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Le franc CFA

30 septembre 2020 : Le franc CFA ( rapport d'information )

B. EN ZONE FRANC, UNE DOUBLE INCERTITUDE SUR LA PORTÉE DE LA RÉFORME ET SUR SES ÉVENTUELLES RÉPERCUSSIONS EN AFRIQUE CENTRALE ET DANS LES COMORES

1. Quels seront les échos et les impacts de la réforme du franc CFA des États de l'UEMOA sur les États de la Cemac et les Comores ?

Le 22 novembre 2019, lors d'un sommet extraordinaire à Yaoundé (Cameroun), et quelques semaines avant l'annonce officielle de la réforme du franc CFA de l'UMOA, les six pays de la Cemac ont décidé d'« engager une réflexion approfondie sur les conditions et le cadre d'une nouvelle coopération avec la France. À cet effet, ils ont chargé la Commission de la CEMAC et la BEAC de proposer, dans des délais raisonnables, un schéma approprié, conduisant à l'évolution de la monnaie commune »99(*).

À la suite de l'annonce du 21 décembre 2019, seuls deux chefs d'État de la Cemac se sont publiquement exprimés pour demander à ce que la réforme aboutisse rapidement : les présidents Déby (Tchad) et Obiang (Guinée équatoriale). Le Gouverneur de la BEAC a néanmoins indiqué que la réforme en Cemac devait être limitée et ne pourrait peut-être pas prendre la forme de celle qui pourrait s'opérer à terme dans l'UEMOA et la Cédéao, les fondamentaux économiques des deux zones étant trop différents. La Cemac a très clairement réaffirmé son attachement à la parité fixe avec l'euro et à la garantie de convertibilité. Les propositions pourraient toutefois porter sur la représentation française au sein des instances techniques de la BEAC, sur le niveau de l'obligation de centralisation des avoirs extérieurs nets de la BEAC auprès du Trésor français (voire sur sa disparition) ou aborder des thèmes plus symboliques, tels que le nom de la monnaie. Dans son dernier rapport sur l'Afrique centrale, la Banque africaine de développement s'est bien gardée de trancher ces questions100(*).

Dans une note du 28 novembre 2019, Moody's estimait en effet que, dans les circonstances actuelles, et au vu des fragilités que connait la Cemac sur le plan économique, il était trop risqué de se passer dans l'immédiat de la garantie française. La fin de la garantie pourrait entrainer une dévaluation brutale, source de perturbations. Ce sont ces mêmes inquiétudes qui ont justifié le maintien de la garantie française pour le franc CFA des États de l'UMOA. Lors de leur audition, les représentants de la Banque de France et de la direction générale du Trésor ont expliqué que la réforme avait été conduite avec l'objectif de ne pas créer de bouleversements sur les marchés et auprès des investisseurs.

L'une des pistes fréquemment évoquées pour la Cemac est de rompre le maintien d'une parité identique entre les deux francs CFA et l'euro, alors même que chacune de ces monnaies ne peut pas être utilisée dans l'autre zone monétaire et que les caractéristiques économiques des États membres sont très différentes. Toutefois, la crainte des pays de la Cemac, c'est qu'une telle séparation revienne à mettre en lumière la faiblesse relative de leurs institutions monétaires et de leur degré d'intégration, en comparaison de l'Afrique de l'Ouest101(*).

Proposition n° 1 des rapporteurs : accompagner les États membres de la Communauté économique et monétaire d'Afrique centrale (Cemac) dans leur projet de modernisation de leur coopération monétaire avec la France. Les chefs d'État et de Gouvernement ont confié à la Cemac et à la BEAC le soin d'émettre des propositions pour réformer leur coopération monétaire. La France devra se tenir prête à soutenir ces changements et à les accompagner. Elle peut également se montrer force de propositions, par exemple pour mettre fin à l'obligation de centralisation des réserves et pour la mise en oeuvre de mécanismes de reporting.

Proposition n° 2 des rapporteurs : engager une réflexion sur les bénéfices économiques que pourrait apporter un découplage des taux de parité du franc CFA d'Afrique de l'Ouest et du franc CFA d'Afrique centrale avec l'euro. Ces deux monnaies ne sont pas librement convertibles entre elles mais leur parité est identique, alors même que les caractéristiques économiques de ces deux zones monétaires sont différentes.

