PARTIE II - EN ATTENDANT LE PLEIN EMPLOI

« Si un jour on atteint les 500 000 chômeurs en France, ce sera la révolution ». G Pompidou, Premier ministre, 1967

« Le taux de chômage s'établit à 8,8 %. C'est la première fois depuis 10 ans qu'il passe en dessous de 9 %. C'est une bonne nouvelle. Le chômage de masse n'est pas une fatalité en France. » Muriel Pénicaud, ministre du Travail, 2017

Avec la conférence d'Emmanuel Macron suite au Grand débat, le plein emploi serait devenu une urgence... pour 2025, ce qui reste bien court à en juger par la tendance lourde de ces quarante dernières années.

Rappelons en effet que le chômage de masse s'est développé dans l'Empire américain et tout particulièrement en France à mesure que s'installait l'ordre libéral.

Un fait que rappellent les deux citations en exergue.

Elles montrent aussi que le chômage de masse n'est pas une fatalité mais le produit d'un choix idéologique 83 ( * ) .

Elles témoignent aussi de la mithridatisation des esprits résultant de ce choix idéologique.

Pour le Premier ministre du Général De Gaulle, la perspective de 500 000 chômeurs était un cataclysme. Pour la ministre du travail d'Emmanuel Macron 84 ( * ) , 2 800 000 chômeurs méritent un cri de victoire !

Elles montrent enfin qu'il ne suffira pas d'afficher le cap pour arriver au port.

D'autant que ce cri de victoire mériterait d'être vérifié sur la durée et regardées de près les recettes de fabrication des chiffres officiels.

Vu les enjeux politiques, rien de plus « fabriquées » et variables selon les pays, en effet que les statistiques du chômage ( voir annexe 1 de cette partie : La statistique enchantée du chômage ).

À ce jour, le meilleur moyen de faire baisser le chômage reste encore de restreindre le nombre de ceux qui mériteront le label de « chômeur ».

Rien d'étonnant donc si, comme par hasard, les chiffres retenus par la ministre sont ceux de l'INSEE et non de la DARES, qui comptabilisent seulement les demandeurs d'emploi de catégorie A, sans tenir compte du « halo autour du chômage », le sous-emploi.

Un écart entre 500 000 et 750 000 chômeurs selon les moments entre 2013 et 2017 !

Nous procéderons d'abord à une analyse comparative des modalités de traitement du chômage et du sous-emploi, inhérent au système libéral, tant en Europe qu'aux USA, avant de nous interroger sur les origines de ce chômage de masse : la stagnation économique.

I. LES FORMES DU CHÔMAGE EN EUROPE ET AUX USA

A. CHÔMAGE PERMANENT EN EUROPE, INSTABILITÉ DE L'EMPLOI AUX USA

À s'en tenir au chômage au sens officiel, sur la longue période (1970/2019), son taux a varié très différemment aux USA et dans la zone euro.

Jusqu'en 1983, qui marque le début en Europe de la grande vague de libéralisation, le taux de chômage européen est plus faible que le taux étasunien.

Ensuite, c'est l'inverse, avec de grandes différences selon les moments.

Constatons aussi que, si les effets de la crise économique (entre 2008 et 2010) ont été plus puissants aux USA, la reprise a été plus précoce (2011) et plus vigoureuse ; il faudra en effet attendre 2014 pour voir débuter en Europe, un timide retournement de tendance.

Rappelons que sur le vieux continent la reprise de 2011 avait été tuée dans l'oeuf par l'augmentation du taux directeur de la Banque centrale européenne (BCE), Monsieur Trichet craignant une bouffée inflationniste !

Renvoyant à des politiques et des sensibilités différentes 85 ( * ) , ces résultats très dissemblables n'en produisent pas moins le même effet psychologique chez ceux qui vivent de leur emploi : un sentiment d'inquiétude et d'incertitude quant à l'avenir ; dans un cas parce qu'on n'est jamais sûr de conserver son emploi, dans l'autre parce que la perte d'un emploi sûr sera difficile à réparer.

Une rupture donc avec le sentiment de sécurité et l'optimisme du temps des « Trente glorieuses », en France comme aux USA.

Les employeurs y virent un moyen de modérer les prétentions salariales de leurs employés, oubliant qu'il n'y a rien de pire pour la cohésion sociale que le ressentiment de ceux qui vivent de leur travail, comme on s'en apercevra plus tard.

1. Taux de chômage aux USA et en Europe

www.Blog-illusio.com 24/08/2015

La zone euro et la France, quant à elles - à l'exception apparente de l'Allemagne (annexe 1 de cette partie) - qui se sont installées depuis une quarantaine d'années dans le chômage de masse n'ont même pas retrouvé leur niveau de chômage de l'avant crise (voir courbe 2).

Un chômage de masse évalué selon des méthodes variables et bien plus profond que les chiffres officiels ne le laissent apparaître ( voir courbe 3).

2. Variations du taux de chômage officiel en France

S'agissant de la France, constatons que les taux de chômage les plus bas se situent avant la crise de 2000-2001 (valeurs internet) et de 2007-2008, périodes d'intense spéculation avec les conséquences que l'on sait. 86 ( * )

3. Le chômage selon Pôle Emploi et selon l'INSEE
en France


* 83 Selon la doctrine, le chômage n'est qu'un sous-produit d'un marché du travail non concurrentiel du fait de l'existence de lois, de règlements, et de syndicats qui empêchent les salaires de baisser autant qu'ils le devraient pour permettre le plein développement des forces productives.

C'est à Denis Olivennes (haut fonctionnaire et « pantoufleur » d'élite), que revient la paternité, dans une note de la Fondation Saint Simon (février 1994) - en pleine guerre du franc fort - de l'expression « préférence pour le chômage ». Pour les libéraux, l'origine du chômage c'est l'égoïsme de ceux qui ont un emploi - trop payés- et qui refusent de partager. Comme on le verra, le remède au chômage de masse sera le développement de la précarité. Le chômage de masse écrit Olivennes « est le produit d'un choix collectif inavoué : [la France préfère] une logique du revenu, notamment à travers les transferts sociaux, à une logique de l'emploi. » Par emploi, il faut entendre évidemment, un emploi payé et exercé dans les conditions que voudra bien fixer l'employeur.

* 84 Formellement d'Édouard Philippe, Premier ministre. Mais il y a bien longtemps que sous la V e République, le véritable chef du gouvernement qui définit et conduit la politique de la France c'est le Président de la République.

* 85 Paradoxalement, en matière d'emploi, les champions incontestés du libéralisme, les USA, sont beaucoup plus interventionnistes que les pays européens après 1983. En témoignent le double mandat de la Fed (assurer le plein emploi et la stabilité des prix) plus un troisième, assurer des taux d'intérêt à long terme modéré. À comparer avec la BCE, monomaniaque dans sa lutte contre l'inflation même inexistante.

* 86 La poussée de chômage des années 1992 à 1999 renvoie aux effets de la politique de « désinflation compétitive » et du « franc fort » préparatoire à la création de l'euro.

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