B. PRÉSERVER L'ATTRACTIVITÉ DES MÉTIERS LIÉS AU PASTORALISME
1. Une activité proportionnellement moins frappée par la décapitalisation du cheptel mais soumise à des contraintes spécifiques
Les rapporteurs ont pu constater au cours de leurs déplacements dans le Vaucluse et dans le Puy-de-Dôme que les exploitations pastorales ont des origines variées : succession familiale, réorientation de production ou exploitant débutant. L'installation pastorale a l'avantage d'être possible sans investissements financiers d'envergure, facilitée par la mise à disposition des pâturages souvent à titre verbal et gratuit. Cette caractéristique attire ainsi des Nima (non issus du monde agricole) pour débuter une activité agricole d'après les syndicats agricoles auditionnés, même si les données nationales disponibles ne permettent pas d'isoler précisément les exploitations pastorales de l'ensemble des installations portées par les Nima67(*).
L'activité pastorale repose également sur les gardiens de troupeaux formés à conduire les troupeaux en estives. Si le terme de « berger » a acquis une portée générale pour désigner cette fonction, les professions de berger (ovins), vacher (bovins), chevrier (caprins) sont à distinguer selon l'espèce animale gardée. D'après la Fédération nationale ovine (FNO), la France compte environ 20 300 bergers salariés.
Alors que la France est frappée par un important phénomène de décapitalisation, qui se traduit par une baisse de plus de 20 % du cheptel herbivore français entre 2020 et 2023, le cheptel pastoral connaît une certaine stabilité, de même que la surface des prairies.
Évolution du cheptel d'herbivores (en millions d'UGB herbivores)
Source : Agreste recensements agricoles - traitement par l'Institut de l'élevage (Idele)
Cette progression est toutefois contrastée selon les régions. Entre 2010 et 2020, l'augmentation du cheptel pastoral national a notamment été portée par la région Provence-Alpes-Côte d'Azur (+ 1 %), le Languedoc-Roussillon (+ 3 %) et la Franche-Comté (+ 5 %) alors que les cheptels corses (- 14 %), midi-pyrénéens (- 4 %) et rhônalpins (- 7 %) ont connu des baisses significatives68(*). La baisse est particulièrement significative en Corse, notamment du fait d'un marché foncier figé qui n'encourage pas l'installation de nouveaux éleveurs, comme l'a démontré le rapport du CGAAER sur l'avenir du pastoralisme en Corse69(*). Le maintien de l'activité pastorale met en lumière la résilience et l'adaptation de ce système d'élevage dans des zones où l'installation de systèmes d'élevage intensifs concurrents est difficile. En outre, la rémunération de certains éleveurs pastoraux est soutenue par la valorisation de la production par des signes de qualité.
Comme le reste de l'élevage, le pastoralisme bénéficie par ailleurs d'une conjoncture favorable avec la hausse record du prix de la viande bovine en 2025 qui a pu atteindre 30 % en un an selon les catégories70(*), même si les cours de la viande bovine ont récemment diminué. De par leur modèle économique, les éleveurs pastoraux sont par ailleurs moins exposés à la hausse des coûts de production engendrée par les récents épisodes inflationnistes sur le prix des transports, des aliments et des divers équipements agricoles.
Cependant, les revenus des éleveurs restent structurellement bas parmi les différentes activités agricoles. Le taux de pauvreté est ainsi plus important dans les ménages agricoles orientés vers l'élevage, en particulier ovins, caprins (23,6 %) et la production de viande bovine (21,5 %) que dans ceux orientés vers les grandes cultures (12,2 %) ou la viticulture (11,5 %)71(*).
Malgré des revenus agricoles parmi les plus modestes, le pastoralisme est moins frappé par le problème du renouvellement des générations que les autres modèles d'élevage. Le faible investissement de départ pour débuter un élevage pastoral compense les faibles revenus perçus. Cette caractéristique offre à des personnes non issues du monde agricole (Nima), et en particulier un public plus féminin, de s'orienter vers l'exploitation pastorale en raison d'un coût d'installation moindre que pour d'autres types de productions. En effet, les syndicats agricoles auditionnés confirment qu'une activité pastorale peut débuter avec un faible niveau d'investissement grâce à la mise à disposition, à faible coût, des surfaces pastorales et le soutien des aides de la politique agricole commune.
