G. FORMER : POUR FAIRE DE CES FILIÈRES UNE AVENTURE COLLECTIVE

La formation professionnelle constitue le maillon manquant entre le potentiel économique des territoires ultramarins et sa concrétisation en emplois locaux. Les outre-mer souffrent d'un paradoxe structurel : des filières d'avenir identifiées - énergies renouvelables, agroalimentaire, économie bleue, numérique... - mais une offre de formation insuffisamment ancrée dans les réalités locales, des dispositifs de financement inadaptés aux surcoûts ultramarins, et des savoirs traditionnels menacés de disparition faute de reconnaissance juridique. La délégation recommande donc de faire de la formation une véritable aventure collective au service du développement endogène des outre-mer.

La situation de l'emploi dans ces territoires rend l'urgence d'une réponse structurée incontestable. Selon les données du recensement de la population de l'INSEE (2021), plus de 42 % des jeunes actifs guadeloupéens, guyanais et réunionnais se déclarent au chômage, contre 21 % en moyenne nationale207(*). Dans les DROM, un jeune diplômé au plus du baccalauréat sur deux est au chômage. Les territoires les plus touchés enregistrent des taux de jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET) de 36 % à Mayotte, 31 % en Guyane, 26 % à La Réunion et 25 % aux Antilles - soit environ deux fois le niveau national208(*). Ce constat alarmant, mesuré de longue date, reflète en creux l'absence d'une vision anticipatrice articulant besoins économiques et offre de formation.

1. Construire une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences dans chaque territoire

La Gestion Prévisionnelle des Emplois et des Compétences (GPEC) territoriale constitue l'instrument le plus structurant dont disposent les territoires ultramarins pour aligner leur appareil de formation sur leurs besoins économiques réels. Son efficacité repose sur la quantification fine du potentiel de chaque filière stratégique identifiée, sans laquelle les orientations n'ont pas de prise sur la réalité du marché du travail local.

La Réunion, laboratoire de la GPEC territoriale

La Réunion offre l'exemple le plus abouti de GPEC territorialisée dans les outre mer. Son Schéma Régional de Développement Économique, d'Innovation et d'Internationalisation (SRDEII) « Nouvelle Économie 2030 », adopté en 2022, traite les compétences comme une condition du développement économique. La stratégie régionale articule les filières prioritaires - numérique, agroalimentaire, bâti tropical, énergies renouvelables, économie bleue et tourisme - avec une démarche de prospective des emplois et des compétences.

Cette logique est opérationnalisée par le CPRDFOP-SRFSS 2025-2030, qui prévoit l'usage du SyOP (système d'observation partenarial de La Réunion), des diagnostics par bassin d'emploi, des tableaux de bord par filière et des démarches EDEC ou ADEC pour adapter les formations aux besoins économiques du territoire. Cette intelligence territoriale partagée est particulièrement adaptée aux outre mer, où le tissu économique est dominé par les TPE-PME incapables d'anticiper seules leurs besoins en compétences.

En 2025, La Réunion compte 34 950 projets de recrutement, dont 36,4 % jugés difficiles. Les tensions concernent le BTP, l'hôtellerie-restauration, la santé, le numérique et certains métiers techniques. En réponse, la Région a massivement mobilisé la formation professionnelle : en 2024, environ 13 000 places de formation ont été ouvertes, avec près de 10 000 stagiaires, dont 3 557 formés sur des métiers en tension. Pour ces formations ciblées, le taux de sorties positives atteint 70 %. La montée en puissance est significative : en 2022, 9 717 personnes avaient été formées, dont seulement 1 458 dans les secteurs en tension, avec 55 % de sorties positives. Les rapporteures recommandent donc de dupliquer ce modèle dans d'autres territoires ultramarins.

La gouvernance de cette GPEC doit prendre en compte la dualité institutionnelle des outre-mer. Sous le régime de l'article 73 de la Constitution - La Réunion, les Antilles, la Guyane, Mayotte -, la compétence économique relève de la Région, tandis que la formation et l'emploi font l'objet d'un co-pilotage État-collectivité. En revanche, pour les collectivités relevant de l'article 74 et du statut sui generis, qui détiennent la compétence pleine sur le code du travail et la formation professionnelle, le pilotage peut être exclusif et autonome.

