LE PASTORALISME : UN MODÈLE D'ÉLEVAGE D'AVENIR
À l'occasion de l'année internationale des parcours et des éleveurs pastoraux proclamée par l'Assemblée générale des Nations Unies, la commission des affaires économiques du Sénat a souhaité créer une mission d'information sur l'avenir du pastoralisme pour mettre en lumière l'importance, la diversité et les enjeux des activités d'élevage que cette notion recouvre. D'après l'Association française de pastoralisme (AFP), le pastoralisme regroupe « l'ensemble des activités d'élevage valorisant par un pâturage extensif les ressources fourragères spontanées des espaces naturels, pour assurer tout ou partie de l'alimentation des animaux ».
Même s'il repose sur des pratiques ancestrales, le pastoralisme est loin d'être anecdotique ou d'appartenir au passé. Il représente une activité économique de premier plan qui fait vivre de nombreux territoires soumis à des contraintes naturelles fortes où d'autres activités agricoles peuvent difficilement s'implanter. Les prairies s'étendent sur 11,5 millions d'hectares, soit environ 20 % de la surface du territoire national. Les parcours (pelouses, landes et bois pâturés) couvrent 2,2 millions d'hectares. Ces paysages permettent de nourrir 27 millions de ruminants. Au total, 18 % des élevages d'herbivores français utilisent des parcours et 35 000 exploitations sont de type pastoral extensif3(*). De nombreuses autres exploitations agricoles ont recours, ponctuellement, à des pratiques pastorales.
Le potentiel économique des exploitations agropastorales est loin d'être négligeable puisqu'il est estimé, annuellement, à 8,5 milliards d'euros et générerait plus de 250 000 emplois. À ces services marchands s'ajoutent environ 10 milliards d'euros de services non marchands4(*) au titre des nombreuses aménités environnementales, patrimoniales et paysagères du pastoralisme.
Contrairement à l'image d'Épinal qu'il véhicule, le pastoralisme n'est pas cantonné à la montagne et recouvre une multitude de pratiques d'élevage qui font écho à la diversité des milieux naturels où il se pratique. On le retrouve sous diverses formes dans les principaux massifs montagneux où il est le plus présent : les Pyrénées, les Alpes, le Massif central et la Corse. Mais le pastoralisme se pratique dans des paysages variés de landes, de maquis (garrigues), de marais ou encore d'espaces forestiers.
Carte des surfaces pastorales hors prairies permanentes déclarées en 2018
Source : Service interdépartemental pour
l'animation du Massif central (Sidam)
et Conférence des
présidents des organisations agricoles du Massif central
(Copamac)
Cette diversité des milieux explique la grande diversité des systèmes pastoraux (sédentaires, transhumants ou mixtes) et des systèmes d'élevage (bovins, ovins, équins, asins, voire caprins dans certains massifs et porcins en Corse et au Pays basque). Au total, les exploitations de type pastoral extensif élèvent 11 % du cheptel herbivore français5(*).
Sans aborder le pastoralisme comme un ensemble monolithique et sans prétendre à l'exhaustivité, ce rapport d'information a pour ambition de mettre en lumière les nombreux défis auxquels fait face le pastoralisme, qu'il s'agisse du morcellement du foncier, de l'impact du changement climatique, de la prédation ou encore de la multiplication des conflits d'usage. Alors qu'ils sont issus d'un modèle agricole extensif et vertueux qui répond aux attentes d'un nombre croissant de consommateurs, les produits issus du pastoralisme sont peu valorisés, ce qui pèse sur la rentabilité économique des exploitations.
Des solutions se dessinent pour envisager plus sereinement l'avenir de ces activités d'élevage essentielles pour l'économie de bon nombre de territoires. Elles consistent à lever les contraintes de plus en plus fortes qui pèsent sur le pastoralisme, d'une part, et à renforcer la valorisation des produits et des services rendus par le pastoralisme, d'autre part.