Évolution des exploitations avec élevage d'herbivores
Source : Agreste recensements agricoles - traitement par l'Institut de l'élevage (Idele)
2. L'enjeu de la formation et de l'attractivité du métier de gardien de troupeaux
La profession de gardien de troupeaux, aussi ancienne que le pastoralisme, est en pleine évolution. Ce métier ne se résume pas à la conduite des troupeaux. Il requiert des connaissances pratiques dans des domaines aussi variés que la zootechnie, les soins vétérinaires, la botanique, le dressage des chiens de conduite et de protection ou encore la manipulation d'engins agricoles. La formation à ce métier nécessite l'accumulation progressive de compétences et de savoir-faire par transmission orale et répétition de gestes. Les trajectoires professionnelles sont diversifiées : certains gardiens de troupeaux apprennent le métier par transmission entre pairs quand d'autres suivent des cursus spécifiques dans des établissements publics d'enseignement agricole ou des établissements généralistes (licence professionnelle « montagne et pastoralisme » de l'Université de Toulouse, formations spécialisées sur le pastoralisme à Montpellier SupAgro, etc.).
Dans une logique d'alignement de l'offre et de la demande d'emploi, la formation des gardiens de troupeaux est bien souvent spécialisée selon les traditions des territoires de formation. Ainsi, en Savoie, les services pastoraux des Alpes du Nord accompagnent les candidats souhaitant s'orienter vers le métier de berger-vacher, spécialisation recherchée dans ce département, en proposant une formation itinérante d'environ 8 mois en partenariat avec les centres de formation professionnelle et de promotion agricoles (CFPPA)72(*).
Le métier de gardien de troupeaux attire des personnes diplômées de l'enseignement supérieur en reconversion professionnelle ou issues de catégories socioprofessionnelles supérieures. Cette diversification de profils de candidat s'exprime également par la féminisation des profils. À titre d'exemple, la formation de berger transhumant du centre de formation du Merle à Salon-de-Provence compte désormais plus de la moitié de femmes73(*).
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La transmission pastorale grâce au numérique La transmission orale est au coeur de la formation pastorale. Certaines initiatives, comme le programme Transmission Past'Orale développé dans la région des Causses et du massif cévenol par l'Institut Agro Florac, le Centre d'initiatives pour valoriser l'agriculture et le milieu rural (Civam) Empreinte et l'Institut de l'élevage, visent à sauvegarder les savoirs et pratiques par la captation vidéo. Ces films sont mis au service des établissements de formation et diffusés sur internet. La vidéothèque dédiée compte aujourd'hui 45 vidéos témoignant de multiples pratiques professionnelles, du maintien de la cohésion d'un troupeau à la mise à bas d'une brebis. |
La diversification des profils et l'augmentation de la proportion de personnes non issues du monde agricole entraînent des évolutions sur le marché du travail. Des initiatives comme la plateforme « Bourse de l'emploi des bergers » cherchent à apporter des solutions transparentes et accessibles de mise en relation entre éleveurs-employeurs et gardiens de troupeaux de façon autonome. Le syndicat des gardiennes et gardiens de troupeaux CGT (SGT-CGT) et le syndicat Sud Pâtres constatent néanmoins que les offres d'emploi circulent encore largement par le bouche-à-oreille et les boucles de messagerie locales.
Loin de l'image d'Épinal du paisible berger, le métier de gardien de troupeaux est un métier précaire et difficile en raison de l'isolement géographique et des conditions d'hébergement et d'accès à l'eau potable parfois sommaires. L'exercice de ce métier implique un engagement physique important, un fort sens des responsabilités et une hypervigilance face aux dangers du milieu (maladies, chutes, orages, etc.). Les faibles moyens des éleveurs pastoraux pour permettre la rénovation ou l'entretien des cabanes pastorales ne permettent pas toujours de proposer des conditions d'accueil satisfaisantes. Des initiatives en faveur de la rénovation de cet habitat fleurissent tout de même : en Provence-Alpes-Côte d'Azur, la région ouvre des appels à projets pour financer tout ou partie de la construction de cabanes pastorales gérées par des structures collectives gestionnaires des espaces pâturés (groupements pastoraux, communes, etc.) afin de garantir l'accès aux services de base des bergers. En zones touristiques, la concurrence des résidences secondaires de type « chalets82 de montagne » peut conduire à des tensions comme dans les Alpes74(*).
