B. UNE RELATION BILATÉRALE À APPROFONDIR
Alors que le Guyana apparaît comme un acteur de plus en plus convoité par les grandes puissances, la France a su, au cours des dix dernières années, s'imposer comme un partenaire privilégié de Georgetown. Cette relation naissante doit être approfondie tant au plan diplomatique qu'aux plans économique et sécuritaire.
1. Des échanges commerciaux en croissance rapide, mais fortement déséquilibrés du fait des importations françaises d'hydrocarbures
En 2023, la balance commerciale bilatérale a connu une nette dégradation, affichant un déficit de 511,8 M€. Ce déficit s'élevait à seulement 46,8 M€ en 2022.
Ce déséquilibre s'explique principalement par une envolée des importations dans certains secteurs, notamment celui des hydrocarbures, dont le déficit atteint 516,3 M€. Le secteur des industries agroalimentaires enregistre également un solde négatif de 4,1 M€.
En revanche, certains secteurs affichent des résultats positifs : les équipements mécaniques, matériels électriques, électroniques et informatiques dégagent un excédent de 2,9 M€ (+ 40 %), les matériels de transport progressent à 2,3 M€ (+ 305 %) et les autres produits industriels atteignent également 2,3 M€, bien qu'en léger recul de 7 %.
En particulier, un contrat a été signé avec l'entreprise française Ocea pour l'acquisition d'un patrouilleur, dont la livraison est prévue en 2026. Lors du déplacement, la mission a par ailleurs participé à la cérémonie officielle entourant la livraison de deux pilotines également construites par la Ocea.
2. Le développement du Guyana constitue une opportunité pour les entreprises françaises
Les perspectives offertes aux entreprises françaises apparaissent significatives et sont renforcées par la proximité géographique avec le département de la Guyane.
Dans le secteur des hydrocarbures, le 11 novembre 2025, TotalEnergies, avec ses partenaires QatarEnergy et Petronas, a par exemple signé un contrat de partage de production avec le ministère des Ressources naturelles du Guyana.
Par ailleurs, dans la phase actuelle de développement accéléré des infrastructures que connaît le Guyana, les sociétés françaises spécialisées dans l'ingénierie, l'approvisionnement et la construction disposent d'atouts, qu'elles peuvent valoriser grâce à leurs implantations en Guyane et à l'expertise qu'elles y déploient.
Les programmes de développement urbain, notamment dans les domaines de l'assainissement et de la gestion des déchets, constituent également des gisements d'opportunités pour les acteurs français. Dans le domaine agricole, le Guyana affiche en outre l'ambition de devenir une puissance régionale, ouvrant des perspectives de coopération et d'investissement pour nos entreprises du secteur.
Ces perspectives ne sauraient toutefois occulter certains obstacles persistants. Les procédures d'attribution des marchés, qui peuvent être marquées par un manque de documents de planification et par des rigidités administratives, peuvent constituer des obstacles à l'implantation de nos entreprises. S'ajoute à ces freins la contrainte majeure des conditions de financement qui peuvent être proposées par la France. Les taux de crédit proposés par l'Hexagone, encadrés par les engagements pris dans le cadre de l'OCDE, demeurent rarement inférieurs à 4 %, quand ceux offerts par certains de nos concurrents s'établissent à des niveaux bien plus attractifs, de l'ordre de 1,5 % pour la Chine et entre 1,5 et 1,7 % pour l'Inde. Dans la décision des autorités guyaniennes, ce critère du financement, plus encore que la qualité technique des ouvrages ou la solidité des partenaires, constitue un élément déterminant. Face à cette concurrence déloyale, les entreprises françaises ont cependant des cartes à jouer en mettant en avant des offres globales incluant notamment la formation et la maintenance. Les autorités guyaniennes rencontrées ont en effet toutes souligné l'importance accordée à la formation de la main-d'oeuvre locale.
Au total, la mission recommande de faire de la diplomatie économique une priorité de l'action française au Guyana. L'ambassade récemment ouverte à Georgetown devra jouer un rôle central dans la valorisation du savoir-faire de nos entreprises auprès des autorités guyaniennes et, en sens inverse, mobiliser fortement nos entreprises autour des multiples opportunités offertes par le développement du Guyana. Elle devra également s'investir dans l'accompagnement de ces dernières face aux contraintes administratives et financières.
La mission considère en outre qu'il conviendrait de réinterroger le rattachement actuel du Guyana et du Suriname au service économique régional basé en Colombie, également compétent pour la Bolivie, la Colombie, l'Équateur et le Pérou, alors que ces deux pays sont davantage tournés vers la Caraïbe.
Recommandation : faire de la diplomatie économique une priorité pour la nouvelle ambassade de France au Guyana, en poursuivant et renforçant les efforts déjà engagés afin de soutenir les entreprises françaises dans l'identification et l'exploitation des opportunités offertes par ce pays.
