes de batteries, ce qui a créé une sorte de filière de coopération régionale, puisqu'il a fallu passer par un certain nombre d'îles et obtenir diverses autorisations pour évacuer ces déchets. Ceux-ci ont été évacués en Nouvelle-Zélande et l'opération a permis une prise de conscience des populations. Nous avons réhabilité le centre d'enfouissement technique de Wallis et il existe désormais une prise de conscience environnementale forte, permise par l'implication des populations dans cette gestion des déchets. Nous avons également réhabilité la décharge de Nanu'u à Futuna et travaillé sur la création d'une filière économique, à travers le développement de l'agriculture biologique.

À Pitcairn, nous avons travaillé là aussi sur les problématiques d'érosion et de gestion des déchets. Même si l'île ne compte que 50 habitants, nous avons oeuvré à un embryon de développement économique à travers la mise en place d'une activité de fabrication de figurines en verre recyclé qui sont vendues aux touristes des croisières.

Au total, environ 50 % du projet INTEGRE ont été consacrés à des actions pilotes sur le territoire. Pour la seule partie couvrant les activités conduites sur le terrain, 70 % des dépenses ont été consacrées à des actions territoriales.

Plusieurs grandes thématiques se dégagent :

- la gestion intégrée des bassins versants, afin de réduire l'érosion et les pollutions ;

- la gestion intégrée de l'eau ;

- la préservation de la biodiversité et la lutte contre les espèces envahissantes, particulièrement en Nouvelle-Calédonie ;

- le soutien au développement de filières économiques (tourisme, pêche, aquaculture). Sur ce dernier point, nous avons par exemple développé un projet autour du Marava (ou poisson lapin) dans la presqu'île, ce qui pourrait trouver des prolongements dans le cadre du 11FED régional. Il faut que les élus s'emparent des actions initiées dans le cadre d'INTEGRE afin de les développer dans le cadre du futur 11FED.

4- Un projet de coopération régionale

La coopération est aujourd'hui un principe d'action promu à tous les niveaux par la quasi-totalité des bailleurs de fonds, dans les politiques publiques comme dans les démarches de développement et de structuration des territoires. Les objectifs de la coopération sont variables et nombreux : échanger, mutualiser des moyens financiers, des moyens matériels et immatériels, développer des réseaux, élaborer des stratégies.

Cependant, la région Pacifique se caractérise par un morcellement, une hétérogénéité défavorable à la coopération régionale, des distances considérables, ce qui implique des coûts et durées de transport très importants. On peut parler d'une double, voire d'une triple ou d'une quadruple insularité pour certains territoires. À cela s'ajoutent des différences de statut et de situations institutionnelles (PTOM, ACP, etc.), ce qui se traduit par différents niveaux d'éligibilité aux fonds, sans oublier des différences dans les niveaux de développement.

Aussi la dynamique régionale peut-elle difficilement s'appuyer sur un fort régionalisme. Elle s'appuie davantage sur un processus de régionalisation construit autour d'intérêts communs et de projets concrets : elle ne se décrète pas.

L'enjeu principal du projet a consisté à créer les conditions favorables à l'émergence et au développement d'actions de coopération régionale susceptibles d'être dupliquées, en partant des besoins des PTOM et en s'appuyant sur des initiatives locales - c'est à dire les actions concrètes menées dans les sites pilotes - pour essaimer au niveau régional, via les réseaux régionaux.

Nous avons essayé de développer des espaces de rencontre et de collaboration. En organisant des ateliers techniques régionaux sur les thématiques voulues par les PTOM (tourisme, gestion des déchets, gestion des pêches, participation du public aux actions environnementales), au sein de ceux-ci. Douze ateliers régionaux ont eu lieu, réunissant 550 personnes représentant 24 pays et territoires du Pacifique, pour un budget de 800 000 euros.

Le projet a ensuite organisé des échanges régionaux entre les PTOM ou avec les grands pays de la région. 16 échanges au total ont été financés et une centaine de personnes des PTOM y ont participé, pour un budget de 220 000 euros.

Par exemple, tous les PTOM sont partis à Tech & Bio en métropole, plus grande conférence en France sur l'agriculture biologique.

Nous avons aussi organisé un échange avec le WWF à Wallis-et-Futuna et au Vanuatu, des échanges sur l'érosion et sur l'ananas à Fidji, des échanges autour du réseau RORC - qui fera l'objet d'un autre exposé tout à l'heure - entre la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française.

