C. UNE POLITIQUE TARIFAIRE DE PLUS EN PLUS SOPHISTIQUÉE

1. La dématérialisation des billetteries : un support essentiel de la diversification tarifaire, sans disparition du guichet
a) La généralisation de la vente en ligne et des créneaux horodatés

La sophistication croissante des politiques tarifaires repose largement sur la dématérialisation des billetteries.

La mise en place de la billetterie en ligne répond d'abord à un objectif d'amélioration de l'accueil du public, au sens où la vente en ligne permet de réduire les files d'attente et de mieux anticiper la fréquentation.

Dans un second temps, elle offre également aux établissements un levier de connaissance des publics et d'optimisation commerciale, en permettant d'identifier, entre autres, les taux de remplissage et les achats anticipés ou les prestations associées.

La progression de la vente en ligne est générale dans les plus gros établissements, et elle a connu une accélération avec la pandémie de Covid-19.

À titre d'exemple, la part de la vente en ligne dans la billetterie du domaine national de Versailles est passée de 39 % en 2017 à 84 % en 2023, avec notamment une hausse de 20 points entre 2019 et 2020. Toutefois, la part de la billetterie en ligne augmentait déjà les années précédentes à un rythme soutenu, et elle a continué de progresser après 2021.

Évolution de la part des ventes en ligne dans la vente aux particuliers
du domaine national de Versailles

(en %)

Source : commission des finances, d'après les rapports d'activité annuels du domaine national de Versailles

Quant au musée du Louvre, les personnes auditionnées par les rapporteurs spéciaux ont indiqué que les réservations en ligne concernent désormais 88 % des ventes.

Le premier mandat de Jean-Luc Martinez, président-directeur du Louvre de 2013 à 2021, a d'ailleurs été marqué par le projet « Pyramide », c'est-à-dire le réaménagement des espaces d'accueil situés sous la pyramide, afin notamment de mieux gérer les flux de visiteurs et d'ouvrir de nouveaux points de vente physiques.

La Cour des comptes souligne que ce projet a amélioré les conditions d'accueil des visiteurs et de travail des agents, mais que dans le même temps, certains aménagements se sont rapidement révélés obsolètes, « notamment les espaces de guichets pour l'achat des billets sur place », en raison de la montée en charge de la réservation en ligne à partir de 2019, puis plus encore après la crise sanitaire de 2020-202121(*).

Le développement de la billetterie en ligne ne s'est pas limité à dématérialiser l'acte d'achat : il a permis de généraliser la billetterie horodatée. À la différence d'un billet vendu en ligne sans contrainte horaire, le billet horodaté associe l'entrée à un créneau déterminé et permet de plafonner le nombre de réservations pour chaque tranche horaire.

Pour le musée du Louvre, l'horodatage constitue avant tout un instrument de gestion des flux. Alors que l'établissement est soumis depuis 2022 à une jauge de 30 000 visiteurs par jour, il permet de mieux répartir les arrivées au cours de la journée, de limiter les pics de fréquentation sous la pyramide et de réduire les files liées à l'achat des billets sur place.

En dix ans, la billetterie horodatée s'est généralisée dans les établissements. Le rapport de l'IGF et de l'IGAC de 2015 sur la politique de développement des ressources propres des organismes culturels de l'État indique qu'à la date de rédaction du rapport, c'est-à-dire en 2014, trois établissements sur les quatorze analysés avaient mis en place une billetterie horodatée pérenne : la Cité de la musique, le Grand Palais - RMN et Universcience. Le domaine national de Versailles ne l'appliquait qu'aux groupes, et le Musée d'Orsay ne l'avait mis en place que de manière ponctuelle22(*).

Désormais, la quasi-totalité des établissements concernés a mis en place ce type de billetterie horodatée.

Comparaison de la mise en place d'une billetterie horodatée
pour plusieurs établissements culturels entre 2014 et 2025