D'après les informations dont disposent les rapporteurs, il n'y a pas, dans les Comores, de véritable débat sur l'avenir du franc comorien. Cela provient en partie du poids de la diaspora comorienne102(*) : la parité de la monnaie facilite les transferts de fonds de la diaspora vers les Comores, transferts du fonds qui ont représenté en 2018 14 % du PIB (70 milliards de francs comoriens, soit 141 millions d'euros) et la moitié des entrées de fonds dans la balance des paiements, jouant de facto un rôle de stabilisateur macroéconomique. Les seules réflexions en cours portent sur une éventuelle réforme des statuts de la Banque centrale des Comores, ce qui conduit à s'interroger sur la place qu'y occupent les représentants nommés par la France (la moitié). Cette présence pourrait sans doute être diminuée, à l'instar de la diminution progressive du poids de la représentation française qui s'est opérée dans les instances techniques de la BCEAO et de la BEAC.

Proposition des rapporteurs : mieux encadrer la nomination par la France de représentants au sein des instances techniques des banques centrales de la Zone franc. Cela pourrait se faire en deux temps : d'abord réduire la part de la représentation française dans les Comores pour qu'elle devienne minoritaire, puis aller progressivement vers la nomination d'administrateurs indépendants, que ce soit au sein de la Banque centrale des Comores (BCC) ou au sein de la Banque des États d'Afrique centrale (BEAC). Les rapporteurs rappellent en effet que le nouvel accord de coopération monétaire avec les États de l'UMOA prévoit de mettre un terme à la représentation française au sein des instances techniques de la Banque centrale des États d'Afrique de l'Ouest.

2. La réforme annoncée en Afrique de l'Ouest ne constitue-t-elle qu'une première étape vers une restructuration plus profonde de l'intégration monétaire en Afrique de l'Ouest ?

Un choix s'offrait aux pays de l'UMOA, décideurs souverains, entre, d'une part, une réforme qui serait d'abord symbolique et, d'autre part, une réforme plus profonde qui aurait remis en cause certains mécanismes de la Zone franc pour mieux les adapter à leurs fondamentaux économiques. À court terme, c'est la première option qui l'a emporté : les États de l'UMOA sont attachés aux garanties que leur apporte la Zone franc, notamment en matière de stabilité macroéconomique et de convertibilité des devises. En outre, annoncer un changement radical des règles de gestion monétaire aurait pu causer de l'instabilité et pénaliser les États de la Zone franc, alors même que l'objectif est bien de parvenir à moderniser l'accord de coopération monétaire sans impact négatif sur l'économie réelle.

Néanmoins, à moyen et long terme, rien ne dit que cette réforme ne constituera pas une première étape vers une remise en cause plus profonde des mécanismes et principes de la Zone franc. Pour Massimo Amato, auditionné par les rapporteurs, la réforme n'est en soi ni bonne ni mauvaise, ses effets devront s'apprécier à long-terme : conduira-t-elle à une nouvelle période d'inertie ou constitue-t-elle le premier pas vers une intégration monétaire approfondie en Afrique de l'Ouest ?

L'étude d'impact du projet de loi autorisant l'approbation du nouvel accord de coopération monétaire fait état de ce double-objectif : il s'agit de répondre au souhait des autorités de l'Union monétaire de faire évoluer et de moderniser le fonctionnement de leur coopération monétaire avec la France (1) et de faciliter son extension progressive à d'autres pays de la Cédéao103(*) (2). Pour les rapporteurs, la réforme proposée par les pays de l'UMOA est donc pragmatique. Elle s'attaque d'abord aux aspects qui ont suscité le plus de critiques et qui sont les plus aisément modifiables, sans pour autant remettre en cause les principes fondamentaux que sont la crédibilité de la monnaie et les mécanismes qui favorisent sa stabilité104(*). Cette réforme pourra ensuite éventuellement servir de levier à une refonte approfondie du régime monétaire en Afrique de l'Ouest105(*).

C'est également le sens du communiqué de presse de la BCEAO publié après les annonces du 21 décembre 2019, qui estime que la réforme est « une avancée majeure réalisée dans l'intégration économique et monétaire des huit pays membres de l'Union monétaire ouest-africaine, en mettant en place les bases de leur adhésion à l'eco, projet de monnaie unique de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest ». La BCEAO ajoute que c'est également « dans l'optique de faire de l'ECO le fondement du dynamisme de l'union économique, ainsi que de la prospérité des populations des pays concernés, les plus Hautes Autorités de l'UEMOA ont souhaité conserver deux piliers clefs de la stabilité monétaire de la zone » soit la parité fixe avec l'euro et le régime de change fixe.