Recommandation : compte tenu du fort tropisme caribéen du Guyana, envisager le rattachement du Guyana et du Suriname au service économique de Panama, déjà compétent pour la zone caraïbe, afin de renforcer la coordination et l'efficacité des actions économiques.
Recommandation : face aux conditions de financement proposées par la Chine ou l'Inde, encourager les entreprises françaises à mettre en avant des offres globales, intégrant notamment des volets de formation et de maintenance, afin de valoriser l'expertise française et de renforcer la compétitivité sur ce marché.
3. La multiplication des initiatives françaises à l'égard du Guyana fait de la France un partenaire de premier plan pour les autorités guyaniennes
Si la France dispose d'une représentation compétente pour le Guyana depuis l'indépendance du pays, assurée depuis 1999 par l'ambassade au Suriname43(*), depuis le début de la décennie, notre pays n'a cessé de renforcer sa présence diplomatique dans le pays. Un chargé de mission pour la coopération (volontaire international) de l'ambassade de France au Suriname a par ailleurs été affecté à Georgetown à partir de 2021, dans les locaux de la délégation de l'Union européenne. En 2023, la France a renforcé son ambassade à Paramaribo en y affectant un attaché de sécurité intérieure et un attaché de défense, tous deux responsables également du Guyana, avant d'ouvrir, en septembre 2023, une antenne diplomatique avec un diplomate résident, devenant ainsi le premier État membre de l'Union européenne à pérenniser sa présence sur place.
Plusieurs visites officielles françaises ont par ailleurs eu lieu, dont celle d'une délégation de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, en 2023. La mission appelait notamment à l'ouverture d'une ambassade de plein exercice à Georgetown. Cette recommandation ayant été suivie, l'ambassade ayant ouvert ses portes le 1er septembre 2025. Son inauguration, en présence de la mission et du président Irfaan Ali, a eu lieu le 3 octobre 2025. À la date de publication du présent rapport, la France est ainsi le seul État de l'Union européenne à disposer d'une ambassade à Georgetown.
La France est ainsi désormais identifiée par les autorités guyaniennes comme un partenaire de premier rang. Dans un discours du 2 mars 2025, soit au lendemain de l'incursion d'un navire vénézuélien dans les eaux territoriales guyaniennes, le Président Ali a ainsi mentionné la France en second, après le Royaume-Uni, parmi les partenaires clés du Guyana en matière de sécurité.
Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, la France a incontestablement des atouts à faire valoir auprès des autorités du Guyana. En premier lieu, la France, pays de la région, dispose à ce titre d'une connaissance des enjeux communs à l'ensemble des pays du plateau des Guyanes. En second lieu, la présence de forces armées en Guyane constitue un élément supplémentaire de crédibilité dans ses relations avec Georgetown.
De fait, la relation bilatérale s'est considérablement développée au cours des dernières années.
À l'occasion de la visite à Georgetown de Stéphane Séjourné, alors ministre de l'Europe et des affaires étrangères, le 25 mars 2024, un groupe de travail conjoint a été créé afin d'approfondir le dialogue entre nos deux pays et de structurer les relations bilatérales autour de 6 thématiques prioritaires : la défense, le changement climatique, l'agriculture et la sécurité alimentaire, les infrastructures, les technologies et le tourisme.
Ce groupe de travail, qui ne s'est réuni qu'une fois, le 29 mai 2024, par visioconférence, a donné lieu à des échanges concrets, notamment dans les domaines de l'agriculture, des technologies et du tourisme.
Recommandation : relancer de manière régulière les réunions du groupe de travail conjoint France-Guyana afin d'en renforcer le caractère opérationnel.
En parallèle, plusieurs coopérations bilatérales sont d'ores et déjà actives. Sur le plan militaire, des formations, notamment dans le domaine des drones, ont été dispensées et des exercices communs ont été organisés, à l'image de l'opération « Fer de lance » à Cayenne.
Le 30 novembre 2024, le patrouilleur la Combattante a fait escale au Guyana, accueillant à son bord des membres du gouvernement guyanien, une partie du corps diplomatique du Guyana et les autorités militaires des Forces de Défense du Guyana.
Un officier guyanien bénéficie en outre d'une formation à l'École militaire, tandis que la France a remis quarante jumelles de vision nocturne aux forces locales. Le dialogue stratégique se poursuit également au sein du plateau des Guyanes. La dernière édition, qui s'est tenue en septembre 2025, a vu la participation d'une délégation de haut niveau côté guyanien. Les échanges ont notamment porté sur les perspectives de coopération en matière d'échanges de renseignements entre la France et le Guyana.