Recommandation n° 19 : Élaborer une GPEC territorialisée dans chaque territoire ultramarin, assortie des instruments nécessaires de quantification du potentiel de chaque filière stratégique.

2. Développer un réseau d'écoles d'ingénieurs ultramarines

L'enseignement supérieur technique constitue l'une des faiblesses structurelles de l'offre de formation ultramarine. Si les universités des Antilles, de La Réunion et de Guyane assurent un socle de formation généraliste de qualité, l'offre en ingénierie de haut niveau demeure rare, contraignant les étudiants à rejoindre l'Hexagone pour accéder aux grandes écoles. Ce départ, s'il peut constituer une opportunité individuelle, nourrit la fuite des cerveaux que les territoires ultramarins ne parviennent pas à enrayer. Car ceux qui partent reviennent rarement : ils s'insèrent sur un marché du travail hexagonal qui leur offre des rémunérations et des perspectives que leurs territoires ne peuvent égaler à court terme.

La délégation recommande de promouvoir des spécialités directement liées aux atouts des territoires. Conditionner les agréments et les financements à l'ancrage territorial des spécialités proposées constitue la garantie que ces formations ne seront pas des transpositions standardisées de cursus hexagonaux, mais des réponses spécifiques aux besoins économiques de chaque territoire. Elle recommande également de développer un réseau d'écoles d'ingénieurs ultramarines en renforçant les établissements existants (ESIROI par exemple) et en créant de nouvelles formations spécialisées dans les domaines correspondant aux atouts et filières d'avenir de chaque territoire.

L'ESIROI, École Supérieure d'Ingénieurs Réunion Océan Indien : un modèle à consolider et à essaimer

L'ESIROI, composante interne de l'Université de La Réunion régie par l'article L. 713-9 du code de l'éducation, a été créée par arrêté du 13 novembre 2009. Elle succède à l'ESIDAI, elle-même issue de l'IUP Agroalimentaire en 2006, et a été « portée par la Région Réunion à la demande du monde professionnel réunionnais ». Sa vocation fondatrice est explicite : combler le fossé entre l'université et le tissu économique local, et former localement des ingénieurs pour éviter que La Réunion dépende uniquement de compétences importées de métropole.

L'école délivre aujourd'hui trois diplômes d'ingénieurs : agroalimentaire, bâtiment et énergie, et informatique - cette dernière couvrant la cybersécurité, l'analyse de données et l'intelligence artificielle, les systèmes et réseaux, le développement logiciel et l'Internet des objets. À la rentrée 2023-2024, elle compte 199 étudiants (72 en cycle préparatoire intégré, 127 en cycle ingénieur), contre 138 en 2018-2019. Depuis sa création, elle a formé plus de 530 ingénieurs diplômés. Le taux d'insertion professionnelle à six mois atteint 84 % et parmi les 33 diplômés ayant répondu à l'enquête 2024, 29 sont en activité professionnelle, 20 ayant trouvé un emploi avant même la diplomation209(*). Les rémunérations sont compétitives : salaire moyen hors primes de 32 500 euros (28 500 euros en agroalimentaire, 37 500 euros en bâtiment-énergie, 38 750 euros en informatique).

Le soutien public est important. Le budget 2024 de l'école s'établit à environ 1 million d'euros, comprenant une dotation universitaire de 235 000 euros, une subvention de 409 000 euros pour les salaires des agents non titulaires et les heures complémentaires, et une subvention de la Région Réunion de 130 000 euros dédiée aux mobilités académiques. Le coût par élève en 2023 est évalué à 14 818 euros. L'installation sur le campus de Terre-Sainte à Saint-Pierre a mobilisé une opération immobilière de 15,8 millions d'euros pour les bâtiments bioclimatiques ESIROI-IUT. L'école compte par ailleurs 43 % d'élèves boursiers, 33 % de femmes, 60 intervenants professionnels et 30 enseignants et enseignants-chercheurs. 100 % des étudiants partent en mobilité internationale, dans plus de 40 universités et écoles partenaires.

