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Radicalisation islamiste : faire face et lutter ensemble Tome I : Rapport

7 juillet 2020 : Radicalisation islamiste : faire face et lutter ensemble Tome I : Rapport ( rapport de commission d'enquête )

PARTIE I : FACE À LA DIFFUSION DE LA RADICALISATION ISLAMISTE DANS LA SOCIÉTÉ, L'ÉTAT DOIT ENCORE RENFORCER LA COHÉRENCE DE SON ACTION

I. LE DÉVELOPPEMENT D'UN « SÉPARATISME ISLAMISTE » DANS LES TERRITOIRES DE LA RÉPUBLIQUE S'EST ACCÉLÉRÉ AU COURS DES VINGT DERNIÈRES ANNÉES

L'islam, qui est aujourd'hui la deuxième religion en France, a muté au cours des trente dernières années. Loin de « l'islam des caves », il est aujourd'hui visible dans les territoires et installé dans l'espace public. La France compte de grandes mosquées, capables de recevoir plus de mille fidèles lors de la prière du vendredi, parfois plusieurs dans une même commune. La construction d'édifices religieux est un vecteur à part entière de l'affirmation de l'islam dans la société française.

Capable de lever les capitaux nécessaires à ces constructions11(*), l'islam est contrairement aux idées reçues, une religion « riche », avec des « activités commerciales » rentables comme le hadj, le rapatriement de défunt et le halal.

Une frange croissante des musulmans observe par ailleurs l'ensemble des préceptes théologiques : les prières quotidiennes, le port du voile, la distance nécessaire entre les hommes et les femmes, le respect des interdits alimentaires, autant de règles qui inscrivent l'islam dans l'espace public.

Que l'islam atteigne en France une place similaire à celle des cultes anciennement implantés comme le catholicisme, le judaïsme et le protestantisme est en lien avec l'évolution de la société française elle-même. On peut d'ailleurs noter que l'islam n'est pas la seule religion dynamique dans les quartiers populaires. De nombreuses religions militent dans les quartiers relevant de la politique de la ville, notamment les églises évangéliques. Dans la ville nouvelle d'Évry, par exemple, « on trouve l'ancienne plus grande mosquée d'Europe, la plus grande pagode d'Europe, la dernière cathédrale construite en Europe, mais aussi les lieux de culte de douze autres religions ».

Mais, au cours de ses huit mois d'investigation, la commission d'enquête s'est vue confirmer une réalité, parfois contestée et trop longtemps sous-estimée : la société française doit désormais faire face au défi de « l'islamisme » en tant qu'idéologie. Michel Aubouin a ainsi affirmé : « Au risque de fâcher mes anciens collègues, je vais vous répondre sincèrement : il y a une forme de myopie et une grande méconnaissance de l'islam politique. » Ce constat, comme l'a noté Bernard Rougier, professeur de civilisation arabe contemporaine à la Sorbonne Nouvelle, et directeur de l'ouvrage Les territoires conquis de l'islamisme12(*) touche également les responsables politiques nationaux et locaux mais aussi le monde universitaire.

La commission d'enquête insiste sur l'importance de la terminologie. La radicalisation islamiste est portée notamment par un projet politique, « l'islamisme », soutenue par des États, des groupes, ou des individus.

Pour Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), « l'islamisme » aurait aujourd'hui une « connotation négative » alors que « sa signification littéraire se réfère à celui qui se réclame de l'islam », au même titre que les termes « bouddhiste », « hindouiste », « judaïsme » ou encore « christianisme ». Il dénonce une prise d'otage intellectuelle par « des extrémistes » qui se seraient approprié cette notion afin de « l'instrumentaliser ».

La commission d'enquête refuse tout simplisme et insiste sur la distinction entre l'islam en tant que religion et l'islamisme en tant qu'idéologie. Comme le relevait une des personnes auditionnée à huis clos : « La radicalisation terroriste n'est qu'un mode d'action d'un phénomène beaucoup plus vaste, qui est une idéologie très puissante : l'islamisme ».

Cet « islam politique » reflète une volonté hégémonique reposant sur la prise de contrôle de tous les champs de la vie sociale grâce à un « soft power » religieux basé sur l'endoctrinement.

Son développement dans la société française est dû à des causes à la fois exogènes et endogènes. Ghettos communautaires, contre-sociétés, écosystèmes, enclaves, où, quelle que soit la terminologie employée, les conséquences de l'islamisme sont aujourd'hui pleinement perceptibles. Qu'il s'agisse de chercheurs, d'élus locaux, d'agents publics ou encore de personnes du monde associatif et de la société civile, tous partagent un même constat : la France fait face à un « séparatisme islamiste ».

L'expression a d'ailleurs été consacrée par le Président de la République lors de son discours du 18 février à Mulhouse, qui a décidé de faire de la lutte contre ce phénomène une « priorité » de la deuxième partie de son quinquennat. Il lui appartient de faire de cette déclaration une réalité.

A. LES RACINES DE LA PROGRESSION DE L'ISLAMISME DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

L'islamisme est un phénomène qui n'est en réalité pas récent en France, et qui s'explique par des facteurs à la fois exogènes et endogènes.

D'une part, « l'islamisation de l'islam », véritable offensive idéologique qui a conduit, sous l'influence de la géopolitique internationale, à une prise de contrôle de cette religion par les courants les plus militants porteurs d'une vision radicale.

D'autre part, un terreau favorable dans la société française, surtout auprès de populations souvent marginalisées socialement, économiquement fragiles et moins bien assimilées culturellement, mais aussi d'individus plutôt bien intégrés.

Ceci explique que, sur le plan social et politique, l'islamisme peut être particulièrement difficile à saisir dans sa complexité. Comme l'a résumé un des intervenants devant la commission d'enquête : « L'idéologie à laquelle nous devons faire face n'est pas seulement sécessionniste, mais elle est également impérialiste et hégémonique. Car l'islam théocratique a pour ambition de gouverner le monde et de faire flotter la bannière de l'islam sur celui-ci. »

Une analyse confirmée par Haoues Seniguer, directeur adjoint de l'Institut d'études de l'islam et des sociétés du monde musulman (EHESS - CNRS) : « L'islamisme est une politisation exacerbée ou une idéologisation de l'islam. Les acteurs individuels et collectifs qui s'inscrivent dans ce courant sont mus par un idéal : celui de fonder un ordre social basé sur le primat des catégories religieuses ». Le chercheur précise d'ailleurs que « leurs modes d'actions sont pluriels. », ce que la commission d'enquête s'attachera à analyser pour comprendre la réalité des courants de l'islamisme dans notre pays.

1. De l'islamisme dans les pays à majorité musulmane à l'islamisme en France

Un débat théorique existe sur les origines de l'islamisme et son lien avec l'histoire de l'islam. Djemila Benhabib, essayiste, auteur de Ma vie à contre-Coran, estime que « l'islamisme est par essence un mouvement transnational ». Pour Razika Adnani, membre du conseil d'orientation de la Fondation de l'Islam de France, « l'islamisme, qui désigne l'islam politique, n'est pas apparu comme beaucoup le pensent avec la naissance de la confrérie des Frères musulmans en 1928, mais en 622 lorsque le prophète a émigré de la Mecque vers Médine (...) ». C'est à ce moment-là, selon elle, que l'islam aurait quitté le champ de la spiritualité pour entrer dans le champ du politique et du social. Elle explique que « l'histoire de l'islam est également une preuve de cette imbrication du spirituel et du politique dans la religion musulmane : les conquêtes de l'islam étaient des conquêtes politiques avec l'objectif de soumettre les autochtones des terres conquises au pouvoir des arabes ». Elle relève également que les théologiens de l'islam ont, dès le XIIe siècle, tranché : « L'islam ne peut se réaliser sans sa dimension sociale et politique. »

Sans entrer dans un débat théologique dans lequel elle n'aurait pas sa place, la commission d'enquête constate que depuis la fin des années 1970, le monde connaît effectivement une résurgence d'un islam politique moderne, dont les conséquences ont largement dépassé les frontières des pays historiquement musulmans.

a) Depuis les années 1970, les mouvances islamistes en France ont profité d'un contexte international favorable
(1) Le basculement de la fin des années 1970

Le rappel de ce contexte international est nécessaire pour comprendre le développement de l'islamisme en France. Comme l'explique Haoues Seniguer : « L'islamisme est un phénomène social, socio-politique et religieux global. Il ne concerne pas seulement l'hexagone, mais est un phénomène mondialisé. »

Au niveau international, l'année 1979 marque un tournant décisif, avec la concomitance d'événements significatifs d'un basculement du monde musulman : la prise d'otage à la Mecque par des islamistes, démontrant qu'aucun lieu, même le plus sacré, n'était sanctuarisé pour les djihadistes ; la révolution iranienne résonnant comme une victoire psychologique extrêmement puissante pour l'idéologie islamiste et démontrant que l'aboutissement d'un projet politique était possible ; le début de la guerre d'Afghanistan qui a réhabilité le djihad contemporain contre l'Union soviétique ; puis, plus tard, l'assassinat du président égyptien Anouar El Sadate, artisan de la paix avec Israël, en 1981. Pourtant, à l'étranger, « le projet islamiste a échoué partout, montrant ses limites » constate le journaliste et écrivain Mohamed Sifaoui. Haoues Seniguer observe : « Les exemples maghrébins ou arabes démontrent que l'islamisme, même en contexte culturel favorable, ne parvient pas à ses fins. » Reste que dans tous les pays où il a tenté de s'incarner, le constat a été une identique régression économique, sociale, culturelle mais aussi des libertés. L'islam politique s'est opposé frontalement aux droits de l'homme, à la démocratie et aux Lumières.

Une alliance entre différents courants de l'islam s'est produite, ceux-ci ayant conjugué leurs efforts, en particulier en France. Si les mouvances islamistes étaient bien présentes sur le territoire national depuis les années 1960, elles se sont véritablement développées dans les années 1970 et 1980. Deux courants dominent alors le développement d'un projet islamiste international : le wahhabisme, qui est une forme de salafisme, et les Frères musulmans. L'Arabie Saoudite s'appuie en effet sur la Ligue islamique mondiale, organisation non gouvernementale créée en 1962 à la Mecque, pour diffuser l'idéologie wahhabite. Cette organisation est désormais établie en France, disposant notamment de 2500 m² d'immeubles à Mantes-la-Jolie. Pour Bernard Rougier la version de l'islam wahhabite qu'elle promeut « produit de la violence symbolique contre les non-musulmans ou les musulmans non-wahhabites » et « son discours superficiel d'intégration républicaine est pétri de contradictions ».

Le mouvement des Frères musulmans né en Égypte a commencé à se structurer en Europe à partir des années 1980. Cette structuration s'est opérée en France avec la création en 1983 de l'Union des organisations islamiques en France (UOIF), devenus aujourd'hui Musulmans de France. Comme l'explique Mohamed Sifaoui, « sociologiquement, ils étaient constitués d'étudiants maghrébins, en général en sciences, arrivés dans les années 1980 et venant essentiellement du Maroc et de Tunisie ».

Cette structuration a coïncidé avec la montée du communautarisme islamiste en France au début des années 1980. La première affaire dite du « foulard islamique », qui éclate à Creil en 1989, est ainsi un point d'arrivée mais aussi un point de départ.

(2) La révolution salafiste des années 1990

L'islamisme qui était, dans les années 1970 et 1980, une menace exogène, est devenu une menace endogène à la société française à partir des années 1990. Comme le souligne la Pr Olivier Roy à la commission d'enquête, « l'affaire Kelkal marque en effet le démarrage du terrorisme endogène, celui qui ne relève pas d'une exportation étrangère, mais qui touche des jeunes de seconde génération et des convertis.». Les terroristes n'étaient donc plus seulement d'origine étrangère mais bien de nationalité française.

