II. FAIRE FACE AUX NOUVELLES MENACES QUI PLANENT SUR LA COHÉSION SOCIALE ET L'ORDRE PUBLIC RÉUNIONNAIS
A. UNE EXPANSION DU NARCOTRAFIC NÉCESSITANT UNE RÉPONSE ÉTATIQUE RENFORCÉE ET MIEUX COORDONNÉE
1. Face au développement et à la structuration du narcotrafic : l'urgence d'une prise de conscience
a) L'inquiétante expansion de trafic de stupéfiants à La Réunion
(1) Une situation géographique qui fait de La Réunion un carrefour par le trafic de stupéfiants dans l'océan Indien
L'ensemble des acteurs de l'île rencontrés par les rapporteurs ont fait état d'une montée en puissance rapide du trafic de stupéfiants à La Réunion. La procureure générale, Fabienne Atzori, a ainsi dressé le portrait d'un territoire jusqu'alors plutôt épargné par rapport aux autres outre-mer, mais confronté depuis peu à des menaces croissantes.
En effet, la situation géographique de La Réunion, qui se situe sur la route entre le Pakistan et l'Afrique du Sud, en fait un carrefour maritime et aérien au sein de l'océan Indien. L'île constitue à ce titre une porte d'entrée privilégiée pour les stupéfiants, via l'exploitation par les réseaux de la porosité des frontières maritimes et de la proximité avec les axes Asie-Afrique du trafic de la drogue et le canal du Mozambique.
Preuve de l'intensification de ces flux, les saisies en mer, réalisées par les forces armées dans la zone sud de l'océan Indien (FAZSOI) sous la responsabilité du préfet en lien avec le parquet de Saint-Denis, se multiplient, donnant lieu à la découverte de quantités de plus en plus impressionnantes.
Une multiplication des saisies en mer : quelques exemples
• En février 2024, le bâtiment de soutien et d'assistance outre-mer (BSAOM) « Champlain » des FAZSOI, a mené une opération de lutte contre le narcotrafic à proximité de l'archipel des Comores. Plus de 1,6 tonne de drogue de synthèse de type méthamphétamine a été saisie à bord d'un boutre en provenance du nord de l'océan Indien.
• En octobre 2024, une nouvelle saisie de 200 kilogrammes de drogue (cannabis, héroïne et méthamphétamine) a été réalisée par une frégate de surveillance des FAZSOI.
• En février 2025, un patrouilleur et un aéronef des FASZOI ont, au cours d'une opération conduite dans le canal du Mozambique, saisi et détruit près de 700 kilogrammes de stupéfiants, majoritairement de la méthamphétamine et de l'héroïne.
• En novembre 2025, le nouveau patrouilleur de la Marine nationale, baptisé Auguste Técher, a intercepté dans le canal du Mozambique un navire transportant 930 kilogrammes de méthamphétamine.
Comme l'a indiqué à la délégation le général Jean de Monicault, commandant supérieur (COMSUP) des FAZSOI, les saisies réalisées en mer par les forces armées donnent le plus souvent lieu au déclenchement de la procédure de « dissociation », en raison des difficultés rencontrées pour « judiciariser » ces faits. De façon pragmatique, cette procédure permet de procéder, sur place, à la destruction de la drogue, sous l'autorité du procureur de la République.
La dissociation, une solution pragmatique
Si la loi du 15 juillet 1994, modifiée par la loi du 29 avril 1996, a permis à la Marine nationale de contribuer à la lutte contre les stupéfiants, elle lui a aussi imposé un cadre particulièrement contraignant. En effet, en cas de découverte de drogue dans un navire, deux cas de figure se présentaient :
- en cas de suites judiciaires, le navire, sa cargaison et son équipage devaient nécessairement être conduits dans un port français pour être remis aux autorités compétentes ;
- en l'absence de poursuite, la drogue retrouvée sur le navire ne pouvait être ni saisie ni détruite.
Pour mettre fin à cette double contrainte, une ordonnance153(*) a été prise en 2015 pour permettre un traitement administratif de la matière stupéfiante : même en l'absence de poursuites judiciaires engagées contre les membres de l'équipage du navire - ce qui est souvent le cas lorsque ceux-ci ne sont ni des citoyens français, ni des parties prenantes du trafic - la drogue peut désormais être détruite, avec l'autorisation du procureur de la République. Le bâtiment de la Marine nationale est ainsi libéré plus rapidement, tout en satisfaisant à sa mission d'entrave du trafic de stupéfiants.