Deux sujets sont en effet particulièrement prégnants lorsque la réforme actuelle du franc CFA de l'UMOA est envisagée non plus comme une cible mais comme une étape vers un horizon de bouleversements plus importants : la fin de l'arrimage à l'euro au profit d'un arrimage à un panier de devises et le passage d'un régime de change fixe à un régime de change semi-flexible.

Il est vrai, et les rapporteurs en ont été témoins, que l'annonce de la réforme a de nouveau attiré l'attention des observateurs sur un projet ambitieux porté par la Cédéao depuis 1983106(*), celui d'une monnaie unique. Le nom de cette monnaie est choisi depuis longtemps, il s'agit de l'eco107(*). Il ne faut néanmoins pas confondre cette devise, qui n'existe pas encore, et l'eco de l'UEMOA : le nom est similaire, mais les principes sont différents, puisque l'eco de l'UEMOA conservant, pour le moment, les mécanismes fondamentaux de la Zone franc.

Plusieurs fois repoussé, le projet « eco » de la Cédéao a connu une nouvelle impulsion au mois de juillet 2019. Lors de la session ordinaire de la Conférence des chefs d'État et de Gouvernement de la Cédéao à Abuja (Nigéria), les pays membres ont acté l'adoption d'un régime de change flexible, d'une politique monétaire axée sur le ciblage de l'inflation et d'un système fédéral pour la banque centrale communautaire afin de pouvoir concrétiser, à très long terme, le projet de monnaie unique de la Cédéao.

La réforme entreprise par les pays de l'UMOA a alors été perçue comme un premier pas vers la mise en oeuvre de cette monnaie unique au sein de la Cédéao, à tout le moins comme une préparation des échéances à venir pour la mise en oeuvre de l'eco-Cédéao.

Toutefois, d'après les informations transmises aux rapporteurs, leurs travaux et les personnes qu'ils ont auditionnées, cet enthousiasme doit être tempéré, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d'abord, de tels changements ne peuvent se concevoir que dans le temps long. Pour le moment, la réforme du franc CFA en Afrique de l'Ouest conserve l'un des fondamentaux de la Zone franc : la parité fixe avec l'euro. Un changement d'arrimage voire une modification du régime de change sont des optiques de moyen et long terme, au regard des turbulences qu'elles pourraient engendrer. Standard & Poor's suggère par exemple que l'adoption d'un régime de change flexible tel que souhaité par la Cédéao présenterait des risques très importants pour l'ensemble des partenaires et en particulier pour les économies de l'UEMOA, dont les emprunts en devises se sont accrus au fil des ans108(*).

C'est pour cette raison que, lors de leurs auditions, Agnès Bénassy-Quéré, Dominique Strauss-Kahn ou encore Kako Nubukpo ont insisté sur l'importance des phases préparatoires qui devront précéder de tels changements : dialogue des parties prenantes, communication transparente, mise en oeuvre de mécanismes à même d'absorber les chocs économiques, intégration des pays dans la monnaie commune après qu'ils ont satisfait aux critères de convergence... La réforme actuelle pourrait être l'occasion de renforcer les mécanismes de convergence, alors même que la convergence apparaît encore insuffisante en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale.

Ainsi, tout en confirmant sa volonté de rejoindre un jour l'eco-Cédéao, l'UEMOA, par l'intermédiaire du président ivoirien Alassane Ouattara, président en exercice de la Conférence des chefs d'État et de Gouvernement de l'UEMOA, a confirmé qu'elle s'en tenait pour le moment aux principes de la coopération monétaire en Zone franc, à savoir la parité fixe avec l'euro et la garantie de convertibilité pour leur monnaie.