Le contexte de la fin des années 1980 et des années 1990 a néanmoins été déterminant dans l'islamisation de la société française. Alors que les pays arabes s'engageaient dans une répression contre les islamistes, qu'il s'agisse du régime du président Ben Ali en Tunisie ou de l'armée en Algérie, la France ou le Royaume-Uni, par exemple, choisissaient au contraire d'accueillir des islamistes sur leur sol. L'essayiste Djemila Benhabib, qui a dû fuir avec sa famille les menaces de morts des islamistes algériens raconte : « L'Algérie a connu une montée fulgurante de l'islam politique dans les années 1990 (...). Quand nous avons quitté l'Algérie en 1994 avec ma famille pour venir nous réfugier en France, nous nous sommes retrouvés face aux islamistes en Seine-Saint-Denis qui commençaient déjà à travailler le terrain. » Elle s'indigne du fait qu'à cette époque « l'Europe ait accueilli avec bienveillance des chefs intégristes islamistes » et que « la France n'ait pas fait exception ».

C'est aussi à cette époque que, au niveau , les pressions, les intimidations et les menaces des tenants de l'islam politique ont commencé, à l'image de la première fatwa lancée par l'ayatollah Khomeiny contre Salman Rushdie.

Bernard Rougier, qui a dirigé Les territoires conquis de l'islamisme (2020), explique que l'islam qui se développe aujourd'hui en France, est « celui qui a triomphé dans les États modernes arabes avec la fin de l'empire ottoman » : un islam « moderne » et « industriel » qui n'a plus rien à voir avec « l'islam affectif, local, maraboutique ». C'est « un islam d'influence wahhabite », qui a lutté contre toutes les formes minoritaires depuis sa naissance dans le royaume saoudien au XVIIIe siècle. Selon le chercheur, l'Arabie Saoudite a réussi à capter l'islam en « récupérant le référent salafiste » puis en le diffusant universellement grâce au contrôle du pèlerinage à la Mecque et à l'argent de la manne pétrolière.

Le terme de « salaf » renvoie à l'islam des origines et signifie « ancêtre », c'est à dire ceux qui sont au plus près du message de Mahomet. Il s'agit d'un islam immergé dans un imaginaire des premiers temps, caractérisé par la violence et les conquêtes. Pour le chercheur, « par identification, ceux qui commettent des actes violents aujourd'hui pensent qu'ils sont légitimés par ce référentiel ». Les salafistes contemporains parviennent ainsi à superposer le texte originel et le contexte actuel.

Cet islam s'est propagé en Europe par l'intermédiaire des prédicateurs envoyés par les pays d'origine, à savoir principalement l'Algérie et le Maroc, au point que le courant salafiste a ensuite été adopté par tous les mouvements islamiques en France. En trente ans, c'est donc l'islamisme qui a pris le contrôle de l'islam dans notre pays, une dynamique que l'on peut résumer à travers le concept de « salafisation de l'islam ». Pour Bernard Rougier : « L'offre d'islam sur le territoire est aujourd'hui une offre salafisée, propagée par les librairies islamistes. » Il en explique ainsi la progression : « On est passé des pères (les chibanis arrivés en France pour travailler dans les années 1970), aux Frères (dans les années 1990, et qui sont apparus au grand jour avec l'affaire du voile en 1989 et l'émergence de l'UOIF), jusqu'aux fils (les enfants qui sont aujourd'hui salafistes). »

(3) L'islamisme en France, entre influence extérieure et caractère endogène

La question de l'influence étrangère a été plusieurs fois abordée au cours des auditions de la commission d'enquête.

Les différents services de l'État auditionnés par la commission d'enquête n'ont pas manqué de mettre en évidence une « ingérence » déployée par exemple « à l'occasion de projets immobiliers, comme la construction d'un établissement religieux ou d'un local associatif ». En finançant des travaux (mosquées) ou des associations (santé, formation religieuse, soutien scolaire) par le biais de « nébuleuses de sous-associations ou de sociétés civiles », le Qatar, par des fondations, le Koweït, par ses représentations diplomatiques, ou encore l'Arabie saoudite et la Turquie, se livrent en réalité à un travail d'influence par l'argent.

Mais ces financements étrangers répondent en fait à des projets élaborés en France : en pratique, les associations bénéficiaires, qui sont souvent bien implantées sur le territoire français, se tournent vers le plus offrant ; c'est le pays ou la mouvance qui offre le financement le plus intéressant qui est retenu. Il y a donc une demande proactive de financement de la part d'acteurs français. Il a été indiqué à la commission d'enquête que « sans ces financements extérieurs, il n'aurait pas été possible de construire ce projet communautariste, qui n'est, en réalité, pas piloté depuis l'étranger, mais par des personnes physiques françaises ».

La commission d'enquête affirme donc qu'il ne suffira pas de couper ces racines étrangères pour que le radicalisme islamiste disparaisse.

Cela est d'autant plus vrai que la radicalité des discours n'est pas systématiquement liée aux origines, ni à la langue arabe, comme l'a démontré l'analyse sociologique des djihadistes français ces dix dernières années13(*), parfaitement francophones et non arabophones. Néanmoins, la langue est un outil qui offre un « effet d'autorité » comme le souligne Bernard Rougier. L'adoption de l'arabe littéral appris dans la péninsule arabique joue un rôle fondamental, avant tout comme langue de la « vérité religieuse ». Razika Adnani va plus loin : « L'arabisation ou les attaques contre la langue française sont un moyen d'extension de l'islam. En tant que langue du Coran, l'arabe autorise un renforcement de l'identité islamique. Au même titre que la barbe ou le voile, la langue peut ainsi apparaître comme un signal de soumission à la sunna. » Elle rappelle d'ailleurs que les conquêtes politiques de l'islam sont passées par « l'imposition de la langue arabe qui revendiquait une suprématie sur les autres langues » ainsi que par « la supériorité des musulmans arabes sur les autres musulmans ».

Nadia Remadna, présidente de la Brigade des mères, inscrit sa réflexion dans le même sens et constate sur le terrain que « les jeunes d'origine arabe délaissent la langue dialectale pour lui préférer l'arabe littéraire qui vient de la péninsule arabique, des États du Golfe. Je le vois même chez les communautés berbères qui sont en voie d'arabisation. » Pour elle, « cette diffusion de l'arabe coranique est une façon de se conformer à la norme islamique ». Elle se montre d'ailleurs très critique envers « les cours d'arabe dispensés aux enfants, qui sont en réalité », selon elle, « des cours coraniques ».

Ainsi, la commission d'enquête accueille avec intérêt les annonces du Président de la République du 18 février dernier, qui tendent à lutter contre ces influences extérieures jugées désormais néfastes, alors qu'elles furent longtemps considérées comme stabilisatrices. Le Président de la République a en effet annoncé la fin des imams détachés d'ici 2024, l'arrêt des enseignements de langue et culture d'origine « Elco », le contrôle renforcé du financement des lieux de culte.

Mais l'islamisme est désormais produit sur le sol français : la réponse, bienvenue, est donc insuffisante.

La commission d'enquête relève de plus une incohérence. Le chef de l'État n'a pas manqué de désigner l'Algérie, le Maroc et la Turquie comme représentants de ces puissances étrangères dont il faut, à raison, réduire l'influence sur l'islam de France, en particulier, celle déployée ces dernières années par un islam turc fondamentaliste. En revanche, le Président de la République n'a nullement évoqué les influences saoudiennes et qataries, qui sont pourtant celles qui transforment depuis plus de trente ans l'islam traditionnel mondial en islam résolument antidémocratique. Lors de son audition, le professeur Youssef Chiheb recommandait de « sortir du politiquement correct dans nos relations avec les pays du Golfe, notamment l'Arabie saoudite ou le Qatar. La première exporte le wahhabisme et le second finance l'islamisme, pour ne pas dire autre chose ».

Le chercheur Mohamed-Ali Adraoui n'hésite pas, lui non plus, à dénoncer les contradictions des pouvoirs publics s'agissant des États du Golfe, contradictions notamment portées par les différents présidents de la République qui se sont succédé.

L'essayiste Djemila Benhabib considère par exemple que l'islamisme « profite de la crise de la démocratie et de la crise de l'Occident » car, selon elle, « l'Occident n'est plus capable de défendre ses valeurs. Comment expliquer nos relations avec l'Arabie Saoudite, le Qatar, et les Émirats arabes unis, alors que l'on sait pertinemment qu'ils véhiculent une certaine vision de l'islam ? » Elle vise en particulier « l'Arabie Saoudite qui utilise l'Organisation de la coopération islamique, créée en 1969, et la Ligue islamique mondiale, comme instruments pour bloquer les tentatives de sécularisation des États arabes ».

b) Des groupes islamistes d'origine étrangère, désormais bien implantés en France
(1) Concurrence et convergence dans l'islam militant : les courants islamistes

Au fil de ses auditions, la commission d'enquête a pu mesurer l'extrême complexité des mouvances islamistes en France et dans le monde. Souvent concurrentes, ces mouvances peuvent converger progressivement au niveau des territoires, s'associant au service d'un projet commun : la mise en place d'une société régie par la charia. Ceci d'autant plus que les parcours individuels peuvent mener à évoluer plusieurs fois d'une tendance à une autre.

Comme le relève Bernard Rougier : « Dans les territoires chaque mouvement possède son style particulier et une dialectique s'instaure entre les groupes. » Olivier Roy juge que ces différences empêchent toutes actions concertées entre les groupes radicaux et estime qu'« il ne faudrait pas laisser penser qu'il y aurait une stratégie d'islamisation de la société coordonnée entre tous les mouvements qui se revendiquent de l'islam ».

Pourtant, s'il n'y a pas d'organisation ou d'accord entre ces groupes, ils forment, selon Bernard Rougier, un « écosystème islamiste ». « Les composantes de cet écosystème » (Frères musulmans, groupes salafistes, Tabligh et djihadistes) sont « en concurrence » dans le contrôle des espaces sociaux (quartiers, associations, etc.), mais « ils unissent leurs forces contre un ennemi commun, la laïcité, qu'ils détestent par-dessus tout ». Toutes ces mouvances « travaillent » les quartiers depuis bien longtemps par l'intermédiaire « d'entrepreneurs religieux », des prédicateurs engagés dans une véritable conquête territoriale.

Leur but partagé est la prise de contrôle de lieux jugés stratégiques (la salle de sport, le terrain de foot ou de basket, la salle de prière, l'école) qui peuvent se transformer en « incubateurs de haine », mais qui permettent surtout de « contrôler la population », prélude à la conquête du pouvoir. Pour Bernard Rougier, toutes ces structures de socialisation sont contrôlées par un « écosystème propageant une idéologie ». La norme (« l'autorisé et l'interdit, le pur et l'impur ») devient dominante et « forme une frontière invisible ». Il n'est alors plus possible d'échapper au contrôle social du groupe, que ce soit à Molenbeek en Belgique ou dans le quartier du Mirail à Toulouse. « Sauf à déménager, cet écosystème ne permet pas la dissidence », comme le montre le cas des jeunes filles qui « sont l'objet de remarques lorsqu'elles portent une jupe et qui déménagent dès qu'elles le peuvent ».