Le rapport de la Commission des Titres d'Ingénieur (CTI) de 2025210(*)

relève cependant plusieurs fragilités : ressources propres encore faibles, dépendance à l'Université de La Réunion, difficultés de recrutement d'enseignants-chercheurs en informatique, réseau alumni peu développé, et équipements de vie étudiante encore insuffisants sur le nouveau campus. L'exemple de l'ESIROI montre que les outre-mer peuvent produire leurs propres compétences d'ingénierie, mais que cela suppose un soutien public durable, des partenariats économiques solides et une stratégie d'attractivité.

Cet ancrage territorial des formations ne suppose pas nécessairement la création de nouveaux diplômes : la Martinique a développé un mécanisme plus léger, la « coloration » des diplômes existants, qui enrichit un diplôme national d'une spécialisation locale sans modifier le référentiel officiel ni remettre en cause sa reconnaissance nationale. Ainsi, le Bac Pro Maintenance des véhicules automobiles devient localement « Maintenance des véhicules électriques et hybrides », en anticipation de l'interdiction des ventes thermiques en 2035 ; le Bac Pro Métiers du numérique et de la transition énergétique s'oriente vers le « smart grid et la gestion intelligente de l'énergie insulaire », en partenariat avec EDF SEI ; et le Bac Pro Gestion des pollutions intègre la « dépollution chlordécone et la gestion des sargasses », en lien avec le BRGM. Ce dispositif, peu coûteux institutionnellement, offre un modèle transposable aux autres territoires souhaitant ancrer leurs filières de formation dans leurs réalités économiques et environnementales sans attendre la création de cursus entièrement nouveaux211(*).

3. Valoriser et transmettre les savoirs traditionnels :
le compagnonnage comme réponse à une urgence culturelle

La richesse immatérielle des outre-mer (connaissance des plantes médicinales, techniques de pêche artisanale, construction vernaculaire, artisanat traditionnel) constitue un patrimoine vivant, pratiqué par des milliers de personnes, répondant à des besoins réels et porteur d'identités culturelles qui fondent la cohésion sociale de ces territoires. Or, ce patrimoine est menacé par un double mouvement d'extinction : le vieillissement des détenteurs du savoir et un cadre juridique parfois inadapté.

a) Sécuriser juridiquement les tradipraticiens et créer un statut de « tisaneur »

La médecine traditionnelle par les plantes - tisaneurs réunionnais, rimèd razié antillo-guyanais - constitue un exemple paradigmatique de ce paradoxe. Ces pratiques répondent à des besoins de santé réels dans des territoires où l'accès aux soins peut être difficile, notamment en Guyane et à Mayotte, tout en constituant un vecteur d'identité culturelle profond. Or, le monopole pharmaceutique issu de l'ordonnance de 1941, confirmé par le code de la santé publique, ne libère que 148 plantes médicinales à la vente libre. Les tradipraticiens qui exercent en dehors de ce cadre s'exposent à des poursuites pour exercice illégal de la pharmacie.

La reconnaissance juridique de leur activité ne doit cependant pas conduire à l'imposition de critères académiques disproportionnés, au risque d'exclure les praticiens de terrain historiques au profit de laboratoires privés qui maîtrisent les processus de certification. Toute démarche de formalisation doit reposer sur une validation par les pairs et par les Agences Régionales de Santé, sans exiger de diplôme académique préalable qui viderait le statut de sa substance.

Recommandation n° 20 : Étudier la création d'un statut professionnel de « tisaneur et tradipraticien des outre-mer ».

b) Institutionnaliser le tutorat et fonder un modèle de « Compagnonnage outre-mer »

De nombreux savoir-faire ultramarins se transmettent de façon informelle et exclusivement orale, dans le cadre de relations maître-apprenti qui échappent totalement aux circuits institutionnels de la formation professionnelle. L'architecture du financement de la formation professionnelle - fondée sur les OPCO et la certification Qualiopi - exclut de facto ces parcours de transmission, faute de diplômes ou de certifications reconnus. Les réseaux de compagnonnage hexagonaux sont par ailleurs largement absents des territoires ultramarins.