Établissement

Situation en 2014

Situation en 2025

Bibliothèque nationale de France

Non

Seulement pour les visites guidées

Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou

Non

Seulement pour certaines expositions ou événements

Château de Fontainebleau

Non

Non, sauf pour certaines activités

Château de Versailles

Pour les groupes uniquement

Oui

Cité de la musique

Oui

Oui

Centre des monuments nationaux

Non

Oui pour certains monuments

Domaine national de Chambord

Non

Non, sauf pour certaines activités

Musée national des arts asiatiques - Guimet

Non

Oui

Musée d'Orsay

De manière ponctuelle

Oui

Musée du Louvre

Non

Oui

Musée du quai Branly - Jacques Chirac

Non

Oui

Opéra national de Paris - visite du Palais Garnier

Non

Oui

GrandPalaisRmn

Oui

Oui

Universcience

Oui

Oui

Source : commission des finances, d'après le rapport de l'Inspection générale des finances et de l'Inspection générale des affaires culturelles sur l'évaluation de la politique de développement des ressources propres des organismes culturels de l'État de mars 2015 (page 16) pour 2014, et les sites internet des établissements concernés pour 2025

La forte progression de la dématérialisation a néanmoins surtout concerné les plus gros établissements. La raison principale est fonctionnelle, puisque les grands établissements ont besoin de la billetterie en ligne pour organiser la rareté des créneaux et lisser les flux.

Le CMN a par exemple indiqué aux rapporteurs spéciaux que son taux de billetterie en ligne demeure limité à environ 25 %, car une grande partie de ses monuments ne nécessitent pas la mise en place de telles mesures de régulation.

La mise en place d'un tarif distinct pour l'achat en ligne et sur place est très marginale, mais elle existe pour l'établissement public des musées d'Orsay et de l'Orangerie.

Comparaison des tarifs en ligne et sur place
pour l'établissement public des musées d'Orsay et de l'Orangerie

Établissement

Billet plein tarif en ligne

Billet plein tarif sur place

Surcoût en ligne

Musée d'Orsay

16

14

+ 2 (+ 14,3 %)

Musée de l'Orangerie

12,50

11

+ 1,50 (+ 13,6 %)

Source : commission des finances, d'après le site de l'établissement public des musées d'Orsay et de l'Orangerie

Le rapport conjoint de l'IGF et de l'IGAC de mars 2015 recommandait d'ailleurs la mise en place d'un surcoût pour les billets horodatés achetés en ligne, estimant que la réservation d'un créneau horaire en particulier constitue un service « premium ». Cette proposition était toutefois adaptée au contexte de 2015, où ce genre de service n'était pas encore généralisé. En outre, les établissements cherchent d'une manière générale à encourager la réservation en ligne, et l'application d'un surcoût pourrait s'avérer contreproductive.

b) Des effets limités sur l'emploi, mais un maintien nécessaire de la vente physique

La dématérialisation de la billetterie ne semble pas avoir eu de conséquences significatives sur l'emploi. Pour reprendre l'exemple du domaine national de Versailles, le nombre d'agents permanents est passé de 814 en 2018 à 863 en 2024, soit 49 agents supplémentaires et une hausse de 6 %.

Interrogée sur les effets de la billetterie en ligne sur l'emploi, l'administration centrale a indiqué ne pas disposer de données permettant d'objectiver une économie globale. Elle constate certes une diminution du nombre d'agents affectés aux caisses, mais parle plutôt d'une transformation des métiers que d'une suppression nette d'emplois.

Les représentants syndicaux ont souligné devant les rapporteurs que la dématérialisation permet de prévoir la fréquentation et d'organiser les flux, en particulier dans les établissements très fréquentés. Ils estiment cependant que le numérique ne doit pas devenir le seul accès, et qu'il est donc nécessaire de maintenir des points de vente physiques.

Les rapporteurs spéciaux jugent également indispensable de maintenir une billetterie physique, même si la vente en ligne est appelée à devenir très majoritaire. Les musées et les établissements patrimoniaux participent à une mission de service public, et à ce titre, des procédures de vente sur place devraient être maintenues, d'autant que tous les visiteurs n'ont pas la même aisance avec les outils numériques.

Le Conseil d'État, dans un arrêt d'assemblée récent23(*), rappelle ainsi qu'il appartient au gestionnaire d'un service public de garantir aux usagers un accès au service dans des conditions normales, dans le respect du principe d'égalité. Même si cet arrêt n'est pas immédiatement transposable dans le cas des musées, le maintien d'un canal de vente physique permet d'éviter que la dématérialisation de la billetterie ne fasse obstacle à l'accès effectif au service public culturel.

2. Les prestations complémentaires : un levier encore secondaire de hausse du panier moyen

Les prestations complémentaires constituent un levier secondaire, mais non négligeable, de développement des ressources propres. Elles sont souvent désignées comme des « produits de médiation » et elles recoupent notamment les visites guidées, la vente d'audioguides et les ateliers pédagogiques.