Sur le plan idéologique, la véritable ligne de fracture se trouve finalement entre :

- ceux qui refusent le jeu institutionnel au nom de la pureté et de l'unicité divine. Pour eux, il ne faut aimer que Dieu et tout le reste n'est qu'idolâtrie, comme le football ou la littérature. Voter, accepter la démocratie, revient à accepter une autre autorité que celle de Dieu ;

- et ceux qui veulent s'inscrire dans la démocratie et assument leur conquête du pouvoir local, en faisant pression au travers d'un réseau associatif à leur main puis en infiltrant des listes lors d'élections municipales, par exemple.

D'un côté, le repli sur soi qui caractérise le positionnement des salafistes ancrés dans une logique de rupture avec la société. De l'autre côté, des mouvances qui ne prônent pas la rupture ouverte d'avec la société française, mais une « islamisation » de cette société afin de la transformer de l'intérieur, comme les Frères musulmans. Ce sont donc deux projets bien différents qu'il convient de saisir, dans leurs particularités, pour comprendre la complexité de la dynamique du radicalisme islamiste dans la société française.

Haoues Seniguer confirme que les acteurs principaux de cette « politisation de l'islam » mobilisent des répertoires d'actions différents : « Certains utilisent des modes d'action pacifistes et légalistes, et n'enfreignent pas la loi. Ces néo-islamistes sont très pragmatiques et font la distinction entre le souhaitable et le réalisable. Ils ne prônent pas ou n'ont pas la prétention d'établir un État islamiste en France. »

Au-delà de leurs différences philosophiques et de leurs modes d'action, ces mouvements partagent un point commun : la volonté d'instaurer le « califat », c'est-à-dire le règne de Dieu sur terre.

Ainsi, les Frères musulmans porteraient un projet salafiste sous couvert d'une apparence de modernité. Razika Adnani propose même le concept de « néo-islamisme » pour bien comprendre ce qui se joue dans la société française : « Le néo islamisme est un islamisme dans son combat et ses objectifs, qui consiste à répandre l'islam et imposer la charia, mais avec une nouvelle méthode dans sa façon d'agir. » Il utilise un discours qui « manifeste souvent une certaine ouverture ». Il accepte par exemple qu'une « femme participe à un défilé de mode, à des compétitions sportives internationales et que les hommes se rasent la barbe, s'habillent en costume. » Ainsi les « néo-islamistes » développent aujourd'hui un discours en apparence favorable à la modernité, dans le but précisément d'infiltrer cette modernité pour l'islamiser. C'est là « un discours que l'on retrouve souvent chez les féministes islamiques ».

Pour la journaliste et écrivain Zineb El Rhazaoui, « c'est une erreur de distinguer au sein de l'islamisme, entre le salafisme et le frérisme ». S'ils sont moins focalisés sur les expressions visibles de l'islam, leur projet resterait le même : « L'hégémonie de l'islam et la suprématie des lois d'Allah sur les lois de la République. » Seule la méthode les différencierait : ils ne vivent pas en marge mais « travaillent en profondeur la société par l'infiltration de toutes ses institutions, un entrisme qui touche le sport, l'enseignement, le milieu médical etc. » C'est pour cette raison qu'il peut arriver qu'ils s'opposent aux salafistes, car pour les Frères musulmans, « inutile de se braquer sur le mode de vie, la tenue ou le halal », il faut plutôt « marquer toutes les institutions de l'empreinte de l'islam ».

(2) Typologie des groupes islamistes en France

Plusieurs chercheurs, professeurs et spécialistes entendus par la commission d'enquête au cours de ses auditions, ont mis en évidence de façon concordante une classification des groupes islamistes agissant sur le territoire français.

(a) Le Tabligh Jamaat : une organisation proche d'un mouvement sectaire

« L'Association pour la prédication » est une société de prédication musulmane revivaliste, créée en 1927 en Inde pour ré-islamiser les musulmans indiens. Populaire dans les milieux indo-pakistanais, le Tabligh est un mouvement à tendance sectaire qui dispose surtout d'une implantation en région parisienne, avec un centre situé à Saint-Denis.

Prônant une réislamisation « un peu folklorique », pour reprendre les mots de Bernard Rougier, ses membres organisent des sorties de prédication qui peuvent aller de trois jours à quarante jours, voire trois mois. Ce mouvement se dit apolitique, mais prône une logique de rupture avec la société française. Pour Bernard Rougier, « le Tabligh prépare souvent le terrain au salafisme ».

Pour Pierre Vermeren, les militants du Tabligh sont « une sorte de témoins de Jéhovah illuminés, tournés vers la lecture et l'interprétation personnelle et littérale des textes ».

(b) Les salafistes : un courant orthodoxe nostalgique des premiers temps de l'islam

Vus comme des puristes, les salafistes suivent les enseignements des cheikhs d'Arabie Saoudite, pays qui est aujourd'hui identifié comme leur principal bailleur de fonds. Leur objectif est le « salut » ; d'inspiration millénariste, ils sont peu prosélytes et peu organisés socialement. Ils sont souvent apolitiques et dans une attitude de repli, prônant l'éloignement vis à vis des institutions.

Mohamed-Ali Adraoui, chercheur à la London School of Economics et spécialiste de l'islam fondamentaliste confirme : « Il est difficile de dire que les salafistes sont aujourd'hui des acteurs politiques. Ils sont des acteurs du débat social, et ont une vision sur certains sujets, tels que la moralité au sein de la famille, en termes de comportements sexuels, d'éthique économique (avec l'interdiction de l'usure, de vente ou de consommation d'alcool), etc. » Selon lui, « en dépit d'événements majeurs, tels que le 11 septembre 2001, la guerre en Irak, les révoltes dans les banlieues, les printemps arabes, etc., il n'y a jamais eu de constitution d'un mouvement salafiste institutionnalisé avec une velléité de s'introduire dans le champ politique institutionnel ». Il s'agit là d'une différence notable avec d'autres mouvements beaucoup plus politiques, à l'image des Frères musulmans : « L'islam salafiste, tel qu'il se conçoit majoritairement en France, se distingue ainsi d'une organisation comme l'UOIF qui, en plus d'être un mouvement de prédication, n'hésite pas à recourir au lobbying politique (...) le salafisme est mal à l'aise avec le système démocratique. Au lieu de l'investir de façon à en tirer un certain bénéfice, il s'en tient ainsi à l'écart. »

Une analyse partagée par le professeur Pierre Vermeren pour qui les salafistes veulent « vivre un islam imaginaire parfait tel qu'au temps du prophète ». Ils veulent créer une contre-société correspondant à « l'islam des Salafs », c'est-à-dire à « l'islam des premiers temps, des origines ».

Mohamed-Ali Adraoui le confirme : « J'appelle "salafisme", de la racine arabe salef, le phénomène de retour aux sources. Le terme (...) salef désigne ce qui vient. » Le salafiste est « une personne qui souhaite revenir à la source de l'islam et mettre ses pas dans ceux des premiers musulmans », ce qui explique l'attachement aux symboles : « s'habiller, parler, pratiquer le dogme comme eux ». Et plus particulièrement à « l'éthique vestimentaire ». Ainsi, « vous verrez cette tenue ample pour les hommes, qui a aujourd'hui une visibilité importante. Un certain nombre de femmes qui portent le voile dit intégral sont d'obédience salafiste. » Le salafisme est en effet « une forme d'islam puritain, à prétention orthodoxe ».

Cela a des conséquences importantes sur le recrutement du mouvement : « Les salafistes s'inscrivent dans le cadre de prédications élitistes, et non d'une prédication de masse. Sur le plan des valeurs de la société, leur vision est défensive ». De sorte que « le salafisme ne semble aujourd'hui prospérer en France qu'au sein de certains groupes sociaux très précis. » L'idée d'un grand islam unifié et homogène, au sein duquel le fondamentalisme gagnerait la partie, « n'est donc pas corroborée par les faits ». « Le salafisme prospère dans des groupes qui présentent des caractéristiques : la jeunesse, ou encore le fait de provenir de familles plus maghrébines que turques, qui sont les plus acculturées à la France. Là où se présente le religieux le plus traditionnel, le salafisme est moins présent. » Mohamed-Ali Adraoui note encore que « le salafisme est également très influent chez les convertis, à raison de 25 à 35 % des effectifs ».

Mais, « s'il est fondamentaliste sur le plan doctrinal, le salafisme est sociologiquement très moderne » : « ces mouvements ont l'appétence d'une éthique économique libérale et matérialiste ».

En France, le salafisme s'est répandu notamment depuis la ville de Marseille, en particulier auprès des populations d'origine maghrébine. Aujourd'hui les salafistes représenteraient environ 40 000 personnes sur le territoire national. Ils disposeraient, selon les travaux de recherche qualitative menés par l'équipe du professeur Bernard Rougier, d'un ancrage territorial significatif dans certains territoires : à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, à Argenteuil dans le Val-d'Oise, ou encore à Champigny dans le Val-de-Marne.

Les pouvoirs publics rencontrent des difficultés pratiques quand il convient de lutter contre le salafisme. Bernard Rougier rappelle par exemple qu'« il y a des prédicateurs qui disent des choses terribles sur les femmes, mais de manière habile, alors qu'on devrait considérer qu'il s'agit d'une légitimation du viol conjugal... ». Et pourtant « si l'autorité administrative ferme la mosquée, les fidèles se diront victimes d'islamophobie et continueront à organiser des cours dans des appartements ». Il pointe ainsi le risque que le prosélytisme se développe encore plus violemment dans des salles de prière, parfois de simples caves, où les pouvoirs publics ne disposent d'aucune prise. Une analyse confirmée par le professeur Youssef Chiheb qui s'inquiète lui aussi de l'augmentation des salles de prière, 1300 en France véritables « laboratoires de l'apologie du djihadisme et du terrorisme » et qui « sont beaucoup moins contrôlées que les mosquées traditionnelles ».

Les autorités publiques peuvent légitimement s'inquiéter qu'il y ait « aujourd'hui, au sein du salafisme l'émergence d'un fondamentalisme mainstream » pour reprendre les mots de Mohamed-Ali Adraoui. Mais le chercheur constate que les salafistes n'ont pas de mouvement centralisé : « ces personnes, lorsque vous les interrogez sur leur rapport à la société, s'estiment battues. Elles se voient comme des communautés d'élus en lutte symbolique pour préserver leur pureté. Elles ont d'une certaine manière pris conscience du fait que la France n'est pas leur pays. Nous parlons aujourd'hui de 10 à 20 000 personnes en France, sur plusieurs millions ». C'est ce qui explique selon lui « qu'ils soient très actifs, notamment sur internet ». Mais il ajoute : « Nous n'avons jamais vu de mouvement salafiste devenir important en contexte occidental, ni même en contexte musulman majoritaire. Il s'agit d'une nuance d'islamité, fondamentaliste et radicale, au sein de beaucoup d'autres. Je ne crois donc pas à la révolution salafiste. »

La menace islamiste en France serait donc davantage du côté de ceux qui acceptent le compromis politique et qui s'inscrivent, paradoxalement, dans la République : les Frères musulmans.

(c) Les Frères musulmans : la stratégie de l'entrisme politique par le terrain du social

Il s'agit d'une confrérie fondée en 1936 en Égypte, sur des revendications anticolonialistes, islamistes et antisionistes qui animent le monde arabo-musulman depuis les années 1920-1930, avec pour objectif la restauration du califat défait par Atatürk. Le professeur Pierre Vermeren indique que ce sont avant tout des « militants politiques » qui « cherchent à prendre le pouvoir par les urnes », ce qui explique qu'ils aient été « combattus par Nasser en Égypte ».