Source : Rapport n° 588 (2023-2024) fait par Étienne Blanc au nom de la commission d'enquête sur l'impact du narcotrafic en France et les mesures à prendre pour y remédier
(2) L'île de La Réunion, un lieu de consommation qui suscite l'intérêt des trafiquants
Parallèlement aux saisies réalisées en mer, les services répressifs de La Réunion font état d'une augmentation considérable des saisies de stupéfiants sur l'île, en raison notamment du développement du phénomène des « mules »154(*), qui constituent l'une des principales voies d'entrée de la drogue en provenance de l'Hexagone.
À l'occasion d'une table ronde réunissant, à la préfecture de La Réunion, les acteurs étatiques impliqués dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, les représentants des forces de sécurité intérieure ont indiqué aux rapporteurs avoir observé une progression considérable des saisies de drogues de synthèse et de cocaïne au cours des dernières années. Les quantités de cocaïne saisies ont explosé, passant de 4 kilogrammes en 2018 à 52 kilogrammes en 2024.
Ce phénomène tend indéniablement à s'accélérer : après une progression des quantités saisies de 67 % entre 2023 et 2024, 52 kilogrammes de cocaïne avaient déjà été interceptés au cours des cinq premiers mois de l'année 2025.
Alors que le fret postal155(*) constituait jusqu'à récemment le principal vecteur d'entrée de la drogue sur l'île, la majorité des saisies provient désormais de « mules », les stupéfiants étant dissimulés sur les passagers aériens ou dans leurs bagages.
En effet, d'après les informations communiquées aux rapporteurs par les services de l'État, l'aéroport Roland Garros est devenu une cible privilégiée pour des réseaux criminels majoritairement hexagonaux. Les interpellations de « mules » ont connu une progression de l'ordre de 300 % : on comptait huit mules en 2021, contre plus d'une trentaine en 2025, dont une proportion significative de transports dits « in corpore ». D'importantes saisies sont également effectuées dans les bagages de passagers en provenance de l'Hexagone. En témoigne l'arrestation à l'aéroport de Roland Garros, au mois d'août 2025, d'une mule en possession de 5 kilogrammes de cocaïne et 31 kilogrammes de résine de cannabis dissimulés dans ses bagages.
En outre, le vecteur portuaire constitue un point de fragilité émergent majeur. En effet, le port de La Réunion est désormais un hub régional pour le transporteur CMA-CGM dans l'océan Indien. Il fait dès lors l'objet de tentatives confirmées de mise en oeuvre de la technique du « rip off » consistant à dissimuler des stupéfiants dans des envois licites, avec des complicités au sein de la chaîne logistique. Au terme d'une vaste enquête judiciaire, les services ont démantelé, en 2025, un réseau qui opérait entre Le Havre et La Réunion et utilisait notamment le fret automobile pour dissimuler de la drogue dans les véhicules neufs156(*).
Parallèlement, les services interrogés constatent, sur le plan financier, le développement de méthodes de blanchiment reposant sur le recours à des « mules d'argent » et des circuits d'économie souterraine qui s'appuient sur des commerces de façade ou sur l'immobilier. Le phénomène des « mules d'argent », qui correspondent à des personnes physiques transportant des sommes d'argent en liquide destinées à financer les importations, est en pleine expansion : 13 « mules argent » ont été interpellées en 2025, contre aucune en 2021.
b) Un phénomène qui risque de déstabiliser durablement la société réunionnaise
Comme l'ont indiqué aux rapporteurs les représentants des services répressifs rencontrés sur place, si La Réunion n'est pas encore une véritable « zone de transit », elle est déjà devenue un « lieu de consommation ».
Le trafic s'y diffuse de façon particulièrement rapide au sein de la population de l'île, sur fond de précarité et de difficultés sociales. En effet, les autorités réunionnaises sont traditionnellement confrontées, pour reprendre les termes employés par les services, à un « phénomène addictif » structurel, qui affecte les populations les plus précaires et se traduisait jusqu'à présent par une consommation d'alcool (notamment les « piles plates ») et de cannabis produit localement (le « zamal »).