Exemples de prestations complémentaires en 2025

(tarifs en euros)

Établissement

Droit d'entrée au plein tarif

Audioguide / outil numérique

Visite guidée individuelle

Atelier / activité famille

Musée du Louvre

22

6

12

Ateliers : 12

Château de Versailles

21

(billet Château)

5

10 à 16 euros selon la visite

Activités en famille : 10 à partir de 10 ans, en supplément du droit d'entrée pour les adultes

Domaine national de Chambord

19

6,50

7 ; visite 1h30

15 ; visite 3h

Atelier nature adulte : 10 euros ;

Atelier pédagogique : 135 euros par demi-journée

Musée d'Orsay

16 en ligne ;
14 sur place

6

10

Visite atelier adultes : 26 (droits d'entrée inclus) ;

Visite atelier famille : 23 (droits d'entrée inclus)

Musée du quai Branly - Jacques Chirac

14 euros

5

16

Ateliers pour groupes d'enfants :
200 euros par groupe

Musée national Picasso-Paris

16 euros

5

8

Visite-atelier famille : 23

Source : commission des finances, d'après les sites des différents établissements cités

Il n'existe pas de séries consolidées nationales isolant ce type de prestation au sein des recettes de billetterie. Les données disponibles au niveau des établissements indiquent que leur poids est inférieur à celui des droits d'entrée, mais qu'elles constituent néanmoins une ressource non négligeable.

Le Centre des monuments nationaux a indiqué aux rapporteurs spéciaux que les produits de médiation s'élèvent à 4,5 millions d'euros en 2025, ce qui représente environ 4,8 % des 93,1 millions d'euros de recettes de billetterie du CMN. Ces produits représentent également une source de recettes significative pour le domaine national de Chambord, à hauteur de 12 % de ses recettes de billetterie en 2024.

Les produits de médiation de Chambord connaissent une progression significative sur la période récente. Ils passent d'environ 1,13 million d'euros en 2016 à 1,68 million d'euros en 2024, soit une hausse de près de 49 %. La crise sanitaire a provoqué une rupture nette en 2020 et 2021, mais la reprise est rapide : dès 2022, les recettes de médiation retrouvent un niveau proche de celui d'avant-crise, puis atteignent un point haut en 2024.

Toutefois, cette dynamique est légèrement inférieure à celle des autres recettes de billetterie. Les produits de médiation représentaient environ 14,8 % des recettes totales de billetterie en 2016, contre 12 % en 2024.

Évolution comparée des recettes issues des produits de médiation
et des autres recettes de billetterie du domaine national de Chambord

(en euros)

Source : commission des finances, d'après les réponses des établissements et de la direction générale des patrimoines et de l'architecture au questionnaire des rapporteurs spéciaux

Lorsque l'on regarde dans le détail les produits de médiation, la dynamique la plus forte concerne les visites individuelles et les audioguides / HistoPad24(*). Les recettes des visites individuelles passent de 425 717 euros en 2015 à 664 700 euros en 2024, soit une progression d'environ 56 %. Celles des audioguides / HistoPad augmentent également fortement, de 561 106 euros à 831 516 euros, soit près de 48 % de hausse. Ces deux catégories structurent l'essentiel des recettes de médiation : en 2024, elles représentent ensemble près de 89 % du total.

Les autres catégories connaissent une évolution plus modérée, voire défavorable. Les visites de groupes progressent sur l'ensemble de la période, de 124 719 euros en 2015 à 153 224 euros en 2024, mais elles demeurent inférieures à leur niveau de 2019, qui atteignait 189 341 euros. Les ateliers pédagogiques sont la seule catégorie en recul sur longue période : leurs recettes passent de 37 070 euros en 2015 à 30 580 euros en 2024, soit une baisse d'environ 18 %.

Recettes de médiation de la visite à Chambord

(en euros)

Année

Visites individuelles

Visites groupes

Ateliers pédagogiques

Audioguides / HistoPad

Total recettes de médiation

2015

425 717

124 719

37 070

561 106

1 148 612

2016

413 266

141 082

29 615

546 004

1 129 967

2017

469 779

163 565

42 320

638 829

1 314 492

2018

444 176

172 727

33 130

675 352

1 325 385

2019

502 741

189 341

34 397

762 665

1 489 144

2020

286 558

42 927

18 833

449 458

797 776

2021

371 071

65 856

13 782

456 704

907 413

2022

549 943

142 035

26 725

643 001

1 361 704

2023

633 381

164 744

35 795

810 643

1 644 562

2024

664 700

153 224

30 580

831 516

1 680 019

Source : commission des finances, d'après les rapports d'activité du domaine national de Chambord

Évolution des recettes de médiation de la visite à Chambord

(en euros)

Source : commission des finances, d'après les rapports d'activité du domaine national de Chambord

Les résultats observés à Chambord ne sauraient être extrapolés à l'ensemble des musées nationaux. Les auditions n'ont d'ailleurs pas fait apparaître de progression comparable des prestations complémentaires dans les autres établissements.