Ensuite, tous les États membres de la Cédéao n'ont pas positivement accueilli la réforme du franc CFA de l'UMOA, à l'instar du Nigéria. Les États de l'UMOA sont accusés d'avoir « préempté » le nom « eco » au détriment des États de la Cédéao109(*). Certes, en apparence, les chefs d'État et de Gouvernement de la Cédéao ont soutenu la réforme : lors de leur Conférence du 9 février 2020, ils ont affirmé que la réforme engagée par l'UMOA pour parvenir à mettre en place l'eco s'inscrivait dans la feuille de route adoptée par la Cédéao pour l'adoption d'une monnaie unique. Néanmoins, le président nigérian, Muhammadu Buhari a semblé se désolidariser de cette position quelques mois plus tard110(*), conduisant le président du Libéria George Weah à proposer de constituer un comité spécial afin de dialoguer avec les États de l'UMOA. Le Ghana a quant à lui une position plus réservée : solidaire de la préoccupation des États de la Cédéao sur l'avenir de l'eco après l'annonce du 21 décembre 2019, il a en même temps salué la réforme et indiqué son intention de rejoindre « prochainement » les États de l'UEMOA dans l'utilisation de l'eco.

De la difficulté de concilier les unions monétaires et économiques

Les pays de la Cédéao avaient déjà reconnu, le 20 avril 2000, qu'il serait difficile de proposer un cadre unifié pour l'adoption de l'eco, du fait de la coexistence, au sein de la zone, de l'UEMOA et de pays disposant de leurs propres monnaies. Était ainsi actée la création d'une seconde zone monétaire, la ZMAO, regroupant les pays non membres du franc CFA (Gambie, Ghana, Guinée, Libéria, Nigéria, Sierra Leone). Un institut monétaire d'Afrique de l'Ouest (IMAO) avait même été créé en 2002 pour accompagner ce projet.

Cette zone monétaire devait se doter d'une banque centrale et d'une monnaie commune avant de fusionner avec l'UMOA, mais cette stratégie a été abandonnée en 2015, faute de progrès sur l'instauration d'une monnaie commune. Les chefs d'État se montrent alors plus favorables à une approche dite « graduelle », avec une introduction progressive de la monnaie unique, pour les pays qui respecteraient les critères de convergence.

Cette stratégie est confirmée lors de la Conférence des chefs d'État et de Gouvernement du 29 juin 2019 à Abuja. Les États membres de la Cédéao s'accordent alors sur le nom de la future monnaie (eco), sur le régime de change (flexible) avec un ciblage de l'inflation, sur le principe d'une banque centrale fédérale.

Le Nigéria et, plus généralement, les pays anglophones de la Cédéao, se méfient également du rôle de la France dans la gestion de la Zone franc, le percevant comme une ingérence dans les affaires monétaires des pays de l'UMOA. Même si ce sentiment est entretenu par une méconnaissance du fonctionnement de la Zone franc, il n'en reste pas moins un obstacle. Selon Agnès Bénassy-Quéré, il est peu probable que la Cédéao décide de s'appuyer sur l'UEMOA pour parfaire son intégration monétaire sans un désengagement préalable et progressif de la France. Il est en effet difficile d'imaginer un élargissement de la garantie française à l'eco-Cédéao.

Bien que ces considérations politiques et diplomatiques soient cruciales pour comprendre la réaction des autorités nigérianes, les rapporteurs relèvent également que l'intégration du Nigéria pourrait déstabiliser la zone, du fait de son poids économique écrasant. Le PIB du Nigéria représente deux tiers de celui de la Cédéao et plus de trois fois celui de l'UEMOA, qui s'élève à environ 150 milliards de dollars. Surtout, l'économie nigériane dépend fortement de ses exportations de pétrole. Que cela signifie-t-il dans le cas d'une zone monétaire ? Une appréciation significative du cours du pétrole pourrait engendrer, au niveau de la zone, une inflation moyenne que la banque centrale jugerait trop élevée. Elle pourrait alors décider de relever ses taux d'intérêt, au détriment d'économies plus petites et exportant d'autres matières premières.

Poids des États membres de la Cédéao dans le PIB de la zone

(en %)

Source : Standard & Poor's, d'après les données publiées par le FMI dans les Perspectives de l'économie mondiale (octobre 2019)

Au-delà du déséquilibre que représenterait l'intégration du Nigéria dans une zone monétaire, d'autres désaccords économiques se font jour. Les pays de l'UEMOA sont aujourd'hui attachés à un régime de change fixe et à la parité avec l'euro. Or les économies anglophones de la Cédéao présentent des différences structurelles avec celles de l'UEMOA : le Libéria et le Sierra Leone préfèrent par exemple un régime de change semi-flexible, avec un ancrage de fait sur le dollar. Attachés à la maîtrise de leur politique monétaire et de change, il serait symboliquement et politiquement coûteux d'en changer, même si ces pays portent un regard positif sur les bénéfices du franc CFA en termes de stabilité et de maîtrise de l'inflation. Un État comme le Nigéria dépense également beaucoup pour soutenir sa monnaie nationale (de l'ordre de 20 milliards de dollars selon les informations transmises aux rapporteurs), le Ghana fait de même, quoique dans une ampleur moindre.