« Alimentée par des bailleurs connus (Turquie, Qatar) », l'organisation a étendu son influence en France depuis l'affaire du foulard islamique de 1989 à Creil. Les Frères musulmans affirment respecter les lois de la République, mais ont en réalité « été dépassés par la révolution salafiste » pour le professeur Bernard Rougier. Leur action est avant tout sociale (nettoyer les immeubles, faire fonctionner les ascenseurs, etc.) mais aussi religieuse au service d'un projet politique. C'est ce qu'ont souligné l'essayiste Alexandre del Valle et le journaliste Emmanuel Razavi devant la commission d'enquête : « La conquête du pouvoir se réalise par l'associatif et le caritatif, c'est-à-dire les réseaux d'entraide fréristes. »

Les Frères musulmans, au contraire des salafistes, veulent donc se faire reconnaître une place dans les institutions. Ce sont les seuls disposant d'un véritable projet politique, qui les conduit à agir sur le terrain du social, en le faisant progresser dans une logique de lobby communautaire. Comme l'indique Olivier Roy : « les Frères musulmans, (...) ont une stratégie politique de défense de la minorité qu'ils essaient de construire, d'où l'utilisation du terme "islamophobie" ».

Haoues Seniguer, confirme cette capacité des Frères musulmans à s'inscrire dans un compromis apparent avec la République : « L'UOIF, devenue Musulmans de France en 2016, est héritière des Frères musulmans, mais la plupart de ses acteurs sont légalistes. Leurs discours, en effet, ne contiennent pas de trace d'une remise en cause de la laïcité. » Il explique que l'ordre idéal qui serait le leur « serait celui d'une société régulée majoritairement par une norme religieuse, mais se trouvant dans la situation française, ils tirent plus d'avantages de la laïcité que s'ils la combattaient (...). Se sachant redevables au principe laïc, qui leur donne la possibilité d'une liberté de conscience, d'organisation et de culte, ils l'acceptent au moins juridiquement et se conforment à la loi ». Il prend d'ailleurs l'exemple de la loi de 2004 interdisant les signes religieux dans les écoles, collèges et lycées et relève que « l'UOIF n'a pas appelé à manifester mais s'est rangée du côté de la loi, en appelant les musulmanes à s'y conformer. Il s'agit pourtant d'une organisation frériste ».

Pour Alexandre del Valle et Emmanuel Razavi, cette position de compromis serait au service d'un « projet global » : « les Frères musulmans ne dissocient pas ce qui se passe au Moyen-Orient (le soutien au Yémen, en Libye, au Hamas en Palestine) de ce qui se passe en Europe et en France». La promotion de leur projet reposerait principalement sur deux capitales : Istanbul, identifiée comme base d'accueil des principaux théoriciens de l'organisation, et Doha, « tenue à 100 % par les Frères musulmans ».

Comme le note Mohamed Sifaoui, les Frères musulmans recrutent moins dans les quartiers et parmi les enfants d'ouvriers, leur sociologie provenant d'avantage d'étudiants arabes venus pour étudier en France (école d'ingénieurs, etc.). Désormais leur ambition est de « travailler » les élites musulmanes et les déçus de l'intégration.

Pour le professeur Youssef Chiheb, les Frères musulmans infiltrent en particulier les universités : « Contrairement aux salafistes qui s'intéressent aux individus défavorablement connus par les services de police, les Frères musulmans s'intéressent aux bac + 5. Leur réservoir, ce sont les universités. Car cela fait partie de leur doctrine : infiltrer les corps intermédiaires, les grandes entreprises, les universités, plus tard l'armée, afin de renverser le régime de l'intérieur. » C'est le modèle égyptien qui a été appliqué avec succès par Mohamed Morsi après le printemps arabe.

En France, l'organisation compterait environ 50 000 personnes. Pour Haoues Seniguer, « l'ex-UOIF représente environ 200 associations en France ». Selon les informations qu'a pu recueillir la commission d'enquête, on dénombre aujourd'hui 147 lieux de culte et 18 écoles rattachés à la mouvance des frères musulmans.

La commission d'enquête a tenté d'obtenir des précisions de la part de l'association Musulmans de France. L'organisation, présidée par Amar Lasfar, n'a pas répondu à ses différentes sollicitations. La commission d'enquête sera donc amenée à examiner les suites à donner à cette situation.

(d) Les djihadistes : la frange radicale et violente de l'islam politique

Les djihadistes constituent le groupe le plus extrême des mouvances islamistes. Pour Bernard Rougier, « ils n'ont qu'une visée, l'instauration d'un califat global. Leur vision est internationaliste et ne se préoccupe pas des quartiers ».

Le chercheur a pu toutefois relever une porosité entre le salafisme et le djihadisme. À partir de l'étude des trajectoires de socialisation d'une cinquantaine de femmes emprisonnées de 20 à 40 ans, prévenues ou condamnées pour djihadisme, il démontre le passage préalable par le salafisme : « Le salafisme a mené au djihadisme. Dans plus de 90 % des cas, le parcours de ces femmes a prouvé qu'il existe une socialisation salafiste qui s'est ensuite projetée vers le djihadisme. »

Toutefois, Mohamed-Ali Adraoui met en évidence un phénomène récent : « L'autonomisation du djihadisme », « le passage au djihadisme aujourd'hui semble assez largement, et de façon croissante, déconnecté de la socialisation fondamentaliste » : « on passe au champ de bataille sans être nécessairement socialisé dans les communautés fondamentalistes, comme le sont les communautés salafistes. »

C'est ce que montrent également les travaux du chercheur Hugo Micheron. Depuis le début des années 2000, le djihadisme a évolué et ne se nourrit plus exclusivement du salafisme. Sur la base de l'étude de plusieurs centaines de profils observés sur le temps long, Mohamed-Ali Adraoui constate que « le djihadisme évolue (...) du fait de cette autonomisation sociologique. Les espaces sociaux, par ailleurs, ne sont plus les mêmes. Au niveau européen, 51 % des djihadistes ou des adeptes qui seront recrutés dans des mouvements djihadistes passent par un milieu carcéral. Cette porosité prison-djihadisme est beaucoup plus importante qu'entre les communautés salafistes et les mouvements djihadistes ».

La commission d'enquête renvoie, sur la question des réponses à apporter au djihadisme, au rapport déjà publié de Mme Sylvie Goy-Chavant14(*).

(e) Les Turcs du Millî Görü° : un mouvement émergent en France de « turcisation » de l'islam politique

Cette organisation islamique européenne, dont le nom signifie littéralement « vision de la communauté religieuse » et qui siège à Cologne en Allemagne, a été fondée en 1969 par l'ancien Premier ministre turc Necmettin Erbakan. Elle s'est ensuite développée sous l'impulsion de membres de la diaspora turque d'abord en Allemagne, puis aujourd'hui en France, en particulier à Strasbourg.

Selon les témoignages recueillis par la commission d'enquête, l'islam turc n'a pas, pour l'instant, d'impact comparable aux autres mouvances islamistes en France.

Toutefois, l'objectif du président turc Recep Tayyip Erdogan est bien de contrôler, dans un premier temps, sa diaspora, à travers le « ministère des affaires religieuses » (« Diyanet »), puis les populations d'origine arabe en Europe en instrumentalisant le mélange du nationalisme et de l'islam.

À huis clos, un haut responsable public confirme : « L'État turc déploie une stratégie d'influence visant à asseoir l'emprise des Turcs sur une partie du territoire, particulièrement en Alsace, et particulièrement à Strasbourg, avec la construction de la grande mosquée, l'installation de la très puissante Ditib (l'Union turco-islamique pour les affaires religieuses) et de l'école Yunus Emre, le projet d'ouverture d'une faculté de théologie islamique dépendante de l'université de Marmara (...) tout cela marque la volonté d'emprise politique, via la religion, d'une puissance étrangère sur le territoire, l'objectif étant de tenir en main la diaspora turque. »

Recep Tayyip Erdogan pourrait également prétendre capitaliser sur le prestige dont il jouit auprès des populations d'origine maghrébine et dans les quartiers, notamment grâce à ses positions politiques « panislamiques » pro sunnites, que ce soit vis-à-vis de la Syrie ou contre l'État d'Israël.

2. La progression inquiétante de l'islamisme sur le territoire français : réalité, causes et stratégies
a) L'islamisme en France, une réalité indéniable et qui nécessite une réponse forte

Hakim El Karoui, auteur de « La Fabrique de l'islamisme » et président de l'Association musulmane pour l'islam de France (AMIF), a considéré lors de son audition que l'« on assiste à une offensive idéologique, qui consiste à affirmer et à édicter une certaine vision de l'islam, à l'imposer aux musulmans, ainsi qu'au reste du monde, en vue de prendre le pouvoir ». L'action transformatrice de l'islamisme sur l'islam maghrébin au cours des trente dernières années est une réalité qui a fait basculer l'islam d'une religion à une idéologie.

La commission d'enquête s'est vu confirmer à plusieurs reprises que les tenants de l'islamisme tentent aujourd'hui de prendre le contrôle de l'islam en France. Une des personnes auditionnées indique ainsi que « le problème, c'est que cette fraction minoritaire est la plus active, maille le territoire et terrorise intellectuellement la communauté musulmane ». Devant la commission d'enquête, Nadia Remadna, présidente de la Brigade des mères, s'est indignée que « (...) la République ne nous protège pas contre les islamistes. On est menacé de mort sans que les élus locaux ne lèvent le petit doigt ». Elle souligne le paradoxe de sa situation : « Je me suis battue pour être libre en Algérie. Puis je suis venue en France pour être libre. Jamais je n'aurais pensé devoir me battre ici, dans ce pays, pour boire de l'alcool ou fumer une cigarette » et observe que « la situation s'est aggravée depuis les attentats de 2015 ».

La journaliste Zineb El Rhazaoui demande elle aussi l'aide des pouvoirs publics : « Il faut protéger les Français qui sont vus comme musulmans par les islamistes et comme "traîtres à la communauté" s'ils ne respectent pas les préceptes de l'Islam : boire du vin, épouser quelqu'un de confession juive, vivre en concubinage ou être homosexuel. » Selon elle, « la liberté religieuse de certains musulmans viole la liberté de conscience d'une immense partie d'entre eux ! » et en appelle à « détruire le fascisme islamique ».

Le témoignage d'un haut responsable public va dans le même sens : « l'islamisme dévoie l'islam et les musulmans en sont aujourd'hui les premières victimes ». Selon lui, « il y a aujourd'hui des gens qui veulent remplacer la République par la charia ». Il ajoute : « Nous devons être inflexibles sur nos valeurs. L'État doit affirmer sa présence dans chaque quartier et faire respecter chaque mètre carré de la République là où c'est nécessaire, avec une présence policière. » En somme conclut-il, « nous devons tout faire pour que la République ne recule pas ».