I. DÉPASSER L'IMAGE D'ÉPINAL DU PASTORALISME
A. UNE DIVERSITÉ DE MILIEUX ET DE PRATIQUES : UN MODÈLE D'ÉLEVAGE AUX RICHESSES INSOUPÇONNÉES
1. Un modèle d'élevage loin d'être figé dans le passé
Le pastoralisme est un modèle d'élevage issu de traditions ancestrales. Il est attesté sur le territoire national depuis au moins 7 000 ans6(*). Au fil des siècles, la pratique du pastoralisme est devenue un marqueur emblématique des grands massifs français (Alpes, Corse, Jura, Pyrénées, Massif central et Vosges), notamment grâce à la notoriété des races élevées (vaches d'Aubrac, moutons Mérinos d'Arles, chèvres alpines, porcs de race Nustrale en Corse, etc.) ou de ses productions réputées (Reblochon, Ossau-Iraty, Comté, agneaux de Sisteron, etc.).
L'héritage du pastoralisme est également culturel. La figure du berger a inspiré l'art comme la littérature : les bergers-poètes des Bucoliques de Virgile et le monde idyllique et bucolique des Bergers d'Arcadie de Nicolas Poussin ont contribué à façonner notre mémoire collective. Mais cette image d'Épinal n'offre qu'une vision réductrice d'un modèle d'élevage marqué par une grande diversité de pratiques, en constante évolution.
Le pastoralisme repose sur un modèle dit extensif, impliquant un vaste espace de parcours et une quasi-absence d'intrants. Le pâturage laisse les animaux brouter la végétation d'espaces naturels ou agricoles (trèfles blancs, graminées, luzernes, etc.) sous la conduite et la surveillance du gardien de troupeaux ou de l'éleveur.
Le terme d'« élevage pastoral » renvoie à l'alimentation du bétail par le pâturage de ressources fourragères spontanées, c'est-à-dire la végétation (herbes, feuilles, prairies naturelles, etc.) qui n'est pas spécifiquement semée ou cultivée pour nourrir les animaux. De ce critère découlent de nombreux systèmes et pratiques pastoraux. En effet, cette ressource est valorisée soit sur un espace à proximité de l'exploitation, soit par transhumance ou nomadisme. Les élevages pastoraux visent une production alimentaire et textile (viande, lait, fromage, laine, fourrure, cuir, etc.) à partir de cinq groupes d'animaux domestiques : les bovins, ovins, caprins, équins et porcins.
Il est nécessaire de distinguer l'éleveur, qui est le propriétaire d'un troupeau, du gardien de troupeaux qui les conduit en pâturage. Ces deux rôles peuvent se superposer, mais le cas le plus fréquent est celui du berger salarié par un ou plusieurs éleveurs.
Les éleveurs peuvent adopter différents systèmes d'élevage c'est-à-dire différentes pratiques de pilotage des ressources nécessaires à la reproduction et la valorisation d'animaux domestiques7(*) (pratique de la transhumance, nature des surfaces pâturées, quantité de fourrages ingérés, etc.).
Ainsi, le pastoralisme renvoie à un système agronomique spécifique basé sur le pâturage d'espaces fourragers (un mode d'élevage extensif), fondé sur une organisation sociale (éleveurs et bergers) et spatiale (surfaces pastorales) ainsi qu'un ensemble de pratiques diversifiées (systèmes d'élevage).
2. Des surfaces pastorales qui couvrent une grande diversité de milieux
Contrairement à certaines idées reçues, le pastoralisme n'est pas une activité exclusivement montagnarde. Il englobe une grande diversité de systèmes d'élevage pastoral adaptés aux contraintes naturelles et aux modes d'organisation des éleveurs (gestion individuelle, collective ou familiale, etc.). C'est pour cette raison que le pastoralisme recouvre une grande diversité de territoires.