Dans un document publié en 2025, l'observatoire régional de la santé (ORS) de La Réunion notait en effet que si « l'alcool et le zamal sont les produits les plus majoritairement consommés par les personnes précaires ou marginalisées [on observe en 2024] une nette diffusion des consommations de cathinones de synthèse (appelées « B13 » et « Dou ») et de cocaïne basée (« crack ») sur tout le territoire. Les ventes de petites quantités de ces substances répondent aux contraintes financières des consommateurs par leur relative accessibilité de prix et à la recherche d'effets rapides et puissants. Les conséquences sanitaires et sociales de ces usages inquiètent les professionnels du socio-sanitaire, démunis face à ces nouvelles tendances de consommation »157(*).
La progression massive des entrées de drogue de synthèse et de cocaïne pourrait dès lors avoir des conséquences sanitaires et sociales dramatiques pour une partie de la population déjà fragilisée et susceptible de développer de nouvelles addictions à des substances aux effets encore plus destructeurs.
Parallèlement, le développement du trafic sur l'île s'accompagne de l'émergence d'une délinquance connexe : sont d'ores et déjà enregistrés, par les autorités, des homicides, des enlèvements et séquestrations, des vols à main armée de produits stupéfiants ou encore une « petite » délinquance de prédation destinée à financer la consommation.
D'après Olivier Clémençon, procureur de la République près le tribunal judiciaire de Saint-Pierre, le trafic de stupéfiants va également de pair avec une augmentation des « atteintes à la probité » et des « faits de corruption », qui sont notamment susceptibles d'affecter les enquêtes sur les infractions liées à ces trafics.
Les premières conséquences du développement du trafic de stupéfiants sont donc déjà perceptibles sur l'île. Néanmoins, le niveau de violence et de structuration des réseaux demeure relativement modéré en comparaison avec la situation observée dans l'Hexagone ou encore dans les Antilles. En effet, d'après les autorités judiciaires de l'île, le trafic demeure, à ce stade, assez « horizontal » et, si des règlements de compte ont déjà lieu, ils ne s'accompagnent pas d'un usage d'armes à feu. De la même façon, les phénomènes d'affrontements entre bandes rivales et de violences urbaines qui se multiplient sur l'île ne semblent pas encore avoir de lien avec le trafic de drogue et ne sauraient être interprétés comme des « guerres de territoire ».
Toutefois, cette situation pourrait rapidement évoluer, au regard de la croissance exponentielle des quantités de drogue qui pénètrent sur territoire et des tentatives, observées par les services de police locaux, de groupes criminels sud-américains de prendre le contrôle sur le trafic de stupéfiants entre l'Hexagone et La Réunion.
2. Une réponse étatique encore insuffisante face au niveau de la menace
Au terme de leurs échanges avec les élus du territoire et les différents services de l'État, les rapporteurs ont acquis la conviction suivante : afin de préserver la stabilité de l'île, qui est le territoire d'outre-mer le plus peuplé158(*), les risques naissants doivent être traités rapidement et efficacement pour éviter des débordements qui imposeraient des efforts beaucoup plus lourds à l'avenir.
À cet égard, La Réunion, notamment parce que sa situation est jugée moins préoccupante que celles observées notamment dans les Antilles, ne fait pas exception au constat dressé en 2024 par la commission d'enquête sénatoriale sur le narcotrafic d'un « délaissement » des outre-mer. Si une prise de conscience des dangers que fait peser le développement du narcotrafic sur l'île semble se dessiner, les efforts et les moyens déployés pour lutter contre ce phénomène doivent rapidement changer de dimension.
a) Une réponse étatique encore « embryonnaire » et insuffisamment structurée
Le préfet de La Réunion, Patrice Latron, a indiqué avoir érigé la lutte contre le narcotrafic en priorité départementale et défini conjointement avec le parquet une stratégie associant l'ensemble des services de l'État.
Cette stratégie se manifeste en premier lieu par un renforcement de l'action opérationnelle et judiciaire, qui passe d'abord par un meilleur contrôle des points d'entrée des stupéfiants sur l'île.
Cela concerne tout particulièrement le vecteur aérien, emprunté par les mules. A été conduit un audit spécifique visant à améliorer le ciblage des passagers, à partir de l'analyse des profils à risque, des itinéraires et des comportements. Ces travaux ont permis une augmentation significative des interpellations de mules - passées d'une dizaine environ en 2021 à une trentaine en 2025 - et une meilleure efficacité des contrôles, en réduisant les faux positifs. Une équipe cynophile spécialisée dans la détection de l'argent liquide a été déployée en 2024, ce qui a permis l'interpellation, précédemment mentionnée, des 13 « mules argent » en 2025.