Il estime que « de nombreuses parties du territoire, dit de reconquête républicaine, sont des lieux où cet islam théocratique est devenu "normal", normal au sens de la banalité et normal au sens de normatif ». Cet « entrisme » s'exerce selon lui « à tous les niveaux de la société ». Il juge par ailleurs « illusoire de penser que l'on pourra acheter la paix sociale et trouver des compromis avec ceux qui sont devenus les nouveaux maîtres de ces territoires. On l'a vu avec l'absence de respect des règles sanitaires pendant la crise de la covid-19 ». Il considère également, face à l'islamisme, que « nous avons commis l'erreur de nous focaliser sur la radicalisation violente ». Nous avons été « laxistes avec les porteurs de cette idéologie lorsqu'ils étaient quiétistes ou non-violents. On a pensé que les islamistes non-violents seraient préférables aux poseurs de bombes, sauf que leur but ultime est le même : l'islamisation de la société ! » Lui aussi estime que « sur le plan de l'éthique », ce serait une « trahison que d'abandonner les populations des quartiers qui subissent aujourd'hui la norme islamiste, je pense notamment à nos concitoyens d'origine maghrébine ou turque ». Il ajoute : « Nous devons tenir la promesse républicaine vis-à-vis des athées, des apostats et de tous ceux qui sont aujourd'hui la cible des islamistes cars ils incarnent l'échec de leur projet et les limites de leur raisonnement. »

En 2000, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) avait exigé le retrait d'une clause qui reconnaissait le droit de changer de religion, dans un texte signé par le ministre de l'intérieur et les représentants des principaux courant de l'islam et intitulé « Principes et fondements juridiques régissant les rapports entre les pouvoirs publics et le culte musulman en France ». L'islam politique est donc bien une réalité et ses tenants estiment qu'un musulman n'aurait pas le droit de quitter l'islam sans être menacé, c'est-à-dire sans se rendre coupable du crime d'apostasie.

À cet égard, un des intervenants entendu par la commission a estimé que « nous devons assumer que certaines idéologies sont intrinsèquement incompatibles avec la République ». Pour lui, « il y a des règles qui s'imposent comme la liberté de critiquer la religion ou le droit au blasphème ». Il relève « un fait complètement nouveau », à savoir que « l'islamisme européen est devenu si puissant aujourd'hui qu'il tente de réislamiser le monde arabe ». L'exemple des critiques des jeunes musulmans de France contre la liberté d'expression revendiquée par une partie de la jeunesse en Algérie dans le cadre du mouvement du « Hirak » en est, selon lui, une illustration.

Les profils de la radicalisation

S'agissant de la frange « radicalisée » de l'islam, l'ancien préfet Michel Aubouin opte pour une description reposant sur l'analyse des profils des individus et propose une classification en cinq populations :

- D'abord, de jeunes Français issus de familles maghrébines, qui choisissent de rompre avec l'islam de leurs parents, qu'ils considèrent comme « un islam dévoyé, un islam d'ouvriers ne respectant pas toutes les prescriptions ».

- Ensuite, de jeunes Français convertis, de tradition et de culture non musulmane cette fois, « à la recherche d'une autre forme de religiosité, plus pure, d'une fraternité qu'ils n'ont pas trouvée dans leur communauté d'origine ».

Pour ces deux catégories de jeunes, l'islam a un avantage concurrentiel considérable par rapport aux autres religions : il est facile d'accès et représente une religion fraternelle qui permet d'entrer dans une communauté. C'est ce qu'explique Michel Aubouin : « Pour les personnes en difficultés personnelles et en quête de spiritualité, l'islam constitue une religion que je qualifierais de « facile », tout en ayant l'apparence d'une religion savante ». Selon lui, il faut se demander « pourquoi une partie des jeunes d'origine catholique se tournent-ils vers l'islam ? »

- Il existe également une population très intégrée, française, cultivée, qui « voit dans l'islam communautaire le vecteur d'une identité propre au monde musulman ». Ces individus utilisent l'islam comme un instrument de promotion sociale personnelle, souvent par le biais de la politique au niveau local. Michel Aubouin souligne : « Dans cette catégorie, on compte beaucoup d'adeptes de la pensée de Tariq Ramadan : ceux-ci pensent l'islam comme un objet politique et sont susceptibles de présenter des listes aux prochaines élections municipales. »

- Viennent ensuite les familles immigrées récemment arrivées en France avec « un islam nettement plus rigoriste que celui que l'on y pratique ». Il s'agit en particulier de familles appartenant aux populations d'origine afghane ou tchétchène. Pour l'ancien préfet, « ces personnes migrent avec des pratiques religieuses parfois très éloignées des codes culturels français ».

- Enfin, une dernière catégorie est constituée de « l'islam de la rédemption ou de l'interconnaissance, propre au monde du crime ». Population la plus dangereuse, elle est aujourd'hui largement « majoritaire dans les prisons françaises ». Dans les prisons, « cette religion a un caractère très structurant » rappelle l'ancien préfet qui souligne que « de nombreux jeunes gens tombés dans la délinquance ont acquis une pratique religieuse en prison », comme « Amedy Coulibaly après une première incarcération à Fleury-Mérogis ». Pour lui, « ce type de profil est susceptible de passer à l'acte, notamment parce qu'il est issu du monde du crime ».

En France, l'islamisme, en tant que doctrine politique visant à imposer la loi religieuse à l'ensemble du territoire et à régler tous les aspects de la vie sociale, s'est développé sur un terreau fertile, prospérant sur la fracture économique et sociale à laquelle font face des populations musulmanes habitant majoritairement dans les quartiers et livrées à des machines de prédications redoutablement efficaces.

Mais la compréhension du phénomène dépasse les variables économiques. Comme l'explique Youssef Chiheb, les causes liées à la crise sociale, urbaine et des banlieues ne suffisent pas pour comprendre la résurgence de l'islamisme : « C'est un combat identitaire : une conflictualité contre la République et la laïcité. » Et dans ce combat, les islamistes ont compris qu'il pouvait tirer parti d'un modèle communautariste.

La commission d'enquête doit faire un constat amer et inquiétant : l'islamisme s'est introduit dans les failles de notre démocratie. « Soyons clairs : pourquoi la République a-t-elle perdu des territoires ? Parce qu'elle les a quittés. », a affirmé Olivier Roy devant la commission d'enquête. Il y a eu, pendant de nombreuses années, des faiblesses et des accommodements successifs qui ont conduit à la situation à laquelle la France fait face aujourd'hui.

Notre démocratie doit donc s'appuyer sur la protection des libertés et les droits de chacun dans la tolérance, mais aussi sur l'attachement à la République, qui garantit notre unité et nous prémunit contre le communautarisme. Or, aujourd'hui les islamistes se réclament de la liberté pour combattre la République.

b) La mise en place d'une machine de prédication redoutable prospérant sur le terrain du social et profitant des discriminations

Deux thèses dominent depuis longtemps en France le débat sur les causes de la radicalisation : celle de Gilles Kepel, qui affirme que l'on assiste à une « radicalisation de l'islam », entendue comme la création d'une communauté imaginaire sectaire, et celle d'Olivier Roy, qui analyse au contraire « l'islamisation de la radicalité » entendue comme une haine plus globale de la société. En réalité, ces deux thèses sont complémentaires, et recouvrent un ensemble de facteurs.

(1) Inégalités et discriminations : un terreau très fertile

Le renouveau de la pratique de la religion musulmane au sein des populations immigrées qui s'est opérée sur fond de crise économique correspond historiquement à la fin du cycle des « Trente glorieuses ». À mesure que la misère et la pauvreté s'installaient dans les quartiers, le discours islamiste s'est répandu et s'est développé. Sur le terrain, les islamistes se sont ainsi nourris des inégalités et du défaut d'intégration des populations d'origines maghrébines, africaines ou turques, sources de frustration.

Les dimensions sociales et économiques de la radicalisation ne doivent pas être sous-estimées. Les difficultés pour accéder à l'emploi et les inégalités au sens large, constituent des causes économiques et sociales du phénomène du repli, prélude à une potentielle séparation d'avec le reste de la société française. Le rapporteur souligne que cette réalité appelle aussi de la part des familles un travail de transmission de leur histoire et de celle de la France, transmission nécessaire pour éviter l'anomie des individus et leur réduction à leur situation sociale.

Comme dans les pays arabes, les mouvances islamistes en France tentent en effet de tirer profit d'une récupération du discours de « lutte des classes », un phénomène analysé par Gilles Kepel dès 1991 dans « La Revanche de Dieu. Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde ». Dans les pays musulmans, à partir des années 1970, les islamistes ont effectivement réussi à récupérer le discours marxiste en s'adressant, sur le terrain du social, aux populations les plus défavorisées.

La crise sanitaire liée à l'épidémie de la covid-19 a démontré s'il en était besoin que le caritatif pouvait constituer un outil d'entrisme particulièrement puissant dans la société française. De nombreuses associations caritatives musulmanes ont assuré, pendant le confinement, des distributions d'aides alimentaires à des populations qui se retrouvaient sans ressources.

Plus largement, François Héran, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire migrations et société, a relevé que les problèmes sociaux sont l'un des rares points sur lequel les analyses des chercheurs convergent. De Gilles Kepel à Olivier Roy en passant par François Burgat, tous « sont convaincus de l'importance de la déstructuration de la famille, de l'absence du père, de la marginalisation sociale ».

Sans être l'unique grille analytique de la radicalisation islamiste, les mouvances islamistes l'ont d'ailleurs bien compris et se nourrissent de l'assignation à résidence identitaire et géographique dans certains territoires.

Depuis les années 1980, les populations immigrées ont en effet été regroupées dans certains territoires. En Île-de-France par exemple, cela s'est particulièrement vérifié en Seine-Saint-Denis et dans le Val-de-Marne, où l'on est passé respectivement de 15 % d'immigrés à 30 % et de 13 % à 21 % aujourd'hui. La fabrique du communautarisme résulte donc aussi, indirectement, des politiques d'attribution des logements sociaux et de peuplement. De nombreuses personnalités auditionnées par la commission d'enquête ont ainsi fortement critiqué la concentration de populations aux origines identiques au même endroit.

Réduire l'islamisme à un phénomène religieux serait selon une des personnes auditionnées « une erreur (...) car cela s'explique en grande partie par le manque de diversité sociologique de ces territoires ». Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman (CFCM) livre une analyse similaire : « Vous savez, un jeune ne devient pas radical ou extrémiste subitement. Il suit un cheminement lié à des facteurs de son histoire et de son environnement, d'ordre social, économique, politique, ethnique ou religieux. Nous devons y ajouter d'autres facteurs psychologiques et émotionnels. » Il ajoute : « Le fait d'avoir cantonné des populations dans un même espace sans favoriser la mixité a donné naissance à certains problèmes. Ensuite, les quartiers ont été presque vidés de tous les corps intermédiaires. Ceux qui resteront sont peut-être ceux qui ont les moyens de militer au sein de ces territoires. »

Pour l'essayiste Céline Pina, dans les quartiers populaires, « les islamistes sont les seuls aujourd'hui à travailler la population au corps, aucun autre discours n'est porté dans les quartiers ». S'ils sont si puissants c'est parce qu'ils sont « cohérents, organisés, structurés », et qu'ils « s'inscrivent dans un temps long ». C'est pourquoi, pour Naëm Bestandji, fondateur du collectif « Ni putes ni soumises » de Grenoble, pour lutter contre la radicalisation, il convient en priorité d'agir sur les causes économiques, sociales, liées au sentiment de délaissement : « Il faut reprendre en main les quartiers populaires, pas seulement sur le plan sécuritaire. Il faut créer un ministère d'État de la politique de la ville qui coordonne les actions dans les quartiers populaires et engage des politiques de long terme. »

Les populations de ces quartiers sont en effet d'autant plus facilement « travaillées par l'islamisme » que, maintenues géographiquement à l'écart du reste de la population française, elles sont souvent influencées par « l'intolérance religieuse et les inégalités raciales qui existent dans leur pays d'origine » et pour lesquelles « l'égalité hommes/femmes n'existe pas » selon les mots de Céline Pina.

La commission d'enquête juge donc prioritaire de retisser le lien social dans les quartiers, une exigence en contradiction avec la suppression de nombreux contrats aidés.

