B. UNE ACTIVITÉ AGRICOLE DE PREMIER PLAN, QUI REND DE NOMBREUX SERVICES ÉCONOMIQUES ET ÉCOLOGIQUES
1. Un modèle d'élevage qui, loin d'être anecdotique, présente de nombreux atouts
Loin de l'image de carte postale d'un paisible pâturage alpin, le pastoralisme est une activité économique à part entière.
L'élevage représente 35,7 % de la production agricole française sur la période 2020-202415(*). Les exploitations pastorales extensives élèvent 11 % du cheptel herbivore français en unités gros bétail (UGB), soit 1,5 million d'UGB. Mais les pratiques pastorales concernent, à des degrés variés, un nombre bien plus important d'animaux puisque 14,6 millions d'UGB soit 27 millions de ruminants et 1 million d'équidés valorisent les prairies françaises. Ces élevages participent pleinement à la production nationale16(*).
Source : Chiffres-clés des prairies et des parcours de l'Institut de l'élevage
Le potentiel économique des exploitations agropastorales est estimé à 8,5 milliards d'euros et à 10 milliards d'euros de services non marchands par an, pour plus de 250 000 emplois17(*).
Les rapporteurs relèvent toutefois que le fait pastoral est difficilement catégorisé dans les statistiques agricoles du fait de la forte diversité des pratiques pastorales. Ils saluent, à ce titre, les travaux en cours de l'Agreste18(*) sur le fait pastoral dans les massifs montagneux français qui devrait paraître en 2027. En l'état des données actuelles, le recensement agricole de 2010 identifiait 35 000 exploitations d'élevage de type pastoral extensif. En ce qui concerne les emplois, les données provisoires communiquées par l'Agreste recensent environ 14 300 chefs d'exploitation et 23 100 salariés19(*).
Les volumes produits par chaque animal par unité de surface sont plus faibles dans les systèmes agro-pastoraux du fait des fortes contraintes naturelles qui pèsent sur les milieux où cette activité s'exerce. En outre, certaines filières, notamment en montagne, font face à des surcoûts très importants, de l'ordre de 96 euros pour 1 000 litres de lait pour le lait de montagne par rapport au lait produit en plaine20(*).
Toutefois, cette différence de productivité ne se traduit pas nécessairement par une plus faible rentabilité. Ainsi peut-on citer l'exemple des bovins lait dans le grand Ouest : d'après l'étude de 2025 de l'observatoire technico-économique du Réseau Civam, le produit d'activité par actif des fermes laitières autonomes et basées sur le pâturage est bien inférieur de 34 % à la moyenne des autres fermes (hors agriculture biologique). En revanche, du fait de faibles coûts de production, ces fermes présentent une efficacité économique21(*) supérieure de 37 %, ce qui représente 8 000 euros de revenu par associé en plus.
Il est en effet essentiel de tenir compte de l'efficience du modèle économique pastoral qui présente de nombreux atouts :
- des investissements de départ plus faibles (moindre coût du foncier, pas ou peu de bâtiments d'élevage et moindre recours à la mécanisation), ce qui peut favoriser le renouvellement des générations en agriculture ;
- une moindre utilisation d'intrants, puisque les animaux se nourrissent directement et majoritairement de ressources spontanées. Le pâturage des vaches laitières coûtait ainsi, en 2015, 4 fois moins cher que le maïs issu d'ensilage à la tonne de matière sèche équilibrée22(*).
Alors que la France cherche à reconquérir sa souveraineté alimentaire, le pastoralisme apparaît comme un levier intéressant pour réduire notre dépendance protéique puisque l'herbe peut produire autant de protéines que le soja. La France a importé, en moyenne, 54 kilogrammes de soja par an et par habitant entre 2012 et 2021.
Par ailleurs, le pastoralisme répond aux attentes d'une frange croissante des consommateurs du point de vue du bien-être animal, des conditions de production et de la santé. En effet, le lait d'une chèvre nourrie à l'herbe contient 15 % d'acides gras saturés en moins que le lait d'une chèvre nourrie aux aliments concentrés et à la paille23(*).