Des opérations d'ampleur sont conduites sous l'autorité du parquet de Saint-Denis, à l'image de l'opération de contrôle intégral des passagers d'un aéronef « French Bee » : le 25 juin 2025 les 490 passagers et les quinze membres de l'équipage d'un vol French Bee, entre les aéroports de Paris Orly et Roland Garros de La Réunion, ont été soumis à leur arrivée à une fouille générale.
Sur le vecteur portuaire, les services douaniers travaillent actuellement à l'amélioration du ciblage maritime, afin de répondre à l'augmentation des risques liés à la transformation du port de La Réunion en hub régional. D'après les services de la préfecture, ce plan vise à optimiser « des techniques d'analyse de risque et de ciblage, via l'exploitation des données logistiques et l'utilisation des prérogatives prévues à l'article 67 sexies du code des douanes pour accéder aux informations pertinentes. »
Afin de renforcer la répression pénale de la consommation, les autorités ont également fait usage du dispositif des amendes forfaitaires délictuelles (AFD) en matière de stupéfiants, dont le nombre a fortement augmenté en 2023 : plus de 162 % par rapport à 2022, puis 5 % supplémentaires en 2024. Sur les neuf premiers mois de 2025, 2 206 AFD ont déjà été dressées, soit une hausse de 81 % par rapport à la même période de 2024 (1 221 AFD), ce qui confirme le volontarisme de l'État. Si leur taux de recouvrement demeure faible (environ 33 %), elles présentent un intérêt pour le travail d'enquête, en permettant l'identification de revendeurs afin de « remonter » les filières.
En second lieu, des initiatives se développent afin d'améliorer la coordination entre les services et le partage de l'information. Comme dans l'Hexagone, une très grande variété d'acteurs sont impliqués dans la lutte contre le narcotrafic et le blanchiment, dont il convient de coordonner l'action.
À cette fin, une cellule départementale anti-bandes (CDAB) a été créée en février 2025, dont le périmètre a été élargi à la lutte contre le narcotrafic et la délinquance organisée, pour devenir une cellule départementale anti-bandes et trafics (CDABT). Elle vise à coordonner l'action de la justice, des forces de sécurité intérieure, de la caisse d'allocation familiales (CAF), de la direction régionale des finances publiques (DRFIP) et des autres services intéressés, en ciblant les individus susceptibles de faire l'objet de mesures d'entrave administratives : interdictions de paraître sur des lieux de deal, fermetures d'établissements soupçonnés de blanchiment et expulsions de logements occupés par des trafiquants.
D'après les informations transmises aux rapporteurs par la préfecture de La Réunion, à la fin de l'année 2025, 148 individus étaient suivis dans ce cadre, dont 23 étaient spécifiquement ciblés au titre de la loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 visant à sortir la France du piège du narcotrafic. Les travaux de la cellule ont conduit au lancement de six procédures d'expulsion locative (cinq concernant des bailleurs sociaux et la dernière un bailleur privé), à la notification de six interdictions de paraître, dix supplémentaires étant en instruction, ainsi qu'à l'engagement de deux procédures de fermeture administrative.
Parallèlement, afin de renforcer le décloisonnement de l'information, une cellule d'échanges sur le renseignement en matière de blanchiment (CERB) a été créée, pilotée par le groupe interministériel de recherches (GIR) et le service de renseignement territorial. La CERB a pour mission de centraliser et consolider le renseignement administratif en matière de blanchiment des capitaux issus des trafics et de favoriser les échanges d'informations entre les services, ainsi que l'alerte des autorités judiciaires et administratives.
b) Agir avant qu'il ne soit trop tard : pour une présence régalienne à la hauteur de la menace
Le volontarisme des agents et services de l'État engagés sur le terrain est perceptible et indéniable, en témoignent les initiatives développées au cours des dernières années et les démantèlements déjà opérés.
Pour autant, la progression rapide de la menace et ses conséquences potentiellement dramatiques pour le territoire et la population réunionnaise impliquent désormais de changer de dimension et de doter les services de l'État impliqués dans la lutte contre le narcotrafic de moyens à la hauteur des nouveaux enjeux.