L'assignation à résidence de fait se trouve aggravée par les discriminations à l'emploi et dans l'ensemble de la vie sociale, qui, pour François Héran, « constituent une toile de fond importante pour aborder la question qui nous occupe ».

Les récentes campagnes de « testing » dans de grandes entreprises françaises ont confirmé qu'un prénom à la consonance jugée musulmane obère considérablement, à parcours égal, les chances de décrocher un entretien d'embauche.

Le chercheur Mohamed-Ali Adraoui attire lui aussi l'attention sur ce point : « Nous pouvons avoir un regard extrêmement dur sur ces mouvements radicaux, à condition de les resituer dans une interaction entre certains groupes sociaux et l'État. Il a été mis en évidence il y a quelques mois qu'au sein des familles musulmanes, les personnes diplômées sont les plus discriminées. Il est nécessaire de reconnecter ces groupes sociaux à la République et à la société française. » Il reconnaît ainsi, sur la base d'entretiens avec certains milieux islamistes, que « ces idéologies sont en interaction avec un contexte ».

La radicalisation se nourrit en effet du sentiment de discrimination et de déni de citoyenneté et d'identité. Hakim El Karoui explique ainsi « dans leurs prêches, les islamistes expliquent aux jeunes Français que la France leur dénie leur francité, qu'ils sont discriminés et mal traités, et que leurs parents ont été humiliés et colonisés. Ils leur répètent que leur identité, c'est d'être un musulman, mais pas un musulman comme l'étaient leurs parents, un musulman comme le sont les islamistes, avec une affirmation identitaire et politique forte ».

Le malaise identitaire, suscité notamment par la fracture économique dans les banlieues s'est donc superposé à la revendication d'égalité sociale qui s'était exprimée dès le début des années 1980 (avec « la marche pour l'égalité des droits et contre le racisme » en 1983 par exemple, surnommée « la marche des beurs ») dans les populations immigrées de culture musulmane.

C'est justement en 1989 que l'affaire des foulards de Creil éclate sur le devant de la scène publique. À partir de là, les machines de prédication porteuses d'un discours de rupture ont été d'autant plus efficaces qu'elles ont prospéré sur le terreau fertile de la désespérance sociale.

L'Institut national d'études démographiques, dans son enquête « Trajectoires et origines » (2008), qui étudie la trajectoire des enfants d'immigrés, indique que 40 % d'entre eux disent « souffrir d'un déni de citoyenneté française ». François Héran ajoute : « En France, ce pourcentage est variable selon les origines : avec des origines maghrébines ou subsahariennes, ce taux dépasse 50 %. Cela crée des frustrations considérables. L'étude de Fabien Jobard, chercheur au CNRS, sur les contrôles de police au faciès dans les lieux publics parisiens les plus fréquentés atteste également cette discrimination (...), vous avez quatre fois plus de chances d'être interpellé si vous êtes noir ou arabe. » Devant la commission d'enquête, Mahyar Monshipour, référent « radicalisation » à la Fédération française de boxe faisait observer que « certaines personnes d'origine étrangère ne sont pas toujours acceptées comme Françaises », ce qui peut nourrir « le repli religieux que nous constatons aujourd'hui ».

Les analyses convergent donc sur le fait que le séparatisme, susceptible de mener à la radicalisation, peut se nourrir de la stigmatisation et de la marginalisation que peuvent ressentir certains de nos concitoyens.

L'analyse sociologique des jeunes djihadistes ces quinze dernières années met par ailleurs en évidence des causes plus individuelles. Les parcours de petite délinquance (vols, trafics, violences gratuites, drogue, etc.) sont ainsi nombreux parmi les jeunes radicalisés. C'est ce que démontrent notamment les travaux des sociologues aussi différents que Farhad Khosrokhavar ou Tarik Yildiz15(*). L'islam radical devient pour certains un moyen de retrouver du sens, en se consacrant à une religiosité nouvelle.

François Héran analyse, en filigrane, l'impact de ce qu'il nomme la « désintégration ». Une thèse finalement assez proche de l'explication de type psychosociale déployée par Olivier Roy qui présente les radicalisés comme faisant partie d'une jeunesse en rupture comme à chaque génération, mais atteinte par ce qu'il appelle le « nihilisme ».

La commission d'enquête estime nécessaire de croiser toutes ces explications afin de dépasser le simplisme lorsque l'on s'attache à expliquer les situations de rupture. Il existe en effet d'autres causes non directement liées à l'islam en tant que religion : la déscolarisation et la désocialisation, les déstructurations familiales, les frustrations personnelles, d'ordre sexuel ou professionnel, etc., autant de situations qui peuvent engendrer une haine de la société et de ses institutions.

De la même manière, il ne faudrait pas sous-estimer dans les parcours de radicalisation l'attrait pour les armes ni les troubles psychologiques ou psychiatriques. Les profils de consommateurs de stupéfiants sont ainsi nombreux parmi les jeunes radicalisés ; parmi les 9 000 inscrits au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), 13 % présentent un trouble psychiatrique. Ces jeunes fragiles mentalement tombent plus facilement sous la coupe d'un mentor dont l'influence est déterminante dans leur radicalisation. La commission d'enquête souligne l'importance du travail qui reste à mener pour permettre aux soignants de signaler les cas de radicalisation même en dehors de tout danger immédiat.

Cette dimension psycho-sociale doit être prise en compte pour saisir la radicalisation dans toutes ses composantes. Tous les terroristes ou les français partis rejoindre le djihad ne provenaient pas forcément des « enclaves salafistes ». « Il y avait des individus très isolés. Une approche essentiellement géographique aurait conduit nos services de renseignement à rater des profils dangereux » explique un haut responsable de la sécurité intérieure.

(2) La stratégie d'endoctrinement des Frères musulmans

Les mouvements islamistes tirent parti de ces situations pour déployer leurs stratégies de recrutement. Celle des Frères musulmans est particulièrement efficace.

Devant la commission d'enquête, Mohamed Louizi, essayiste et auteur de « Pourquoi j'ai quitté les Frères musulmans », a décrit, à travers son histoire personnelle dans les années 1990 au Maroc, les processus qui ont conduit une partie de la jeunesse des quartiers délaissés du Royaume marocain vers les mouvances fréristes.

Il s'agit, selon lui, des mêmes dynamiques, observées dès la fin des années 1990 dans certains quartiers français : une jeunesse désoeuvrée, récupérée par des organisations communautaristes qui ont fait de la charité musulmane un moyen d'endoctrinement. Les « frères » mettent en place tout un processus d'intégration individualisé très performant qui se rapproche de l'emprise sectaire et que la commission d'enquête a souhaité décrire.

Cette description fait écho à l'analyse développée également par Mohamed-Ali Adraoui, spécialiste du fondamentalisme islamiste : « Nous sommes tous aujourd'hui dans une société atomisée, et les phénomènes de recrutement s'opèrent largement de manière interpersonnelle. Il n'existe pas d'embrasement de masse, en France, en Tunisie, en Égypte ou ailleurs. Il ne faut jamais perdre de vue le phénomène d'intégration sociale. »

Les quatre étapes du recrutement par les Frères musulmans

(1) La première étape : répondre à un besoin d'aide sociale

À travers des oeuvres sociales complètement gratuites (sport, voyage, cours de soutien scolaire, achat de médicaments) les organisations fréristes parviennent très concrètement et très progressivement à se positionner comme des « bienfaiteurs ». « Quand vous êtes jeunes, que quelqu'un vous donne du temps et de l'argent, vous accompagne, s'occupe de vous, comble l'absence d'un père, ou vous achète des vêtements, etc., son discours devient audible pour vous » explique Mohamed Louizi.

(2) La deuxième étape : combler un vide affectif

C'est une étape plus « sentimentale » pendant laquelle « le jeune est invité, progressivement à apprendre quelques versets du Coran, la parole du prophète etc. » C'est un processus graduel et délivré par dose homéopathique. « C'est un processus d'endoctrinement très banal. » L'embrigadement peut alors commencer.

(3) La troisième étape : identifier des leaders

La confrérie s'appuie ensuite sur l'organisation de vacances notamment pour identifier, dans cette masse de jeunes, quelques leaders : « les plus brillants » ou « les plus influents », et « en flattant leur ego », on les amènera progressivement à prêter allégeance à l'organisation. Il s'agit d'un processus de cooptation.

(4) La quatrième étape : l'allégeance définitive

La prestation de serment n'a lieu qu'après une évaluation du recruté par la confrérie. « Une fois cette allégeance acquise devant Dieu, l'engagement prend une dimension bien supérieure à celle d'une simple association. » Dès lors, seule compte l'appartenance à l'Oumma.

Ce processus, Mohamed Louizi l'a expérimenté dès 1999 lorsqu'il est approché par l'UOIF à son arrivée en France depuis le Maroc. « C'est une prise en charge matérielle et spirituelle. Je m'en suis éloigné à partir de 2006 à la suite de différents administratifs mais surtout d'une rupture idéologique car les Frères musulmans prônaient le djihad armé, ce qui était inconcevable pour moi. »

Pierre Vermeren décrit lui aussi l'islamisme radicalisé comme « un phénomène sectaire » à l'occasion duquel les recruteurs « prennent en charge mentalement et psycho socialement des individus aux faibles ressources ».

Mohammed Moussaoui considère également que « les promoteurs de cette idéologie mortifère ont réussi à créer un modèle particulièrement séduisant, en manipulant d'une manière perverse des codes et ressorts de communication ciblant les jeunes ». Selon lui « ce mode vise à marier la bravoure héroïque avec l'idéal du saint qui accomplit une prétendue mission presque divine et altruiste ». Il ajoute : « Ces promoteurs offrent une forme de considération et d'estime de soi, et créent chez ces jeunes l'illusion d'être importants, d'être élus pour accomplir ce que l'immense majorité des musulmans est incapable de réaliser, par faiblesse ou traîtrise. »

Pierre Vermeren observe une différence avec les sectes traditionnelles, qui d'ordinaire recherchent des victimes très riches et tentent de capter leurs ressources ; mais aussi des similitudes : « une volonté permanente de couper du monde des individus, de les isoler par un lavage de cerveau » ; « une hiérarchie entre différents niveaux au sein de l'organisation » (agents de base ; recruteurs ; commanditaires et financiers au sommet) ; « l'importance du charisme » des mentors capables de déployer un discours séduisant auprès des jeunes.

Les pouvoirs publics affirment pouvoir désormais mieux prendre en compte la dimension sectaire de l'islamisme, grâce au rattachement des services de la Miviludes au secrétariat général du Comité interministériel de prévention de la délinquance de la radicalisation (SG-CIPDR). La commission d'enquête regrette néanmoins la disparition de cet organisme dédié à la lutte contre les dérives sectaires dont le champ dépasse celui du CIPDR.

Proposition n° 1 : Rétablissement de la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

Les sociologues Farhad Khosrokhavar et Jérôme Ferret résument également le processus vécu par Mohamed Louizi : « On commence quelquefois individuellement par être salafiste, mais ensuite l'attrait du groupe et la pression des membres change la donne : on commence par "l'islamisation de l'individualité" et on finit par "la sectarisation de l'islam" qui façonne la vie de l'individu pris dans les rets d'un groupe concret, le groupe salafiste. »16(*) C'est en cela que le projet islamiste est un projet communautariste et séparatiste à la fois. Le séparatisme est un moment où l'individu fait sécession. Le communautarisme est la volonté d'imposer une identité et des normes à un groupe prétendument spécifique. Cette dérive rappelle évidemment les pratiques sectaires et décrit une volonté d'entre soi avec une mise à distance des autres et la tentative d'imposer des normes sociales à l'intérieur du groupe. Les islamistes parviennent à créer « une fascination pour une Oumma imaginaire, la néo-Oumma » pour reprendre les mots des deux sociologues.