Le Musée du Louvre a toutefois présenté la modernisation de son outil de billetterie comme un fort levier de développement des recettes issues des services complémentaires. Elle offre en effet la possibilité de proposer, au cours du parcours de réservation, des prestations additionnelles adaptées au profil et aux choix du visiteur, notamment la location d'un audioguide.

Selon le Louvre, cette évolution de l'outil pourrait entraîner une hausse de 30 % du taux de recours aux audioguides, qui sont actuellement utilisés lors d'environ 10 % des visites. Une telle progression porterait ce taux à environ 13 %.

3. Une segmentation plus importante pour un pilotage plus fin de la politique tarifaire

Les grilles tarifaires des musées et monuments nationaux se sont progressivement segmentées. Au plein tarif, aux réductions et aux gratuités s'ajoutent désormais des billets couplés, des offres multisites, des abonnements et des modulations selon la période, l'horaire ou la résidence du visiteur. L'annexe 2 du présent rapport présente d'ailleurs, à titre d'illustration, les grilles tarifaires détaillées du domaine national de Versailles et du musée du Louvre applicables en 2026.

La segmentation des grilles tarifaires :
l'exemple du domaine national de Versailles

La politique tarifaire de l'Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles est un exemple intéressant du passage d'une tarification par produit à une tarification combinant plusieurs paramètres.

La complexification tient moins à une simple hausse du plein tarif qu'à la transformation progressive de la grille : accès au seul château, accès au Domaine de Trianon, billet « Passeport » avec ou sans Grandes Eaux, tarif de groupe, tarification saisonnière, puis tarification différenciée selon la résidence dans ou hors de l'Espace économique européen.

En 2017, l'établissement distinguait plusieurs produits : le billet « château », le billet « domaine de Marie-Antoinette », le billet « groupes », le billet passeport avec grandes eaux et le billet passeport sans grandes eaux. En 2024, les hausses ont été différenciées selon les produits : le billet château est passé à 21 euros, tandis que le Passeport a augmenté de 5 euros avec Grandes Eaux et de 4 euros sans Grandes Eaux.

La réforme de janvier 2026, qui s'est accompagnée de la suppression du billet « château » et de la généralisation du Passeport, a simplifié la structure visible de l'offre, en substituant à une logique de juxtaposition de billets d'accès partiels une logique de billet global donnant accès à une offre multisite.

Dans le même temps, l'établissement a introduit un billet « fin de journée », qui s'applique à partir de 15 heures en basse saison et à partir de 16 heures en haute saison. Il reste un billet global de type Passeport, ce qui signifie qu'il permet l'accès à l'ensemble du musée, mais il est vendu à un tarif inférieur compte tenu d'un temps de visite plus réduit.

Source : commission des finances, d'après les réponses des établissements et de la direction générale des patrimoines et de l'architecture au questionnaire des rapporteurs spéciaux

Ce pilotage plus fin peut présenter un risque pour la lisibilité de la grille tarifaire, mais celui-ci ne doit pas être surestimé. Par exemple, la mise en place d'un tarif de fin de journée, même si elle semble complexifier la grille, pose peu de problème dans la pratique, dans la mesure où, pour le visiteur qui n'en aurait pas eu connaissance au préalable, elle sera surtout perçue comme une « bonne surprise ».


* 21 Cour des comptes, L'établissement public du musée du Louvre, rapport public thématique, novembre 2025, page 20 et annexe n° 6, page 146.

* 22 Inspection générale des finances et Inspection générale des affaires culturelles, Évaluation de la politique de développement des ressources propres des organismes culturels de l'État, mars 2015, page 16.

* 23 Conseil d'État, Assemblée, 5 mai 2026, Fédération des acteurs de la solidarité et autres, n° 502860.

* 24 Un HistoPad est une tablette numérique de médiation, remise au visiteur pour l'accompagner dans le château.

Les thèmes associés à ce dossier

Partager cette page