Dans ce contexte national marqué par des arbitrages financiers tendus - le Rapport sur l'Usage des Fonds de la formation professionnelle publié par France Compétences en 2026 pour les données 2024212(*) qualifie 2024 d' « année de consolidation » du système de formation - les CFA ultramarins subissent de plein fouet les contraintes budgétaires sans bénéficier d'une adaptation à leurs surcoûts structurels. Cette situation rend d'autant plus nécessaire la création de voies de transmission alternatives et reconnues pour les savoir-faire traditionnels, qui ne peuvent être absorbés par les dispositifs de financement classiques.

Cette situation conduit à une perte progressive d'un patrimoine technique et culturel irremplaçable. Vos rapporteures recommandent ainsi l'expérimentation d'un modèle de compagnonnage spécifiquement ultramarin, qui permettrait de labelliser des « Maîtres de transmission » locaux et de créer des parcours de tutorat direct en entreprise ou sur des chantiers-écoles traditionnels, en engageant parallèlement une démarche d'inscription d'urgence de ces savoir-faire au Répertoire National des Certifications Professionnelles. Dans ce cadre, des savoir-faire locaux pourraient être structurés. Comme le note la CEM de Saint-Barthélemy, c'est le cas de certains métiers traditionnels mais d'avenir comme les métiers du bâtiment adaptés aux contraintes cycloniques. De même, la formation aux métiers de la mer (maintenance nautique, sécurité maritime, plongée technique) y représente déjà une activité importante mais qui pourrait gagner en structuration à travers des parcours professionnels et de formation plus lisibles.

Recommandation n° 21 : Expérimenter un modèle de « Compagnonnage ultramarin » permettant de labelliser des « Maîtres de transmission » locaux et de financer des parcours de tutorat direct en entreprise ou sur des chantiers écoles traditionnels.

4. Développer des formations hybrides certifiantes pour les spécialités rares

Pour les formations rares ou à faible effectif local, la réponse ne peut être ni la fermeture de l'accès faute de masse critique, ni le départ systématique vers l'Hexagone. Le développement du numérique et la structuration des universités numériques thématiques ouvrent une troisième voie : les formations hybrides certifiantes. Des opérateurs nationaux (le Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) et le Centre National d'Enseignement à Distance (CNED)) proposent des formations entièrement à distance ou hybrides qui pourraient être articulées avec des plateaux techniques locaux pour la partie pratique, permettant aux étudiants ultramarins d'acquérir des compétences théoriques à distance tout en effectuant leurs stages et travaux pratiques sur leur territoire.

Cette approche est d'autant plus pertinente que des obstacles structurels doivent être surmontés parallèlement. Le taux d'illectronisme dans les DROM (hors Mayotte) atteignait 26 % en 2019, contre 16 % en France métropolitaine213(*). Sans un effort simultané de montée en compétences numériques, la généralisation des formations hybrides risque de creuser les inégalités d'accès plutôt que de les réduire. Le financement de ces dispositifs devra impérativement être conditionné à l'existence d'un ancrage territorial effectif - plateaux techniques identifiés, tuteurs locaux désignés, évaluation en présentiel - afin d'éviter que l'hybridation ne devienne une économie sur la qualité de la formation plutôt qu'une adaptation à la réalité géographique des outre-mer.

5. Régionaliser les parcours universitaires et professionnels

La délégation sénatoriale aux outre-mer a consacré une série de rapports à la question de l'insertion régionale des territoires ultramarins. Dans son rapport sur le bassin de l'océan Indien (2024) et celui sur le bassin Atlantique (novembre 2025)214(*), elle a constaté que les outre-mer restent « étrangers à leur géographie », coincés dans un couloir économique les reliant principalement à l'Hexagone et à l'Europe. Cette situation se reflète directement dans les mobilités étudiantes.

Les bourses de mobilité financées par l'Agence de l'outre-mer pour la mobilité (LADOM) - dotée de 21,6 millions d'euros en 2024 - orientent massivement les étudiants ultramarins vers l'Hexagone, au détriment d'une insertion régionale pourtant stratégique. Or les compétences acquises dans l'environnement hexagonal correspondent rarement aux débouchés économiques des territoires ultramarins, contribuant à la fuite des cerveaux et à la dépendance vis-à-vis de l'Hexagone. Ces logiques individuelles rationnelles s'accumulent en un déficit collectif structurel de compétences.