Mohammed Sifaoui va dans le même sens : « La stratégie a été définie en Égypte, et le projet islamiste des Frères musulmans a été pensé par un endoctrinement à chaque étape : l'individu, la famille, le quartier, la ville, le pays, le monde. » L'essayiste Céline Pina fait elle aussi remarquer que « de même que les idéologies fascisantes, ils cherchent à travailler la société du bas vers le haut en ciblant prioritairement la jeunesse ».

De nombreux intervenants ont insisté sur le fait que la jeunesse était une cible particulièrement vulnérable face aux islamistes. Gabriel Attal, secrétaire d'État auprès du ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse admet sans ambiguïté que « la question des jeunes doit recueillir toute notre attention, car l'action des islamistes cible désormais les enfants ».

La commission d'enquête ne peut que souscrire au plaidoyer de Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale, s'agissant de la protection de la jeunesse : « Dans toutes les sociétés humaines, il y a un moment initiatique à l'adolescence. Nous sommes une société laïque, sécularisée, et nous en sommes fiers. Mais même cette sécularisation doit faire l'objet d'une initiation adolescente à l'âge du collège avec des éléments de fierté et d'appartenance à la République ; sinon, ce sont d'autres éléments initiatiques qui prendront la place, sous l'angle de la violence à travers les gangs par exemple qui sont très forts pour créer ce sentiment d'appartenance - cette chaleur, si j'ose dire - ou sous l'angle du fondamentalisme, islamiste ou autre. »

À la question de savoir qui finance l'organisation des Frères musulmans en France, la réponse de leur ancien membre Mohamed Louizi est claire : « d'abord les cotisations ». Une partie du financement repose en effet sur les membres de la confrérie eux-mêmes, « qui reversent en moyenne 2,5 % de leur salaire mensuel à l'organisation, un pourcentage qui peut être bien plus élevé pour certains membres comme les « moudjahidines », littéralement les combattants ». Viennent ensuite les financements étrangers. Comme il l'explique, ceux-ci ont évolué dans l'histoire, car si « l'Arabie Saoudite était, à une époque, [un pourvoyeur de fonds], aujourd'hui ce n'est plus le cas et l'essentiel provient du Qatar ».

L'islamisme politique est donc bien un problème mondial, que la France ne pourra pas régler à elle seule. En revanche, pour ce qui concerne notre pays, il nécessite d'investir tous les champs (économique, éducatif, social, culturel) pour enrayer la machine de prédication.

Comme l'explique Bernard Rougier : « La jeunesse bascule car on a laissé aux islamistes le monopole de la socialisation primaire (quartier, école, stade, salle de sport). Tous les lieux où il y a du collectif sont stratégiques et ont été identifiés comme tels par les islamistes ayant déjà opéré cette stratégie dans les pays arabes du sud de la Méditerranée en investissant la rue et le terrain du social. »

c) L'étape d'après : un projet politique et institutionnel de conquête du pouvoir ?

Les islamistes, forts de leur implantation sociale et notamment associative, tentent désormais d'entrer dans le jeu politique en utilisant les institutions démocratiques pour faire passer leur projet de société, malgré leur absence de représentativité ; parallèlement, la volonté des gouvernements successifs d'institutionnaliser un islam de France leur offre l'occasion de devenir des interlocuteurs légitimés et privilégiés du pouvoir.

(1) Une stratégie désormais assumée d'entrer en politique

Aujourd'hui les islamistes se fondent parfaitement dans nos institutions démocratiques. Pour Djemila Benhabib, essayiste et auteur en 2011 du livre « Les soldats d'Allah à l'assaut de l'Occident », les « islamistes » ne sont plus seulement les « terroristes » mais sont désormais des « intellectuels islamistes qui font de l'entrisme politique, un entrisme au service de l'islam politique ».

Selon Alexandre del Valle et Emmanuel Razavi, auteurs de l'ouvrage « Le Projet. La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde » (2019), les Frères musulmans veulent islamiser l'Europe et y prendre le pouvoir. Leur stratégie d'intégration du monde associatif, économique et politique serait la première étape de leur projet « ultime » selon les deux auteurs : « L'instauration d'un califat pour que vienne le règne d'Allah. » Selon les auteurs, la « réislamisation de la France est un symbole pour les Frères musulmans ». Si les islamistes parviennent à la réaliser dans la patrie universelle des droits de l'homme, alors le projet aura réussi. « Ils veulent faire tomber la République. »

Pour cela, ils s'appuieraient sur une « victimisation des musulmans en Europe », cherchant à les rendre « paranoïaques pour éviter leur intégration », Pour Mohammed Sifaoui, « sous couvert de l'islamophobie, l'islam politique a pu prospérer en faisant croire qu'il pouvait être non-violent ». En France, ce discours est désormais institutionnalisé, notamment à travers le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), réputé proche des Frères musulmans17(*). La crainte des Frères musulmans serait que des musulmans adoptent des moeurs libérales et qu'ils deviennent assimilés.

Le communautarisme religieux des Frères musulmans dans la société française ne doit alors pas être interprété uniquement sous l'angle du repli sur soi, mais également de l'« entrisme ». Il ne s'agit pas de vivre en marge, mais bien de pénétrer tous les champs de la vie sociale et politique, d'autant que la confrérie s'inscrit dans une logique de long terme.

Cette logique est observée par les acteurs associatifs sur le terrain. Pour Naëm Bestandji, fondateur du collectif « Ni putes, ni soumises » de Grenoble, « l'islamisme est un fondamentalisme. Le projet politique (l'islamisme politique) ne s'inscrit pas dans la temporalité de nos politiques, mais sur plusieurs générations ». Il analyse ainsi la tentative de pénétration de tous les aspects de la vie sociale par les islamistes : « Ils ne s'opposent pas à la société, ils veulent l'investir : syndicats, écoles, associations, etc., pour faire prévaloir leurs valeurs par la voie de la banalisation. » Ainsi en est-il de la prescription selon laquelle « les femmes voilées doivent investir toutes les strates de la société, pour banaliser le voile et le faire accepter ». En matière électorale aussi, « les islamistes ont choisi deux méthodes : créer leurs propres listes ou infiltrer les listes d'autres partis ».

Cette pénétration de l'islam dans la politique doit être prise au sérieux, car selon lui, « ce sont des gens qui travaillent sur le temps géologique. Ils ne sont pas dans une temporalité de trois à quatre ans, mais ils considèrent que la fécondité intrinsèque à la communauté musulmane est un facteur exponentiel pour la masse électorale, jusqu'au jour où ils atteindront la masse critique et pourront constituer un parti politique ». Nadia Remadna, présidente de la Brigade des mères, va dans le même sens : « Les islamistes constituent une armée qui prépare le terrain. Ils travaillent les jeunes et sont dans une dynamique de long terme. »

La commission d'enquête est attentive au risque désormais identifié d'une infiltration politique de la part des islamistes en général et des Frères musulmans en particulier, notamment dans les conseils municipaux. Les dernières élections municipales ont en effet été l'occasion de voir surgir des listes dites « communautaires » assumant une affiliation religieuse. L'Union des démocrates musulmans de France (UDMF) par exemple, qui se revendique de « l'anti-impérialisme, de l'antisionisme de l'anticolonialisme » avait obtenu 40 % des suffrages dans le quartier de l'Épinette à Maubeuge lors des élections européennes de 2019.

Pour Céline Pina, « la constitution de listes communautaires n'est que le prélude à une dynamique lancée pour conquérir le pouvoir ». Le travail d'emprise passe selon elle par des réseaux d'influence : « Ceux qui s'occupent du halal, ceux qui s'occupent du rapatriement des corps, ceux qui s'occupent du pèlerinage à la Mecque, mais l'objectif à long terme c'est bien de gagner des parts de marché politique. »

Reste qu'en réalité, au-delà des peurs qu'elles peuvent susciter, ces listes ne disposent pas, pour l'instant, de couverture électorale territoriale nationale, un constat confirmé par le ministère de l'intérieur. C'est aussi ce que démontrent les travaux de terrain, comme ceux d'Antoine Jardin, chercheur en sciences politiques : « Aux élections européennes de 2019, la liste de l'Union des démocrates musulmans de France (UDMF) n'a obtenu que 0,13 % des suffrages exprimées. » Pour Hakim El Karoui, ces listes « sont extrêmement marginales »18(*).

Le phénomène est effectivement très circonscrit localement : La Courneuve en Seine-Saint-Denis, Montereau en Seine-et-Marne, Maubeuge dans le Nord ou encore Vaulx-en-Velin dans le Rhône. Le chercheur souligne : « On a vu plus souvent ces listes apparaître comme des adversaires ou des partenaires privilégiés des majorités politiques en place : en ce sens, il peut s'agir d'une stratégie visant à peser sur le jeu politique local ou régional. »

Lors des dernières élections municipales, les préfets avaient recensé 10 listes dites « communautaires », dont la majorité en Île-de-France et principalement déposées sous la bannière « Agir pour ne plus subir », une étiquette de l'UDMF, à Nanterre, Clichy-la-Garenne, Châtellerault et Joué-lès-Tours. Le ministère de l'intérieur a repéré d'autres listes à Gennevilliers, Garges-lès-Gonesse et Annecy ainsi que dans la métropole lyonnaise. On signalera également le Parti Égalité et Justice (PEJ) qui est, en réalité, une branche de l'AKP, le parti du président turc Erdogan.

Si l'obligation de neutralité s'impose à tous les élus locaux dans le cadre de leur mandat, toute la difficulté réside dans le fait qu'en pratique, aucune liste ne se revendique comme communautaire. La commission d'enquête estimerait utile que les candidats s'engagent, via une charte qui serait signée par les partis, au respect de la laïcité. Cela ne doit évidemment pas dispenser les préfets, lors du dépôt des listes, d'empêcher des candidats de se présenter en raison de discours de nature à troubler l'ordre public, ou qui remettrait en cause les fondements de notre République.

La commission d'enquête en appelle à la vigilance des élus locaux qui sont en première ligne. Le système politique local peut constituer un instrument au service de la valorisation du réseau religieux et fournir des ressources aux islamistes. Comme l'affirme Bernard Rougier : « La pire des situations se produit quand l'écosystème islamique mord sur le système politique local : à Aubervilliers ou à Tremblay-en-France, voire à Mantes-la-Jolie, par exemple, il faut passer par la mosquée pour trouver un logement social ou un emploi dans l'équipe municipale. C'est terrible ! » Et d'ajouter : « Dans certains territoires, une partie de la violence s'est retournée contre les maires qui avaient fait des promesses qu'ils n'ont ensuite pas pu tenir auprès de mouvances qui leur ont apporté des voix nécessaires à leur élection. »

(2) Le danger d'institutionnaliser un « islam de France » en construisant « l'islam par le haut »

L'absence de clergé dans l'islam sunnite est parfois analysée comme un défaut d'organisation. Elle entraînerait « une absence de régulation, car il n'y a pas de monopole de l'interprétation religieuse », selon le professeur Pierre Vermeren. Cette situation tranche avec l'époque des empires musulmans, où les califes disposaient de ce monopole et définissaient l'orthodoxie. C'est ainsi que la radicalisation a pu être envisagée comme le fruit d'une liberté des acteurs, des croyants et des recruteurs.