2. Les externalités positives du pastoralisme en matière de préservation de la biodiversité et d'aménagement du territoire
Le pastoralisme joue un rôle essentiel dans le développement économique de certains territoires ruraux. Il constitue l'une des seules activités agricoles possible dans les zones à hautes contraintes naturelles où la mécanisation ne peut pas être mise en oeuvre. Dans le Pays de Thônes en Haute-Savoie, par exemple, où est produit le Reblochon fermier, le chiffre d'affaires annuel de l'agriculture était estimé à environ 30 millions d'euros en 2012, un chiffre comparable à celui du chiffre d'affaires des remontées mécaniques des Aravis24(*). L'activité pastorale peut donc être aussi structurante, pour un territoire, que des activités touristiques majeures.
Mais l'éleveur pastoral ne se contente pas de produire : il donne vie à des paysages. Les paysages emblématiques des massifs français, composés de milieux ouverts, ont été en grande partie façonnés par ce mode d'élevage. Le site des Causses et des Cévennes au sud du Massif central est un exemple notable, reconnu « paysage culturel de l'agro-pastoralisme méditerranéen » par l'Unesco en 2011.
L'élevage pastoral est une activité économique qui génère de nombreuses externalités positives sur son environnement. Les aires pâturées sont des espaces où l'entretien mécanique ou phytosanitaire est très modeste, voire impossible. L'impact environnemental positif de cet élevage est illustré par le maintien dans 8 parcs nationaux de 460 000 hectares de paysages pastoraux d'alpages et d'estives25(*), et plus largement par la mesure 24 de la Stratégie nationale biodiversité prévoyant le maintien et la restauration des prairies en partie grâce à l'élevage.
En effet, la biodiversité (animale, végétale et microscopique) se nourrit des restes organiques et bénéficie du maintien d'un espace ensoleillé. La prairie constitue également un habitat indispensable à la sauvegarde des populations d'insectes : elle abrite ainsi 88 % des espèces de papillons. Enfin la biodiversité des sols bénéficie également du maintien des prairies, dès lors qu'elles abritent 45 % de biomasse microbienne supplémentaire en comparaison à une parcelle en culture labourée26(*).
Le pastoralisme joue par ailleurs un rôle majeur dans la prévention contre le risque incendie. Lors de leur déplacement sur le plateau de Sault, dans le Vaucluse, les rapporteurs ont pu constater l'importance du débroussaillement assuré par les brebis, dans une région particulièrement touchée par les incendies. À cet égard, le développement de l'agroforesterie, qui correspond aux pratiques agricoles intégrant des arbres ou des haies, constitue un levier intéressant. Les pré-bois du Massif du Jura, qui correspondent à une zone hybride mêlant forêts et zones de pâturage, apparaissent comme un exemple intéressant d'interactions enrichissantes entre pastoralisme et forêts dans le contexte du changement climatique.
Salué unanimement par les personnes entendues, qu'il s'agisse des élus locaux, des gestionnaires de parcs ou de réserves naturelles, de l'Office national des forêts (ONF) ou de l'Office français de la biodiversité (OFB), le rôle de l'élevage gagnerait à être mieux pris en compte dans l'élaboration des stratégies de défense de la forêt contre les incendies.
* 15 Insee Première, n° 2057, juin 2025.
* 16 Chiffres-clés des prairies et des parcours de l'Institut de l'élevage (Idele).
* 17 Source : Chambres d'agriculture France.
* 18 Service de la statistique et de la prospective du ministère de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.
* 19 Décompte provisoire de l'Agreste dont la publication finale est prévue pour 2027.
* 20 Réponse du Centre interprofessionnel de l'économie laitière (Cniel) au questionnaire de la mission.
* 21 L'efficacité économique est mesurée par le ratio entre la valeur ajoutée et le produit d'activité.
* 22 Chiffres-clés des prairies et des parcours de l'Institut de l'élevage (Idele).
* 23 Stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée.
* 24 Diagnostic agricole dans le cadre de l'élaboration du plan local d'urbanisme de Bouchet-Mont-Charvin, octobre 2012.
* 25 Parcs nationaux de France.
* 26 Chiffres-clés des prairies et des parcours de l'Institut de l'élevage (Idele).