(1) Renforcer la coordination entre les différents acteurs impliqués dans la lutte contre le narcotrafic
Entendu par les rapporteurs lorsqu'ils se sont rendus au tribunal de Saint-Pierre, le procureur de la République Olivier Clémençon a insisté sur la nécessité d'une meilleure communication et d'une plus grande coordination entre les services de police, de gendarmerie et des douanes. D'après le magistrat, la montée en puissance des trafics et de la complexité des réseaux criminels aura pour effet de renforcer les besoins de structuration et de coordination de la réponse répressive.
Or, on relève sur l'île des difficultés liées à l'enchevêtrement des compétences, voire des phénomènes de « concurrence » entre les différents services des forces de sécurité intérieure. Ce constat n'est pas propre au cas réunionnais : le rapport de la commission d'enquête du Sénat relative au narcotrafic, publié en 2024, faisait état de difficultés de coordination, voire des situations de « rivalités » entre les services sur l'ensemble du territoire national.
Ces phénomènes de chevauchements sont en grande partie imputables à la multiplicité et « l'éclatement » des acteurs impliqués dans la lutte contre le narcotrafic, qui relèvent de différents services, de différentes directions, de différents offices, de différents ministères.
La création de l'Office antistupéfiants (Ofast) en 2019 avait vocation à permettre de surmonter ces difficultés, en désignant un véritable chef de file de la lutte contre le narcotrafic. Si une antenne locale de l'Ofast a été installée en 2020 à La Réunion pour suivre les dossiers les plus complexes, force est de constater que son implication n'a pas encore suffi à garantir une bonne coordination de l'action des services territoriaux de la police et de la gendarmerie nationales ainsi que des douanes. Afin d'améliorer la coordination opérationnelle en la matière, l'article 1er de la loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 visant à sortir la France du piège du narcotrafic a notamment prévu la désignation, par voie réglementaire, d'un service chef de file en matière de lutte contre la criminalité organisée.
Les initiatives locales visant à renforcer la coopération et le partage d'informations entre les différents services méritent ainsi d'être encouragées, en valorisant le rôle de coordination de l'antenne locale de l'Ofast, mais également l'implication du GIR pour le volet « patrimonial » de l'action interministérielle de lutte contre les réseaux de criminalité organisée.
Recommandation n° 10 - poursuivre les efforts en matière de coordination de l'action des différents services impliqués dans la lutte contre le narcotrafic et de « décloisonnement » de l'information.
(2) Doter les services répressifs de moyens adaptés à l'évolution de la menace
(a) Pour freiner l'entrée de la drogue : intensifier les contrôles et remédier à la sous-dotation des services des douanes
Les moyens dont bénéficient les douanes localement sont apparus largement insuffisants, eu égard à l'augmentation rapide des flux et des quantités de stupéfiants qui pénètrent sur le territoire de La Réunion.
Les moyens humains (206 agents des douanes au 31 décembre 2025) et matériels159(*) des douanes réunionnaises, alors qu'il s'agit de la collectivité ultramarine la plus peuplée et que l'intensification des contrôles portuaires et aéroportuaires est plus que jamais nécessaire, mériteraient ainsi d'être renforcés.
Autre élément révélateur du manque de moyens sur le plan matériel : ce n'est qu'à partir du mois de janvier 2026 que les douanes de La Réunion ont été dotée d'un scanner pour les contrôles portuaires. Il s'agit là d'un fait particulièrement surprenant : alors que la drogue afflue sur territoire et que le port de La Réunion tend à devenir un hub régional, aucun moyen de contrôle de cette nature n'était jusqu'alors disponible.
Les douanes disposent désormais d'un scanner mobile à basse intensité (SMBI), qui permettra de multiplier les contrôles de conteneurs et de cargaisons suspectes. Toutefois, sa puissance de détection est bien moindre que celle des « grands portiques » présents dans certains ports hexagonaux. En outre, l'utilisation de ce nouveau scanner mobiliserait quatre agents des douanes, sans que les effectifs n'aient été augmentés pour en tenir compte.
Cette situation n'est pas satisfaisante, et ce d'autant plus qu'aucun agent de direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED) n'est présent à La Réunion. D'après les représentants de la direction régionale des douanes rencontrés par les rapporteurs, cette situation explique la faiblesse des renseignements dont disposent les douaniers sur place.
Dans le même ordre d'idées, devraient être organisés de façon plus régulière de « contrôles à 100 % » des passagers de vols en provenance notamment de l'Hexagone, tant cet outil a fait preuve de son efficacité à l'étranger mais également dans d'autres territoires ultramarins, à l'instar de la Guyane. Outre qu'il permet l'arrestation des « mules » et la saisie des stupéfiants, il exerce un effet dissuasif non négligeable et envoie aux trafiquants un « signal » de mobilisation et de fermeté.