En Europe, et particulièrement en France les islamistes tentent pourtant de s'institutionnaliser depuis plusieurs années. C'est le cas de la confrérie des Frères musulmans, qui, déjà, sous l'impulsion de son fondateur, l'instituteur Hassan el-Banna, « prônait une idéologie totalitaire touchant l'ensemble des espaces de la société : la vie familiale, la vie privée, l'enseignement, l'administration, la politique, le rapport à l'étranger, etc. » comme le rappelle Zineb El Rhazaoui.

En France, l'institutionnalisation est passée par l'association Musulmans de France, qui portait jusqu'en 2017 le nom d'Union des organisations islamiques de France (UOIF), et qui est une émanation des Frères musulmans. « La France est l'un des premiers pays européens où la confrérie s'est implantée à travers l'UOIF » souligne la journaliste. Dès 1989, lors de l'affaire des foulards de Creil, Amar Lasfar qui représente alors l'UOIF fait partie des « sages » musulmans missionnés par le ministre de l'intérieur Pierre Joxe pour régler la crise. Son institutionnalisation s'est poursuivie en 1999 lorsque Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l'intérieur, a invité l'UOIF a participé à la mise en place d'une instance représentative. En 2003, c'est le Président de la République Nicolas Sarkozy qui l'intègre dans le Conseil français du culte musulman (CFCM).

Le rôle ambigu du CFCM a été plusieurs fois évoqué devant la commission d'enquête, comme lors de l'audition du professeur Youssef Chiheb. Le conseil est critiqué pour « ses positions peu claires à l'égard de la République et de la laïcité » ; parce qu'il serait en réalité « sous l'influence » manifeste des « États tiers » (Maroc, Algérie, Égypte, Turquie, etc.) ; ou encore parce que si la majorité des musulmans de France sont laïcs, ils ne se sentent pas représentés dans « ce qui est un condensé d'orthodoxes et de religieux ».

Pour Mohamed Sifaoui, la naissance du CFCM « procède d'une triple erreur » : vouloir donner à l'islam une sorte de clergé, alors que le sunnisme n'en a jamais voulu et qu'aucun pays musulman sunnite n'a réussi à l'organiser ; permettre au Qatar et à l'Arabie Saoudite de diffuser leur idéologie ; opter pour une « consularisation » de l'islam avec les pays d'origine, empêchant les Français de confession musulmane de s'autonomiser.

Sur ce point, le Sénat n'a pas manqué, à plusieurs reprises de recommander qu'il soit mis fin aux financements étrangers de l'islam en France et que soit supprimée la cogestion du culte musulman avec les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Nos collègues Nathalie Goulet et André Reichardt proposaient dans leur rapport de couper le cordon avec les pays donateurs en faisant transiter les fonds dans un pot commun : la Fondation pour les oeuvres de l'islam en France, un organisme créé par Dominique de Villepin en 2005.

Désormais plusieurs acteurs le réclament également, comme Hakim El Karoui qui préconise un islam français, débarrassé de l'influence des pays d'origine : « Il est important de parler d'un islam de France. Autrement, l'organisation sera gérée et financée par des pays étrangers, notamment le Maroc, l'Algérie ou la Turquie, qui financent assez largement les mosquées dans notre pays, envoient des imams en France, en accord avec le ministère de l'intérieur, et qui s'immiscent dans les affaires franco-françaises. » Youssef Chibeb dénonce aussi « l'externalisation de la gestion du culte musulman à des états-tiers » tout comme Bernard Rougier qui recommande également d'en finir avec l'islam consulaire : « Cet islam de contrôle des communautés d'origine marchait avec les chibanis mais ne marche plus avec les jeunes générations sensibles au discours djihadiste. Tous les ministres de l'intérieur depuis dix ans disent qu'il faut un islam de France mais continuent à négocier avec les pays d'origine. »

Le ministère de l'intérieur encourage depuis l'année dernière une « structuration du CFCM dans des instances départementales » qui serait « catastrophique » selon Mohamed Sifaoui. Comme l'indique Mohammed Moussaoui, « le CFCM est organisé avec une instance nationale, puis des instances régionales dans les 22 anciennes régions administratives. Une forte demande s'est élevée pour créer un échelon départemental, permettant une proximité avec les acteurs locaux. Il était demandé que cet espace soit mis en place non seulement avec les gestionnaires de mosquées, mais également avec les imams et aumôniers ». La création de « conseils départementaux du culte musulman constitués de responsables de mosquées, d'imans et d'aumôniers destinés à être des interlocuteurs quotidiens des pouvoirs publics municipaux et préfectoraux » est en effet une revendication portée par le CFCM.

La commission d'enquête regarde avec une grande circonspection cette demande adressée aux préfets d'accompagner l'émergence de structures départementales des acteurs du culte musulman. Elle estime que ce n'est pas à l'État de faire émerger ou de structurer l'organisation d'un culte, quel qu'il soit. Il faut laisser aux Français de confession musulmane le soin d'organiser l'islam en France.

Une position que résume bien Zineb El Rhazaoui : « Il vaut mieux laisser la pluralité de l'islam s'exprimer et les initiatives germer dans la division. » Nadia Remadna, présidente de la Brigade des mères, va plus loin : « Si le Gouvernement pense gagner le combat contre la radicalisation en négociant et en construisant un islam de France avec les religieux, il est perdu. »

Car l'islam est en réalité déjà très bien structuré sur le territoire. Si l'on s'en tient par exemple au cas de l'UOIF qui organise le très fréquenté « rassemblement des musulmans de France au Bourget », sa solide implantation sur le territoire ne fait aucun doute. Pour Mohamed Sifaoui, cet événement est même une « illustration de l'islamisation rampante » de la société française : « Ce qui est important ce n'est pas le chiffre (350 000 visiteurs en trois jours) mais l'influence de cette pensée. C'est cette minorité agissante et active qui donne le ton dans la société française. »

Pour Naëm Bestandji, fondateur du collectif « Ni putes, ni soumises » de Grenoble, l'urgence est de réformer l'islam, car « le Gouvernement a comme seuls interlocuteurs les Frères musulmans, et non les musulmans progressistes ». Un jugement partagé par Céline Pina pour qui « il n'y aura pas d'islam de France tant que les seuls qui sont organisés et véritablement structurés sont les Frères musulmans ».

De nouveaux acteurs tentent pourtant d'offrir un nouveau visage à l'« islam de France » et sont en quête d'institutionnalisation. La campagne de l'Association musulmane pour l'islam de France (AMIF) va dans ce sens. Selon les déclarations même de ses représentants, le projet de l'AMIF est de « construire un islam français ». Son président Hakim El Karoui, affirme « aujourd'hui, je pense que la question religieuse, notamment la question musulmane, n'est plus de nature privée, et qu'elle est devenue politique ».

À l'opposé, Zineb El Rhazaoui prévient : « Je pense qu'il est dangereux d'entériner ce concept, car la bataille contre l'islamisme est aussi une bataille sémantique. Il n'y a pas de christianisme ou de judaïsme de France, et il ne devrait pas y avoir d'islam de France. Il y a un islam en France, il y a des cultes en France, mais pas de culte de France. »

La commission d'enquête est particulièrement réservée quant à la volonté du gouvernement actuel d'institutionnaliser un « islam de France », volonté qui a animé plusieurs gouvernements successifs sans succès. Si l'insertion des citoyens musulmans dans la République est parfaitement légitime, l'insertion de l'islam dans la République pose, quant à elle, un problème. Pour Céline Pina, « cela s'apparenterait en réalité à une forme de clergé adoubé par la République. La République française ne doit jamais adouber un intermédiaire communautaire entre ses citoyens et elle-même ». Selon elle, « c'est un piège tendu aux représentants de l'État français », qui consiste à organiser un islam par le haut, c'est-à-dire un islam politique. Elle estime, à juste raison, que les Français de confession musulmane comme tous les autres Français doivent d'abord être « représentés par leurs élus ».

Pour l'ancien préfet Michel Aubouin également, la création d'un islam de France « serait la pire des fausses bonnes idées : il ne réussira pas à réguler les pratiques et ne pourra pas coexister avec les islams consulaires qui sont extrêmement puissants. La laïcité autorise et protège toutes les religions mais n'admet pas qu'elles empiètent sur le champ politique et social du pays ». À huis clos, un autre intervenant s'est lui aussi montré très critique vis-à-vis de « la tentation actuelle des pouvoirs publics de vouloir disposer d'un interlocuteur unique ». Il prévient : « Si vous dotez l'islam d'une structure de représentation unique alors vous êtes condamnés à livrer cette structure aux Frères musulmans et aux islamistes. » Il rappelle qu'en Allemagne, « le projet des Frères musulmans est aussi d'obtenir le monopole de l'interprétation de l'islam », et préconise de « favoriser la pluralité de l'islam afin que chacun soit libre de sa conscience et qu'on évite les assignations à résidence identitaire ».

La conviction de la commission d'enquête est donc qu'il convient de réaffirmer avec force la laïcité comme principe philosophique face à l'islam, car elle est la seule garante de l'égalité entre les citoyens et un moyen de nous protéger contre le risque d'entrisme de l'islam dans la politique.


* 11 L'ancien préfet Michel Auboin estime que « la construction de chaque mosquée a coûté en moyenne plus de 2 millions d'euros », si bien que l'ensemble de ces édifices religieux représente « un capital financier de plusieurs milliards d'euros ».

* 12 Presses universitaires de France, janvier 2020.

* 13 Cf. notamment Le Nouveau Jihad en Occident de Farhad Khosrokhavar, Robert Laffont, 2018.

* 14 Menace terroriste : pour une République juste mais plus ferme, rapport n° 639 (2017-2018) du 4 juillet 2018 de Mme Sylvie GOY-CHAVENT, fait au nom de la commission d'enquête : http://www.senat.fr/notice-rapport/2017/r17-639-notice.html

* 15 Auteur de Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France, L'artilleur, 2016

* 16 TRIBUNE. La fausse alternative : la radicalisation de l'islam ou l'islamisation de la radicalité

https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/tribune-fausse-alternative-radicalisation-islam-islamisation-radicalite-1784649.html

Voir aussi Conversation avec Jérôme Ferret et Farhad Khosrokhavar : « L'islam radical a une capacité à capter toutes les vulnérabilités sociales »

https://theconversation.com/conversation-avec-jerome-ferret-et-farhad-khosrokhavar-lislam-radical-a-une-capacite-a-capter-toutes-les-vulnerabilites-sociales-89273

* 17 Interrogé par écrit sur les liens entre les membres du bureau du CCIF et les Frères musulmans, le directeur exécutif du CCIF, M. Jawad Bachare, a adressé à la commission d'enquête la réponse suivante : « Il n'existe aucun lien. Certains prétendent avoir "prouvé" quoi que ce soit à ce sujet. En réalité, il nous est reproché par nos détracteurs de faire de "l'islam politique", ce qui ne signifie rien de concret, à part tenter de discréditer notre travail. Notre histoire et nos actions sont documentées et notre travail continuera dans ce sens : recenser les violences et les discriminations que vivent les musulmans dans notre pays et agir en justice pour rétablir leurs droits. Nous faisons également un travail de sensibilisation et de communication, afin de dénoncer les dérives qui sont à l'oeuvre dans l'espace médiatique et politique de notre pays ». La réponse de M. Bachare renvoie à un entretien du site regards.fr avec Bernard Godard :

http://www.regards.fr/politique/article/pourquoi-il-est-faux-de-dire-que-les-freres-musulmans-sont-derriere-le-ccif

* 18 Listes communautaires : phénomène ou chimère ? 3 questions à Antoine Jardin, interview, 10 Décembre 2019 :

https://www.institutmontaigne.org/blog/listes-communautaires-phenomene-ou-chimere