Toutefois, ce mode d'élevage se concentre majoritairement en altitude du fait de la concurrence de modèles agricoles plus productifs sur le reste de la surface agricole utile. Historiquement, le pastoralisme a décliné dans les plaines au profit des productions végétales et de l'élevage sédentaire. Il s'est davantage maintenu dans les zones où les autres modèles s'avèrent inadaptés, c'est-à-dire dans les zones soumises à de fortes contraintes naturelles, notamment les massifs montagneux.
Proportion des élevages pastoraux parmi les élevages herbivores
Source : recensement provisoire du fait pastoral de l'Agreste8(*)
Pour autant, la part des surfaces pastorales dans la surface agricole utile (SAU) est très variable dans les régions les plus concernées par le pastoralisme puisqu'elle est majoritaire en Corse (66 %) et en Provence-Alpes-Côte d'Azur (62 %) mais ne représente que 25 % de la SAU en Occitanie, 11 % Auvergne-Rhône-Alpes et 4 % en Nouvelle-Aquitaine9(*).
Le pastoralisme existe également dans des zones humides (marais, vallées alluviales). L'élevage pastoral y est souvent la seule activité agricole possible à l'instar des agneaux de prés-salés de la baie du Mont-Saint-Michel, dont la qualité est reconnue par une appellation d'origine protégée (AOP). Le pastoralisme peut également être un moyen d'assurer l'entretien de vastes espaces sans mécanisation (débroussaillage, broyage). À ce titre, les zones humides offrent plusieurs exemples significatifs d'activité pastorale.
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Le pastoralisme en marais poitevin Le pastoralisme se pratique dans les 23 marais communaux de la région depuis le Moyen-âge. Ces marais s'étendent sur 2 100 hectares mis à la disposition des éleveurs en pâturage collectif en Vendée, en Charente-Maritime et dans les Deux-Sèvres pour environ 3 600 têtes de bétail (bovins et équins)10(*). Le site du parc naturel régional (PNR) du marais poitevin compte environ 39 000 hectares de prairies naturelles dont 30 400 hectares en zone humide11(*). Il est fréquenté par 1,4 million de visiteurs annuels12(*). Le PNR y encourage le pastoralisme pour ses nombreux bénéfices sur l'écosystème local. Le pâturage limite en effet le boisement des prairies et contribue, à ce titre, à la préservation de la biodiversité du marais. Les animaux y sont conduits par barques pour pâturer sur des îlots. |
Le pastoralisme est également présent dans certains territoires ultramarins où il se pratique dans des écosystèmes variés : jardins forestiers, savanes côtières, prairies d'altitude, etc. Ainsi peut-on citer les « jardins mahorais » où pâturent les races rustiques (zébu mahorais, chèvre Mbouzia ya Shimaoré et mouton Barbari la Shimaoré) pour fertiliser les sols ou les élevages pastoraux des savanes sèches de l'ouest de La Réunion13(*).
3. La richesse des pratiques pastorales
Les pratiques pastorales divergent selon les systèmes d'élevage, les milieux pâturés et les méthodes de valorisation des produits. Le dispositif national Inosys-Réseau Élevage recense ainsi 40 « cas-types » de systèmes d'élevage utilisateurs de surfaces pastorales.
La première distinction entre éleveurs est celle de la pratique de la transhumance, inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'Unesco depuis 2023. Elle consiste à mener la migration saisonnière d'un troupeau entre un pâturage estival (« estive ») et un pâturage hivernal pour permettre au troupeau le meilleur accès à la ressource alimentaire. Cette pratique est emblématique du massif pyrénéen, qui concentre plus de la moitié des exploitations transhumantes14(*), et du nord des Alpes.
Les éleveurs qui ne pratiquent pas la transhumance sont des exploitants sédentaires. Ceux-ci valorisent de grandes surfaces pastorales (landes, bois, parcours, pelouses) sans faire migrer leurs troupeaux. Cette pratique est répandue dans les Causses (Massif central) et en zone méditerranéenne (Préalpes). Dans certaines exploitations, les deux pratiques peuvent coexister selon les besoins et les contraintes rencontrées.