Lors de l'entretien avec le chef d'état-major des forces de défense du Guyana, le brigadier général Omar Khan, la question de la surveillance régionale et de la lutte contre les trafics illicites a été largement abordée. Le général a souligné la fréquence élevée des vols de petits aéronefs impliqués dans le transport de stupéfiants, opérant entre le Guyana et le Suriname, à proximité immédiate du territoire guyanais français. Il a insisté sur l'importance, pour les autorités françaises, de disposer d'une connaissance opérationnelle précise de ces mouvements, afin d'adapter leur posture de sécurité. Selon le brigadier général Khan, la Guyane française bénéficie de moyens de détection et de surveillance performants, suffisants pour assurer la protection de son espace aérien. Il a toutefois estimé qu'une coopération plus étroite en matière d'échange d'informations, notamment radar, permettrait d'anticiper les trajectoires suspectes avant qu'elles n'atteignent le territoire français.
Ce sujet a également été évoqué au cours de l'entretien avec le président de la République du Guyana, Irfaan Ali, qui a réaffirmé l'intérêt de renforcer les capacités de surveillance et d'alerte communes, en particulier dans le cadre de la lutte contre les trafics transfrontaliers et maritimes.
En matière policière et judiciaire, la coopération est particulièrement étroite. Selon les déclarations du chef de l'unité guyanienne de lutte contre les stupéfiants (CANU), la France constitue le premier partenaire étranger du Guyana dans ce domaine, en particulier sur la criminalité organisée et le trafic de stupéfiants. Cette collaboration a trouvé une illustration concrète le 15 mars 2025, lorsque le porte-hélicoptères « Mistral » de la Marine nationale a intercepté 6,4 tonnes de cocaïne à bord d'un navire de pêche guyanien dans le golfe de Guinée, grâce à une opération conjointe des services concernés. La France a par ailleurs proposé au Guyana de négocier une convention de coopération judiciaire visant notamment à faciliter le retour des détenus guyaniens arrivant en fin de peine dans les établissements pénitentiaires de Guyane.
Recommandation : dans le prolongement de la dernière édition du dialogue stratégique du plateau des Guyanes, étudier les possibilités de partage d'informations avec le Guyana afin de renforcer la coopération opérationnelle avec ce pays.
Recommandation : relancer le gouvernement guyanien sur le projet de convention judiciaire, visant notamment à faciliter le retour des détenus guyaniens arrivant en fin de peine dans les établissements pénitentiaires de Guyane.
Sur le plan environnemental, le Guyana bénéficie du projet français « Nos futures forêts - Amazonia verde », inscrit parmi les priorités de l'Alliance pour la préservation des forêts tropicales et humides, qui lui attribue 1,2 M€ sur un budget global de 15,4 M€. À cela s'ajoute un Fonds de solidarité pour les projets innovants, mobilisé en 2020 et 2021 à hauteur de 521 000 euros, en faveur de la protection des droits des communautés amérindiennes, en partenariat avec l'Amerindian People's Organization. Le Fonds français pour l'environnement mondial a, de son côté, conduit avec le WWF et d'autres partenaires un projet de 3,5 M€ destiné à soutenir l'abandon progressif de l'usage du mercure sur le plateau des Guyanes.
Certains dossiers demeurent toutefois sensibles et appellent des avancées. La pêche illicite pratiquée par des navires guyaniens dans les eaux territoriales françaises, ainsi que le transit via le Guyana du mercure destiné à l'orpaillage clandestin en Guyane, restent des sujets de préoccupation. Par ailleurs, l'obtention de laissez-passer consulaires pour le rapatriement des détenus guyaniens en fin de peine s'améliore, mais demeure trop lente. La mise en place d'une ambassade de France à Georgetown constitue à cet égard une opportunité pour progresser sur ces différents points.
Par ailleurs, la question de la délivrance des visas a été systématiquement soulevée devant la mission par les autorités guyaniennes. En effet, à l'heure actuelle, les Guyaniens souhaitant se rendre en France doivent effectuer une demande de visa auprès de l'ambassade de France au Suriname.
Si, depuis 2024, ces démarches peuvent être effectuées depuis Georgetown deux jours par mois, la mission considère qu'il conviendrait d'aller jusqu'au bout de la logique qui a présidé à l'ouverture de l'ambassade à Georgetown en la dotant d'une section consulaire qui lui permettra de délivrer des visas. Au regard du prix du visa (90 euros) et de l'augmentation rapide du nombre de demandes de visas (+ 118% depuis 2022), les effectifs supplémentaires dédiés à la délivrance de visas seraient rapidement « rentabilisés », en particulier au regard du coût d'une éventuelle externalisation.
Recommandation : l'ouverture de l'ambassade à Georgetown doit constituer une opportunité pour avancer sur les principaux dossiers en suspens : lutte contre la pêche illicite et le transit du mercure, obtention de laissez-passer consulaires pour le rapatriement des détenus guyaniens
Recommandation : doter la nouvelle ambassade d'une section consulaire lui permettant la délivrance de visas pour la France.
* 43 Auparavant cette compétence était exercée par l'ambassade de France en Jamaïque (1967-1968) puis par l'ambassade de France à Trinité-et-Tobago (1968-1999).