La délégation considère que la réorientation d'une partie des bourses de mobilité vers la région géographique - Caraïbe pour les Antillais, Pacifique pour les Polynésiens et les Calédoniens, océan Indien pour les Réunionnais et les Mahorais - permettrait de former des étudiants à des économies comparables à la leur, dans des contextes géographiques, climatiques et culturels proches. Cette réorientation suppose des conventions avec les universités et les grandes écoles de la région, des dispositifs de double diplôme permettant d'obtenir un titre reconnu en France tout en bénéficiant d'une formation ancrée régionalement, et des négociations de reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles avec les États voisins, condition nécessaire à la mobilité de l'emploi dans la zone.

Il s'agit donc de construire, avec les États voisins, des parcours universitaires régionaux permettant d'obtenir un diplôme français reconnu au niveau régional, et d'engager les démarches de reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles. À terme, des programmes « Erasmus par bassin ultramarin » pourraient être créés, sur le modèle recommandé par la délégation sénatoriale dans sa série de rapports sur la coopération et l'intégration régionales des outre-mer.

6. Adapter le financement de l'apprentissage aux surcoûts ultramarins

L'apprentissage constitue un levier majeur d'insertion professionnelle. La loi du 5 septembre 2018 a ouvert l'apprentissage à l'ensemble des certifications enregistrées au RNCP, permettant une forte expansion du nombre de formations et de contrats : en 2024, les OPCO ont pris en charge 895 998 nouveaux contrats d'apprentissage dans le secteur privé, contre 718 529 en 2021. L'apprentissage représente désormais 72 % des engagements totaux étudiés par France compétences dans son rapport annuel. Pourtant, les Centres de Formation d'Apprentis (CFA) ultramarins ne bénéficient pas équitablement de cette dynamique nationale, en raison d'une inadaptation structurelle des mécanismes de financement à la réalité économique des outre-mer.

Les Niveaux de Prise en Charge (NPEC), fondés sur les articles L. 6332-14 et D. 6332-78 du code du travail, sont fixés par branche professionnelle et par certification, puis régulés par France compétences qui accomplit une mission d'observation des coûts, de recommandation et de contribution à l'équilibre financier du système. Ces NPEC sont calculés sur la base de coûts moyens nationaux qui ne tiennent pas compte des surcoûts spécifiques aux outre-mer (coût du fret pour les matériels pédagogiques et équipements, incidence de l'octroi de mer sur les achats locaux, différentiels de prix à la consommation documentés par l'INSEE). Ces surcoûts contraignent les CFA ultramarins à réduire leur offre de formation ou la qualité de l'encadrement, et à privilégier des formations moins onéreuses, au détriment des spécialités les plus en adéquation avec les filières d'avenir identifiées dans chaque territoire.

La situation est d'autant plus préoccupante que le modèle national de financement de l'apprentissage est entré, depuis 2022, dans une phase de régulation budgétaire systématique. France compétences a organisé trois séquences successives de révision des NPEC : une révision générale en 2022, une révision partielle en 2023, puis une nouvelle révision partielle en 2024 ciblant notamment les niveaux 6 et 7, soit les formations de niveau licence, master, école de commerce ou école d'ingénieurs. Comme le montre le tableau ci-après, le montant moyen engagé par nouveau contrat d'apprentissage au titre des coûts pédagogiques est passé de 10 195 euros en 2022 à 9 125 euros en 2024, soit une baisse de 10 % en deux ans215(*).

Année

Montant moyen par nouveau contrat
(coûts pédagogiques)

2021

10 023 euros

2022

10 195 euros

2023

9 733 euros

2024

9 125 euros

Source : France compétences, Rapport sur l'usage des fonds de la formation professionnelle, édition 2025 (données 2024), Paris, février 2026

Cette séquence de baisses s'inscrit dans une logique plus large de maîtrise budgétaire. Le coût unitaire total moyen d'un contrat d'apprentissage - intégrant coûts pédagogiques, aides aux employeurs et frais de gestion - est passé de 22 478 euros en 2021 à 17 404 euros en 2024, soit une baisse de 23 %.