Une autre distinction en matière de pratique pastorale repose sur la nature du parcours de pâture. Si les parcours sur pelouses et landes sont majoritaires, des parcours dans des milieux moins ouverts existent. En effet, certains bergers pratiquent le sylvopastoralisme, c'est-à-dire la conduite des troupeaux sur des parcours boisés pour offrir une alimentation diversifiée au bétail et limiter de la densité forestière. Selon l'Office national des forêts (ONF), 182 000 hectares de forêt domaniale ont été pâturés en 2025 dans 31 départements, principalement en Occitanie et en Provence-Alpes-Côte d'Azur, régions particulièrement soumises au risque d'incendie. Au regard des impératifs de préservation spécifique de la flore, le pâturage en milieu boisé est encadré par une convention pluriannuelle de pâturage ou une concession de pâturage qui détermine les modalités techniques envisagées (périmètre, durée, techniques, etc.) et le montant de la redevance versée par l'éleveur au propriétaire ou au gestionnaire.
Les formes de partenariat spécifiques pour l'entretien d'espaces naturels (hors forêts) sans mécanisation ni intervention humaine directe, comme sur les savanes du Cap de la Houssaye à La Réunion, sont généralement regroupées sous la définition d'écopâturage. Cette pratique bénéficie d'une dynamique notable dans l'entretien des espaces municipaux.
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Le pastoralisme sur le plateau de Sault
(Vaucluse) : Lors d'un déplacement sur le plateau de Sault, au pied du Mont Ventoux dans le Vaucluse, les rapporteurs ont pu faire le constat que le pastoralisme était un mode d'élevage particulièrement souple, qui offre aux agriculteurs une voie d'adaptation aux perturbations, souvent brutales, des marchés agricoles. Certains agriculteurs ont ainsi fait le choix de la diversification en développant une activité d'élevage pastoral d'ovins et de bovins en parallèle de leur production de lavande et de lavandin dont la rentabilité a décliné au fil des années sous l'effet conjugué de la concurrence internationale, notamment bulgare, et de la pression des maladies et des nuisibles. La polyculture combinant production végétale et élevage pastoral est un exemple de résilience agricole. Les rapporteurs notent que cette diversification pourrait inspirer certaines zones intermédiaires où l'élevage a disparu et qui font aujourd'hui face à une forte baisse de rentabilité de la production végétale couplée à une inflation du prix des fertilisants. |
* 3 Chiffres-clés des prairies et des parcours de l'Institut de l'élevage.
* 4 Source : Chambres d'agriculture France.
* 5 Chiffres-clés des prairies et des parcours de l'Institut de l'élevage.
* 6 Estives d'Ossau, 7000 ans de pastoralisme dans les Pyrénées - Archive ouverte HAL, Christine Rendu, Carine Calastrenc, Mélanie Le Couédic, Anne Berdoy (Dir.). Le Pas d'Oiseau, 279 p.
* 7 Système d'élevage, un concept pour raisonner les transformations de l'élevage, Benoit Dedieu, Philippe Faverdin, Jean-Yves Dourmad, Annick Gibon. Productions Animales, 2008, 21 (1), pp.45-58.
* 8 La version consolidée des résultats concernant tous les massifs hors départements et régions d'outre-mer devrait être publiée par l'Agreste au début de l'année 2027.
* 9 Source : Chiffres-clés des prairies et des parcours de l'Institut de l'élevage (Idele).
* 10 Source : parc régional naturel du Marais poitevin.
* 11 Source : observatoire du patrimoine naturel du Marais poitevin.
* 12 Source : parc régional naturel du Marais poitevin.
* 13 Réponse du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) au questionnaire de la mission.
* 14 Direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (Draaf) d'Occitanie.