Troisièmement, peu d'États de la Cédéao respectent aujourd'hui les critères de convergence fixés par la communauté économique pour rejoindre la monnaie commune. Cela demeure donc une perspective de long terme, compatible à court terme avec le projet de réforme de l'UMOA. Le projet eco ne pourra en effet se matérialiser que lorsque tous les pays membres y adhéreront totalement et respecteront les critères de convergence.

Les critères de convergence au sein de la Cédéao

Les critères de convergence de la Cédéao sont au nombre de six, dont quatre sont dits de « premier rang » (1 à 4) et deux de « second rang » (5 et 6) :

1. un ratio de solde budgétaire global (dons compris) sur PIB nominal supérieur ou égal à - 3 % ;

2. un taux d'inflation annuel moyen de 10 % maximum ;

3. un niveau de financement du déficit budgétaire par la banque centrale nationale n'excédant pas 10 % des recettes fiscales de l'année n-1 ;

4. un niveau de réserves de change brutes supérieures ou égales à trois mois d'importations de biens et services ;

5. un ratio de l'encours de dette sur PIB nominal inférieur ou égal à 70 % ;

6. une variation du taux de change nominal par rapport au DTS de +/- 10 % par an.

Dans son rapport sur les perspectives économiques pour l'Afrique de l'Ouest en 2020, la Banque africaine de développement montrait que les critères de premier rang n'étaient encore que peu respectés par les pays de la Cédéao :

Lors de sa réunion du 17 et du 18 juin 2019 à Abidjan (Côte d'Ivoire), le comité ministériel sur le programme de la monnaie unique de la Cédéao note en effet que les performances des États membres en matière de convergence se sont légèrement détériorées entre 2017 et 2018, ce qu'illustrent les graphiques ci-dessus. Aucun pays n'avait respecté l'ensemble des critères de premier rang en 2018. Le comité faisait alors part de ses préoccupations sur le recul relatif de la convergence macroéconomique, sur ses implications au regard de l'échéance de 2020 pour la création d'une union monétaire, ainsi que sur la vulnérabilité des économies de la région aux chocs extérieurs, rendant le respect de ces critères encore plus difficile111(*).

Il faut enfin rappeler que le projet de mise en circulation d'une monnaie unique au sein de la Cédao a été repoussé à plusieurs reprises, et pour diverses raisons. Dernièrement, le Nigéria a formellement demandé le 12 février 2020 le report de l'introduction de l'eco, dont les premières démarches devaient aboutir, selon la feuille de route, dès l'année 2020. Le sommet de Niamey (Niger) a entériné ce report le 7 septembre 2020 : la Conférence des chefs d'État et de Gouvernement a décidé de « différer à une date ultérieure le lancement de la monnaie unique » et « d'élaborer une nouvelle feuille de route pour le programme de la monnaie unique de la Cédéao »112(*).

Selon la ministre des finances du Nigéria, cette demande se justifie par le fait que davantage de travail est nécessaire pour que chaque pays réponde aux critères de convergence. La Banque du Ghana a également estimé que l'adoption de l'eco n'était pas réalisable pour 2020 et que le non-respect des critères de convergence du « premier rang » rendait toute adoption de cette nouvelle monnaie impossible. Les rapporteurs ajoutent que la crise sanitaire et économique liée à l'épidémie de covid-19 a renforcé les demandes de report et rendu le contexte peu propice à la mise en oeuvre rapide d'une réforme d'une telle ampleur.

*

La France continuera donc à court et moyen terme d'octroyer aux francs CFA et comorien une garantie de convertibilité illimitée et inconditionnelle, retracée dans le compte de concours financiers « Accords monétaires internationaux ».