Au-delà de ces difficultés structurelles, le métier de berger est en profonde mutation du fait des contraintes qui pèsent sur l'avenir du pastoralisme. En premier lieu, le changement climatique ajoute un facteur de pénibilité non négligeable avec la raréfaction de l'eau, la concurrence avec la faune sauvage (vecteur d'épizooties), l'intensification des accidents de terrain, ou tout simplement la difficulté à pâturer quand les températures dépassent un certain niveau en été.
En second lieu, la prédation du loup et son déploiement en dehors du massif alpin a fait basculer la profession de gardien de troupeaux dans une nouvelle dimension où le soin et l'alimentation ne suffisent plus à assurer la protection du troupeau. Les gardiens de troupeaux, comme les éleveurs, doivent désormais s'occuper de chiens de protection et être attentifs à la sécurité des autres usagers de l'espace (touristes, sportifs, riverains). Afin de se prémunir contre la prédation, les bergers participent au montage des clôtures et apprennent à travailler, dans certains territoires, sous la menace constante d'une attaque. Lorsque cette menace se concrétise, les gardiens s'en aperçoivent souvent par des mouvements de panique du bétail, difficile à apaiser.
Ces mutations font dire au syndicat Sud Pâtres qu'« à la devise du berger « nourrir et soigner » s'ajoutent désormais deux autres termes : « protéger » et « relationner75(*) ». Afin de prendre en compte ces évolutions, un dialogue social est entamé entre les organisations patronales des éleveurs et les syndicats de gardiens de troupeaux. Il convient de relever, à ce titre, qu'il n'existe pas de convention collective nationale spécifique aux gardiens de troupeaux, ceux-ci relevant, comme les autres salariés agricoles, de la convention collective nationale pour la production agricole et les coopératives d'utilisation de matériel agricole de 2021.
Au regard des multiples défis sociaux que doivent relever ensemble les éleveurs et les gardiens de troupeaux, les partenaires sociaux ont commencé à mener un travail de réflexion sur l'élaboration d'un avenant spécifique aux gardiens de troupeaux à cette convention nationale et aux conventions collectives territoriales qui en découlent. Les rapporteurs encouragent la poursuite de ce dialogue. Si le développement de l'agrotourisme peut apparaître comme un levier de diversification intéressant déjà utilisé dans d'autres filières comme l'oenotourisme, les auditions n'ont pas permis de dégager de consensus sur le potentiel économique de cette activité. En effet, la Confédération nationale de l'élevage a rappelé que le tourisme vert était souvent pratiqué sur des terrains appartenant à des collectivités territoriales, ce qui implique un lien de dépendance des éleveurs vis-à-vis de la volonté de ces acteurs de déployer des investissements pour accueillir ces activités. En outre, celles-ci requièrent des compétences spécifiques et peuvent s'avérer chronophages et difficilement compatibles avec les contraintes du métier d'éleveur.
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Recommandation n° 10 : Encourager l'élaboration concertée d'un avenant à la convention collective nationale pour la production agricole et les coopératives d'utilisation de matériel agricole ainsi que des avenants aux conventions collectives territoriales afin d'améliorer la prise en compte des spécificités du métier de gardien de troupeaux. |
* 67 Les installés « non issus du milieu agricole » : des producteurs comme les autres ? - Analyse n° 218 | Ministère de l'agriculture, de l'agro-alimentaire et de la aouveraineté alimentaire
* 68 Réponse de l'UMT Pasto au questionnaire de la mission.
* 69 L'avenir du pastoralisme en Corse, rapport du CGAAER de 2015.
* 70 Source : Chambre d'agriculture de Normandie d'après FranceAgriMer.
* 71 Panorama de l'agriculture en France, Insee.
* 73 Réflexions sur les métiers du pastoralisme, Pastum, 2026, n° 121, 6 - 9 Benoît Dedieu (Inrae), Sophie Chauvat (Idèle).
* 74 Réponse de la société d'économie alpestre (SEA) de la Haute-Savoie (74) au questionnaire de la mission.
* 75 Réponse de Sud Pâtres au questionnaire de la mission.