Enfin, INTEGRE a permis la contribution des PTOM aux réseaux régionaux (réseaux d'agriculture biologique, de gestion des déchets, etc.) : en encourageant la participation des pays et territoires d'outre-mer à ces réseaux, ils peuvent améliorer leur contribution aux documents stratégiques régionaux (biodiversité, gestion des déchets, etc.). Ces documents existent dans le Pacifique mais les PTOM ne sont pas forcément conviés aux réunions d'élaboration des documents, jusqu'à ce que la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française deviennent membres à part entière du Forum des îles du Pacifique (FIP).

Nous avons finalement réalisé un sondage sur l'apport d'INTEGRE en termes de coopération régionale. Les participants ont exprimé des bénéfices du point de vue de leurs pratiques professionnelles, du développement de nouveaux partenariats, de l'accès à des ressources techniques ou financières et à diverses expertises. Certains ont aussi développé des projets concrets de coopération régionale avec d'autres pays ou PTOM de la région.

La coopération régionale, en matière d'environnement et de biodiversité, semble parfois relever d'une coopération obligée par une enveloppe attribuée par l'Union européenne ou d'autres bailleurs - par exemple, l'Agence française de développement (AFD). Elle ne fait pas encore tout à fait l'unanimité et n'est pas encore perçue comme une évidence au sein des instances décisionnelles des territoires tant il existe des besoins non pourvus au sein des territoires, que les élus pourraient juger prioritaires par rapport à la coopération régionale. Essayons, dans ces enveloppes, de financer des actions concrètes au sein des territoires. De ces actions naîtront des liens entre les territoires, afin de ne pas réinventer la roue ni des choses qui existent déjà.

En l'absence de ce sentiment régional fort, la coopération régionale ne peut se construire que dans un temps long. C'est au fil de projets dont le cycle de vie est souvent de quatre ans, et au travers d'une communauté d'intérêts basée sur des considérations économiques et/ou techniques, que cette dimension pourra s'épanouir. Il faut aussi un important travail d'animation et de maillage aux différents niveaux (opérationnel, stratégique, politique).

Pour en savoir plus, je vous renvoie au site web d'INTEGRE, qui comporte de très nombreuses ressources, notamment toutes les études, sur les différents territoires, réalisées dans le cadre du projet (www.integre.spc.int).

Pauline FABRE,

Doctorante en anthropologie de l'environnement
CRIOBE

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Pauline Fabre a intégré le CRIOBE en 2015. Ses travaux ont respectivement porté sur l'évolution des pratiques de la pêche et l'adaptation des communautés polynésiennes aux changements environnementaux. Depuis 2017, elle s'intéresse à la gouvernance hybride des aires marines protégées gérées par les communautés locales en Polynésie française et à Hawaï. Son intervention portera sur l'accompagnement et la mise en place d'un réseau de Rahui (mode de gestion traditionnel des ressources terrestres et marines) à Tahiti en 2017, dans le cadre du projet européen INTEGRE, afin de préserver la biodiversité des récifs.

Les sociétés du Pacifique entretiennent des liens très étroits avec leur environnement : près de 80 % des habitants dépendent très fortement des ressources terrestres et marines. Près de 90 % de ces ressources sont directement gérées par les communautés à l'échelle locale.

On peut noter l'absence de distinction entre la nature et la culture, contrairement à ce que l'on observe dans les sociétés occidentales, qui se caractérisent par des régimes ontologiques naturalistes, au sens anthropologique du terme : les humains sont rangés dans des collectifs distincts - les différentes cultures -, à l'exclusion des entités non humaines, c'est-à-dire tout ce qui forme la nature.

Soulignons aussi la continuité qui existe entre l'espace terrestre et l'espace marin, et la grande diversité des perceptions, usages et savoirs de la biodiversité.

Parmi les différentes pratiques, on trouve de la médecine traditionnelle, des activités de pêche, d'agriculture, mobilisant des savoirs relatifs à des espèces animales et végétales dont les cycles biologiques sont parfaitement connus des communautés locales. Toutes ces activités sont pratiquées suivant certaines saisons et à un climat adéquat. Le calendrier lunaire est également très utilisé, et toutes ces activités nécessitent des techniques particulières, voire des rituels requis pour l'obtention d'une bonne pêche ou d'une bonne récolte.

En ce qui concerne la gestion des espaces marins et terrestres, on peut distinguer deux modes de conception différenciés - tous deux mis en oeuvre dans le Pacifique -, avec un objectif commun visant à préserver la biodiversité. Le premier définit des aires « tabous », basées sur un système d'interdit, ce qui est bien connu dans les sociétés du Pacifique. Elles sont marquées par le caractère temporaire de la préservation de la ressource, et sont fondées sur un corpus de savoirs locaux et traditionnels.