Les constats dressés sur la Zone franc préconisent d'accompagner la modernisation des accords de coopération monétaire et laissent penser aux rapporteurs que la modification de l'accord monétaire avec l'UMOA n'est qu'une première étape vers un ajustement plus profond des mécanismes de fonctionnement de la Zone franc. Ils espèrent en tout état de cause avoir contribué à ce débat.

La réforme de la coopération monétaire en Afrique de l'Ouest peut en effet constituer une opportunité unique de mettre fin aux idées reçues sur la Zone franc. L'annonce d'un (nouveau) report de la mise en oeuvre du projet eco au sein de la Cédéao doit permettre de parfaire ce projet et d'y apporter les derniers ajustements. Comme le dit le proverbe africain, « pour se réconcilier, on n'apporte pas un couteau qui tranche mais une aiguille qui coud ». Que la nouvelle monnaie ouest-africaine soit l'aiguille, pas le couteau !


* 99 Communiqué final du sommet extraordinaire des chefs d'État d'Afrique centrale sur la situation économique et monétaire dans la zone Cemac, Yaoundé, 22 novembre 2019. http://www.cemac.int/sites/default/files/ueditor/55/upload/file/20191129/1575034988490700.pdf

* 100 Banque africaine de développement, « Perspectives économiques en Afrique centrale 2020 - Faire face à la pandémie du Covid-19 », p.15.

* 101 « Quel avenir pour le franc CFA ? Redonner à l'Afrique francophone une souveraineté monétaire », Tido Adokou, Hamidou Anne, Vincent Duchaussoy, L'Hétairie, note n°15,11 avril 2018

* 102 Entre 150 000 et 300 000 Comoriens résideraient en France, contre une population totale estimée à 813 000 habitants.

* 103 Étude d'impact du projet de loi autorisant l'approbation de l'accord de coopération entre le Gouvernement de la République française et les Gouvernements des États membres de l'Union monétaire ouest-africaine.

* 104 Patrick Guillaumont, Sylviane Guillaumont Jeanneney. Fin du franc CFA en Afrique de l'Ouest, quel avenir pour l'éco ? (2020). FERDI Notes brèves.

* 105 Communiqué de presse du Gouverneur de la BCEAO, Tiémoko Meyliet Koné au sujet de la réforme du franc CFA. https://www.bceao.int/fr/communique-presse/communique-de-presse-reforme-du-franc-cfa

* 106 Décision prise par les chefs d'États de la Cédéao le 1er juin 1983 à Conakry (Guinée). En 1987, lors du sommet à Abuja, est défini un programme de coopération monétaire devant in fine conduire à l'adoption d'une monnaie unique.

* 107 En anglais, Cédéao se traduit par Economic Community of West African States, ECOWAS

* 108 Jeune Afrique, « Le lancement de l'eco à l'échelle de la Cedeao jugé « peu probable à moyen terme » par Standard&Poor's, 18 février 2020. https://www.jeuneafrique.com/897892/economie/monnaie-commune-de-la-cedeao-un-projet-peu-probable-a-moyen-terme-selon-standardpoors/

* 109 Un élément mis en avant par Olivier Vallée lors de son audition par les rapporteurs.

* 110 En témoignent par exemple une série de tweets du président nigérian Muhammadu Buhari le 23 juin 2020 : « It gives me an uneasy feeling that the UEMOA Zone wishes to take up the Eco in replacement for its CFA Franc ahead of other ECOWAS Member States. It's a matter of concern that a people with whom we wish to go into a union are taking major steps without trusting us for discussion” ou “We must proceed with caution and comply with the agreed process of reaching our collective goal while treating each other with utmost respect. Without these, our ambitions for a strategic Monetary Union as an ECOWAS bloc could very well be in serious jeopardy.”

* 111 Réunion du comité ministériel sur le programme de la monnaie unique de la Cédéao, Abidjan (Côte d'Ivoire) les 17 et 18 juin 2019. https://www.mays-mouissi.com/wp-content/uploads/2019/06/Rapport-final-reunion-ministeres-et-Gvneurs-BC_18-juin_monnaie-unique-CEDEAO.pdf

* 112 Communiqué de presse de la 57e session ordinaire de la Conférence des chefs d'État et de Gouvernement de la Cédéao, Niamey, République du Niger, le 7 septembre 2020. https://www.ecowas.int/wp-content/uploads/2020/09/FRE_Final-Communique%CC%81_57th-Summit_07092020.pdf