Cette pression financière généralisée affecte déjà la santé économique des CFA. Selon le rapport France compétences, le taux de marge moyen des organismes de formation par apprentissage tombe à 5,1 % en 2024, soit 3,5 points de moins qu'en 2023. Seuls 55 % des organismes de formation par apprentissage présentent un résultat positif à la fin de 2024. Si les CFA hexagonaux voient déjà leurs marges se réduire dans des proportions préoccupantes, les CFA ultramarins, souvent confrontés à des cohortes réduites, à des coûts de recrutement de formateurs plus élevés et à des équipements techniques plus coûteux à acquérir, peuvent être encore plus vulnérables à ces ajustements. Vos rapporteurs soulignent en outre qu'il n'existe pas, dans le cadre juridique national actuel, de mécanisme général de majoration des NPEC pour les outre-mer : la différenciation ultramarine porte exclusivement sur les aides aux employeurs - notamment l'extension de l'aide unique jusqu'au niveau bac+2 dans les DROM -, et non sur le financement des CFA, qui est le maillon le plus déterminant pour la viabilité des formations.

En avril 2026, France compétences a lancé une nouvelle procédure générale de révision des NPEC fondée sur un principe de budget constant : certaines formations peuvent voir leur niveau de prise en charge augmenter, mais ces hausses doivent être compensées par des baisses ailleurs, dans une fourchette de modulation de plus ou moins 20 % autour des valeurs de référence, avec un plancher de 4 000 euros216(*). Cette logique de redéploiement budgétaire à enveloppe constante ne prend pas davantage en compte les spécificités géographiques des territoires ultramarins. Dès lors, l'absence d'un coefficient correcteur géographique indexé sur les différentiels de prix à la consommation documentés par l'INSEE s'analyse comme une lacune structurelle du droit commun de la formation professionnelle, dont les effets sont plus lourds dans les outre-mer que dans n'importe quel autre territoire français.

L'instauration d'un coefficient correcteur géographique obligatoire pour le calcul des NPEC en outre-mer, directement indexé sur les différentiels de prix à la consommation constatés par l'INSEE pour chaque territoire, pourrait donc être envisagée.

7. Mobiliser les organismes de recherche dans l'offre de formation locale

Les territoires ultramarins accueillent de nombreux instituts de recherche publics - l'IRD (Institut de Recherche pour le Développement), le CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), l'Ifremer et le BRGM - dont la présence constitue un atout considérable et encore sous-exploité pour la formation professionnelle et universitaire locale. Ces organismes disposent de ressources humaines hautement qualifiées, d'équipements scientifiques de pointe et d'une connaissance approfondie des environnements tropicaux, insulaires et littoraux.

Les exemples d'intégration existent et méritent d'être systématisés. À La Réunion, l'ESIROI est adossée à un écosystème de recherche dense : ses enseignants-chercheurs sont rattachés à plusieurs laboratoires co-encadrés avec le CNRS, l'INSERM, l'Ifremer, le CIRAD et l'IRD. Le Pôle Universitaire d'Innovation Valiotech - cofondé par l'Université de La Réunion, l'IRD, le CIRAD et la Technopole - vise à créer un continuum entre enseignement supérieur, recherche et monde professionnel, avec des modules d'entrepreneuriat pour les licences, des master classes pour les chercheurs et des formations courtes certifiantes pour les professionnels. En Nouvelle-Calédonie, le CRESICA (Consortium pour la recherche, l'enseignement supérieur et l'innovation) réunit l'Université de la Nouvelle-Calédonie, l'IRD, l'IAC, l'Ifremer, l'Institut Pasteur, le BRGM, le CNRS et le CIRAD autour d'une logique de mutualisation des moyens scientifiques et de formation territoriale. En Polynésie française, le réseau RESIPOL associe l'Université de la Polynésie française, le CNRS, l'Ifremer, l'IRD, l'Institut Louis Malardé et l'Université de Californie Berkeley : la quasi-totalité des chercheurs de l'Institut Louis Malardé, de l'Ifremer et de l'IRD interviennent dans les formations universitaires locales, notamment en Master 2 Écosystèmes insulaires océaniens. En Guadeloupe, le dispositif Apprentis chercheurs a permis depuis 2015 l'accueil de 305 élèves dans des laboratoires de recherche, mobilisant 230 professionnels de la recherche de l'Université des Antilles, de l'INRAE, du CIRAD, de l'Institut Pasteur, de l'INSERM et de l'IPGP217(*).