À l'inverse, dans les aires marines protégées, qui découlent plutôt d'une conception occidentale, les pratiques sont fondées sur un corpus de savoirs scientifiques, notamment écologiques et biologiques, en inscrivant la démarche dans un horizon pérenne pour la préservation de la ressource.

Les aires marines protégées sont extrêmement diversifiées et tendent de plus en plus à intégrer des pratiques existantes dans les aires « interdites » du Pacifique.

L'exemple du Rahui peut illustrer notre propos. Cette pratique a cours depuis très longtemps en Polynésie. Elle consiste à interdire l'accès à une ressource (terrestre ou marine) sur un territoire donné. Il s'agissait principalement du territoire du chef et cette pratique était observée dans l'ensemble du triangle polynésien formé par Hawaï, la Nouvelle-Zélande et l'île de Pâques, ce qui inclut la Polynésie française, de même que Tonga, Samoa, etc.

Cette pratique a connu une forte rupture, notamment au moment de la conversion religieuse (les anciennes pratiques étant brutalement abandonnées) et est réapparue après la décolonisation, plutôt dans un contexte de revendication identitaire. Elle fait aujourd'hui partie des outils employés afin de préserver l'environnement.

Le Rahui mis en place à Teahupo'o, sur la presqu'île de Tahiti, est intéressant en ceci que la démarche qui l'a mis en place s'est efforcée d'intégrer l'ensemble des savoirs locaux relatifs à ce territoire. Officiellement mis en place en 2014, ce Rahui est classé au code de l'environnement sous l'appellation « aire protégée de ressources naturelles gérées », mais reste communément appelé Rahui, y compris par les services de l'environnement. Mis en place pour une durée de trois ans, il a été prolongé pour trois années supplémentaires.

Dans un premier temps, la démarche visait une compréhension du territoire, moyennant un temps important passé sur celui-ci, notamment à discuter avec des anciens qui connaissent très bien leur territoire. Cela passe par l'étude des toponymes, c'est-à-dire les noms des lieux, qui peuvent se référer à certaines légendes ou à des usages spécifiques d'une ressource donnée. Une carte a pu être produite grâce aux interlocuteurs rencontrés, tant pour les espaces terrestres que pour les espaces marins, ce qui fournit une bonne représentation de la façon dont le territoire est conçu localement.

Ce travail a fait l'objet d'une large démarche de concertation avec les acteurs, ce qui a conduit notamment à débattre des limites de la zone protégée et des règles à mettre en place. Cela a abouti à l'élaboration d'un plan de gestion consacré en tant que partenariat entre le territoire (le service de l'environnement) et la communauté locale.

Si cette configuration paraît idéale du point de vue de l'intégration des savoirs locaux, cette démarche peut se heurter à des problèmes de gouvernance, notamment sous l'angle des relations entre pouvoir central et pouvoir local.

Mieux prendre en compte et préserver la biodiversité, c'est mieux comprendre les relations entre les groupes d'hommes et leur territoire, en particulier dans un contexte de changement global, marqué à la fois par des transformations des sociétés et transformations des écosystèmes naturels.

Nous souhaiterions maintenant inventorier et contextualiser les savoirs et pratiques afin de mieux préserver la biodiversité - d'autant plus que les changements sont rapides.

Il faut surtout tenir compte de l'histoire des sociétés du Pacifique et, plutôt qu'aborder l'environnement sous l'angle de la ressource naturelle, l'envisager en tant que support matériel, spirituel, émotionnel et identitaire.

Sandrine JOB,

Biologiste marin - Gérante de Cortex
Fondatrice de l'association Pala Dalik

Propos de présentation par M. Michel Magras, président de la Délégation sénatoriale aux outre-mer

Sandrine Job, biologiste marin, est fondatrice de l'association Pala Dalik et gérante de la société Cortex (études et expertise en milieu récifal). Depuis plus de quinze ans déjà, elle réalise des études, inventaires et expertises sur les récifs coralliens de l'Indo-Pacifique en s'appuyant sur un réseau d'observation des récifs coralliens de Nouvelle-Calédonie constitué par 75 stations d'observation qui impliquent plus d'une centaine d'observateurs par an.

Sept années de bénévolat au sein de l'association Pala Dalik, d'innombrables plongées, beaucoup de palabres, m'ont en quelque sorte conduite ici au Sénat où je suis très honorée de représenter notre association. Nous pouvons effectivement compter sur le concours d'une centaine de bénévoles et j'ai la chance de coordonner ce réseau. Je vous propose de regarder un petit film tourné sur l'île d'Iali et réalisé dans le cadre de l'extension du réseau de suivi, l'an dernier, à Ouvéa.

