II. FAIRE FACE AUX NOUVELLES MENACES QUI PLANENT SUR LA COHÉSION SOCIALE ET L'ORDRE PUBLIC RÉUNIONNAIS

A. UNE EXPANSION DU NARCOTRAFIC NÉCESSITANT UNE RÉPONSE ÉTATIQUE RENFORCÉE ET MIEUX COORDONNÉE

1. Face au développement et à la structuration du narcotrafic : l'urgence d'une prise de conscience

L'ensemble des acteurs de l'île rencontrés par les rapporteurs ont fait état d'une montée en puissance rapide du trafic de stupéfiants à La Réunion. La procureure générale, Fabienne Atzori, a ainsi dressé le portrait d'un territoire jusqu'alors plutôt épargné par rapport aux autres outre-mer, mais confronté depuis peu à des menaces croissantes.

Au-delà de sa situation géographique, qui en fait un carrefour maritime et aérien au sein de l'océan Indien en proie à une multiplication des flux illicites, le territoire de La Réunion suscite l'intérêt des réseaux de trafiquants opérant dans l'Hexagone.

Les services répressifs de l'île relèvent ainsi une augmentation considérable des saisies de stupéfiants, en raison notamment du développement du phénomène des « mules », qui constituent l'une des principales voies d'entrée de la drogue sur le territoire.

Évolution des quantités de cocaïne saisies par les services des douanes depuis 2010
(en kilogrammes)

Source : commission des lois d'après les données de l'ORS de La Réunion

L'aéroport Roland Garros est ainsi devenu une cible privilégiée pour les réseaux criminels. Aussi les interpellations de « mules » ont-elles connu une progression de l'ordre de 300 % : on comptait huit mules en 2021, contre plus d'une trentaine en 2025, dont une proportion significative de transports dits « in corpore ». Parallèlement, le vecteur portuaire constitue un point de fragilité émergent majeur. En effet, le port de La Réunion est désormais un hub régional dans l'océan Indien et fait l'objet de tentatives confirmées de mise en oeuvre de la technique du « rip off » consistant à dissimuler des stupéfiants dans des envois licites.

Sur le plan financier, les services observent le développement de méthodes de blanchiment reposant sur le recours à des « mules d'argent » (treize interpellations en 2025 contre aucune en 2021) et des circuits d'économie souterraine qui s'appuient sur des commerces de façade ou sur l'immobilier.

Or, la progression massive des entrées de drogue de synthèse et de cocaïne pourrait avoir des conséquences sanitaires et sociales dramatiques pour une partie de la population de l'île déjà fragilisée et susceptible de développer de nouvelles addictions à des substances aux effets destructeurs.

Pour l'heure, si les premiers signes du développement du trafic de stupéfiants sont déjà perceptibles (émergence d'une délinquance connexe, atteintes à la probité, etc.), le niveau de violence et de structuration des réseaux demeure relativement modéré en comparaison avec la situation observée dans l'Hexagone ou encore dans les Antilles.

Toutefois, cette situation pourrait rapidement évoluer, au regard de la croissance exponentielle des quantités de drogue qui pénètrent sur le territoire et des tentatives, observées par les services de police locaux, de groupes criminels sud-américains de prendre le contrôle sur le trafic de stupéfiants entre l'Hexagone et La Réunion.

2. Pour une réponse étatique à la hauteur de la menace : agir avant qu'il ne soit trop tard

Le volontarisme des agents et services de l'État engagés sur le terrain est indéniable, en témoignent les initiatives développées au cours des dernières années et les opérations de démantèlement déjà menées à bien.

Pour autant, la progression rapide de la menace et ses conséquences potentiellement délétères pour le territoire et la population réunionnaise impliquent désormais de changer de dimension et de doter les services de l'État impliqués dans la lutte contre le narcotrafic de moyens à la hauteur des nouveaux enjeux.

· Il convient, en premier lieu, de doter les services répressifs de moyens adaptés à la menace

Afin de freiner l'entrée de la drogue sur le territoire, les rapporteurs jugent indispensable de remédier à la sous-dotation des douanes locales, en renforçant ses moyens humains (206 agents, alors qu'il s'agit de la collectivité ultramarine la plus peuplée et que l'intensification des contrôles portuaires et aéroportuaires est plus que jamais nécessaire) et matériels (les capacités de détection des entrées de stupéfiants par voie portuaire sont particulièrement insuffisantes).

En parallèle, il devient urgent de professionnaliser les filières en dotant La Réunion en effectifs d'enquêteurs et de magistrats spécialisés dans la lutte contre la criminalité organisée.

· La poursuite des efforts engagés en matière de coordination des différents services constitue, en second lieu, une condition d'efficacité de la politique de lutte contre le narcotrafic

Les services rencontrés sur place par les rapporteurs ont insisté sur la nécessité d'une meilleure communication et d'une plus grande coordination de l'action des différents acteurs impliqués dans la lutte contre le narcotrafic, afin de remédier aux phénomènes de « chevauchements » ou de « concurrence » entre services.

Les services de l'État ont mis en place des initiatives pour améliorer le dialogue et « décloisonner » l'information entre les services, notamment via la création d'une cellule d'échanges sur le renseignement blanchiment. Ces initiatives méritent d'être encouragées, notamment en valorisant le rôle de coordination de l'antenne locale de l'Office antistupéfiants (Ofast) créée en 2020.

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