En Martinique, la Collectivité s'appuie sur deux satellites dédiés à la recherche appliquée : le Pôle Agroressources et de Recherche de Martinique (PARM), centre de ressources technologiques qui met à disposition des professionnels de l'agro-transformation des équipements, une assistance technique et des formations professionnelles leur permettant d'innover et de caractériser leurs produits, et le Centre Territorial d'Exploration de la Biodiversité de la Martinique (CTEBioM), qui favorise l'acquisition de connaissances scientifiques sur les plantes et espèces endémiques en vue de leur valorisation en parfumerie, médecine et phytothérapie. Ces deux outils accompagnent notamment la montée en gamme de filières traditionnelles à forte valeur - la canne à sucre, les plantes aromatiques et médicinales - vers la biotransformation et la chimie verte, par exemple via la valorisation de la bagasse, de la vinasse ou de la mélasse en biomatériaux, biofertilisants ou énergie. Ils illustrent la manière dont des structures de recherche dédiées peuvent irriguer directement la formation professionnelle plutôt que de demeurer cantonnées à une logique académique déconnectée des filières économiques locales218(*).

Ces initiatives demeurent cependant dispersées et souvent fragiles. Leurs liens avec les structures d'apprentissage et de formation professionnelle au sens strict - les CFA, les lycées professionnels, les GRETA - restent ténus. Vos rapporteurs recommandent de systématiser ces conventions entre organismes de recherche et structures de formation, afin de valoriser des ressources existantes dont le déploiement ne nécessite pas de créations institutionnelles lourdes, mais simplement une volonté de coordination et un cadre juridique contractuel adapté.


* 207 INSEE, Enquête Emploi 2021 dans les départements d'outre-mer, filhon A. et al., Paris, Institut national de la statistique et des études économiques, 2022.

* 208 INSEE, « Les jeunes des DOM ni en emploi, ni en études, ni en formation », Études et résultats, Paris, 2021.

* 209 ESIROI, Enquête sur l'insertion professionnelle des diplômés à six mois, promotion 2023, Saint-Pierre, Université de La Réunion, 2024.

* 210 Commission des Titres d'Ingénieur (CTI), Rapport d'évaluation de l'École Supérieure d'Ingénieurs Réunion Océan Indien (ESIROI), Paris, CTI, 2025.

* 211 Éléments de la Collectivité territoriale de Martinique transmis à la délégation sénatoriale aux outre-mer.

* 212 France compétences, Rapport sur l'usage des fonds de la formation professionnelle et du conseil en évolution professionnelle - édition 2025 (données 2024), Paris, France compétences, février 2026.

* 213 Legleye S., Rolland A., « Les compétences numériques en France : inégalités d'équipement, d'accès et de pratiques », France, Portrait social, Paris, INSEE, 2019, p. 87-102.

* 214 Délégation sénatoriale aux outre-mer, Rapport d'information sur l'insertion régionale des territoires ultramarins du bassin Atlantique, Paris, Sénat, novembre 2025.

* 215 France compétences, Rapport sur l'usage des fonds, op. cit., tableau p. 48 : engagements des OPCO au titre des coûts pédagogiques, 2021-2024.

* 216 France compétences, Délibération du conseil d'administration n° 2026-04-13 du 2 avril 2026 relative aux recommandations de France compétences sur les niveaux de prise en charge des contrats d'apprentissage, in : Bulletins officiels santé - protection sociale - solidarités, 2 avril 2026.

* 217 Académie de Guadeloupe, Bilan du dispositif « Apprentis chercheurs », Pointe-à-Pitre, rectorat de Guadeloupe, 2025.

* 218 Éléments recueillis auprès de la collectivité de Martinique par la délégation sénatoriale aux outre-mer.

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