Projection d'un film

La Nouvelle-Calédonie, petit caillou du Pacifique, est une terre de superlatifs : il s'agit de la 3e plus grande île du Pacifique et d'un des endroits les moins peuplés au monde, avec une biodiversité marine exceptionnelle, dans le plus grand lagon du monde. C'est aussi la deuxième plus longue barrière récifale au monde, avec certains des récifs les plus préservés, les plus riches et les plus complexes de la planète. 60 % de nos lagons et récifs ont été classés au patrimoine mondial en reconnaissance de cette valeur exceptionnelle, et des moyens de gestion sont déjà en place, à l'image des aires marines protégées.

Pour préserver un aussi vaste récif, il faut d'abord acquérir des informations utiles pour sa gestion. L'acquisition de données implique de disposer de sentinelles qui effectuent des plongées un peu partout, car les scientifiques seuls ne pourraient couvrir une telle immensité. Il faut également conduire des actions au quotidien afin de minimiser l'empreinte écologique sur les récifs et comprendre les écosystèmes, ce qui passe par l'éducation et la sensibilisation. C'est l'enjeu du travail de l'association Pala Dalik dont la vocation est de faciliter l'acquisition d'informations, afin de les transmettre au grand public et aux écoles.

Le Réseau d'observation des récifs coralliens de Nouvelle-Calédonie (RORC) compte 27 sites et 75 stations. Il est né en 1997 et s'est étendu au fil du temps. La création de l'association Pala Dalik a permis un essor important du réseau qui comptait, lors de sa création, 24 stations de suivi. Des partenaires nous ont rejoints, en particulier l'Initiative française sur les récifs coralliens (Ifrecor), l'État français, les provinces, l'OEil, le Comité consultatif coutumier environnemental (CCCE) et le Conservatoire des espaces naturels, sans oublier l'Université de Nouvelle-Calédonie (UNC) pour la validation scientifique de nos données.

Une partie de nos observations est réalisée au moyen de plongées avec bouteille. Historiquement, tout le réseau était basé sur ce type d'observation et nous avons conservé ces plongées. Depuis cinq ans, nous développons aussi le réseau de collecte de données en apnée, sur des récifs un peu moins profonds.

Quel que soit le moyen de collecte, les intervenants sont formés de façon identique afin d'assurer la fiabilité des données et la cohérence des observations. Les données sont ensuite partagées avec les gestionnaires et scientifiques au travers de l'élaboration d'un rapport de suivi et d'actions d'éducation. C'est le travail de l'association Pala Dalik. Nous avons une bâche qui présente les résultats. Nous participons aux fêtes de la science. Nous proposons des initiations en mer. Nous participons aux aires de gestion éducative et amenons des jeunes dans l'eau.

Le bilan de l'opération est globalement positif, du point de vue humain et environnemental : il existe une très forte volonté d'implication des habitants dans les plongées pour recueillir des données. Nous constituons un des réseaux de suivi participatif des récifs coralliens les plus étendus, si ce n'est le plus étendu de l'outre-mer français. Chaque point de suivi fait l'objet d'un suivi chaque année. Il n'y a pas de donnée manquante dans notre série temporelle. Il s'agit aussi de l'unique réseau de suivi pérenne en Nouvelle-Calédonie. Si l'on s'en prive, nous n'aurons plus de données à l'échelle du territoire. C'est un outil au service des gestionnaires et un outil de sensibilisation. Il nous permet enfin, dans un contexte de construction d'un destin commun, de fédérer différentes ethnies autour d'un objectif partagé de préservation des ressources.

Nous pouvons, de surcroît, former les forces vives de Nouvelle-Calédonie à la surveillance environnementale - ce que nous aimerions faire davantage encore. La question intéresse les Calédoniens et il faut souhaiter que cette prise de conscience continue de progresser au cours des années à venir.

Au chapitre des freins que rencontre notre action, je citerai la question du financement. Chaque année, des financements doivent être trouvés, faute de quoi la poursuite du projet est remise en cause. Nous sommes au mois de juin et en juillet, je devrai de nouveau chercher des financements pour l'année prochaine - de façon bénévole - car sans moyens, nous ne pouvons être visibles ni mettre en place une coordination durable.

J'espère que ce colloque nous permettra de faire avancer les choses.

Source : Photo extraite du film de Florent Cadé - Oceans.mov productions