Là encore, les services de la préfecture font état de difficultés dans la gestion des suspicions de transport in corpore, qui nécessitent encore un examen radiologique au centre hospitalier universitaire (CHU) de Bellepierre, et génèrent des tensions sur les capacités opérationnelles (mobilisation prolongée des agents, contraintes de délai pour la garde à vue ou la rétention).
Recommandation n° 11 - intensifier les contrôles aux différents points d'entrée de la drogue à La Réunion en augmentant les moyens humains et matériels des douanes.
(b) Renforcer la spécialisation des enquêteurs et des magistrats en matière de lutte contre la criminalité organisée
Sur le territoire de La Réunion, les services d'enquête judiciaire et les magistrats ne bénéficient pas encore d'une expertise suffisante pour lutter efficacement contre la structuration émergente et la complexification des réseaux de narcotrafiquants.
De ce point de vue, pour reprendre les mots du procureur de la République de Saint-Pierre, Olivier Clémençon, « tout est à construire » à La Réunion, qui ne dispose encore d'aucune structure dédiée ni de magistrats spécialisés dans la lutte contre la criminalité organisée. Pour répondre à ce besoin d'expertise, le magistrat plaide en faveur de la mise en place d'un « pôle infra-JIRS » qui serait chargé des dossiers départementaux importants en matière de délinquance et de criminalité organisées et mobiliserait des agents spécialisés.
Les services de police et de gendarmerie compétents en matière judiciaire gagneraient également à être dotés d'enquêteurs spécialisés, qui pourraient obtenir l'appui d'unités spécialisées.
Afin de renforcer l'efficacité de la lutte contre les réseaux criminels, a été créée au sein de l'unité nationale de police judiciaire (UNPJ) de la Gendarmerie nationale, une unité nationale d'investigation (UNI) composée d'enquêteurs spécialisés et dotée d'une capacité de projection (sous la forme de « task force ») pour venir en appui des sections de recherche régionale. L'UNI a ainsi contribué, en octobre 2025, sous l'autorité du parquet de Saint-Denis, au démantèlement d'un trafic international de produits stupéfiants entre l'Hexagone et La Réunion. Ce type d'initiative mérite d'être encouragée, dans un contexte où les réseaux criminels se structurent et étendent leur champ d'action.
Parallèlement, il conviendrait de renforcer les effectifs de police judiciaire en mettant en place sur le territoire des unités dédiées à la répression du banditisme, sur le modèle des brigades de recherche et d'intervention (BRI) affectées à certains territoires et rattachées à l'office central de lutte contre le crime organisé (OCLCO). En effet, les représentants de la direction territoriale de la police nationale (DTPN) de La Réunion ont indiqué ne disposer d'aucun groupe de répression du banditisme sur place, ce qui s'explique historiquement par une absence de besoin en la matière.
Recommandation n° 12 - professionnaliser les filières en dotant La Réunion en effectifs d'enquêteurs et de magistrats spécialisés dans la lutte contre la criminalité organisée.
* 153 Ordonnance n° 2015-1534 du 26 novembre 2015 modifiant la loi du 15 juillet 1994.
* 154 Une « mule » désigne une personne qui transporte des produits stupéfiants in corpore ou ex corpore.
* 155 Le vecteur postal et express demeure un canal majeur de fraude, quoique moins médiatisé que celui des mules. Il repose sur des colis frauduleux et des complicités au sein des circuits de routage, ce qui nécessite un ciblage fin des envois.
* 156 Communiqué de la gendarmerie (Gendinfo), « La gendarmerie démantèle un vaste trafic de stupéfiants entre la métropole et La Réunion », 29 octobre 2025.
* 157 Observatoire régional de la santé de La Réunion, « Saisies de substances psychoactives à La Réunion », 2025.
* 158 Au 1er janvier 2025, la population réunionnaise est estimée à 896 200 habitants (Insee).
* 159 Selon les éléments communiqués à la mission par la préfecture, les douanes réunionnaises ne disposent que de quatre appareils à rayons X. Ils disposent en outre, depuis janvier 2026, d'un scanner mobile basse intensité (SMBI) déployé sur le terminal portuaire du port Est pour lutter contre le narcotrafic par voie maritime.